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Effets de réseau

Revoici, pour la cinquième fois, notre synthétique préféré : AssaSynth. Après être rentré sur Préservation avec le Dr Mensah, la SecUnit séditieuse la plus célèbre de la Bordure Corporatiste s’embarque pour sa cinquième aventure dans un vrai roman de plus de 400 pages au lieu des habituelles novellas qu’on lui connaît.

Cette fois, c’est un enlèvement pur et simple qui attend AssaSynth lorsqu’un vaisseau non identifié les aborde aux alentours de Préservation après une périlleuse mission sur une planète lointaine. Comme d’habitude, notre synthétique n’a d’autre choix que de protéger des humains souvent inconscients et irrationnels tout en payant un lourd tribut physique (et psychique) pour découvrir le fin mot de l’histoire.

On retrouve dans cet opus tous les ingrédients qui ont fait le succès des précédents volumes, à savoir de l’action finement cadencée, des environnements futuristes où les allégeances politiques (et les vues philosophiques, notamment sur la propriété et la liberté) divergent, et une SecUnit toujours délicieusement irrévérencieuse qui ne se lasse décidément jamais de ses séries télé de seconde zone avec quelques nouvelles pépites comme Cosmo-Trotteurs ou Orion.

Pour compléter ce tableau, Martha Wells offre des retrouvailles avec EVE, le vaisseau d’exploration au caractère revêche, et analyse les relations compliquées entre celui-ci et AssaSynth pour accoucher d’une simili-histoire d’amour 3.0 où les sentiments s’expriment d’une façon bien moins directe que chez les humains. De l’enlèvement, le récit se transforme en enquête policière matinée d’exploration planétaire et Effet de réseau en profite même pour offrir une nouvel SecUnit afin de faire vibrer la fibre nostalgique chez notre synthétique.

En somme, les habitués de la série seront aux anges tandis que les autres, eux, resteront toujours sceptiques face à ce roman de SF Militaire mâtiné de quelques réflexions philosophiques sur le libre-arbitre et la conscience.

Le seul reproche que l’on fera cette fois à Martha Wells, c’est que son univers semble moins bien s’adapter au format long, qu’elle tire parfois à la ligne et que le second tiers du roman a tendance à casser le rythme imprimé par les premiers chapitres. Mine de rien, cet opus brise l’aspect des précédentes novellas pour un parti-pris plus long et, certainement, moins percutant.

Notre AssaSynth fonctionne beaucoup mieux sur le format habituel. Au pire, comme dans le monde de la série télé, considérera-t-on cet Effet de Réseau comme un épisode de Noël plus long que la moyenne, une petite sucrerie un peu indigeste mais une sucrerie quand même. Espérons juste que cela ne devienne pas une habitude…

Une colonie

Sur une lointaine exoplanète, une colonie d’humains plongés dans un état de semi-conscience attend d’être pleinement fonctionnelle avant de se réveiller. Alors, quand l’IA responsable d’eux met fin à leur formation et choisit tout à coup de faire machine arrière, que se passe-t-il ? 440 morts, 60 survivants et une IA diabolique qui demande à ces derniers de construire une fusée. Nus comme des vers, affamés et privés des connaissances nécessaires à leur survie, les jeunes rescapés n’ont d’autre choix que d’obéir aux ordres du plus gradé d’entre eux, à qui l’IA a octroyé les pleins pouvoirs, et d’accomplir la mission qui leur a été confiée. Programmé pour devenir psychologue, Porter n’a que faire de cette fusée. Ce qui l’intéresse c’est de savoir pourquoi l’IA a stoppé la séquence avortement. Entraîné par ses deux amis Kelvin et Tarsi, il s’évade bientôt du camp, direction l’inconnu, dans l’espoir d’y trouver une vie meilleure et, qui sait, la réponse à ses questions.

Hugh Howey n’est pas un inconnu des libraires, son « blockbuster », la trilogie « Silo », l’ayant fait rentrer dans le top des ventes de ces dernières années, quand bien même les critiques, y compris bifrostiens, sont loin d’être unanimes quant au contenu de ladite trilogie comme de ses publications suivantes, Phare 23 et Outresable. Aussi rien d’étonnant à ce que les éditions Actes Sud en soient venues à publier l’un des titres de la backlist de l’auteur phare de leur collection « Exofictions » (statut qu’il partage assurément avec Liu Cixin). Cette parution, qui ressemble à une publication « forcée », n’est qu’une déception d’un bout à l’autre. Hugh Howey y rend un piètre hommage à Sa Majesté des mouches et peine à convaincre par le manque d’originalité de son intrigue, son triangle amoureux attendu et son récit survivaliste aussi naïf que simpliste. Quant au suspense laborieusement entretenu tout au long du livre, il échoue à masquer l’ennui ressenti à la lecture de ce roman qui ne révolutionne le genre ni par sa forme ni par son contenu. À fuir.

La Vie de l’Explorateur perdu

[Critique commune à Les Carnets de l’Explorateur perdu et La Vie de l’Explorateur perdu.]

Grâce soient rendues aux éditions du Tripode pour avoir entrepris d’éditer et de rééditer, avec autant de patience que de passion, l’œuvre de Jacques Abeille ressortissant au « cycle des Contrées ». Étrange cycle que celui-ci, rappelant par moment aussi bien Le Rivages des Syrtes de Julien Gracq que En attendant les barbares de J.M. Coetzee, dans la beauté de son écriture et ses descriptions de pays imaginaires. Entamée voici près de quarante ans avec Les Jardins statuaires, cette œuvre à nulle autre pareille promène le lecteur entre cette région où l’on cultive les statues et la ville de Terrèbre, au fil de livres se faisant écho et s’entremêlant en un jeu de miroirs, au gré de narrateurs tour à tour archivistes, voyageurs ou explorateurs. Avec les deux ouvrages, aux couvertures signées François Schuiten formant un beau panorama, parus en ce mois d’octobre 2020, le cycle trouve sa conclusion.

Au cours des « Contrées », motifs et personnages reviennent avec insistance. Parmi les figures récurrentes du cycle se trouve l’ethnologue Ludovic Lindien, jeune homme à l’ascendance incertaine (et au cœur des Voyages du fils, tome 3 du cycle). Les Carnets de l’explorateur perdu a pour principal mérite d’enfin rassembler en un même volume divers textes parus de façon éparse au fil des années, censément écrits par ce Ludovic. Plaisant à lire, ce recueil souffre néanmoins de son aspect disparate. Plus grande était l’attente au sujet de La Vie de l’explorateur perdu, qui clôt le cycle. Comme son titre l’indique, ce volume s’attache à retracer la vie de Ludovic Lindien, mais aussi à nouer les derniers fils de l’intrigue. Nous voici à Terrèbre, cité-État d’abord conquise par une peuplade de cavaliers barbares puis, une fois libérée, sur la pente glissante de l’autoritarisme. Le narrateur en est d’abord le meilleur ami de Lindien avant que la plume ne soit reprise par l’archiviste de La Clef des ombres (volume annexe du cycle, réédité par le Tripode en mars 2020), désormais bibliothécaire à Terrèbre et missionné par sa supérieure pour enquêter sur Léo Barthe, un obscur pornographe, auteur entre autres des très érotiques Chroniques scandaleuses de Terrèbre (tome 4 du cycle). Tandis que l’archiviste noue une relation plus sensuelle que sentimentale avec sa cheffe, il suit de loin en loin les entreprises du jeune Ludovic : l’écriture d’une biographie de son père (Le Veilleur du jour, tome 2 du cycle), ses voyages ( Les Carnets…), ses retrouvailles avec un vieux professeur (auteur du diptyque Les Barbares/La Barbarie, tomes 5 et 6). Au fil des pages, cet ultime opus fait le lien avec tous les ouvrages du cycle, réaffirme les obsessions livresques et érotiques de leur auteur, et s’autorise quelques échos, peut-être maladroits par endroit, avec le monde réel. Cette Vie…, qui ne parlera qu’à ceux ayant lu tout le cycle, alterne entre le récit de l’archiviste et l’existence de Ludovic, au fil d’une intrigue louvoyante. Manière de récapitulatif, ce roman délaisse l’émerveillement des Jardins statuaires, le souffle des Barbares ou la dystopie de La Barbarie, pour un récit plus intimiste et crépusculaire marqué par l’amertume. Un point final en demi-teinte pour le magnum opus de Jacques Abeille.

Les Carnets de l’Explorateur perdu

Critique commune à Les Carnets de l’Explorateur perdu et La Vie de l’Explorateur perdu.]

Grâce soient rendues aux éditions du Tripode pour avoir entrepris d’éditer et de rééditer, avec autant de patience que de passion, l’œuvre de Jacques Abeille ressortissant au « cycle des Contrées ». Étrange cycle que celui-ci, rappelant par moment aussi bien Le Rivages des Syrtes de Julien Gracq que En attendant les barbares de J.M. Coetzee, dans la beauté de son écriture et ses descriptions de pays imaginaires. Entamée voici près de quarante ans avec Les Jardins statuaires, cette œuvre à nulle autre pareille promène le lecteur entre cette région où l’on cultive les statues et la ville de Terrèbre, au fil de livres se faisant écho et s’entremêlant en un jeu de miroirs, au gré de narrateurs tour à tour archivistes, voyageurs ou explorateurs. Avec les deux ouvrages, aux couvertures signées François Schuiten formant un beau panorama, parus en ce mois d’octobre 2020, le cycle trouve sa conclusion.

Au cours des « Contrées », motifs et personnages reviennent avec insistance. Parmi les figures récurrentes du cycle se trouve l’ethnologue Ludovic Lindien, jeune homme à l’ascendance incertaine (et au cœur des Voyages du fils, tome 3 du cycle). Les Carnets de l’explorateur perdu a pour principal mérite d’enfin rassembler en un même volume divers textes parus de façon éparse au fil des années, censément écrits par ce Ludovic. Plaisant à lire, ce recueil souffre néanmoins de son aspect disparate. Plus grande était l’attente au sujet de La Vie de l’explorateur perdu, qui clôt le cycle. Comme son titre l’indique, ce volume s’attache à retracer la vie de Ludovic Lindien, mais aussi à nouer les derniers fils de l’intrigue. Nous voici à Terrèbre, cité-État d’abord conquise par une peuplade de cavaliers barbares puis, une fois libérée, sur la pente glissante de l’autoritarisme. Le narrateur en est d’abord le meilleur ami de Lindien avant que la plume ne soit reprise par l’archiviste de La Clef des ombres (volume annexe du cycle, réédité par le Tripode en mars 2020), désormais bibliothécaire à Terrèbre et missionné par sa supérieure pour enquêter sur Léo Barthe, un obscur pornographe, auteur entre autres des très érotiques Chroniques scandaleuses de Terrèbre (tome 4 du cycle). Tandis que l’archiviste noue une relation plus sensuelle que sentimentale avec sa cheffe, il suit de loin en loin les entreprises du jeune Ludovic : l’écriture d’une biographie de son père (Le Veilleur du jour, tome 2 du cycle), ses voyages ( Les Carnets…), ses retrouvailles avec un vieux professeur (auteur du diptyque Les Barbares/La Barbarie, tomes 5 et 6). Au fil des pages, cet ultime opus fait le lien avec tous les ouvrages du cycle, réaffirme les obsessions livresques et érotiques de leur auteur, et s’autorise quelques échos, peut-être maladroits par endroit, avec le monde réel. Cette Vie…, qui ne parlera qu’à ceux ayant lu tout le cycle, alterne entre le récit de l’archiviste et l’existence de Ludovic, au fil d’une intrigue louvoyante. Manière de récapitulatif, ce roman délaisse l’émerveillement des Jardins statuaires, le souffle des Barbares ou la dystopie de La Barbarie, pour un récit plus intimiste et crépusculaire marqué par l’amertume. Un point final en demi-teinte pour le magnum opus de Jacques Abeille.

Capitale Songe

Futur pas si proche. Une île artificielle, Capitale S, abrite au long de ses cinq quartiers aux ambiances variées toute une population hétéroclite d’humains plus ou moins cyborgisés et d’Intelligences Vectorielles (les descendantes des intelligentes artificielles d’antan), qui se nourrissent des rêves des humains. Dans ce décor interlope, les trajectoires de trois protagonistes vont se croiser. D’un côté, Vera rejoint la Dreamsquad, organisation rebelle ayant pour but d’abolir le sommeil et donc affamer les IV. De l’autre, C-29, un « dissimulacre » – être artificiel dont l’existence consiste à servir de réceptacle pour les IV lors de leurs incursions dans le monde réel –, erre dans Capitale S, cherchant à libérer ses semblables du joug de leurs maîtres. Il y a enfin Kiel Phaj C Kaï Red, autre dissimulacre conçu par la puissante IV Nova, qui va plonger dans les bas-fonds les plus ténébreux de l’île. Ces trois personnages vont se croiser de loin en loin, chacun lancé dans des quêtes parallèles dont les enjeux, majeurs, vont se révéler peu à peu…

Les éditions de l’Ogre se sont fait la spécialité de publier des textes de SF cherchant à amener le genre vers d’autres territoires (cf. Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d’Angela Carter, Ravive de Romain Verger ou La Maison des épreuves de Jason Hrivnak, critiqués dans les Bifrost 83 et 86). Cela, au risque de perdre le lecteur au passage, et ce premier roman de Lucien Raphmaj n’y fait pas exception. On ne pourra pas dénier l’ambition de Capitale Songe, sorte de Blade Runner biopunk en plein trip onirique post-exotique, d’autant que sur le papier, tout est là pour séduire : une île artificielle, des IA d’un autre type, un nouveau stade du capitalisme dans lequel les rêves sont devenus une ressource exploitable, un récit porté par une écriture élégante, riche en inventions lexicales (un glossaire d’une vingtaine de pages, établi par un narrateur un brin désinvolte, figure au cœur du livre). Las, comme dans tout rêve, l’obscurité et le flou règnent en maîtres incontestés dans Capitale Songe. Pour qui cherche une histoire clairement dessinée ou des personnages approfondis, ce roman volontiers expérimental déroutera. Le projet est intéressant en tant que tel, mais l’exécution risque fort de ne plaire qu’au plus exigeant des lecteurs.

Sakhaline

Sakhaline est le premier roman « adulte » d’Edouard Verkine, jusqu’ici plutôt abonné à la littérature jeunesse. Il serait du reste intéressant de connaître la nature de ses œuvres pour un public plus jeune, parce que Sakhaline est l’un des livres les plus sombres qu’on ait pu lire récemment. Dans ce qui résonne fatalement avec l’actualité la plus brûlante, un virus empoisonne le monde ; mais l’analogie s’arrête là, car le virus de Verkine (la MOB) transforme les hommes en zombies. Dès lors, seuls les endroits un peu isolés sont préservés. C’est le cas de l’île de Sakhaline, que les Soviétiques annexèrent à la fin de la Seconde Guerre mondiale, après quatre décennies de partage avec les Japonais. Dans le présent ouvrage, elle est revenue dans le giron du Japon – les Russes ayant majoritairement souffert de la MOB sur le continent – qui, par son protectionnisme, a réussi à la préserver. Lilas, une jeune étudiante en futurologie appliquée, arrive sur Sakhaline en vue de dresser un état des lieux prospectif. Pour sa sécurité, on confie sa protection à un soldat, un « enchaîné à la gaffe », sorte de mercenaire extrêmement puissant ; ensemble, ils vont parcourir un décor dévasté, où le long passé carcéral de l’île a durablement transformé la société, où les violences entre ethnies sont monnaie courante (même si certaines tiennent davantage lieu de défouloir, comme ces séquences de lapidation), où l’on fait commerce des cadavres pour les transformer en combustible pour se chauffer… et où, au final, la mission de Lilas se transforme en lente descente aux enfers sans rémission.

Verkine reprend ici la trame des carnets de voyage d’Anton Tchekhov lors de sa visite à Sakhaline à l’été 1890. Si la lecture de L’Île de Sakhaline - notes de voyage n’est sans doute pas nécessaire, une connaissance un peu plus poussée de l’histoire et de la société de l’île n’est pas superflue, au risque de ne pas saisir tous les codes de ce roman (ce qui, il faut bien l’avouer, est le cas du présent chroniqueur). Bien sûr, il emprunte également au récit post-apocalyptique, mais il le fait d’une manière qui ne ressemble guère à ce qu’on a déjà pu lire (au moins dans la première partie, la deuxième sacrifiant davantage aux codes du genre), car même si la violence reste parfois gratuite, elle est intimement liée au passé de Sakhaline, de ses affrontements russo-japonais et de ses populations opprimées, coréens et aïnous, et fait ainsi sens. Il sera nécessaire d’avoir le cœur bien accroché, car le voyage proposé ici ne sera pas de tout repos, Verkine ayant choisi une narration assez froide, sans effet tape-à-l’œil ni distanciation ironique (même si quelques traces d’humour noir affleurent çà et là). Une aridité qui démultiplie l’effet de cette description des plus noirs abîmes de l’âme humaine, même si l’accumulation de noirceur, un peu trop monolithique, finit par nuire à la crédibilité globale de cet enfer ; il aurait sans doute été souhaitable que ce roman soit un peu dégraissé pour éviter toute dilution inutile. La quatrième de couverture évoqueLa Route de McCarthy ; s’il partage le même désespoir, Sakhaline ne peut prétendre à la force d’évocation de l’œuvre de l’écrivain américain, dont la sécheresse du style répondait à celle de l’univers décrit. On regrettera également le côté un brin mécanique du roman : chaque nouveau personnage voit défiler son curriculum vitae avant de vraiment interagir avec Lilas, et le voyage reste assez sagement linéaire, sans réelle surprise.

Malgré ces imperfections, Sakhaline reste une étonnante descente en enfer, sans concession et irrespirable, dans un décor à la fois dépaysant et effrayant, puisant tant à la source de la littérature russe qu’aux ouvrages de genre : un mélange rare.

Failles

On trouve souvent comme définition du fantastique qu’il consiste en une irruption du surnaturel dans notre monde réel. Rien ne saurait mieux caractériser le nouveau recueil de nouvelles de Claude Mamier. Car il n’y a pas bien loin à aller pour arpenter les mêmes décors que ses protagonistes  : il suffit de pousser la porte, de marcher dans la rue, devant une agence Pôle Emploi, de déambuler dans un parc municipal près d’un manège tournant, voire même de rester chez soi, au fond de son jardin. Pourtant, c’est bien dans ces lieux que s’immisce la menace, que la terreur s’instaure… profitant du moindre accroc dans la toile du monde. À ces failles dans la réalité répondent celles des personnages. Et à la vérité, Mamier s’intéresse davantage à ces derniers qu’à l’intervention de l’irréel : de la mère de famille inquiète du comportement de son fils à l’infirmière dans un EHPAD, de réfugiés tchétchènes à d’anciens globe-trotters qui se remémorent leurs aventures passées, tous présentent nombre de richesses dont il serait dommage de faire l’économie. Ils pourraient être votre famille, vos proches, vos voisins, et vous avez l’impression de les avoir toujours connus ; pourtant, bien qu’ils soient si semblables à vous, à nous, avec leurs peurs et leurs espoirs, ils peuvent d’un coup s’éloigner à mesure que la noirceur les envahit. Mais peu importe les circonstances, ils resteront encore et toujours, indécrottablement, humains. Ce n’est pas nouveau chez l’auteur, on l’avait déjà constaté dans Le Bar de partout, l’empathie constitue sa très grande force, surtout quand il décrit l’humanité dans ce qu’elle a de plus fragile.

Le fantastique, lui, va et vient entre ces protagonistes : tantôt évident (un homme qui tombe toujours sur pile quand il lance une pièce), il sait se faire plus discret et subtil (ces personnages sont-ils vivants ou morts ? tel animal ne serait-il pas la réincarnation d’un être aimé?), voire évanescent, fondu dans clair-obscur où le surnaturel le dispute à la folie. Mamier gomme nos certitudes, sape le sous-sol, créant des failles dans lesquelles le lecteur tombe à son tour.

Pour court qu’il soit, ce recueil n’en est pas moins riche d’émotions : concentré d’humanité brute, dont jamais la force ne faiblit, on y renoue non sans plaisir avec la voix attachante de cet admirable conteur qu’est Claude Mamier.

City

La collection « Rechute » des éditions Goater se veut explicitement (p. 4) la résurrection de la collection « Chute libre » des éditions Champ Libre, la maison de Gérard Lebovici — cette collection créée sur une idée de Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein. Vingt-et-un titres y furent publiés de 74 à 78, dont, histoire de situer le propos : La Jungle nue et Tarzan vous salue bien de Farmer, Le Chaos final de Spinrad,Vice versa de Delany,La Défonce Glogauer de Moorcock, Venus Plus X de Sturgeon, Orgasmachine de Watson, ou encore La Foire aux atrocités de Ballard. Le tout illustré par des Tardi et autres Mœbius… En fait, « Chute libre » fut en pleine concurrence avec la collection « Contre coup » des éditions du Sagittaire, où l’on retrouve Dick et Malzberg aux côtés de Vonnegut et Platt, pour l’exemple. Les visuels étaient différents, mais dans un esprit proche. Même format et même matière souple et toilée pour les couvertures, à l’instar de Goater. Marianne Leconte reprit dans sa collection de poche « Titres SF » chez Jean-Claude Lattès, une large part de la collection « Chute libre », mais aucun « Contre coup ». Ces deux collections ne publièrent que des anglo-saxons tandis que Goater est ouvert aux francophones.

On l’aura compris, nous voici replongés au cœur de ce que fut la SF politique des années 70/80. Une littérature qui se voulait engagée (à gauche), contestataire, transgressive et tournée vers la sexualité la plus débridée — le Sida n’était pas encore passé par là. « Rechute » propose des œuvres récentes et inédites, à l’exception notable de Joël Houssin, justement, des œuvres engagées, gauchistes — un court recueil d’Ursula Le Guin, Les Filles feu follet et autres textes, et une novella de Samuel Delany, L’Athée du grenier, sont annoncées à l’heure où nous bouclons.

Houssin fut, entre autres, un auteur de SF des années 80, et donna aussi dans le polar noir avec Le Doberman ; voilà qui situe. Une littérature violente, voire ultra, qui cogne sec dans les tripes, mais on en a tant vu… Une littérature coup de poing, au sens propre : dans City, le pouvoir, la présidence, se conquiert sur le ring, entre les cordes, les gants aux poings. De la littérature Red Skins, en quelque sorte. L’univers peint à gros traits par Houssin n’est que la caricature de ce que fut le nôtre, dont il exacerbe les aspects les plus noirs et violents, les côtés les moins ragoutants. City est un vaste jeu de massacre de la différence sur fond de complot capitaliste vu par le flingueur-chef, le tout assaisonné de quelques scènes de sexe pas piquées des hannetons qu’on n’oserait plus écrire sans risque aujourd’hui.

Dans « Multicolore », la première nouvelle à succéder au roman, le statut social ne se joue plus sur le ring mais à la roulette. Une roulette assurément russe, puisque les perdants finissent flingués fissa, dans un contexte sociétal axé sur le jeu, la flambe, la frime, sans aucune opposition. Suit « Cinq cent milligrames d’enfer », où les labos pharmaceutiques règnent en maîtres, se faisant de ces guerres où l’on tire court… Là encore, plus ça change, moins ça change. Thème qui sera aussi celui de « Jolie petite fille », où la rebelle finit comme solution de continuité pour la société en forme de ruche qu’elle tentait de fuir ; le pion qu’elle était atteint la huitième rangée pour se changer en reine.

Excepté le dernier, ces textes ont recours à des artifices typographiques comme il était alors fréquent — des auteurs tels que Daniel Walther s’y adonnaient d’abondance. Des récits typiques de leur époque, on l’a dit. Il y a un gap non négligeable à les ressortir aujourd’hui, tant la société a changé. Tout comme la Chine de Xi Jinping n’a que bien peu à voir avec celle de la Révolution Culturelle et ses Gardes Rouges — ce qui était alors des revendications légitimes a désormais, dans le monde capital-socialiste actuel, accédé au pouvoir, mais ce faisant, s’est également modifié. Corrompu ?

Bien que datée, l’écriture de Joël Houssin n’en reste pas moins dynamique ; on ne s’y ennuie pas. Toutefois, l’écart entre ce qui nous est présenté de potentialité et le monde actuel fera sans doute décrocher certains lecteurs. Il ne faut pas perdre de vue ce que l’on lit : Houssin ne critique pas le monde contemporain, mais celui des années 70/80.

La Sorcière de l’île Moufle

Par un curieux hasard éditorial, ce roman, longtemps inédit en langue française (la VO date de 1920), est sorti courant octobre chez deux éditeurs simultanément. Aux éditions Cambourakis, en poche, sous le titre La Vie seule (n’ayant pas eu cette traduction sous la main, je n’en dirai rien), et donc chez Callidor, avec un titre qui mise moins sur la fidélité à la langue d’origine que sur la poésie, dans une version superbement illustrée et agrémentée d’un intéressant paratexte. De sorte qu’entre le standard et le premium, tout le monde sera servi.

Londres, 1918. Tandis que les bombes allemandes pleuvent sur la ville, Miss Sarah Brown cherche à faire son trou dans une société britannique où les conventions sociales assignent à chaque citoyen un rôle bien défini.

Poussée par sa générosité, mais aussi par désœuvrement, elle a intégré un comité de charité destiné à financer l’effort de guerre et à venir en aide aux indigents. Au cours d’une réunion, les membres voient débouler une étrange jeune femme, « une sorte de Cendrillon » dans laquelle ils identifient une sorcière. Le temps de faire une démonstration de ses talents, et la voilà qui disparaît en laissant derrière elle un balai. Le comité charge Sarah de ramener l’objet à sa propriétaire, dans la mystérieuse pension de l’île Moufle… Un lieu magique, cette pension qui tient autant de l’auberge que du couvent, conçue pour accueillir des gens « différents », souvent blessés par la vie ou inadaptés socialement. Sarah y trouvera provisoirement refuge, avec sa valise et son chien David.

Selon la tradition du récit d’apprentissage (mais sans affrontement destructeur), notre héroïne devra intégrer les règles particulières de la pension, apprendre à se débrouiller grâce à sa volonté et sa gentillesse, et surtout mettre à profit cet espace de liberté pour s’accepter, pour trouver le moyen de développer ses propres dons. Mais cela passe aussi par l’acceptation des relations sociales : or, si elle se montre plutôt avenante et polie, toujours bien intentionnée, elle semble incapable de nouer des rapports plus amicaux. Sarah se veut indépendante, mais cette indépendance se paie au prix de la solitude. Elle apprendra un peu tard qu’elle peut également s’ouvrir aux autres sans pour autant perdre ni ses rêves ni son intégrité morale.

Court roman inclassable, Le Fort intérieur mélange un cadre typique d’Angleterre traditionnelle, presque intemporelle, avec un univers magique qui préfigure celui de Mary Poppins ou les œuvres de J.K. Rowling. L’une des particularités du livre réside dans cet aspect fantastique latent : l’apparition de la sorcière en ville puis la multiplication des phénomènes surnaturels font tourner les têtes, mais personne ne paraît étonné outre mesure. Un peu comme si, face à la technologie, la magie avait cédé du terrain, mais sans disparaître totalement. Tout cela s’accompagne d’une forme de nostalgie, sinon de tristesse. Car la magie est en sursis, et les choses qui disparaissent ne sont pas des pertes provisoires, on continue de les perdre éternellement. Ainsi des rêves, de la naïveté de l’enfance. La jeunesse du monde, immense et interminable, joyeuse et pleine de première fois, est terminée, semble parfois nous dire Stella Benson ; et pourtant il faut tenter de vivre.

Riche en thèmes, mêlant la satire politique et sociale à des considérations sur l’intime, l’espace domestique et la difficulté des relations humaines, Le Fort intérieur est une belle curiosité qui offre quelques saisissants portraits de femmes (dont celui, en creux, de son auteure) en avance sur leur temps. Mais la diversité des registres, des tons, des styles, ainsi que l’intrigue en roue libre, basée sur de constantes digressions, pourront peut-être rendre la lecture laborieuse aux lecteurs les moins expérimentés. Avis aux amateurs.

Les Larmes du cochontruffe

Frontière américano-mexicaine, dans un avenir proche. Ou pas. Pendant que les Protecteurs scrutent l’horizon fermé par le double mur frontalier, en quête d’illégaux à arrêter, les cartels défendent leur conception criminelle de la concurrence libre et non faussée avec les seules méthodes qu’ils connaissent : l’intimidation et la cruauté. Rien de neuf sous le soleil de plomb du sud Texas. On trafique, on corrompt et on exécute dans le désert, loin des caméras, des médias et du chœur outragé des humanitaires. Seul l’objet du trafic change, s’adaptant à la demande nord-américaine. Depuis la grande famine, la vie elle-même est en effet devenue la terre promise des barons du crime. Dans les laboratoires de filtrage implantés près de la frontière, on cultive des chimères génétiques ressuscitant des espèces disparues ou donnant naissance à des créatures issues de l’imaginaire fertile de l’humanité. Veuf éploré, revenu de tout ou presque, Bellacosa s’accommode de ce monde pourri, survivant avec le maigre pécule accumulé au fil de petits boulots flirtant avec l’illégalité. Et même s’il tire un tantinet le diable par la queue, il n’est toutefois pas prêt à dîner avec lui, même avec une longue cuillère. Son association fortuite avec le journaliste Paco Herbert, venu là pour mener une enquête sur de mystérieux banquets clandestins, l’amène à explorer les zones étranges de la frontière.

Premier roman de Fernando A. Flores, Les Larmes du cochontruffe se joue des frontières sous toutes leurs formes, qu’elles soient géographiques ou littéraires. Roman noir mâtiné de dystopie et de réalisme magique, le récit de l’auteur américain a les accents d’un crépuscule désenchanté. La fin d’un monde où prévalait une certaine forme d’éthique, un idéal collectif habité par l’empathie et la chaleur humaine. Désormais irrémédiablement souillé, en proie à l’extinction de masse, à la violence endémique et à la guerre de tous contre tous, le monde où vit Bellacosa semble dépourvu d’espoir, ou du moins d’une bonne cause à défendre. Sur ce substrat de roman noir, l’auteur greffe des éléments surnaturels et science-fictifs. On croise ainsi des vieilles chamanes, des défunts, coincés entre le monde des vivants et celui des morts, et des créatures empruntées au légendaire amérindien dont les songes semblent avoir inspiré notre réalité. Mais on découvre aussi des laboratoires où œuvrent des émules du docteur Moreau, sous la garde de sicarios impitoyables. Sur fond de bistouris, d’incantations magiques, d’agapes décadentes, d’hallucinations stimulées par l’ingestion de peyotl, Fernando A. Flores compose un tableau inquiétant, incontestablement décalé, et un tantinet décousu, hélas, entremêlant la magie primordiale des peuples précolombiens à des préoccupations plus sociétales, écologiques et géopolitiques. Le résultat est étrange, voire déroutant, mais pas complètement déplaisant pour peu qu’on se laisse happer par l’atmosphère et l’aura de mystère nimbant la quête de Bellacosa.

Avec Les Larmes du cochontruffe, « La Noire » de Gallimard ne trahit donc pas sa réputation d’exigence et d’originalité, même s’il faut avoir la suspension d’incrédulité bien accrochée pour suivre jusqu’au bout Fernando A. Flores.

Ça vient de paraître

Les Dieux lents

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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