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Les Coureurs d'étoiles

Trois nouvelles, une novella, un prélude et un interlude sont au sommaire de ce troisième volume consacré à la Hanse galactique. Poul Anderson y déploie son modèle d’échanges commerciaux avec toujours la même rigueur scientifique pour le contexte, le même pragmatisme dans l’élucidation, l’humour décalé, voire cynique, face à des situations qui imposent de « savoir comment a évolué une espèce avant de pouvoir l’exploi… Je veux dire : la comprendre », selon les propres termes du maître de la compagnie des Épices et alcools, Nicholas van Rijn.

Démonstration immédiate avec « Territoire », sur t’Kela, où une société carnivore, au comportement de meute, méprise les pacifistes, proies dont on dispose à sa guise, ainsi que les clans errants dépourvus de terrain de chasse, nécessaire corollaire au statut de prédateur. L’absence de prise en compte de ces paramètres ne peut que compromettre l’intervention de coureurs d’étoiles, surtout s’ils entendent apporter gracieusement de l’aide à un monde qui se meurt.

Le commerce ayant besoin de stabilité génère « les tordeurs de troubles », chargés avant toute transaction de résoudre les situations conflictuelles, en cherchant à établir un équilibre qui les inclue comme nouvelle composante avec laquelle désormais compter. C’est le rôle du trio de choc de van Rijn, composé de David Falkayn, cliché du héros d’aventures, du pacifique wodenite Adzel, impressionnante combinaison de centaure et de saurien, et de l’acariâtre Cynthienne Chee Lan, à l’apparence d’animal domestique. L’opposition entre obscurantisme et connaissance, entre phratrie ployant sous le joug des traditions et cité ouverte et libre, est ici compliquée par la présence d’anciens humains ayant tout oublié de l’espace.

« La structure d’une société est déterminée par sa technologie », est-il rappelé dans le prélude, extrait d’un récit déjà publié, ce qui est démontré à chaque fois, la meute correspondant aux chasseurs, la phratrie assignant une place immuable à chacun dans la société superstitieuse des « Tordeurs de troubles ». Cet ordre figé est aussi la résultante du milieu : la planète, présentant toujours la même face à son étoile, est dépourvue de saisons comme de cycle circadien, alors que la cité savante, à la lisière de l’hémisphère nocturne, connaît des épisodes climatiques plus marqués qui incitent à davantage de réactivité. Avec « Le Jour du grand feu », c’est encore une rivalité de castes qui risque de compromettre le sauvetage d’un monde menacé par les radiations d’une supernova. Dans la société plus frustre de « La Clé des maîtres », sans règles définies, aucun Yildivan ne donne ni n’accepte d’ordre, au risque de passer pour un Lugal, humanoïde très obéissant envers les dominants. Ici aussi, la méconnaissance des règles et des hiérarchies peut se révéler mortelle.

L’étroite imbrication de la société avec un environnement lui-même tributaire de la configuration du système solaire fait le sel de ces récits, lesquels relèvent souvent de l’énigme holmésienne qu’un détail révélateur permet de résoudre. Ce n’est pas un hasard si « La Clé des maîtres » est entièrement rapportée à la façon d’un « club story », comme le fait remarquer Jean-Daniel Brèque dans sa préface.

La solution des problèmes se fait à la hussarde, à coups de bluff ou de menace, peu glorieux mais efficaces, au nom des intérêts supérieurs du commerce. Ce qui permet à van Rijn de donner à l’émissaire choquée d’une nation spécialisée dans l’aide humanitaire une leçon de libéralisme sauvage totalement décomplexé, d’un cynisme assumé : « l’entreprise privée (…) ça, c’est stable. La politique, ça va et ça vient, mais l’appât du gain est éternel. » Comme l’indique l’interlude inédit, « Plus Ça Change, Plus C’est La Même Chose » : le contexte de la Hanse galactique, d’inspiration élisabéthaine, où le négoce, moteur de croissance et de prospérité, attire aussi les prédateurs et les escrocs. Rien n’est parfait.

Par ailleurs, le personnage, excessif en diable, incite à ne pas prendre ces récits trop au sérieux : on admire avant tout l’érudition scientifique, la brillance et l’astuce, le tout parsemé de scènes d’action, persillé de situations comiques et de réflexions vachardes. Un space opera mâtiné de hard science qui ne perd jamais de vue le plaisir du lecteur.

Sur les traces de Lovecraft

Dans le dernier Bifrost, je demandais ouvertement à qui pouvait bien s’adresser l’anthologie lovecraftienne de S.T Joshi Chroniques de Cthulhu, publiée chez Bragelonne, ouvrage traversé par une évidente ambition post-lovecraftienne (à défaut de meilleur adjectif), et assez peu, par conséquent, à destination des rôlistes en quête d’idées pour leurs scénarios. Ici, après la lecture de quelques nouvelles, la question ne se pose plus. Les deux tomes de Sur les traces de Lovecraft s’adressent en priorité aux (jeunes ?) rôlistes qui ont envie de dépoussiérer le Necronomicon posé sur l’étagère d’Oncle Bob, de séjourner à Arkham, de faire une croisière à Innsmouth et de chasser du dieu multidimensionnel au fusil de chasse à canons sciés, ce qui est raccord avec le succès (14 000 euros levés, quand même) de la campagne de financement participatif sur Ulule de ladite anthologie.

Les deux tomes de Sur les traces de Lovecraft rassemblent un pot-pourri d’histoires plus ou moins maîtrisées, qui ne se prennent jamais vraiment au sérieux et sautent à pieds joints dans le poncif lovecraftien, comme de sales gamins qui veulent éclabousser un max et se moquent de rentrer chez eux les Nike pleines de merde de shoggoth et les pantalons crottés jusqu’aux bretelles. À noter quand même que le tome 1 est sensiblement de meilleur niveau que le tome 2 (dont l’existence a été permise par la levée de fond, CQFD). Les amateurs d’adjectifs torturés choisis avec soin, de belles phrases controuvées, sculptées sur peau d’indigène mélanésien, seront sans doute un poil déçus, les gardiens du temple lovecraftien risquent de s’étrangler comme s’ils avaient avalé tout rond une poignée de D10, mais bon, pour le reste, c’est plutôt 100% fun et cela permet de découvrir tout un tas de nouvelles plumes (parfois aiguisées de traviole, mais c’est le jeu), comme celle de Kéti Touche, franchement convaincante. Si la nouvelle de Guillaume Maréchal est affligeante au point d’en être douloureuse à lire, celle de Paul Martin Gal, qui précipite de vrais héros howardiens dans une intrigue lovecraftienne, est d’une ambition assez étonnante. Le reste, dans un registre presque toujours populaire ou franchement tongue-in-cheek, reste de bonne tenue. On n’ira pas jusqu’à faire basculer l’ouvrage dans le caddie de Bifrost, mais force est de constater (du poulpe ?) que c’est plutôt une bonne surprise. Dans un monde parfait, cette anthologie aurait dû s’appeler Sur les traces du jeu de rôles trop kikoolol L’Appel de Cthulhu, mais ça ne laissait pas assez de place pour l’illustration de couverture.

Vie posthume d’Edward Markham

Septième roman du Français Pierre Cen-dors, cette Vie posthume d’Edward Markham vient un peu plus creuser le fascinant sillon dessiné par l’écrivain avec Archives du vent (Le Tripode, 2015). Placé sous le patronage subtilement spectral d’Egon Storm — cinéaste hors-normes dont Archives du vent faisait son protagoniste —, ce nouveau récit étend à l’univers télévisuel la troublante relecture du cinéma à laquelle Pierre Cendors se livrait dans son roman précédent. Aussi ramassée que les vingt-cinq minutes d’un épisode de La Quatrième dimension, la centaine de pages que compte Vie posthume d’Edward Markham en réinvente l’ultime épisode. Écrit par un scénariste à succès du nom de Todd Traumer, ce récit conclusif de l’anthologie créée par Rod Serling met en scène un héros du nom de Damon Usher. Un patronyme évidemment emprunté à l’un des contes les plus fameux de Poe et qui, d’emblée, ombre de fantastique cet épisode apocryphe. Cette promesse de surnaturel se voit spectaculairement confirmée par l’argument du script intitulé Le Rapport de Usher. Usher est en effet un « visualiseur ». Soit un être aussi bien capable de voir à distance que de faire sien le regard de celles et ceux occupant des lieux lointains. Ayant un temps œuvré au sein d’une officine militaire et secrète usant des talents visionnaires de cinq visualiseurs, Usher en a pris congé après le traumatisant décès de l’une de ses collègues lors d’une mission. Prenant alors la route, sans but précis, Usher finit par arriver à Willoughby, une cité montagneuse et isolée de l’Ouest américain. Là se dresse le Galaxias Spectrum. Un radiotélescope géant grâce auquel l’on capte les ondes émises depuis le cosmos et au pied duquel s’installe bientôt Usher… Épousant d’une part la trame du scénario du Rapport de Usher, Vie posthume d’Edward Markham en narre d’autre part la singulière genèse — conçu dans la solitude de la Sierra Nevada, le scénario pourrait avoir coûté la vie à Traumer — ainsi que son troublant effet sur l’interprète de Usher, Edward Markham. Ce dernier se déclare en effet certain de l’existence réelle des visualiseurs, prétendant même avoir rencontré quelques-uns d’entre eux… La consonance lovecraftienne du nom donné par Pierre Cendors au comédien (une unique lettre sépare Markham de Arkham) aurait pu annoncer le récit d’un effondrement dans la folie. Mais en peignant un univers irrigué par la fiction, Vie posthume d’Edward Markham s’affirme en réalité comme un formidable éloge de celle-ci. C’est en effet en s’abandonnant à l’imaginaire que les protagonistes du roman accèdent à une forme supérieure de connaissance — qu’elle les concerne en propre ou qu’elle touche au monde dans lequel ils vivent. Servi par une écriture d’une fluide précision, ce récit tout en enchâssements développe une pensée complexe mais jamais obscure. Gageons qu’une fois la lecture de cette passionnante Vie posthume d’Edward Markham achevée, nombre de lecteurs et de lectrices pourront à leur tour mettre en pratique ce si précieux conseil offert par l’Imaginaire, ainsi qu’y invitent les ultimes mots — en anglais dans le texte — de cette abyssale novella : « Now, Ladies and Gentlemen, open your eyes. »

Sleeping Beauties

À Dooling, le shérif est une femme. C’est en effet à Lila Norcross qu’incombe la charge de veiller à la sécurité de cette modeste cité des Appalaches, cadre principal de Sleeping Beauties. Et c’est encore à une femme, Janice Coates, que revient la responsabilité de diriger la prison (pour femmes) qu’abrite la ville. D’aucuns pourraient en conclure que la condition féminine a connu des avancées décisives dans ce concentré d’Americana. Et il semblerait en aller de même dans le reste du pays où, par exemple, Michaela Morgan s’est imposée comme reporter vedette de la chaîne NewsAmerica. Mais derrière ces arbres fièrement dressés que sont Lila, Jan ou bien encore Michaela — toutes héroïnes de Sleeping Beauties —, se cache une vaste forêt constituée d’autant de femmes toujours soumises au viriarcat. Se penchant sur ce dernier avec une remarquable acuité, les King père et fils en parcourent l’ensemble des manifestations. Sleeping Beauties souligne ainsi la confiscation par les hommes de l’essentiel du pouvoir tant à l’échelle de la nation — l’ombre de l’actuel occupant de la Maison Blanche plane sur le roman… — qu’à celle du couple. Parvenue à instaurer un rapport égalitaire avec les hommes dans son cadre professionnel, Lila échoue en revanche à affirmer sa volonté face à celle de Clint, son époux et par ailleurs psychiatre à la prison de Dooling.

Envisageant le viriarcat sous son jour le plus policé, le roman n’ignore rien de ses manifestations les plus brutales. Qu’il s’agisse d’agressions verbales nourries de rhétorique machiste ou bien, pour les plus infortunées des protagonistes du roman, de viols ou de meurtres. Avec une même précision exploratoire, le livre dessine les paysages mentaux de ces hommes et de ces femmes de Dooling. Le regard porté sur les psychés masculines est sans concession, en révélant l’imprégnation par le désir de domination. Y compris chez Clint qui, sous ses allures d’intellectuel progressiste, se fantasme en « cow-boy Malboro ». Sleeping Beauties restitue en revanche avec une belle empathie l’intériorité troublée de ses héroïnes, marquées parfois jusqu’à la folie par la domination masculine…

Mais de très singuliers événements viennent un jour de 2017 ébranler l’ordre viriarcal sévissant à Dooling comme à travers le reste du monde. Une épidémie inédite éclate en Australie, puis gagne en quelques jours l’ensemble du globe. Appelée « Fièvre Aurora », et ne frappant que les femmes, cette maladie les plonge dans une inconscience comateuse. Et ce après que leur corps aient été recouverts d’une blanche et filandreuse substance évoquant celle d’un cocon d’insecte. Ce n’est qu’en arrachant celui-ci que l’on met un terme à l’endormissement. Mais le remède s’avère pire que le mal. Les femmes ainsi réveillées basculent dans une frénésie de violence homicide telle que l’on renonce bien vite à les débarrasser de leur étrange enveloppe. Touchée à son tour par la pandémie, Dooling se distingue cependant par la présence en son sein d’une femme miraculeusement épargnée par Aurora. De celle-ci on ne sait presque rien. Comme jaillie de nulle part et ne répondant qu’au seul prénom de Eve, l’inconnue a été arrêtée par Lila peu avant que la maladie ne fasse ses premières victimes…

On se gardera cependant d’en dire plus afin de ne pas « divulgâcher » le plaisir des lecteurs et lectrices futures de Sleeping Beauties. Car cette comédie humaine et fantastique emporte aussi bien par sa profondeur réflexive et critique que par son art magistral de la narration. Combinant motifs éminemment « kinguiens » (entre autres ceux d’une épidémie apocalyptique ou d’adolescents tourmenteurs) et emprunts aux mythologies archétypales comme contemporaines (de la Bible à Orange is the New Black en passant par les contes de fée et le western), les 800 pages de Sleeping Beauties tissent le tout en un irrésistible page-turner.

S’inscrivant dans la lignée des plus belles réussites de King père, Sleeping Beauties — qui aurait pu être sous-titré Les Femmes de Dooling[1] — s’impose comme un titre majeur de l’Imaginaire proféministe.

Nés pour être damnés

Nés pour être damnés est le premier roman (du moins publié) du Marocain Jamal Benbrahim, par ailleurs auteur de Al-Moun-tadar, un recueil de nouvelles paru en 2016 chez Edilivre. Alléchant de prime abord par son titre étrangement référentiel, l’ouvrage attire tout autant par son propos semblant dessiner une contrée inédite et intrigante dans le paysage de l’Imaginaire. Nés pour être damnés narre la très extraordinaire destinée d’un Algérien âgé d’une trentaine d’années au mitan des années 1990. Rien de très remarquable a priori chez ce modeste employé des chemins de fer algériens, marié et père d’un enfant, lorsque s’ouvre le livre. Comme nombre de ses compatriotes, il tente de survivre dans une Algérie en proie à la crise économique ainsi qu’à la guerre civile opposant les forces gouvernementales et celles du Groupe Islamique Armé. Soit autant de très prosaïques difficultés auxquelles le protagoniste de Nés pour être damnés va apporter une réponse tout à fait hors-normes. Mettant à profit sa passion pour « les films diaboliques, les mythes, les superstitions, l’Apocalypse… », l’homme va présenter son second enfant tout juste né comme le futur tueur de l’Antéchrist. Utilisant qui plus est au mieux les potentialités virales du Net, il attire bientôt à lui adorateurs comme adversaires du Sauveur ultime de l’humanité, venus du monde entier. Mais ce qui ne semble d’abord être qu’une forgerie sectaire se mue bientôt en une aventure fantastique. Forts d’authentiques pouvoirs surnaturels, le père et le fils prodiges les déploient dès lors en une odyssée à travers l’espace et le temps. Allant de l’Algérie au Royaume-Uni, ou bien encore de l’Irak à la France, Nés pour être damnés déroule son récit empreint d’ironie jusqu’à nos jours, y intégrant ainsi la guerre en Syrie et l’attentat du Bataclan. Et il ne s’agit là que de quelques-uns des événements de l’histoire récente que le livre soumet à sa relecture fantasmagorique et sarcastique.

Certainement séduisant quant à son projet — offrir un point de vue décentré, à plus d’un titre, sur les rapports contemporains entre l’Occident et le monde arabo-musulman —, Nés pour être damnés déçoit malheureusement quant à sa facture littéraire. Faisant de l’ellipse son principal outil d’écriture, Jamal Benbrahim ne maîtrise celle-ci qu’imparfaitement. Si son écriture allusive participe non sans efficacité de la tonalité humoristique du roman, elle peine en revanche à camper une narration cohérente. Passées la relative continuité des quelques pages introductives, les hiatus temporels et spatiaux se multiplient et s’entrechoquent jusqu’à la confusion. L’ouvrage, il est vrai, ne compte qu’une petite centaine de pages imprimées en caractères de belle taille… Peut-être Jamal Benbrahim aurait-il été plus avisé de s’engager dans la voie du roman plutôt que dans celle de la novella pour embrasser un sujet aussi dense que les relations entre Occident et Orient.

Aux douze vents du monde

Paru outre-Atlantique en 1975, Aux douze vents du monde constitue le tout premier recueil de nouvelles de Ursula K. Le Guin (une vingtaine d’autres suivrons, ainsi que le rappelle la bibliographie des œuvres de Le Guin établie par Alain Sprauel et incluse dans Aux douze vents du monde ; très détaillée, cette recension englobant aussi bien les œuvres de fiction que les poésies et les essais de l’auteure vient compléter celle proposée à l’occasion du dossier qui lui fut dévolu en 2015 dans le Bifrost n°78.) Les dix-sept textes composant cette anthologie ont été choisis et commentés par l’auteure elle-même. Se dessine ainsi un remarquable autoportrait littéraire susceptible d’intéresser aussi bien les néophytes que celles et ceux qui fréquentent l’œuvre de Le Guin de longue date… Pour les premiers, Aux douze vents du monde peut être appréhendé comme une très riche introduction à l’univers de la créatrice des cycles de «  Hain » et de «  Terremer ».

Ce recueil dresse d’abord un panorama des formes de l’Imaginaire chères à Le Guin. Aux douze vents du monde souligne ainsi l’attachement particulier de l’auteure aux registres de la science-fiction et de la fantasy. De cette dernière relèvent des nouvelles telles que « La Boîte d’ombre », « Le Mot de déliement » et « La Règle des noms ». Campant tous trois des affrontements à la fois héroïques et magiques entre créatures humaines et légendaires, ces récits témoignent du goût de l’écrivaine pour un certain médiéval-fantastique. « Neuf existences », « Plus vaste qu’un empire » ou « Le Champ de vision » illustrent quant à elles la manière science-fictionnelle de Le Guin. Constituant autant d’odyssées spatiales en miniature, ces nouvelles mêlent au thème de l’exploration intersidérale des questions telles que celles du clonage ou bien de l’intelligence extraterrestre. Fantasy et SF peuvent aussi coexister en une même histoire, comme dans « Le Collier de Semlé ». Épousant une trajectoire narrative allant du conte merveilleux à l’anticipation scientifique, cette nouvelle atteste de la capacité de Le Guin à se réapproprier de la manière la plus personnelle les formes les plus canoniques de l’Imaginaire. Une liberté littéraire dont témoigne peut-être plus encore un ensemble de récits — « Les Maîtres », « Les Choses », « Le Chêne et la Mort », « Ceux qui partent d’Omelas » — relevant du « psychomythe ». Un genre forgé par Le Guin elle-même, consistant en « des fables quasiment surréalistes qui ont en commun avec le fantastique de se dérouler hors du temps et de l’histoire ». Quasi exhaustive, cette ample cartographie formelle dressée par Aux douze vents du monde inclut encore les veines humoristique (« Avril à Paris ») ou historique (« Étoile des profondeurs ») de l’auteure. Restituant au mieux la variété narrative de l’imaginaire le-guinien, le recueil permet d’en cerner la cohérence thématique de façon pareillement éclairante. Chacune des dix-sept nouvelles fait en effet de la rencontre avec l’Autre sa question centrale. Certes, comme l’auteure l’écrit dans « Neuf existences », « rencontrer un étranger n’a rien d’évident. Même le plus grand extroverti, face au plus paisible des étrangers, ressent une certaine crainte, parfois même sans s’en rendre compte. […]. Il y a cette chose terrible : l’étrangeté de l’étranger. » Mais pareil trouble doit être dépassé car, ainsi que l’exprime « Le Roi de Nivôse » : « c’est notre variété qui fait notre beauté. Si l’on fusionnait tous ces mondes si divers par leurs esprits, leurs vies, leurs corps, quel tout harmonieux l’on pourrait en faire ! » S’imposant comme une initiation idéale à l’œuvre métisse de Le Guin, Aux douze vents du monde n’en séduira pas moins les plus averties de ses admiratrices et admirateurs. Précédemment publiées en français dans des ouvrages épars, ces dix-sept nouvelles sont enfin réunies en un seul volume respectant fidèlement la forme que lui avait initialement conférée Le Guin. Tous les textes sont en outre proposés dans des traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti. Aux douze vents du monde inclut par ailleurs des « nouvelles séminales » à l’occasion desquelles l’écrivaine ébaucha les contours de quelques-uns de ses romans les plus fameux. Soient autant de précieuses archives pour les leguiniens et leguiniennes désireuses d’en savoir (encore) plus quant à la genèse de La Main gauche de la nuit, de L’Ultime rivage ou bien encore des Dépossédés. Nul doute donc qu’une fois achevée la lecture de ces dix-sept nouvelles, l’on éprouvera une irrésistible envie de (re)lire tout Le Guin.

Et c’est ainsi un très bel hommage que Le Bélial’ rend à l’auteure récemment décédée en publiant Aux douze vents du monde.

Sous béton

Après Suréquipée de Grégoire Courtois l’an dernier, « Folio SF » continue d’aller chercher au Québec des œuvres qui n’avaient pas eu l’occasion de traverser l’Atlantique jusque-là. Sa nouvelle découverte se nomme Sous béton et est signée d’une artiste touche à tout passant régulièrement, nous apprend la quatrième de couverture, de la littérature à la vidéo ou la modélisation 3D — Karoline Georges.

Le roman se déroule dans un bâtiment aux proportions démesurées, qui ferait passer les I.G.H. de Ballard et les monades urbaines de Silverberg pour de plats pavillons de banlieue. Des milliers d’étages, divisés en millions d’appartements/cellules d’où l’on ne sort à peu près jamais. Le nécessaire y est fourni : oxygène, eau, nutriments, et en guise de distraction, des écrans diffusant en continu des images de l’extérieur sur lesquelles une meute d’êtres à peine humains s’entre-déchirent au pied de l’édifice.

Le récit se focalise sur trois personnages : l’enfant-narrateur, que ses parents n’ont pas pris la peine de nommer, le père, violent et défoncé en permanence à l’abrutissant, et la mère, qui tente à peine de dissimuler ses perpétuelles crises de larmes. Il y a eu d’autres enfants, auparavant, mais ils ont tous fini au recyclage.

Sous béton raconte donc le sort de cette humanité déshumanisée, qui semble n’accepter sa condition que parce que la seule alternative qui lui est proposée (l’extérieur) semble pire encore. Une vie consacrée à des tâches répétitives dont personne ne questionne l’utilité. Sauf, bien entendu, le narrateur. Sur le fond, le roman n’a rien à offrir qu’on ait déjà lu cent fois ces cinquante dernières années. Et quiconque a lu trois dystopies dans sa vie ne sera guère surpris par ce que l’on découvre in fine du fonctionnement de l’Édifice. Sur la forme, Karoline Georges opte pour une succession de courtes scènes, des chapitres parfois à la limite du haiku, et une écriture qui se complait trop souvent dans une forme d’hermétisme. La froideur du style rend parfaitement bien l’horreur des situations qu’elle décrit et accentue le caractère claustrophobe du décor qu’elle met en scène. De ce point de vue, on peut reconnaître à ce roman une indéniable cohérence. De là à vous encourager à y passer l’heure et demie qu’il vous faudra pour le lire…

Tschaï, retour sur la planète de l'aventure

« Le Cycle de Tschaï » figure parmi les œuvres phares de Jack Vance ; cette tétralogie bourrée de rebondissements est un modèle de planet opera, où l’auteur a mis à profit son talent pour la création d’univers et de sociétés bigarrées et complexes. Les aventures d’Adam Reith sur cette planète lointaine, où quatre espèces extraterrestres dominent une humanité importée il y a bien longtemps, sont l’occasion d’explorer un monde fascinant, riche de possibilités. Tschaï : retour sur la planète de l’aventure, nouveau titre de la très belle collection « Ourobores » des éditions Mnémos, joue légitimement de cette carte, pour un résultat enthousiasmant.

La réalisation de ce beau livre a fait appel à quatre auteurs et un illustrateur, Dogan Oztel ; celui-ci livre un bon travail, et l’ouvrage est assurément beau, même si quelques-uns de ses prédécesseurs (Kadath : le guide de la cité inconnue) étaient peut-être plus riches sous cet angle. Le résultat est tout de même plus que satisfaisant — et la maquette assez sage garantit le confort de lecture.

Le travail des quatre auteurs a été orienté aussi bien par les canons de la collection « Ourobores » que par les romans de Jack Vance : celui-ci avait titré les quatre livres du cycle avec les noms des espèces extraterrestres dominantes — Le Chasch, Le Wankh, Le Dirdir et Le Pnume. Cependant, Adam Reith avait surtout affaire aux quatre races d’ » hommes hybrides » associées à ces espèces : Hommes-Chasch, Hommes-Wankh, Hommes-Dirdir et Pnumekin. La répartition des tâches entre les quatre auteurs s’est donc basée sur ce principe, avec respectivement Étienne Barillier, Raphaël Albert, Jeanne-A Debats et Adrien Tomas.

Cependant, il s’agit pour eux de décrire « la planète de l’aventure » après le départ d’Adam Reith — or son séjour a tout changé… Les humains de Tschaï viennent à croire ses récits, selon lesquels ils viendraient originellement d’une même planète, la Terre ; mais, parallèlement, ils ont pris conscience de la position inférieure dans laquelle les maintenaient leurs races maîtresses, et un vent de révolte se met à souffler… qui doit beaucoup à la présence d’agents terriens infiltrés — sur la base des rapports d’Adam Reith, dont on ne saura rien de plus — qui préparent l’arrivée de la flotte solaire. On trouve de semblables agents auprès de tous ceux qui s’élèvent pour constituer de nouveaux pouvoirs, désireux de se libérer de l’emprise des races maîtresses — et qui se surveillent mutuellement, la méfiance étant de mise… y compris à l’encontre de ces Terriens qui agissent dans l’ombre, et dont les ambitions ne sont pas innocentes ! En fait, les « hommes hybrides » au cœur des quatre récits sont souvent vus de l’extérieur, par les agents qui les conseillent… et les manipulent.

L’ensemble forme un récit cohérent, qui se lit comme un roman, au travers d’une narration épistolaire passant par des documents divers — correspondances et rapports de renseignement pour l’essentiel. Raphaël Albert, qui nous présente le versant religieux et intriguant de cette affaire avec le Culte de Reith, et Adrien Tomas, qui se confronte aux hermétiques Pnumekin, sont probablement ceux qui s’en tirent le mieux avec cette dimension « matérielle » — mais le fond, chez Étienne Barillier, dans la geste épique et utopique de Jra Acton l’Homme-Chasch, et chez Jeanne-A Debats, dont la Femme-Dirdir et son amante terrienne ont un comportement bien plus iconoclaste dans un récit qui ne l’est pas moins, ce fond, donc, rachète sans peine quelques menus défauts dans la présentation.

L’ensemble constitue un récit aussi juste que palpitant, détournant à sa matière l’aventure vancienne en lui témoignant en même temps un grand respect. Et s’avère une lecture aussi agréable que convaincante.

Les Oiseaux de nuit

Oublié chez nous, mais régulièrement traduit (notamment en anglais et en japonais), Maurice Level avait pourtant, en son temps, acquis une certaine renommée littéraire dans l’Hexagone, ceci alors même qu’il officiait dans un registre à même de scandaliser les bonnes âmes : le récit de terreur, et dans sa variante la plus grotesque — le Grand-Guignol. L’expression n’est pas employée à la légère, car nombre de ses petites histoires glauques ont été adaptées pour la scène, où elles ont rencontré un grand succès — la plus fameuse de ces pièces étant Le Baiser dans la nuit, d’après une nouvelle figurant dans ces Oiseaux de nuit, réédition d’un recueil de 1913.

Maurice Level, dans cette « première manière » (car il s’est ensuite tourné vers des récits plus légers), abreuvait les journaux et leurs lecteurs de brèves nouvelles (cinq pages en moyenne, ici), au style très travaillé, mais dans l’optique de l’épure, en retranchant tout le superflu. Et ces « contes cruels » étaient autant de condensés d’angoisse, de désespoir, de meurtre et de folie. Il ne s’agit pas de littérature fantastique (une seule nouvelle, « Qui ?… », pourrait éventuellement en relever) : l’inspiration de Level se trouve plutôt dans les faits divers sordides, qui égayent la presse et occupent les tribunaux.

Mais Level, sur cette base, peut tirer le récit, en apparence fort simple, dans des directions variées. Le lectorat bifrostien sera peut-être attiré, en priorité, par les histoires les plus typées Grand-Guignol, et ce registre outré produit des merveilles d’horreur — citons « Le Baiser dans la nuit », donc, mais aussi « Le Chenil », ou encore, très étrange, « La Nuit et le silence »… Des récits brefs, intenses, étonnamment graphiques ; pas forcément, cela dit, les plus appréciés par la critique d’alors — qui préférait des récits plus mélodramatiques, d’une douleur poignante. Dans ce registre également, Level livre des réussites saisissantes, qui nouent le ventre en exprimant un désespoir fatal et tellement humain — celui des filles-mères, ou des vieux qui n’ont plus personne, et une théorie d’époux déçus et trompés… Ailleurs, le récit dépasse la seule chronique judiciaire pour endosser des atours de policier — ou de thriller ? « Le Crime de la rue Pergolèse » en est un exemple frappant. Mais une même base peut aussi être traitée sur le mode du désespoir, donc — même ironique : ainsi dans « Je m’accuse ! ». Mais qu’on ne s’y trompe pas : ici, Level ne fait pas rire… Et, puisant dans sa propre expérience, il a aussi mis en scène bien des médecins, bien des patients atteints de la tuberculose — qui sont tous à même de susciter des scènes terribles et grotesques, ce dont « Une erreur » témoigne tout particulièrement. Sur ces bases, l’auteur dépeint la meilleure société comme les bas-fonds, avec un égal bonheur, dans l’angoisse et dans la douleur, ce qui confère régulièrement à ses récits une portée sociale subtile.

Très heureuse initiative, de la part du Visage Vert, que cette réédition, dans un écrin à la mesure : le paratexte est imposant, avec des études très savantes de Philippe Gontier et Jean-Luc Buard, incluant une (très) longue bibliographie. À ce stade, on fait dans l’édition scientifique.

Mais ces Oiseaux de nuit le valent bien. Forts de leur singularité, et de leur habile conception, ces récits faussement anecdotiques sont autant de cauchemars très humains, sous les éclats du Grand-Guignol. On comprend l’admiration de ses contemporains, et la nécessité d’y revenir.

Nouvelles de l'anti-monde

Un peu oublié aujourd’hui, l’auteur franco-britannique George Langelaan, à la biographie rocambolesque, a pourtant son titre de gloire SF : « La Mouche », nouvelle à l’origine des films que vous savez. Mais il avait écrit d’autres récits d’Imaginaire, entre science-fiction et fantastique, qui furent rassemblés en 1962 chez Robert Laffont dans le recueil Nouvelles de l’Anti-Monde, aujourd’hui réédité par l’Arbre Vengeur.

Ces treize récits constituent un ensemble varié, même si certains thèmes (le temps, les radiations, les expériences scientifiques qui tournent mal) ou procédés (la chute, le rapport livrant l’explication du mystère après coup, l’apparence de récit policier) sont récurrents. S’il faut jouer le jeu des références, on a pu avancer que les récits de George Langelaan évoquaient ceux d’un Richard Matheson, et ils témoignent en tout cas d’un art de la narration consommé, même si pas sans failles.

Ces nouvelles étaient sans doute remarquablement inventives à l’époque — on le sent, et cela peut contribuer à expliquer leur postérité cinématographique, dans le cas de « La Mouche » et de quelques autres (relevons aussi le caractère étonnamment graphique de certaines histoires). Mais, pour le coup, le temps a peut-être joué un mauvais tour à l’auteur, et un lecteur de SF contemporain ne sera que bien rarement surpris par des récits qui étaient régulièrement conçus pour surprendre. Rien de dramatique, cela dit, et si le recueil a quelque chose d’un peu suranné, ça n’est au fond pas désagréable.

Un aspect un peu plus gênant de ce nécessaire vieillissement doit cependant être noté. Dans les récits les plus amples, l’auteur tend à dilater l’intrigue en retardant artificiellement la compréhension qu’a le narrateur des phénomènes qu’il vit : le cas le plus flagrant est « Temps mort », une nouvelle fascinante par ailleurs, et conçue avec une grande attention aux détails, où le héros se retrouve dans un Paris qui vit beaucoup, beaucoup plus lentement que lui… Le texte est bon, voire mieux que ça, mais on en voit arriver la fin avec un certain soulagement. Ce problème n’est pas systématique : « La Mouche », texte d’une veine assez comparable, est une réussite de la première à la dernière ligne, où le mystère et l’explication sont bien mieux dosés ; mais des textes comme « Robots pensants », sur la base d’un automate joueur d’échecs, ou « Sortie de secours », thriller baignant dans les souvenirs de la Résistance, moins convaincants, pâtissent davantage de cet écueil.

Sur des formats plus concis, d’autres nouvelles sont bien dignes d’être notées, comme « La Dame d’Outre-Nulle part », qui, au-delà de sa dimension de romance par écran interposé, repose sur un postulat très original et porteur d’une certaine angoisse, ou encore « L’Autre main », qui joue impeccablement d’une trame bien autrement convenue (la main qui n’obéit plus et qui prend l’initiative d’actes criminels).

Le reste est probablement un petit cran en dessous, mais jamais mauvais, qu’il s’agisse de nouvelles en formes de blagues (« Le Miracle » en tête) ou de choses plus « sérieuses » (très belle ambiance, par exemple, dans « La Dernière Traversée »), avec nombre de degrés intermédiaires (« La Tournée du Diable »).

Ces Nouvelles de l’Anti-Monde ont pris un coup de vieux, mais qui ne leur a pas été fatal. Même suranné, ou parce que suranné, le recueil demeure une lecture intéressante, riche d’idées fortes et qu’on devine avoir été alors d’une inventivité remarquable. « La Mouche » en témoigne, mais d’autres nouvelles tout autant, et l’auteur mérite bien qu’on ne l’oublie pas.

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