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Le Dernier Chant d'Orphée

Les éditions ActuSF poursuivent leur travail autour de Robert Silverberg : après Les Vestiges de l’automne et Hanosz Prime s’en va sur Terre, voici Le Dernier Chant d’Orphée, troisième (court) volume du maître à leur actif. Une novella inédite, qui est par ailleurs le dernier long texte en date de l’auteur (la VO date de 2010). Le titre est sans ambiguïté sur le contenu : on a là affaire à la légende du chantre grec, dans la lignée mythologique entamée par Gilgamesh, roi d’Ourouk. Et il sera à nouveau question de voyage, de mort et du mythe : un condensé de Silverberg.

L’histoire, qui ne la connaît déjà ? Orphée lui-même la connaît aussi : pour lui, vivant dans un éternel retour nietzschéen, passé et futur ne font qu’un. Sous une forme incantatoire, l’aède raconte avec lucidité l’histoire de sa vie à son fils Musée : sa rencontre avec Apollon et son initiation à la lyre et aux mystères de l’univers auprès du dieu, la (trop courte) idylle avec Eurydice, la descente aux Enfers qui s’ensuit pour amadouer Hadès, l’exil en Egypte, puis l’expédition avec les Argonautes, et la fin sanglante du poète auprès des furieuses Bacchantes, qui refusent de comprendre qu’Apollon et Dionysos sont deux faces de la même réalité.

Ce Dernier Chant d’Orphée ne jette aucun éclairage nouveau sur la vie de l’aède grec, mais l’amateur éclairé pourra s’amuser à déceler les différences (mineures) entre la légende et la réécriture qu’en fait Silverberg. Toutefois, tant qu’à lire un texte inédit de l’auteur, on aurait préféré une relecture plus originale du mythe. Pas de quoi bouder son plaisir cependant : la novella est d’une lecture agréable, prouvant que son auteur n’a rien perdu de son talent, et est rehaussée d’une courte mais intéressante introduction de Pierre-Paul Durastanti ainsi que d’une interview menée par Eric Holstein, ce qui permettra de nous rassurer sur ce point : Le Dernier Chant d’Orphée n’est en rien « Le Dernier Texte de Silverbob ». Ouf !

Dans les veines

La nuit, Bordeaux a peur. La métropole girondine est terrorisée par un tueur. La jeune Lily s’en moque. Ado en mal de sensations fortes, elle traîne ses guêtres et son mal-être au lycée. Le monde est merdique, mais tout peut toujours empirer, comme lorsqu’elle rencontre au Bathory, la boîte de nuit qui sert de repaire à la frange glauque de la faune nocturne bordelaise, un beau brun ténébreux aux yeux violets répondant au doux nom de Damian. Entre les deux, c’est le coup de foudre. Lily pour les yeux de Damian, Damian pour le sang de Lily. Car Damian est un vampire, membre d’une « famille » particulière composée de Seiko, l’aguicheuse Ja-ponaise, de J. F., le punk dont le groupe aurait pu détrôner les Sex Pistols en leur temps, et du jeune Gabriel, une âme pourrie enfermée dans un corps de gamin (sans oublier un molosse nommé Dracula). Les ennuis ne font que commencer, tant pour Damian que pour Lily et son flic de père…

« Les gentils vampires, ça n’existe pas », annonce la quatrième de couverture. On pourrait supprimer le mot « vampire », ça serait la même chose. Dans les veines suit différents personnages, sans privilégier outre mesure l’un d’entre eux, et il en ressort une chose : ils sont tous pourris. Pas un pour sauver l’autre. Pas le beau Damian, bellâtre qui n’a rien d’un Edward Cullen ; pas le flic, Gustave Baron, père incestueux ; pas Lily, idiote romantique persuadée de trouver refuge dans la non-mort vampirique… Faune interlope, keupons, camés, vampires de pacotille ou réels… Stupre, viol, inceste, drogues, torture… Il coule du sang, de la sueur, des larmes, du sang, du sang, du sperme, de la dope et encore du sang. Ça dé-ouline et ça suinte de partout. On a droit à la totale. Autant avoir l’estomac bien accroché. On pourra cependant reprocher au roman quelques longueurs et une surenchère parfois fatigante dans le gore. Qu’importe : avare en concessions, Dans les veines revendique l’influence de Poppy Z. Brite, et s’affirme un coup de poing bien senti dans la face de toutes les twilighteries. Ça défoule, et tant pis si ça en incommode certains (certaines ?).

Les âmes sensibles et les allergiques aux vampires passeront leur chemin, les autres pourront se pencher sur ce roman en forme de crachat rageur en se demandant avec curiosité ce que la jeune Morgane Caussarieu, 24 ans au compteur, pourra nous proposer par la suite. Une chose est sûre : punk’s undead.

New Victoria

On ne devrait jamais s’engager à la légère… Quand j’ai choisi ce livre pour fin de critique dans Bifrost, je me suis laissé tenter par la très belle couverture steampunk signée Didier Graffet. Le titre, également, m’attirait : que pouvait donc bien être cette « New Victoria » ? Certes, l’auteure m’était inconnue, mais ça n’en fait pas un motif de méfiance ; j’aurais dû lire la quatrième de couverture…

Toutefois, une fois les premières pages parcourues, j’avais compris, et m’attendais au pire. Qu’on en juge : une jeune femme, Nora Dearly, qui a perdu son père, vit des relations conflictuelles avec sa tante, cette dernière ayant décidé de lui trouver un bon parti, dans un monde post-apocalyptique où la société a pris des allures néo-victoriennes. Des dirigeables croisent dans le ciel, et les artefacts steampunk côtoient des résidences souterraines où le ciel prend la forme d’écrans à cristaux liquides. Un jour, Nora se trouve confrontée à des zombies, et, de fil en aiguille, se voit propulsée au cœur d’une guerre…

Vous avez maintenant une petite idée du gloubiboulga que constitue ce livre qui, à trop vouloir mélanger les thèmes, devient une espèce de roman-pudding d’une lourdeur (plus de quatre cents pages serrées, tout de même) et d’une niaiserie incommensurables. Un petit coup d’œil à la quatrième de couverture m’a conforté dans cette impression : « Lia Habel a une vingtaine d’années, […] elle est fascinée par les monstres depuis sa plus tendre enfance — avec des geeks pour parents. » Parents geeks, si jamais vos enfants veulent un jour embrasser le métier d’écrivain, détournez-les très vite vers des jobs plus à leur mesure, tels ingénieur informaticien ou brasseur de bière !

Finalement, le principal problème de ce livre, c’est son positionnement. Il s’agit là clairement d’un ouvrage pour jeunes adultes (mais alors très jeunes, et pas trop précoces non plus), ce que confirme une visite au site de l’auteure, intitulé « Zombies are Love » et où Lia Habel se décrit comme « author of young adult fiction ». Du coup, ce roman aurait davantage eu sa place chez Castelmore — label clairement estampillé jeunesse — que Bragelonne. Comment ? Qu’apprends-je ? Ce livre, comme d’autres auparavant, est sorti à la fois chez Castelmore et chez Bragelonne ? Alors là, j’avoue ne plus rien comprendre à la politique éditoriale de certains éditeurs. Je veux bien que certains livres puissent plaire à tous les publics (Gaiman, Connolly), mais cela ne saurait être le cas de New Victoria, romance niaise à l’eau de rose mâtinée de zombies qui, eux, ne sentent pas la rose !

Le Parti des Coïncidences

Le narrateur, naguère architecte renommé, a touché le fond depuis le décès mystérieux de son épouse dont on ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un meurtre. Un temps suspecté, ayant perdu toute vie sociale et se retrouvant à la rue, il répond à une étrange proposition d’emploi : « Vous maîtrisez les coïncidences ? Alors qu’attendez-vous pour devenir l’architecte de nos projets ? Vous êtes celle ou celui que nous attendons ! » Le projet, à dimension internationale, est supervisé par Uparlac, juriste à la personnalité nébuleuse et homme de pouvoir. C’est lui qui conduit l’entretien d’embauche. Pour décrocher l’emploi d’architecte des coïncidences, il faut apporter la preuve irréfutable que votre construction influence l’existence des habitants qui y vivent En dépit de ses réalisations prestigieuses — Alamo Plaza à deux pas des Twin Towers ; palais aux 365 fenêtres de Kobé — le narrateur peine à convaincre. D’autres candidats, majoritairement non Occidentaux, paraissent plus qualifiés. Contraint par Uparlac qui le pousse dans ses derniers retranchements, l’architecte va jouer son va-tout : évoquer la mort de sa femme au sein de la demeure qu’il avait bâtie pour le couple. Une maison jumelle de celle construite pour son meilleur ami, mort lui aussi. Or chaque habitation ne peut être comprise qu’à partir de l’autre…

Une citation de Fritz Lang en exergue donne d’entrée le ton du roman : « La construction d’un édifice détermine ce qu’il s’y passe. Certaines pièces suscitent la violence et le meurtre. »

Le récit, qui se présente sous la forme d’un dialogue tranchant comme une lame, entrecoupé de réminiscences et d’exposition théoriques, confronte deux personnalités d’exception. Uparlac, initiateur du projet, dé-fend une architecture où les coïncidences provoquées font que l’environnement déter-mine le comportement de l’habitant. Passer commande à un architecte des coïncidences, c’est lui confier sa future existence : « La vie du client ne devient dès lors qu’une partition que lui dicte l’architecture, c’est-à-dire l’architecte. » Celui-ci inscrit au cœur de son ouvrage des intentions de bonheur et de malheur, en proportions égales. Leur influence dépend de l’interprétation. Dans tous les cas il s’agit d’effets dormants qui peuvent se déclencher des années après l’activation des coïncidences. Lorsque la conséquence survient, elle « nous trouve distraits, inattentifs ».

Le narrateur affirme être un attracteur à coïncidences, sans que l’on sache s’il dit vrai ou ment pour décrocher le poste. Il soutient que son épouse était un rempart contre les coïncidences, parvenant à les tenir à distance. Puisqu’elle est morte, le narrateur ne peut que se laisser submerger et s’impose comme l’homme de la situation. Le dialogue, fait de tensions et d’une étrange connivence, en vient à évoquer l’origine de l’architecture qui se trouve dans le corps humain, naissance et développement, et en contrepoint dans les constructions funéraires. Au cours de leur duel, les interlocuteurs en viennent à évoquer une antique tradition. Celle de l’architecte tueur, initiée par Vitruve au premier siècle de notre ère, améliorée par Alberti, maître architecte florentin, et étendue aux constructions psychiques par Freud et Lacan. La question s’impose au narrateur : a-t-il tué sa femme, utilisé l’architecture de leur maison comme arme du crime ?

Ecrivain rare, auteur de trois romans et un essai en presque vingt ans, Mohamed Boudjedra publie ici, en littérature blanche, un roman qui surpasse en audace et invention l’essentiel de la production contemporaine au sein de l’imaginaire français, quoi que l’on estampille comme tel. On pense à Guy Debord et sa théorie de la « psychogéographie ».

Le Parti des coïncidences, dont la qualité vaut en soi, est ce roman que nous étions en droit d’attendre. Par chance, le voici publié. A l’heure où nous écrivons ces lignes, il est finaliste du prix Renaudot.

[Parlant de coïncidence… De manière fort curieuse, la plaisanterie de Bifrost évoquant une rentrée littéraire imaginaire, mentionne nombre de romans fictifs qui se rapprochent dans leur intention du livre de Boudjedra. L’humour aurait-il mis au jour un manque, le déficit d’invention évoqué dans ce papier ? On peut en juger ici.]

Contrepoint

Parce qu’elle est offerte, excellente stratégie qui permet de ne pas payer pour être heureux, l’anthologie Contre-point autorise de parler gratuitement des auteurs. Ne loupons pas cette occasion en dressant le constat suivant : Colin Marchika en son temps, et Laurent Gidon il y a peu, n’ont eu besoin de personne d’autres qu’eux-mêmes pour se torpiller. Le premier par défaut de sociabilité qui a conduit à un suicide éditorial ; le second par excès d’autopromotion qui a engendré la lassitude, curieux rapport au public pour un homme qui vit de la publicité. Cette observation pourrait sembler vaine si elle ne portait sur deux éléments au cœur même de cette anthologie : le rapport de l’écrivain aux aléas de la vie (ce que signifie précisément le mot heur, décliné en « bon » ou « mal »), et l’engagement de Gidon comme maître d’œuvre du recueil.

C’est donc en préfacier qu’il s’exprime. En soi, le projet est incontestablement séducteur : une liberté thématique assortie toutefois d’une contrainte : « raconter une histoire en évitant les ressorts narratifs de l’affrontement, de la compétition, du combat ou de la fuite devant une menace ». Comme souvent chez Gidon, la forme est variable, alternant les jeux agaçants sur les mots (tout le début), l’expression claire et étayée (paragraphe 5), et l’usage de clichés éculés, ici « Bisounours », que Thomas Day lui renvoie d’ailleurs en pleine face dès la première ligne de sa nouvelle. Rare exemple de totale empathie entre un écrivain et son directeur d’ouvrage. Reste que l’intention intrigue et invite à découvrir les textes.

« L’Amour devant la mer en cage » ouvre le bal, occasion d’affirmer à nouveau que Timothée Rey est un authentique styliste. Mais parce qu’il est probablement le seul écrivain français adepte du grand dieu Pan, sa contribution pourra sembler oraculaire. Belle première impression, au sens littéral, qui n’appelle aucune réflexion du lecteur, déni intentionnel de raison.

Suit David Bry et « Le Chercheur de vent », récit qui tient autant du rite initiatique que de la sélection naturelle. Très agréable nouvelle dont l’écriture fluide et légère sert parfaitement le propos.

« Petits arrangements intra-galactiques » nous permet de retrouver Sylvie Lainé adéquate à elle-même, à savoir dans l’exercice de son plein talent décliné ici en deux manières : sa façon personnelle et le pastiche d’entrée revendiqué de Robert Sheckley. La contrainte est respectée quand bien même le bonheur, ou l’absence de malheur, n’est pas le fait de l’humain.

Avec « Nuit de visitation », Lionel Davoust réussit un tour de force : proposer un texte d’Eugène Dabit si l’auteur d’Hôtel du Nord avait écrit de la science-fiction. Des prénoms aux références, rien n’est laissé au hasard, un petit bijou de fiction française, ce prédicat n’étant pas accidentel mais valant pour choix.

Quoiqu’en adéquation avec ses préoccupations personnelles, « Tammy tout le temps » de Laurent Queyssi souffre d’un déséquilibre. Au vu des maux remémorés, la délivrance paraît rapide : chacun sait que le malheur a sur le bonheur l’avantage de durer.

« Avril » de Charlotte Bousquet est servi par une écriture impeccable en dépit d’une malheureuse répétition à la toute fin. L’essence féminine départie de ses attributs se scinde puis se recompose, au fil d’une narration dont la candeur ne peut être que sincère.

Avec « Permafrost », Stéphane Beauverger propose la version digest et empesée de La Horde du contrevent. Le texte parle de clan, l’auteur réaffirme son appartenance à sa tribu la Volte (éditeur bien connu par ici), tout cela est cohérent mais n’a d’intérêt que si l’on fait du référentiel une fin en soi.

« Mission océane » de Xavier Bruce repose sur un postulat intéressant : la découverte dans l’étable du père Gayout d’une entité radicalement étrangère, propre à transformer l’appréhension du réel chez un soldat. Toutefois le style, sans être catastrophique, connaît de nombreux défauts. Un texte qui s’oublie aussitôt lu.

Hélas pour moi, le texte de Thomas Day est bon. J’aurais préféré le descendre, dans une molle et peu sincère tentative démagogique visant à reconstituer mon capital Sympathie auprès des contempteurs des Razzies. Pouvais-je sacrifier la vérité à la mauvaise foi ? J’y ai songé. Seulement « Une semaine utopique » est une telle réussite dans l’exercice incertain de l’autodérision (et une authentique punition intime que s’inflige l’auteur), que l’on rit franchement. En se laissant séduire par l’écriture, encore et toujours de haute volée : les pages 121 et 122 sont de la pure poésie orale beat que l’on rêve d’entendre marteler par l’auteur.

Au final, Contrepoint offre un moment agréable de lecture, sa valeur artistique dépasse sans peine sa valeur financière. On retiendra les textes de Bry, Lainé, et Bousquet pour le traitement et l’adéquation au thème, ceux de Rey et Davoust pour l’angle d’attaque, enfin celui de Day pour offrir l’unique contrepoint, ô combien pertinent. Reste que l’on peut regretter que la belle intention initiale ne soit ici qu’effleurée, qu’à l’image de Georges Duhamel dans son Journal de Salavin (1927), nul ne se soit demandé pourquoi le malheur ne rend pas forcément malheureux, pourquoi le bonheur ne garantit pas d’être heureux.

Brigade des crimes imaginaires

Avant de devenir éditeur et écrivain, Daniel Nayeri a semble-t-il exercé de nombreux métiers, dont celui de chef pâtissier. Manque de chance, le millefeuille est indigeste, un empilement de novellas qui visent à explorer différents genres de l’imaginaire. Le dossier de presse prend soin d’évoquer l’écriture magistrale, adaptée à chacun des récits. Las, on peine à y voir plus que ce dont est capable le premier auteur de fan-fiction venu. On est loin, dans l’exercice difficile de la variation, de Paul Di Filippo et son Pages perdues. La faute n’en revient pas à Valérie Le Plouhinec, traductrice émérite qui a fait ses preuves en littérature jeunesse, mais bien à l’auteur qui semble tout droit sorti d’un atelier d’écriture, tics narratifs compris.

Dans un dernier effort on cherche à invoquer Neil Gaiman, Jasper Fforde ou Christopher Moore, mais finalement on se dit que Nayeri c’est long, lent, et que la vie est courte.

Le Melkine

Avec Le Melkine, Olivier Paquet inaugure une trilogie de space opera qui s’annonce plutôt molle du genou quoi que non dénuée de tout intérêt.

Le Melkine est un navire-école qui n’a toutefois rien à voir avec les illustres Sedov, Amerigo Vespucci, Kaiwo Maru ou Sagres II qui constituent aujourd’hui la survivance de la marine à voiles, il n’a nullement vocation à former des cadets, futurs officiers d’une marine marchande, fut-elle spatiale. C’est une sorte d’université voguant de monde en monde à travers l’Expansion. Il s’agirait même plutôt d’un lycée. Les élèves, pas les étudiants, ont une quinzaine d’années et il n’est nullement question de mémoire ni de thèse.

L’Expansion est née d’une immense flotte d’astronefs qui a quitté une Terre rongée jusqu’à l’os pour s’installer dans un amas où les distances interstellaires sont restreintes. Elle est divisée en une demi-douzaine de fréquences qui sont autant de zones d’influence liées aux moyens de communication. La plupart des mondes vivent figés dans un modèle de civilisation, souvent archaïque, censé avoir été choisi et garanti par le conditionnement, une technique qui empêche les gens de remettre en cause le mode de vie auquel ils sont soumis. Ouvert à tous ceux qui le peuvent et le souhaitent, le Melkine s’est donné pour mission de préserver les possibilités d’évolution de l’Expansion en brisant le conditionnement de ses élèves par l’éducation. Aussi, les anciens du Melkine sont-ils rarement bien vus et bienvenus là où ils s’installent.

Azuréa, qui dirige la fréquence Banquise d’une main de fer, a un projet globalement similaire et entend bien secouer la torpeur de l’Expansion en la saturant de communication. Même dessein en apparence que celui du Melkine, mais un conflit encore larvé les oppose, à l’arrière-plan duquel on trouve l’éducation en opposition à la communication. Une information chargée de sens contre une qui en est dénuée.

Olivier Paquet inscrit là son livre dans une perspective tout à fait contemporaine, à l’heure où nos fréquences radio approchent de la saturation.

Sans nul doute, il y avait matière à un bon roman. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur. De l’univers de l’Expansion, on a une image floue et tremblotante. En bien trop d’occasions, ce livre rappelle Seeker de Jack McDewitt : un univers de space opera où rien ne semble avoir changé depuis aujourd’hui. Aux dîners en ville de l’Américain répondent ici des querelles de salle des profs ! Quant aux élèves, ils ont des préoccupations de leur âge qui sont davantage intemporelles : le cul et les nibards. Ils font le mur à l’occasion… Pas grand-chose de nouveau sous les étoiles, si ce ne sont les étoiles elles-mêmes et le fait que les profs amènent leurs élèves au bordel pour les cours d’éducation sexuelle ! Ça n’en reste pas moins le moment où l’intérêt grimpe de plusieurs niveaux…

Le roman semble fonctionner sur le principe de la double intrigue. L’opposition entre la technoprophète de la fréquence Banquise et le navire-école, d’une part ; d’autre, le conflit au sein du personnel éducatif du Melkine à propos de la sortie des élèves sur Babil-One. Plutôt que de se rejoindre, les deux enjeux ne font que s’effleurer ; tout juste assez pour que ça fasse quand même une étincelle.

Ce roman n’est pas inintéressant en soi, c’est plutôt du côté de la facture que cela pêche… Quant à savoir s’il faut s’aventurer à lire les deux suites prévues… rien n’est moins sûr.

Gaïa

La quatrième de couverture annonce d’emblée la couleur : chef-d’œuvre ! Que l’on se rassure, c’est Alexis Aubenque qui est cité… Feu Michael Crichton est aussi appelé en renfort. Tant qu’à faire ! Il y a ceux qui savent écrire des thrillers et ceux qui savent moins. Il suffira de comparer les pages 19 à 28 de Micro, le roman posthume de Crichton (terminé par Richard Preston), à n’importe quel passage de Gaïa.

S’il y a quelque chose de vraiment époustouflant dans Gaïa, c’est la fadeur des personnages ! Un must en la matière. Vient ensuite tout un coulis de bons sentiments écolo…

La couverture s’orne d’une épigramme grandiose : « L’Homme n’a pas su respecter la Nature. Il n’y a plus aucune raison pour que la Nature respecte l’Homme. » (Avec les majuscules.) On est là dans la plus belle des conceptions déistes et créationnistes qui soit. Dieu créa l’homme après la nature et le plaça au sein d’icelle ainsi que nous l’enseigne la Genèse (Gn 1.26). Gaïa est la déesse mère primordiale de la mythologie grecque. James Lovelock a popularisé cette personnification de la nature dans une perspective animiste comme quoi la Terre (à tout le moins, la biosphère) serait un être unique, sensible, conscient, pensant et agissant. Joli morceau d’anthropomorphisme. Comme toute divinité, Gaïa n’existe que tant qu’elle est adorée ; elle entend donc non seulement être « respectée », mais révérée et vénérée à l’instar de Nef dans Le Programme conscience de Frank Herbert et Bill Ransom. Rien n’est plus indifférent que la nature au sort des hommes et des autres créatures du vivant. Voici 60 000 ans, l’humanité a frôlé l’extinction. Elle ne comptait plus alors en tout et pour tout que la population d’une sous-préfecture de province. Dix fois le pool génétique minimal en deçà duquel l’extinction devient inéluctable, contre trois millions et demi de fois aujourd’hui. Il était alors difficile d’incriminer les activités humaines pour justifier la « vengeance » de Gaïa. L’homme a été contraint de s’adapter pour survivre et la nature lui en tiendrait rigueur ? Les dieux tout-puissants ne sont certes pas tenus à la justice, mais bon… L’homme devrait néanmoins respecter la nature ; c’est-à-dire s’y soumettre (comme respecter la loi, c’est s’y soumettre.) Qu’est-ce donc que respecter la nature ? Se soumettre à un clergé technophobe et misanthrope qui s’est donné pour mission de mener l’humanité à l’extinction ? Ils ont déjà sauvé le palu ! Au-delà des écolos politiques adeptes du principe du pollueur payeur qui n’ont d’autre souci que d’interdire aux pauvres de polluer afin que les riches puissent le faire plus et mieux, l’écologie est une hérésie en soi. Les êtres vivants sont des exemples des structures dissipatives, c’est-à-dire des structures qui se maintiennent loin de l’équilibre, justement. L’homme ne veut pas seulement manger, il veut aussi ne pas mourir d’une rage de dent bien que ça implique la chimie, la métallurgie, l’électricité et même l’usage de radiosources… Bref.

Donc, Gaïa se révolte. Rappelons que pour des raisons identiques, Yahvé nous a balancé le Déluge (Gn 6.5). Gaïa a bloqué la photosynthèse pour augmenter le taux de CO2 dans l’atmosphère (c’est pas les bagnoles !) afin de provoquer un rapide réchauffement climatique qui ne laissera pas à la civilisation le temps de s’adapter. Ajouter de super éruptions solaires qui interdisent les communications, des pluies de météores tueurs de satellites, une épidémie foudroyante, des arbres lanceurs d’épines et des fauves divers et variés chassant l’homme de concert comme dans le film Avatar pour achever le boulot… A partir du moment où la volonté divine cesserait d’être l’interprétation de faits par un clergé pour devenir la manifestation directe de la toute-puissance, il n’y a plus qu’à se coucher, comme disent les joueurs de poker.

Cette Gaïa qui se comporte comme le Dieu de l’Ancien Testament n’a rien de sympa ; alors Yannick Monget va chercher à arrondir les angles. Gaïa sera une entité venue d’outre espace voici deux millions d’années qui a transformé la flore en une entité collective, globale, sensible, consciente et tout le bataclan. Elle n’a assimilé Anne Cendras que récemment, poussée par les activités humaines, et en a adopté la tournure d’esprit. Manque de pot, une deuxième entité de même nature se pointe à son tour et assimile le capitaliste Grant, qui tond l’Amazonie comme un mouton, et, devenu tout-puissant mais inconscient de l’être, se trouve du coup à l’origine de toutes les avanies du mondes. Pour le discours de Monget, il faut que ces entités soient bonnes et ne veuillent pas la disparition de l’homme — enfin, dans la mesure où l’humanité terrestre aura (comme celle de Pandore dans Le Programme conscience) appris à véNefrer VéGaïer correctement. Gaïa n’est pas Nef. Elle n’attend pas que l’humanité soit capable de se passer de la divinité, mais de la civilisation. Qu’elle n’ait crainte, si notre civilisation venait à s’effondrer, elle ne s’en relèverait jamais, les ressources qui en ont permis la création n’existent plus.

Yannick Monget évoque une symbiose entre l’homme et Gaïa qui conserverait celui-là comme souche de biodiversité. Si l’homme a besoin de (utiliser) la nature pour vivre, la nature n’a pas davantage besoin de lui que du dodo. Pas de symbiose. Peut-être Gaïa préservera-t-elle le phylum humain, mais il y a dès lors toutes les chances pour que les successeurs de l’homme aient perdu toute intelligence, comme Stephen Baxter l’envisage dans Evolution. Ou, plus simplement, l’embranchement homo se sera éteint. Citant une soi-disant sagesse indienne (p. 257) : « L’homme n’a ni pouvoir ni privilège, seulement des responsabilités. » Désolé, mais on ne saurait être tenu pour responsable de ce sur quoi on n’a pas le pouvoir d’agir.

Construit selon le principe du « lancer de chat », le roman finit par retomber sur ses pattes, au risque de s’en casser une… Gaïa se lit malgré tout plutôt agréablement même si on ne parvient pas un instant à y croire. Le roman se veut militant et cela contrarie la suspension de l’incrédulité, fondamentale en matière d’intervention divine !

Vers la lumière

On se souvient (ou pas) des romans Métro 2033 et Métro 2034 parus en France aux éditions l’Atalante. Face à l’ampleur de son succès, tant littéraire que sous forme de jeu vidéo (PC et consoles), le camarade Dmitry Glukhovsky a décidé de « franchiser » l’univers postapocalyptique qu’il décrit dans ses deux premiers livres, proposant donc à d’autres auteurs de reprendre le flambeau. Le projet réunit déjà dix romans russes, un roman anglais, un roman italien et un recueil de nouvelles, le tout signé par des plumes aussi bien débutantes que confirmées. Une licence qui se décline par ailleurs sur des médias divers : romans et jeu vidéo, on l’a dit, mais aussi bande dessinée, en attendant la télévision et le cinéma… Eh oui, notre bon Dmitry a peut-être bien trouvé le filon !

D’un point de vue strictement littéraire, l’Atalante a pioché juste avec ce Vers la lumière signé Andreï Dyakov. Première bonne nouvelle : Denis E. Savine est toujours aux commandes de la traduction — nous avions déjà salué son travail sur les titres de Glukhovsky. Deuxième bonne nouvelle : l’illustration de Benjamin Carré s’avère très réussie, quand bien même il était difficile de faire pire que Métro 2033/2034. Troisième bonne nouvelle : Dyakov se révèle d’emblée un jeune gars bourré de talent, car non seulement il reprend à bras-le-corps un univers aux fondements bien établis, mais il arrive en plus à le transcender.

Quoi d’autre ? Ah oui, l’histoire… Nous ne sommes plus dans le métro de Moscou, mais dans celui de Saint-Pétersbourg. Ere postapocalyptique. La survie s’organise en communautés dans les stations : commune de l’étoile, détachement du Kirov, empire Végan… A la surface, un monde dévasté peuplé de créatures hybrides où seuls les stalkers s’aventurent. Taran est l’un d’entre eux, puissant, énigmatique et solitaire. Il décide de prendre Gleb sous son aile, un jeune orphelin, en paiement d’une future expédition confiée par la puissante Alliance littorale. L’objectif : la baie de Neva, l’île de Kotline. On y aurait vu une lumière, signal de l’Arche de salut qu’espèrent les membres de la secte de l’Exode. Accompagnés d’autres stalkers et mercenaires, la troupe rejoint la surface, en zone radiative, luttant contre des créatures féroces dans l’espoir de trouver la lumière évoquée…

Pour un premier roman, Andreï Dyakov nous offre un texte maîtrisé. Après un petit temps d’adaptation aux noms russes, on entre assez facilement dans l’histoire. Les personnages sont à la limite du stéréotype mais toujours bien cadrés, le rythme est soutenu, l’intrigue bien ficelée et la chute assez réussie car inattendue. Bref, si le texte est certes moins exigeant que Métro 2033, il gagne en plaisir de lecture. On l’aura compris, on ne parle pas ici d’un chef-d’œuvre, bien sûr, mais d’une belle réussite pour un coup d’essai. Et si l’Atalante décide de continuer à publier des titres de la franchise « Métro 2033 » de cette qualité, gageons que l’éditeur nantais tient là, lui aussi, un joli filon…

La nuit a dévoré le monde

Un joli titre, une belle illustration de couverture, un pseudonyme énigmatique et accrocheur, un roman court comme on les aime. Voilà qui commence plutôt bien. Allez ! On se risque à survoler la quatrième de couverture, si si, c’est mal mais tant pis : Une épidémie a changé la plupart des êtres humains en (…) zombies (…) Antoine Verney est un survivant (…) protégé dans un immeuble (…) armé d’un fusil (…) il découvre qu’il peut tuer (…) s’inventer une nouvelle vie et ne pas sombrer dans la folie, etc. Aïe, aïe, double aïe ! Un nouveau livre de zombies, encore ! Et puis le thème du seul survivant sur terre, difficile de ne pas penser à Richard Matheson et son très grand Je suis une légende. Alors quoi ? Pas beaucoup d’alternatives. Soit l’auteur est narcissique et cinglé au point de dépasser ces quelques considérations, soit pour lui la question ne se pose même pas et il a des choses à nous raconter. Pour la première option, on ne s’avancera pas. En revanche, en ce qui concerne la seconde, on en est convaincu. Car oui, La Nuit a dévoré le monde est un texte passionnant, troublant, parfois dérangeant mais toujours captivant. En tout cas juste et honnête. Voyez plutôt…

Antoine est un écrivain de série B, voire Z, genre bouquins à l’eau de rose… Invité dans une de ces soirées parisiennes mondaines qu’il exècre, notre héros, après une cuite mémorable dans une pièce isolée de l’appartement, se réveille quelques heures plus tard, la tête dans le coin (oui, on peut le dire aussi). Dans le grand salon, plus d’invités, rien qu’une immense mare de sang. A l’extérieur, le monde s’est transformé et des hordes de zombies poursuivent les gens pour les dévorer. Rien ne peut les arrêter, l’humanité va être exterminée. La nuit a dévoré le monde. Seule issue pour Antoine, s’enfermer et tenter de survivre. Au travers de son journal intime, nous suivrons son combat mais aussi sa vision du monde, l’ancien, le nouveau et peut-être le futur.

Si l’aspect « zombiesque » du récit peine à surprendre en lui-même, le talent de conteur de Pit Agarmen fonctionne à plein régime — un régime nourri par une critique aussi aiguë qu’acerbe de notre société de consommation et qui évite le convenu. Un angle d’approche engagé, donc, mais supporté par un sens critique solide et étayé. Du pensé, voire du vécu. « C’est la fin du monde, ou plutôt du monde tel que nous le connaissions, tel que nous l’avions domestiqué et vaincu », « Finalement, la nature nous a éliminés à l’aide de versions monstrueuses de nous-mêmes. » En plus de cette approche « politique », l’auteur nous offre un personnage touchant, un anti héros paradoxal, empreint de certitudes mais malgré tout pétri de doute, habité par la nécessité de sa survie et parfois complètement insouciant, tantôt au plus profond du désespoir et de la solitude, tantôt porté par une euphorie frisant la folie. Un personnage complexe que Pit Agarmen a pris le temps de fouiller avant de nous le restituer. Mais finalement qui parle vraiment dans ce texte ? Quelqu’un a dit : « Toute écriture porte en elle quelque chose de l’ordre de l’intime, de la réalité vécue. C’est de la douleur. Une souffrance couchée sur le papier. » (Quizz : a. Václav Havel, b. Lénine, c. Mao, d. le chroniqueur qui n’a pas eu le temps de trouver une vraie citation pour étayer son propos). Bref, ici l’auteur se livre. Il s’expose et son texte transpire d’émotions. Techniquement, les chapitres sont courts, incisifs. L’écriture est ciselée, presque économe mais directe et exclusivement tendue vers le but recherché : dire et se dire. Mention spéciale pour la scène de contact entre le héros et un zombie : effroyable, sublime, tragique, poignante. Entre littérature « blanche » et littérature de genre, au-delà de tout clivage, Pit Agarmen livre ici un ouvrage puissant et tout à fait recommandable.

Et notre grand quizz : réponse d. Bravo ! Encore un militaire qui vient de gagner une tringle à rideaux !

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