Ray NAYLER
LE BÉLIAL'
352pp - 22,90 €
Critique parue en avril 2026 dans Bifrost n° 122
Le nouveau roman de Ray Nayler développe deux intrigues qui ne se croiseront jamais, mais qui éclairent le même sujet sous deux angles différents : le pouvoir politique, ceux qui le détiennent, ceux qui le cèdent et ceux qui le reprennent.
L’intrigue principale (celle qui occupe le plus de chapitres) se déroule dans une dictature appelée La Fédération, sans qu’il soit besoin de préciser « de Russie ». Le chef suprême conserve le pouvoir absolu grâce une succession de véritables réincarnations obtenues par la technique du connectome, soit la captation de l’ensemble des connexions du cerveau permettant la transplantation d’une personnalité dans un corps plus jeune. Un nouveau transfert va bientôt avoir lieu, et les bouleversements et autres manœuvres de palais qui l’accompagnent sont décrits depuis le point de vue de son médecin, dans une ambiance de paranoïa stalinienne. En parallèle, un réseau de résistance s’active autour de la figure emblématique d’une ancienne dissidente, Zoïa, et d’une scientifique brillante qui revient au pays après être « passée à l’Ouest » pour y peaufiner une invention, une sorte de McGuffin à base d’intrication quantique permettant le contrôle des esprits : tout à la fois un outil inespéré pour l’opposition, et une métaphore réifiée du pouvoir dictatorial.
En guise de contre-chant se développe l’histoire de Nurlan, témoin et acteur malgré lui de la chute d’un Premier Ministre dans un pays qu’on devine d’Europe centrale. Les Premiers Ministres, à savoir des IA ayant remplacé les gouvernements humains dans les démocraties, sous prétexte qu’un logiciel rationnel serait plus apte à prendre les justes décisions susceptibles de garantir l’intérêt collectif. Or, l’une de ces machines va pousser le peuple à la révolte, faisant basculer le pays dans un chaos fécond…
Les familiers de l’œuvre de Ray Nayler se sentiront en terrain connu : le connectome, bien sûr, mais aussi de nombreuses technologies à base de drones ou d’automates, les gadgets de brouillage et autres « dispositifs Birnam » figurent déjà dans plusieurs nouvelles de Protectorats , tout comme le rôle central de la ville d’Istanbul ; la taïga est aussi le cadre de Défense d’extinction, et l’IA toute puissante apparaît dans La Montagne dans la mer(autant d’ouvrages publiés au Bélial’). L’auteur poursuit son exploration des futurs possibles, des liens entre technologie et politique. Il continue à construire un univers riche et cohérent, nourri de sa connaissance fine des sociétés européennes et asiatiques et des tensions politiques qui les traversent.
Plus que dans ses textes antérieurs, Nayler s’attache ici à la description d’une dictature. Si on pense tout d’abord à Orwell, la négation de toute liberté dans la Fédération est réalisée de façon plus brutale, moins insidieuse que dans 1984 : pourquoi s’embarrasser de manipulation et de novlangue quand la peur, la violence de la loi et de la police suffisent à garder la population sous contrôle ? Et pour glaçante que soit la description qu’il fait d’un état totalitaire, sa présentation d’une démocratie où le pouvoir a été inféodé aux contraintes économiques, voire délégué à des outils technologiques, est toute aussi édifiante, et la mise en regard des différents régimes prend valeur d’avertissement.
Sous une apparence de thriller technologique (chapitres courts, cliffhangers , personnages aux motivations secrètes), ce roman à la construction très maîtrisée et subtile développe plusieurs intrigues, parfois en parallèle, parfois entrecroisées, jusqu’à ce qu’apparaisse un motif complexe qui traduit une réflexion profonde sur le sens du politique, le pouvoir et, in fine , la liberté. De la haute voltige.
Jean-François Seignol