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Le Verrou du fleuve

Si vous n’avez pas encore lu La Messagère du ciel, passez d’emblée à la critique suivante. Le Verrou du fleuve, sa suite directe, reprend là où le premier tome s’est arrêté, et cette chronique est susceptible de divulguer des éléments propres à gâcher la lecture de l’opus initial. Deux siècles après l’effondrement de l’empire d’Asrethia, le dieu Aska s’est choisi un prophète, Ganner, a levé une armée de monstruosités et marche, invaincu, sur le royaume de Rhovelle. Pour le contrer, son frère Wer s’est trouvé un Héraut en la personne de Mériane, paria et femme. Convaincre le clergé qu’elle est sa Messagère relève d’une mission impossible. Et faire d’elle la sauveuse de la ville de Loered, surnommée le Verrou du Fleuve (réputée imprenable grâce à ses sept enceintes fortifiées) et assiégée par l’Éternel Crépuscule d’Aska, semble encore plus illusoire. Avant de défaire les Askalites, il lui faudra gagner le cœur des hommes à la raison aveuglée par le poids des traditions et des préjugés. Et convaincre des prêtres pétris de certitudes renforcées par une foi parfois extrême. Pendant qu’elle chemine à la tête d’une maigre colonne de ravitaillement vers Loered, la ville tient le siège, sous le commandement du vaillant mais âgé duc Thormig. La cité attend la charge de l’armée ennemie et, sous une pluie sans fin, le découragement gagne les troupes. Il faut pourtant que le Verrou tienne.

Comme dans le premier tome, la narration multiplie les points de vue, délaissant souvent les pérégrinations de Mériane au profit des événements autour et dans Loered, sans pour autant en oublier les arcs secondaires. L’arrivée de nouveaux personnages ouvre d’autres pistes. Le chroniqueur attaché au pas de Mériane montre ainsi que les faits importent moins que la manière dont ils vont être mis en scène et racontés. On devine que chaque intrigue de palais, chaque décision, chaque action de tous les protagonistes, même celui qui n’a pour l’instant que peu d’importance, peut peser sur le destin du monde. Il en résulte une ambiance générale et un ton plus sombres et plus sanglants, très différents du premier opus. Lionel Davoust restitue avec précision et minutie les combats, les batailles accompagnées du souffle de la mort, et parvient à retranscrire avec force l’attente qui ronge les âmes et le désespoir qui empoisonne lentement. Au bout des cinq cents pages, l’issue finale n’est pas encore connue. Le deuxième tome de la série, trop imposant, s’est vu coupé en deux. La trilogie initiale cède donc la place à une tétralogie. La semi-fin du Verrou du fleuve laisse le lecteur dans l’expectative et dans l’attente du tome suivant tout en lui évitant la frustration d’un cliffhanger trop brutal. Une petite remarque, pour l’éditeur cette fois : il manque parfois des espaces entre les mots et la récurrence du problème trouble la lecture.

L'Année du lion

De Deon Meyer, on connaît ses polars noirs, âpres, qui épluchent au scalpel le millefeuille social d’une Afrique du Sud (il écrit en afrikaans) contemporaine pétrie de contradiction et grevée par le passé d’apartheid qu’on lui connaît — une société fracturée, violente, en un mot fascinante. Un auteur de stature internationale, gros vendeur, y compris en France où son roman Les Soldats de l’aube (Le Seuil, comme le reste de son œuvre) rafla le Grand Prix de la Littérature Policière en 2003 puis le Prix Mystère de la Critique en 2004. Or voici que son dernier livre, monstre de plus de six cents pages que Meyer avoue avoir mis quatre ans à écrire, nous arrive. Et, surprise : en guise de polar, le père de l’inspecteur Mat Joubert nous propose un pur récit post-apocalyptique…

En quelques mois, la Fièvre a balayé les neuf dixièmes de la population mondiale… Pour Willem Storm et son fils Nico, il va désormais falloir survivre dans ce qu’il reste du monde, avec ce qu’il reste d’humanité. D’abord survivre, oui, puis bientôt rebâtir. Car Willem est habité par une vision. Celle d’un havre, d’un phare. Le début d’une nouvelle humanité. La renaissance humaine au sein d’une nature (la vraie, celle de la faune, de la flore, et aussi celle qui sommeille en chacun de nous) qui reprend ses droits.

L’Année du lion n’est pas un livre sur la destruction. C’est bien au contraire un récit post-apocalyptique au sens littéral du terme, c’est-à-dire d’après l’apocalypse ; l’aventure de la refonte de la société humaine. La page est blanche. Il y a tout a (re)faire, en tâchant d’éviter les erreurs du passé. Rêve pour les uns. Cauchemar pour les autres. Et les deux pour Willem, qui compte bien partir du second pour arriver au premier. Un livre construit sur l’antagonisme de deux visions (et on s’arrêtera là, au risque de trop en dire).

L’Année du lion brasse large. C’est un fleuve narratif puissant traversé de nombreux courant. Celui de l’aventure en premier lieu, mais aussi celui du questionnement social, des philosophies des jours actuels, des rapports filiaux, de la nature humaine et de la nature tout court, on l’a dit. Une manière de post-apo’ total et étonnamment optimiste. Conclue par une espèce de mindfuck assez éventé (c’est là son principal défaut — outre une VF un poil suspecte et quelques coquilles dérangeantes). Dont on avale les six cents pages comme en plongée profonde (c’est là sa grande qualité — malgré quelques longueurs). Un livre important du domaine, sans doute. Assez impressionnant de savoir et d’ambition dans ce qu’il sous-tend. Quant à en faire un absolu du champ (The Times le place plus haute que La Route — sérieusement ?), c’est bien possible. Mais on laissera un peu de temps au temps. Avant la fin du monde.

Mange tes morts

Timothy, dit « le pendu » (d’où le titre VO Hangman), est consultant auprès du FBI. On fait appel à lui quand les cas sont graves, quand des vies sont en jeu. Comme pour l’enlèvement du jeune Cameron. Cet adolescent doit être échangé contre une rançon. Le délai est très court. Et même si tout semble évident, rapidement, l’affaire va déraper. Aussi, notre jeune Sherlock, au pouvoir d’observation phénoménal et aux capacités d’analyse remarquables, aura fort à faire tant son adversaire est retors. Et les retournements vont se multiplier…

Rien que de très banal, en somme, du vu et revu, relu, ad nauseam. À ceci près que notre héros a des habitudes alimentaires pour le moins gênantes : un besoin viscéral de manger de la chair humaine. C’est d’ailleurs la raison de sa collaboration avec le FBI : à chaque affaire résolue, il gagne le corps d’un condamné à mort fraichement exécuté. Découpé et caché dans son congélateur, ce cadavre lui permet de tenir jusqu’au cas suivant. Et à la récompense l’accompagnant…

On s’en doute, ce roman est sanglant, violent parfois. Volontiers dérangeant. Quel chemin parcouru depuis l’apparition du Hannibal Lecter de Thomas Harris (trente ans, déjà) ! Fini, dorénavant, le rôle de simple témoin extérieur à l’action. Comme dans la série Dexter, qui invite le spectateur à suivre les pensées et les actes d’un tueur en série, avec Mange tes morts, le lecteur est plongé dans l’esprit, bien affûté, certes, mais complètement dérangé, d’un homme incapable de contrôler ses pulsions, incapable de lutter contre sa faim inextinguible, son addiction au steak humain bien saignant. Le portrait d’un héros repoussant, en somme, dont l’auteur se sort avec les honneurs, parvenant à rendre son personnage suffisamment attachant pour ne pas décourager les plus sensibles, tout en insérant quelques scènes réellement gore.

L’enquête en elle-même s’avère en revanche moins convaincante, un brin simpliste malgré les errements, les fausses pistes et un lot de surprises dosées. Les dons de Timothy, présenté comme un petit génie, sont régulièrement mis à mal, et certains passages laissent clairement entrapercevoir les ficelles. En fait, l’auteur semble avoir hésité entre la narration d’un enlèvement et le portrait d’un monstre — avant d’opter finalement pour le monstre. Comme si Jack Heath, pour son premier roman adulte (l’auteur s’est illustré dans les récits pour la jeunesse), avait lancé les prémisses d’une série et voulu avant tout proposer un héros solide et crédible. Un choix dont il est ici permis de douter.

L'île-réalité

Le Narrateur (il se donne ce nom, ce rôle : on ignore son véritable patronyme, car seule importe sa fonction) est un des gardiens de l’île Réalité. Il a pour tâche de surveiller la côte, de noter les éléments inhabituels, d’alerter ses supérieurs si des Étrangers s’approchent du territoire des Originels. Car les habitants de cette île, à la forme quasi rectangulaire, et des îles alliées, craignent par-dessus tout une invasion venue de ces mondes barbares, abandonnés du Système. Métaphore de notre monde occidental, ou plutôt prolongement, car l’action (si l’on peut parler d’action, tant ce n’est pas l’essentiel du roman) se déroule pendant la Nouvelle Histoire, suite de notre Histoire moderne.

Des craintes fondées : certaines parties du Système commencent à lâcher, des îles fléchissent et sont rejetées. Ces bouleversements entrainent le Narrateur dans un voyage déstabilisant, souvent involontaire et subi : prisonnier de sa hiérarchie suite à ses doutes quant à sa mission, puis des Étrangers suite à la chute de son île, il va évoluer dans sa compréhension des mécanismes en jeu, mais aussi dans sa connaissance de soi.

Car si Ricardo Menéndez Salmón fait ici œuvre de romancier, il fait aussi, surtout, œuvre de philosophe. Sa langue est précise (chapeau au traducteur !), exigeante. Les mots utilisés sont choisis, pesés. Le rythme ternaire fleurit à chaque page. Sans pour autant créer la lassitude. Cependant, la lecture de L’Île réalité nécessite une grande disponibilité : on n’est pas dans un pulp ni dans un page-turner d’été. Mais dans un récit truffé de références (l’auteur les a d’ailleurs gracieusement citées à la fin, ce qui permet de vérifier ses intuitions). En premier lieu, évidemment, Julien Gracq et son fabuleux Rivage des Syrtes : l’attente introspective du narrateur, l’observation du monde environnant, l’interrogation sur l’autre. Surviennent ensuite Céline, Nietzsche ou Kafka. Bref, du lourd ! Et pour quel résultat ? Un voyage hypnotisant, lent mais empli de découvertes, séduisant par sa rigueur. Certains diront chiant. Grand bien leur fasse !

L’auteur interroge des thèmes éternels et terriblement d’actualité. La peur de l’autre, bien sûr, dont on ignore tout mais qu’on préfère rejeter : les migrants sur leurs barques de fortune, si présents dans nos bulletins d’actualité ; la quête de soi également, à travers l’observation du monde, à travers l’observation de ses pensées et de leurs fluctuations selon les périodes : le roman, divisé en trois parties, permet au narrateur de commenter ses actions passées avec distanciation (procédé littéraire qui trouve écho dans la relecture, des années plus tard, de son journal intime ou d’une correspondance oubliée) ; les rapports au pouvoir, à la vérité.

Ricardo Menéndez Salmón poursuit ici son questionnement récurrent sur le mal. L’Île réalité n’est pas une simple critique de notre Europe fermée sur elle-même, refusant d’accueillir les migrants sous des prétextes plus ou moins justes, il est aussi une réflexion métaphysique abordable et enrichissante ; bienvenue dans le Système.

La Guerre des bulles

Dans ce petit village isolé du reste du monde par des montagnes, la situation va de mal en pis : les réserves d’eau baissent régulièrement et les adultes semblent incapables de résoudre ce problème. Les enfants décident donc de prendre les choses en main. Ils organisent la prise de pouvoir de la communauté et cantonnent leurs parents au rôle de simples exécutants. Pour asseoir leur autorité, ils peuvent compter sur la puissance des bulles, magiques en quelque sorte. Le délégué du bourg en fait les frais : il sert d’exemple et passe de vie à trépas sans même s’en rendre compte. Le voilà devenu fantôme, condamné à suivre les évènements en spectateur. Mais la discipline implacable exigée par le chef du groupe d’insurgés, Gao Ding, autoproclamé général, ne va pas nécessairement suffire à gérer tous les problèmes rencontrés. Car même si les adultes se montraient inefficaces, ce n’était pas uniquement leur faute. L’eau reste un souci permanent, lié à la météo. Et les attaques fréquentes des chiens sauvages n’aident en rien les nouveaux dirigeants dans leur tentative de rationalisation du bien public.

Entrer dans La Guerre des bulles demande quelques efforts tant l’univers décrit est déconcertant de prime abord. Dès les premières pages, on est cueilli par des bulles aux pouvoirs suggérés, par des fantômes aux manifestations bien éloignées des apparitions écossaises, par des clébards à l’intelligence dérangeante. Ajoutez à cela un vieillard et ses chiens, une sorcière et ses pains aux puissants pouvoirs… le lecteur en prend plein la tête, saoulé d’exotisme. D’autant que, de surcroît, Kao Yi-Feng joue de la subtilité de sa langue. Et même si le traducteur, Gwennaël Gaffric, n’a pu, de son propre aveu, rendre toutes les finesses de ces jeux du fait de la rigidité de la langue française, les enchainements de phrases, d’idées peuvent surprendre ; certaines inventions font d’ailleurs écho à celles des surréalistes ou de l’OULIPO, comme ces champignons « cuisses-de-poulet » sautillant dans les cours pour finir par devenir de véritables volailles. Pourtant, une fois ce choc initial passé (une petite centaine de pages, quand même…), la poésie baignant ce roman entre en action. Le sort de cette cohorte d’enfants prend une importance considérable. L’affrontement avec la meute des chiens sauvages, par sa violence, parfois, émeut et inquiète.

Le résumé de ce deuxième roman de l’auteur taïwanais ne sera pas sans rappeler Sa majesté des mouches, l’immense classique de William Golding — une communauté d’enfants sans adulte pour la guider. D’autant que les rapports de force, les liens entre enfants, calqués sur ceux des adultes, sont bien au centre de La Guerre des bulles. Les tensions pointent au sein du groupe, puis se renforcent à mesure de la narration. Mais la situation, subie chez Golding, est voulue chez Yi-Feng. Et surtout, le fantastique fausse la donne. Le cadre, quasi onirique, possède une importance capitale dans ce roman dépaysant et ô combien recommandable. Gageons que les lecteurs de SFFF, rompus aux habitudes bousculées, aux certitudes ébranlées, sauront profiter de cette virée haute en couleurs dans un univers envoûtant.

L'Empire du Léopard

Le royaume du Coronado a presque achevé la conquête de la Lune-d’Or. Les combats ont été violents et les récompenses attendues ne sont pas au rendez-vous : la terre est pauvre, les filons aurifères annoncés manquent à l’appel. Les anciennes ambitions tournent à l’aigreur, d’autant que les renforts annoncés n’arrivent pas. Or ils sont nécessaires pour espérer soumettre l’empire du Léopard qui, caché derrière une chaine de montagnes, règne, à en croire la légende, sur un territoire à la terre aussi noire que riche et aux mines fécondes.

Cérès est colonel dans l’armée du Coronado. Envoyée ici pour une faute commise à la cour du Roi, désabusée, elle ne rêve ni de gloire ni de folles richesses. Elle obéit aux ordres du vice-roi et tente de l’aider au mieux dans la conduite de cette colonie. Car la Salamandre, c’est son surnom, ne veut pas laisser le chaos régner. Elle mène ses troupes avec rigueur et sens de la justice. Contre l’usure du temps, contre les désillusions, contre les ambitions de certains colons fortunés. Mais un danger plus grand menace, dans l’ombre, et Cerès devra user de toutes ses qualités, toutes ses ressources, pour protéger ses hommes…

Mesdames et messieurs les éditeurs de chez Critic (et d’ailleurs), rendez service à vos auteurs : aidez-les à couper dans leurs romans quand ils n’y parviennent pas eux-mêmes ! Merci pour eux, merci pour nous. Leurs œuvres gagneront en fluidité aussi bien qu’en efficacité, et tout le monde sera content.

Car Emmanuel Chastellière a une imagination certaine… et un sens du détail extraordinaire. Pour L’Empire du Léopard, il a construit un univers précis, aux influences multiples (Amérique du Sud, Moyen-Orient, etc.) et bien maitrisées. Ses personnages sont détaillés au possible : on imagine volontiers qu’ils ont acquis une substance, une véritable vie pour l’auteur. Tout cela représente une somme remarquable. On sent la passion du créateur. Mais il aurait fallu se faire violence et n’en garder que l’essentiel. Or Chastellière, voulant tout montrer, tout faire connaître de chacun de ses protagonistes (et ils sont nombreux !), tarde à réellement démarrer son récit : deux cents pages pour enfin lancer l’action, cent de trop, au bas mot ! D’autant qu’à force de précisions, certains personnages échouent à acquérir cette étincelle de vie nécessaire à l’adhésion du lecteur — un comble. Et frustrant, qui plus est, car une fois passé l’écueil (énorme) de cette interminable entrée en matière, l’action s’enclenche avec vigueur jusqu’à un final haletant, grandiose, qui prouve combien il était bon de passer outre et de s’accrocher. Mais quelle suée !

Le gunpowder fantasy (comme disent les maîtres geeks) est un sous genre peu prisé des auteurs francophones. Avec L’Empire du Léopard, troisième roman d’Emmanuel Chastellière (par ailleurs traducteur et cofondateur du site Elbakin.net), ce dernier pourrait bien nous le faire regretter… si d’aventure il voulait bien se résoudre à sévèrement dégraisser sa prose.

Amatka

Vanja de Brilar d’Essre Deux arrive de la principale colonie, Essre, à Amatka la polaire, avec une mission bien précise : étudier de façon exhaustive les habitudes en matière d’hygiène des résidants. Tâche « fascinante » dont elle s’acquitte avec sérieux — tout en s’interrogeant sur le bien-fondé d’une telle démarche. Étrangère à cette ville, Vanja l’observe avec distance et se pose de plus en plus de questions sur la finalité de nombre de règles régissant sa société. Peut-on être heureux dans un environnement où chaque action doit être validée par le comité, où l’individualité doit s’effacer au nom du bien commun, où rien ne doit changer, car « Quand le matin vient / Rappelons-nous / Tout est comme hier » ?

Pourtant, les habitants d’Amatka et des trois autres colonies ont bien des raisons de respecter des routines précises. Car le matériau qu’ils utilisent sur ce monde, dont on ignore s’il est le nôtre ou plus vraisemblablement une autre planète, est extrêmement malléable. Et si on ne nomme pas régulièrement les objets du quotidien, ils risquent de retourner à leur état naturel de pâte informe. Expérience particulièrement traumatisante. D’où les comptines inculquées dans l’enfance apprenant ce rituel. D’où les séances de peinture : chaque bâtiment voit son nom inscrit de façon lisible sur ses murs, chaque porte est clairement identifiée. Or, l’arrivée de Vanja, bourrée de doutes et terriblement curieuse, va mettre en danger cet équilibre primordial.

Ce roman, d’une grande richesse, brasse les influences et les thèmes classiques avec un certain brio. On pense bien évidemment au 1984 d’Orwell, au Procès ou au Château de Kafka, au Brazil de Terry Gilliams pour la société cloisonnée, prise dans le carcan de la bureaucratie. Mais ce sont également Delany, Vance, Van Vogt et bien d’autres qui viennent à l’esprit pour le travail sur les mots. Des références dont Karin Tidbeck sait se montrer digne : elle les transcende, les intègre à sa propre pensée, à son propre imaginaire. Amatka est construit avec intelligence, avec finesse. Le rythme de la narration suit la découverte progressive de la colonie, son fonctionnement, mais surtout ses dysfonctionnements, par Vanja, personnage peu décrit mais vite familier qui sait atteindre le lecteur, l’amène à accepter sans hésitation la réalité de cette société. Et à rechercher avec elle les tenants et les aboutissants d’un univers plus suggéré que décrit.

Karin Tidbeck, comme de nombreux auteurs qui se respectent, a fait ses gammes dans le registre de la forme courte. Avant Amatka, elle n’avait d’ailleurs publié qu’un recueil, Jagannath, remarqué et récompensé dans le monde anglo-saxon, mais toujours inédit en français (on peut néanmoins découvrir une de ses nouvelles sur le site Coliopod). Habituée à ce format, la Suédoise sait rester elliptique dans son propos tout en évitant l’écueil de l’hermétisme — et sans gêne aucune pour la bonne compréhension. Au contraire, elle joue simplement avec l’intelligence du lecteur et va à l’essentiel : sa narration, l’ambiance et les sentiments de ses personnages. Bref, une vraie réussite, signée par une auteure qui s’impose d’emblée comme une découverte remarquable. À lire sans tarder, donc, avec moufles et cache-col.

La Porte de cristal

La Cinquième Saison plantait l’univers riche et complexe d’une terre où des séismes incessants et une importante activité volcanique provoquant des hivers nucléaires menacent périodiquement la civilisation, voire la vie entière. Durant ces périodes, les Comm ne peuvent subsister que sur leurs réserves ou migrent là où la vie est encore possible. Parmi elles, certains individus ont développé un talent particulier, l’orogénie, lequel a une assise physiologique située dans le cerveau. Il permet de manipuler des énergies telluriques, notamment thermique et cinétique, pour détecter et contrôler les secousses. Les orogènes risquent aussi de provoquer involontairement des catastrophes en l’absence de maîtrise de leurs émotions. C’est pourquoi ils sont tués dès que leur pouvoir se manifeste, sauf s’ils sont repérés par des Gardiens itinérants qui disposent de moyens d’annihiler leurs pouvoirs. Enrôlés et éduqués au sein du Fulcrum, qui les envoie ensuite au service de la population, leur condition reste souvent proche de l’esclavage.

Ce second volume reprend exactement là où s’est achevé le premier : une nouvelle saison, la cinquième, est sur le point d’advenir, provoquée par Albâtre qui a déchiré le continent en deux et en paie le prix en se transformant progressivement en pierre : le mangeur de pierre est à son chevet. Son épouse et élève Essun doit apprendre d’Albâtre les connaissances pour contrer les menaces pesant sur la communauté où ils ont trouvé refuge, voire la civilisation dans son ensemble. Elle cesse temporairement d’essayer de retrouver sa fille Nassun enlevée par son père, laquelle découvre progressivement ses pouvoirs et l’indépendance qu’ils lui procurent.

Progressivement, on en apprend davantage sur les phénomènes telluriques, les obélisques de cristal qui gravitent autour de ce monde ainsi que sur les pouvoirs des Gardiens et la magie en général, laquelle a beaucoup à voir avec des concepts scientifiques en termes de production et d’échange d’énergie, même si science-fiction et fantasy ne se superposent pas entièrement. Les préoccupations écologiques et les critiques sur la science sans contrôle ne sont jamais très loin.

L’accent reste malgré tout mis sur les personnages et l’action. La narration, qui suivait auparavant la même personne à trois époques différentes, se concentre essentiellement sur Essun et Nassun. Le mode original d’écriture, à la deuxième personne, apporte la touche d’exotisme supplémentaire immergeant le lecteur dans ce récit d’une originalité justement récompensée, une fois de plus, par un prix Hugo. Riche, consistant, cohérent, ce second volume poursuit sans faiblir sur la lancée du premier. Un vrai plaisir de lecture.

Éclosion

Des touristes en Amazonie sont confrontés à une attaque massive d’araignées géantes. Les mêmes arachnides carnivores déferlent un peu partout dans le monde, générant des réactions diverses, jusqu’à la frappe nucléaire pour rayer de la carte une zone touchée. Roman polyphonique, les chapitres alternés présentent des scènes apocalyptiques donnant l’ampleur de l’invasion.

Le fait que les États-Unis soient touchés avec un temps de retard permet de se préparer au pire et peut-être d’imaginer une réponse au fléau dont on ignore l’origine. Les marines envoyés en renfort, des survivalistes prêts à se terrer le temps nécessaire ponctuent l’intrigue de scènes d’action. Le récit se concentre plus particulièrement sur Mike Rich, agent de police à Minneapolis, divorcé, écartelé entre son devoir et sa fille dont il n’a pas le temps de s’occuper, confronté sur le terrain aux premières scènes de catastrophe. À la Maison Blanche, la Présidente Stéphanie Pilgrim, belle et intelligente, aux manières décomplexées, a pour conseiller un ami d’enfance, Manny, divorcé d’une entomologiste spécialiste des araignées, Mélanie Guyer, évidemment convoquée pour la circonstance. Son attention avait été attirée par l’un des dessins de Nazca, plus ancien que les autres, représentant une araignée, et plus particulièrement par un sac, découvert sous les piquets de positionnement, contenant des œufs fossilisés mais qui seraient, contre toute attente, en train d’éclore.

Dans le registre des romans catastrophe, l’arachnophobie a toujours figuré en bonne place. Le présent roman ne manque pas de jouer sur la répulsion qu’inspirent ces bestioles, tout en développant des personnages épiçant la sauce avec leurs problèmes personnels. La dramaturgie, assez classique, n’évite pas les clichés, mais en joue avec l’humour et la distanciation nécessaires. À remarquer un grand nombre de personnages féminins aux postes clés, dans le domaine politique, militaire ou scientifique.

Ce premier volume n’en dit pas beaucoup plus sur l’origine de la menace. Il s’agit de la mise en place d’un récit de grande ampleur qui fait la part belle à l’action, sans temps mort. La narration est à l’avenant, rapide, efficace, sans style particulier. Ce n’est pas déplaisant, mais pas très original non plus, voire un cran en dessous de quelques prédécesseurs. Il faudra donc attendre la suite de ce qui est annoncé comme une trilogie pour savoir si l’intrigue qui sous-tend l’ensemble vaut le détour.

Dictionnaire Frankenstein

Tout a déjà été dit, ou presque, sur Frankenstein et sur Mary Shelley, qui, à 19 ans seulement, écrivit un roman destiné à devenir un mythe. Le bicentenaire de sa parution méritait bien un dictionnaire permettant de revenir aussi bien sur des aspects connus ou méconnus de l’œuvre qu’explorer sa postérité, riche d’adaptations et d’avatars dans tous les domaines.

Cent dix-neuf entrées permettent de naviguer entre les thèmes et les détails biobibliographies : elles vont de la notule brève, voire ultra-brève (une ligne), à l’article courant sur plusieurs pages. Les plus fouillés et les plus intéressants concernent l’œuvre originale, les conditions de sa création et ses acteurs : outre Mary Shelley et Percy Shelley, dont on sait qu’il relut le manuscrit et rédigea la première préface, Claire et George Gordon Byron, leur fils William, le médecin de Byron, Polidori, au bord du lac de Genève, au cours de cet été pluvieux de 1816 suite à un hiver volcanique causé par l’éruption du Tambora en Indonésie. On délivre ainsi, au fil des entrées, des informations sur la portée de l’œuvre, sa résonance philosophique, le contexte social et politique, la chronologie du roman et sa réception critique, ainsi que sur la riche carrière de la créature, qui alla jusqu’à usurper le nom de son créateur. Celle-ci est essentiellement cinématographique, et on trouvera aussi bien les articles consacrés à James Whale, Boris Karloff, qu’au Rocky Horror Picture Show et même aux nanars regroupés à part. C’est moins le cas dans la littérature, si foisonnante en références et clins d’œil que seul un survol est effectué en une seule entrée, de Benoît Becker à Brian Aldiss, en passant par Tim Powers et Dean Koontz. Idem pour les adaptations, reprises et pastiches dans le théâtre, la bande dessinée et la chanson, qui recense par exemple un Frankenstein de Serge Gainsbourg.

Quelques entrées sont dispensables, consacrées aux autres monstres sacrés du fantastique et à leurs représentants. Passe pour Bela Lugosi, qui refusa le rôle de la créature, mais Fu Manchu, le Dr Moreau, King Kong et Jekyll et Hyde n’ont pas réellement leur place ici, pas plus que les entréesfantastique, science-fiction, roman populaire, gothique et historique, notules trop schématiques, discutables, voire partiellement fausses, qui ne servent qu’à gonfler le nombre d’entrées.

Claude Aziza, spécialiste des littératures populaires anciennes, mais pas réellement connaisseur de la science-fiction, récuse le qualificatif SF au roman de Mary Shelley, alors qu’il signait, en 1986, avec Jacques Goimard, une Encyclopédie de poche de la science-fiction (un Guide de lecture reprenant les fiches pédagogiques des titres publiés chez Pocket) citant le roman de Shelley parmi les principales dates de la science-fiction : l’autorité du co-auteur avait prévalu ou un revirement s’est opéré depuis. Pour Aziza, Frankenstein ne contient aucun des éléments spécifiques à la SF, le recours aux découvertes scientifiques de son temps n’étant pas utilisé ici comme facteur romanesque (c’est exactement le contraire, comme Aziza l’indique lui-même par ailleurs), ne serait-ce que parce que le roman est placé sous le signe de Prométhée, et donc du mythe. L’argument est grossier. Il amènerait à retirer nombre de titres basés sur la mythologie.

Un avis mitigé, donc, en raison de quelques faiblesses, mais un ouvrage à recommander malgré tout pour l’érudition et la facilité de consultation. Il sera beaucoup pardonné à Claude Aziza pour le bel hommage à la mère de la créature, sobrement intitulé Mary : «  Je vous salue, Mary, pleine de glace. Et de feu. » À bien des égards, il s’agit là d’un dictionnaire amoureux.

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