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Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich

Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation ? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des Etats-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques — nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent, pour punition, envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.

 À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice états-unienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (L'Étreinte du crapaud — Calmann-Lévy). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est la nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond : « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéresse pas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un 'expert' judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.

Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le lecteur français est d'ailleurs considérablement avantagé sur le lecteur transalpin, puisqu'il a déjà pu lire dans Galaxies la novella « Metallica », parue en Italie bien après Le Mystère… alors qu'elle se situe chronologiquement entre Le Corps et le sang et le présent roman, dont elle met d'ailleurs en scène l'un des personnages. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière, puisqu'il s'agit du meilleur titre de la série traduit à ce jour.

Des milliard de tapis de cheveux

Ostvan est tisseur. Comme le veut la tradition, depuis qu'il a pris femme, il tisse un tapis à l'aide des cheveux de son épouse, ainsi que ceux de ses filles. Il y passe toutes ses journées, s'usant les yeux et les doigts. Pour vivre, les siens et lui ont l'argent que son père a tiré de la vente de son propre tapis de cheveux, bien des années plus tôt, et Ostvan espère bien que l'oeuvre de sa vie rapportera, lorsqu'elle sera achevée, une somme suffisante pour qu'Abron, son fils unique, puisse lui aussi consacrer sans souci son existence au tissage. Seulement, Abron ne semble pas avoir l'intention de succéder à son père, peut-être parce qu'il est allé à l'école, où il a appris à lire. Il se dresse même contre le vieil homme lorsque celui-ci, conformément à la coutume qui veut qu'un tisseur n'ait qu'un seul fils, parle de tuer son enfant à naître si celui-ci est un garçon. Mais le poids de la tradition, et la vénération à l'égard de l'Empereur immortel, véritable dieu vivant, est plus forte que l'amour paternel ; le jeune homme en fera la cruelle expérience…

C'est une bien étrange histoire qu'Andreas Eschbach, présenté comme la « figure de proue » de la SF allemande, a choisi de raconter pour son premier roman. Le résumé ci-dessus, qui ne couvre en fait que le premier chapitre, pourrait donner à penser que Des Milliards de tapis de cheveux relève de la fantasy ou, au mieux, de la science-fantasy. Il n'en est rien. Et, malgré un cadre galactique — et, pour tout dire, intergalactique —, ce n'est pas non plus un space opera. Certes, des éléments appartenant à tous les sous-genres ci-dessus sont bien présents, voire mis en avant, mais ils s'intègrent à une réflexion globale qui dépasse, transcende un éventuel premier degré. Pour ce faire, Eschbach emploie des techniques éprouvées, comme l'élargissement progressif du champ, tant spatiotemporel que cognitif1, mais il le fait dans le cadre d'une histoire purement insensée, où l'accumulation de détails absurdes se structure peu à peu en une réflexion sur le pouvoir. Le décor étriqué des premiers chapitres, le carcan mental qui oriente à jamais la volonté des Haar-teppichknüpfer et de la société figée dont leur existence fonde la structure, les clichés et poncifs savamment glissés dans le texte d'une manière qui indique à l'évidence que l'auteur a conscience de manipuler des tropes science-fictifs.

La suite du roman ne fait que confirmer cette impression : Des Milliards de tapis de cheveux reste une fable sur le pouvoir absolu, mais c'est une fable au second degré, une fable postmoderne, qui recèle une réflexion sur le genre auquel elle appartient. En ce sens, Eschbach apparaît proche du Pierre Stolze de Marylin Monroe et les samouraïs du Père Noël. On peut aussi penser que les similitudes entre le chapitre XIV et un texte de Harlan Ellison intitulé « Je n'ai pas de bouche mais il faut que je crie » ne sont nullement accidentelles, et qu'elles constituent pour l'auteur une manière, consciente ou inconsciente, de mettre en avant l'une de ses influences2. L'absence de héros, voire de personnage principal — en-dehors de l'Empereur, dont l'ombre plane bien évidemment sur tout le livre —, part elle aussi d'une volonté délibérée de déconstruction d'un certain nombre de thèmes et de motifs du space opera. Et derrière l'exercice de style apparent se profile une volonté de tordre le cou, non a une certaine SF américaine comme l'ont fait d'autres auteurs européens, mais à la figure archétypale qui écrase de tout son poids la SF allemande, je veux parler de Perry Rhodan.

Ainsi, au-delà d'une idée impressionnante dans son absurdité, au-delà d'une intrigue à la structure originale, au-delà du refus des facilités offertes par les conventions narratives du genre, c'est au meurtre du père qu'Andreas Eschbach nous convie d'assister.  À ce titre, Des Milliards de tapis de cheveux constitue peut-être l'acte fondateur d'une SF allemande moderne tout aussi dégagée de ses influences que peuvent l'être dans d'autres pays les œuvres d'Evangelisti, Masali, Stolze ou Dantec.

Vous l'avez compris, ce livre est à ne rater sous aucun prétexte.

Notes :

1. Le lecteur intéressé par ce procédé d'une grande efficacité pourra se reporter utilement au Vagabond de l'espace de Robert Heinlein, ainsi qu'à Zodiacal de Piers Anthony — entre autres.

2. Je sens que je vais avoir l'air fin si Eschbach n'a jamais lu Ellison.

L'Homme transformé

 Enfin est traduite en français la presque-intégrale des nouvelles de Card parue en 1990 sous le titre « Maps in a mirror » — les « Portulans » du sous-titre — , et il faut féliciter l'Atalante pour l'initiative. Le lecteur assidu de Card (ou des petits caractères en début de volume) notera bien sûr que quelques textes recoupent des recueils parus il y a longtemps chez Denoël, Card ayant procédé à un redécoupage thématique de l'ensemble de ses nouvelles.

Il distingue quatre livres consacrés respectivement aux « récits d'angoisse », de « futurs humains », aux « fables et fantasmes », et finalement aux récits de « mort, amour et sainteté ». En termes de division par genres, on penserait à l'horreur, à la SF, à la fantasy, et aux histoires à thème religieux. Sauf que tout cela s'entremêle dans l'oeuvre de Card, et que la plupart des nouvelles présentées (et au moins quatre des onze du présent volume) utilisent l'attirail de la SF. Le découpage est plus fonction des émotions évoquées chez le lecteur — et Card sait s'y prendre pour les rendre intenses, et féroces, mettant souvent en scène une grande violence physique ou émotionnelle.

Card fut au début de sa carrière un prolifique nouvelliste, et l'ensemble des « Portulans » est dominé (en quantité) par la période 1977-1981. Mais pas nécessairement en qualité — après des débuts foudroyants, Card a connu succès commercial et sévérité des critiques. La récession de l'édition l'a conduit à devenir au cours des années 80 salarié d'une entreprise de logiciels. D'où des à-coups, et des changements de cap, dans sa production. Une partie de ces événements sont retracés dans « Enfants perdus », dont les personnages sont Card lui-même et sa famille. Publié en 1989, ce texte (qui a enfanté un épais roman du même titre, Lost Boys) domine toutes les autres nouvelles du recueil, antérieures à 1981. Et il avait causé une polémique à sa parution, à cause du mélange inquiétant entre vie privée et invention littéraire. Une histoire de fantômes dont on ne sait pas qu'ils le sont… qui justifie à elle seule l'achat du recueil.

Ce qui ne signifie pas que le reste soit inutile. D'abord pour la postface, bourrée de détails sur la genèse de chaque texte. Fascinants aperçus du processus de création de Card. Mais nécessairement incomplets ; comme l'auteur lui-même le dit très justement, « J'en suis venu à considérer que le meilleur d'un auteur1 provient, non pas de ses idées conscientes, mais des impulsions et de ses bévues » (p. 252). C'est vrai pour tout écrivain, mais encore plus pour Card, qui écrit des histoires de péché et de châtiment dans lesquelles le péché et les pécheurs sont souvent les éléments les plus prenants. Prenons par exemple deux des textes forts du volume, « Les Euménides dans les toilettes du quatrième » et « Les chants du sépulcre ». Dans le premier, dont on peut regretter qu'il n'ouvre pas ici le livre comme c'était le cas dans l'édition originale, un homme est puni pour ses actes sexuels envers sa fille adolescente2. Dans le deuxième, un psychothérapeute tombe amoureux d'une adolescente gravement handicapée (elle a perdu ses quatre membres) qui imagine un dialogue télépathique avec un pilote de vaisseau spatial. Ou est-ce seulement son imagination ? Peu importe, car la focalisation émotionnelle est sur cette relation presque aussi incestueuse (certes platonique), mais pas d'une nature différente de celle qui est châtiée dans « Les Euménides… » Et ça, Card ne l'a sans doute pas tramé consciemment.

Peurs, mais aussi inquiétudes et frustrations (suis-je un mauvais écrivain ? Pourquoi suis-je obèse ?) se retrouvent de façon plus ou moins ouvertes, plus ou moins crédibles dans le reste de ce recueil, qui n'est jamais ennuyeux (à la différence des suites gonflées de certaines séries), et finalement très varié dans ses situations. Ne manquez pas ce recueil, et n'oubliez pas les suivants, surtout le quatrième.

Notes :

1. En fait, Card utilise le mot « storyteller », qui a des connotations bien différentes et correspond à « raconteur ».

2. Notons à ce propos que la traduction omet une phrase-clé : p. 67, à la fin du troisième paragraphe, après « Et le visage de Rhiannon » (qu'il vient de dessiner), il y avait dans le texte original « Mais pour sa fille Rhiannon, il ne put pas s'arrêter au visage ».

eXistenZ

Allegra Geller est une vedette du monde des jeux de réalité virtuelle, et quand son employeur, Antenna Research, organise une séance de test de son prochain produit, eXistenZ, les clients se bousculent pour profiter de l'essai gratuit. Hélas, parmi eux se glisse un terroriste qui en veut à la vie de Geller, et celle-ci, blessée, s'échappe en compagnie d'un vigile stagiaire, Ted Pikul. Commence alors une équipée bizarre, dans une campagne truffée de personnages inquiétants, puis dans la virtualité du jeu, car — explique Geller — il faut absolument jouer pour préserver la santé de la cellule de jeu, ordinateur organique unique et infiniment précieux.

On s'en doute, les niveaux emboîtés de réalité virtuelle vont finir par se brouiller, et la plongée (déjà passablement incontrôlée) du couple de protagonistes va virer au cauchemar. L'intérêt premier du film de Cronenberg ne réside pas à mon sens dans ce jeu sur le réel qui, pour n'être pas mal fait, ne surprendra pas le lecteur accoutumé à Philip Dick… ou même Christopher Priest ! Le sel du film réside plutôt dans l'usage de machinerie à base organique : les cellules de jeu construites à partir de systèmes nerveux de batraciens mutants, le pistolet du terroriste, assemblage d'os de rat qui tire des dents en guise de balles. L'effet est visuel avant tout, et Cronenberg est coutumier du procédé — voir Videodrome, un film de 1982 où intervenaient des ingrédients bien similaires. Et, comme dans Videodrome, une bonne partie de la tension du jeu (et du film) est sexuelle : Geller exerce sur Pikul une séduction qui tient à son physique et à sa notoriété, et la connexion au système informatique du jeu se fait par la pénétration d'un câble organique dans le bioport, un orifice ménagé à la base de la colonne vertébrale. Très efficaces en film, ces éléments passent moins bien par l'écrit.

L'écriture du roman du film est un exercice toujours périlleux, à cause du décalage entre les effets émotionnels produits par l'image et par le texte. Priest s'est ici attelé à la besogne avec application, mais sans transcender ce qui reste un descriptif minutieux du film, sans apporter de profondeur nouvelle. Lisible, mais je ne vois pas l'intérêt — mieux vaut voir le film, ou la cassette vidéo qui ne manquera pas de sortir. On se demande comment un écrivain du talent de Priest s'est fourvoyé dans cette entreprise — il faut croire qu'il avait besoin d'argent…

Croisière sans escale

Sans être aussi connu que Fondation ou Demain les chiens, ce livre vieux de 40 ans mérite de figurer parmi les classiques de la SF et sa réédition est bienvenue. Aldiss a brillamment exploité une idée très présente dans la SF des années 40 à 60 — celle du vaisseau stellaire lancé dans un voyage long de plusieurs générations, et dont les occupants perdent et le souvenir de leur mission, et les connaissances nécessaires à maîtriser leur environnement (un exemple plus récent est fourni par le cycle du Long Soleil de Gene Wolfe.) Pas de space opera flamboyant ici, mais déjà un regard plus pessimiste, une obsession de l'enfermement, et — SF britannique oblige — un goût pour la catastrophe.

Roy Complain, donc, est un modeste chasseur d'une tribu des couloirs, qui vit du gibier, de l'élevage et de la récolte des poniques qui poussent à foison dans leur quartier. Un concours de circonstances lui fait quitter les siens en compagnie d'un quatuor de célibataires mal adaptés, et découvrir au terme d'un éprouvant voyage dans les Mortes-Voies la tribu moins primitive de l'Avant. Au passage, il frôlera les êtres semi-légendaires qui hantent le vaisseau, Géants, Hors-Venus, et des hordes de rats décidément trop malins…

On se lasse vite de la vie et des combats d'une tribu primitive au sein d'un univers technologique dégradé et incompris. Aldiss sait relancer l'intérêt grâce aux êtres étranges rencontrés par Complain et ses compagnons, et les révélations sur le sort du Vaisseau qui se succèdent en fin de volume. L'explication de la plongée dans l'ignorance de l'équipage de départ a un petit goût de maladie « de la vache folle » — fortuit mais amusant. Surtout, les coutumes des tribus sont colorées par une religion démente, à base de psychanalyse mal digérée, prônant la libération des instincts colériques. Comme allégorie grinçante de la bestialité humaine, Croisière sans escale conserve aujourd'hui beaucoup de son originalité.

La Paix éternelle

Voici donc, 25 ans après La Guerre éternelle, La Paix éternelle qui, en dépit d'un évident clin d'oeil, n'est nullement une suite du précédent. Néanmoins Joe Haldeman, qui fut blessé au Viêt-Nam, a conservé une aversion toujours aussi vive pour la guerre. Désormais, il ne se contente plus de la dénoncer, il veut l'éradiquer et aspire à une paix éternelle autre que celle des cimetières.

Le background de ce roman mérite une attention toute particulière. En 2043, les Etats-Unis (et l'Occident riche et « Blanc » avec eux) sont en guerre avec les Ngumi (les « métèques ») des pays pauvres du Sud. Bref, une situation à laquelle on s'attend dès à présent. Par contre, on est fort surpris de l'« évaporation » de l'entreprise privée, de la bourse, des forces du marché. Il n'en est à aucun moment question.  À l'inverse, le poil du gouvernement est à nouveau dru, soyeux et brillant à souhait, resplendissant de santé. Et cela grâce à la nanotechnologie qu'il contrôle, dont les nanoforges sont les sites de production, véritables cornes d'abondance d'où sortent diamants, robots de combat ou accélérateur de particules géant sur orbite circumjovienne… Bien entendu, le Sud n'a pas de nanoforge et seuls les pays soumis peuvent en espérer l'usufruit.

Cette société dégage une forte odeur de communisme. L'essentiel est gratuit, le superflu (alcool, divertissements, etc) rationné avec tickets sauf pour les militaires. L'armée est apparemment la seule activité lucrative, bien plus que la physique en tout cas. La guerre elle-même apparaît comme un état de fait sans cause bien définie et sans qu'Haldeman le dise — autant comme un rempart contre la vacuité intérieure que contre les Ngumi. La Paix éternelle s'inscrit, bien sûr, dans la veine de grandes oeuvres antimilitaristes telles que le célèbre Catch 22 de J. Heller ou La Guerre définitive de Barry N. Malzberg. En filigrane, Haldeman ouvre la spéculation sur les motivations futures de la guerre ; celle du roman trouvant écho dans la réalité contemporaine à travers une même destruction à sens unique de la Serbie et des Ngumi, pure expression d'une volonté de puissance et d'asservissement à une culture et une pensée uniques.  À défaut de raisons économiques, un prétexte moral qui lui aussi transparaît, servant de justification.. Mais, comme le dirait Valerio Evangelisti, « le problème des droits de l'homme n'était soulevé que pour les états qui perturbaient l'équilibre international » (in « Sepultura », nouvelle publiée dans Le Monde du samedi 24 juillet 99).

En 2043, tout va donc bien : les massacres s'enchaînent avec toute la fluidité voulue et l'alcool n'est pas rationné aux militaires afin qu'ils puissent se saouler pour oublier les horreurs qu'ils commettent…

Le sergent Julian Class dirige à distance un commando de robots presque indestructibles à raison de dix jours par mois grâce à une interface neurale. Le reste du temps, il enseigne la physique à Houston. Sa compagne, Amélia Harding, physicienne elle aussi, travaille sur le projet Jupiter — la construction d'un accélérateur de particules vraiment géant sur une orbite complète autour de Jupiter afin de recréer les conditions du « Big Bang ». Dans un club, ils fréquentent entre autres Marty Larrin, l'inventeur de l'interface neurale grâce à laquelle il est possible de diriger les « petits soldats » (robots) à distance, comme si on y était. Mais Class et Harding ne tardent pas à se trouver à la conjonction d'événements qui vont radicalement changer la face du monde…

Il va sans dire que La Paix éternelle est un roman riche d'interrogations. Sur le pourquoi d'une guerre sempiternelle entre le Nord et le Sud alors que la richesse pourrait être partout disponible. Sur les conséquences économiques et sociales d'une nouvelle technologie majeure (la nanotechnologie) et sur l'impact politique de son éventuelle nationalisation. Sur l'existence (aux USA en particulier) de nombreux fanatiques vouant un culte à l'apocalypse. Il interroge sur le principe de responsabilité : faut-il, au nom du savoir, expérimenter à tout prix quitte à risquer une catastrophe (finale en l'occurrence). Enfin, dans le cadre plus vaste de la création, ce roman nous demande si l'univers n'est pas effacé et ramené à son origine à chaque fois que la première des espèces qui s'y développe parvient à un stade précis de civilisation. Vaste perspective…

On s'étonnera sans doute qu'un roman de cette envergure ait trouvé sa place dans une collection comme « Rendez-vous ailleurs », plutôt orientée vers le divertissement kilométrique, en compagnie d'auteurs comme Marion Zimmer Bradley, Anne McCaffrey ou David Eddings. Ceci dit, il y a déjà eu un précédent : ainsi se souviendra-t-on de La Jeune fille et les clones de David Brin. La richesse de la problématique ne fait pas de La Paix éternelle un livre abscons ; il est à la portée de chacun tout en offrant la fluidité narrative et la facilité de lecture qui sont l'apanage, pour le meilleur et pour le pire, de la collection. On se serait davantage attendu à trouver Rupture dans le réel, l'aventureux space opera de Peter F Hamilton sous ce label et inversement, La Paix éternelle, dont l'ambitieux questionnement est plus conforme à l'image de marque d' « Ailleurs et Demain », chez Laffont. Mais qu'importe de savoir d'où viennent les bonnes surprises…

Si La Paix éternelle n'a pas encore obtenu de récompense française, ses Hugo et Nebula n'ont vraiment pas été volés.

Lentement s'empoisonnent

On n'a pas souvent l'heur de lire Joëlle Wintrebert dans les collections pour adultes, et encore moins d'inédits, alors, autant profiter de l'occasion. Lentement s'empoisonnent s'inscrit dans la série des enquêtes de Mark Sidzik, labelisée « Quark Noir » et sous-titrée « La science kidnappe le polar », où se sont déjà illustrés entre autres Pierre Bordage et Richard Canal. Mark Sidzik, ex-astrophysicien devenu enquêteur au service d'un comité d'éthique, est donc de fait un héros partagé.

Peu de temps après avoir reçu d'Otto Hagen, président d'une ONG, un e-mail fort compromettant pour son expéditeur, Sidzik apprend que celui-ci s'est noyé dans le lac de Genève avant d'avoir pu se mettre à table. Cherchant à en savoir davantage, il voit toutes les portes se fermer devant lui, parfois de manière définitive. Mais trop tard : le lièvre est levé. Avec l'aide de son copain Fred, qui est à Sidzik ce que Bill Ballantine est à Bob Morane, faire-valoir et accessoire narratif, il progresse en dépit des risques croissants, ses énigmatiques adversaires ne reculant pas devant des moyens expéditifs.

Dans un jeu où se croisent multinationales de l'industrie pharmaceutique, ONG de développement en Afrique, l'OMS, des investisseurs de capital-risque, une société de recherche spécialisée dans les organismes transgéniques (OGM) destinés à la production de vaccin, et des sociétés écrans : les mises sont plutôt élevées. Vu les coûteux délais et les parcours du combattant qui président à la commercialisation d'un nouveau vaccin et à la production de transgènes, il faut bien s'attendre à ce que la légalité soit circonvenue. Inévitablement. Tout le monde étant compromis avec tout le monde…

Joëlle Wintrebert joue fin. Plutôt que d'épaissir grossièrement la sauce en présentant des sociétés transnationales comme des criminels sans scrupule aucun ainsi que l'eût naguère fait une certaine SF politique, elle montre combien l'appât du gain des fonds de pension conduit à un déficit éthique. Lequel constitue une faiblesse qui peut être exploitée par d'autres. Trop souvent en effet, la morale s'arrête où commence l'intérêt.

 À défaut de tenir un chef-d'oeuvre, on a là un roman qui allie l'utile à l'agréable.  À un thriller divertissant, Lentement s'empoisonnent joint un coup de projecteur sur les mécanismes qui conduisent à des affaires de « vaches folles » ou de « sang contaminé », où il apparaît que la rétribution du capital est plus nocive que les transgènes. Bref, c'est certain, voici une belle occasion de ne pas lire idiot.

L'Éperon de Persée

Julian May bien que n'appartenant pas à une quelconque nouvelle génération d'écrivains anglo-saxons, est peu connue sous nos longitudes.  À l'instar de ses consoeurs Anne Mc Caffrey et Marion Zimmer Bradley, elle produit des récits d'aventures relativement bien menés. En France, on a pu lire d'elle Les Trois amazones, une fantasy écrite en collaboration avec Zimmer Bradley et André Norton – tâcheronne de la même génération et encore moins connue qu'elle de ce côté de l'océan –, ainsi que les trois tomes disponibles chez J'ai Lu de La Saga des exilés (critiquée en ces pages dans un précédent Bifrost), dont les deux premiers avaient connu une précédente édition chez Temps Futurs en 1982.

Ici, c'est de space opera pur jus qu'il s'agit. De facture on ne saurait plus classique. Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'on ne se prend pas le chou avec ce bouquin. Pour avoir une idée raisonnable de la mixture, prenez la trilogie des Conquérants de Timothy Zahn dans la même collection, ajoutez y du Pierre Barbet couleur David Maine à bonne dose, l'Anarchaos de Donald Westlake le polardeux (PdF, Denoël) et de l'ADN recombinant pour faire la mesure. L'Éperon de Persée devrait sortir du shaker si vous avez pris soin d'adjoindre une fragrance de Carl Hiaasen pour la note de tête. L'éditeur ne s'y est d'ailleurs pas trompé en rédigeant la quatrième de couverture comme s'il s'était agit là d'un polar floridien. Juste, au début, l'odeur de Carl Hiaasen… Pas le talent !

Il y a quand même un fils de ponte qui picole comme un trou, pilote un sous-marin jaune pour touristes et se retrouve à roussir à cheval sur une comète, un père avec un Stetson et un crapaud de mer qui bouffe une baraque. Celle de notre héros, d'ailleurs, qui a hérité à la traduction du nom aussi charmant qu'improbable de Helmut Glaçon (Icicie). Il est un flic financier déchu et le fils de Simon Glace (Frost) — autre coup de génie de la traductrice — , PdG de Rempart, petite firme multimondiale en butte aux manoeuvres de Gala-pharma en vue d'une OPA agressive aux fins des plus craignos.

En 2229, le monde ressemble à celui de 1999 comme deux gouttes d'eau bien qu'il y ait des astronefs… Le pouvoir politique central est de plus en plus battu en brèche par celui des firmes géantes qui considèrent la diplomatie comme étant de leur ressort, et qu'entre leurs mains elle ne favorisera que mieux les affaires et maximisera les bénéfices. Vous pouvez même louer une Jaguar (groupe Ford aujourd'hui), car la marque existe toujours… même si le charme british a cédé au kitsch psychédélique des Cadillac californiennes.

De telles réminiscences donnent à penser que la trame de ce roman a hésité jusqu'au dernier moment entre devenir un polar contemporain ou un space opera. On a l'impression d'une adaptation à la va-vite sans qu'il y ait cependant lieu de s'en plaindre. C'est un roman d'aventures spatiales, vif et alerte, comme il y en a treize à la douzaine mais meilleur que beaucoup… Du divertissement kilométrique comme il en faut, plutôt bon dans sa catégorie. On conseillera cependant d'attendre la réédition en poche ; malgré le confort de lecture dû au grand format, 139 FF c'est trop cher pour du tout-venant. Un bon moment et puis basta. C'est plaisant, certes, mais on en a pas vraiment pour son argent. Rapport qualité/prix insuffisant.

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