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Les plumes du corbeau

La quarantaine de courtes nouvelles de la française Jehanne Jean-Charles (1924-2019) formant Les Plumes du corbeau ne sont pas inédites, enfin pas tout à fait… Ainsi que le rappelle la conséquente préface du volume, elles furent préalablement publiées entre 1962 et 1964 chez Jean-Jacques Pauvert et Julliard, avant de connaître une réédition au Livre de Poche en 1973. Il est cependant vrai, comme l’écrit encore Brigitte Charles (nièce de l’autrice) dans sa préface, que Les Plumes du corbeau « fait partie de ces recueils de nouvelles un peu oubliés », faute de réédition depuis 1976. Mais sans doute serait-il plus juste d’écrire que ces nouvelles ont été en réalité plus qu’« un peu » oubliées. Puisque c’est dans sa collection « Inconnues » que L’Arbre Vengeur leur redonne une vie éditoriale.

Ces Plumes du corbeau relèvent plus ou moins des littératures attachées à l’Imaginaire. Le genre fantastique est ici le plus fréquemment pratiqué par Jehanne Jean-Charles. L’écrivaine use ainsi du motif du zoomorphisme, le relisant non sans une certaine originalité. Pas de véritable lycanthropie, en effet, dans des nouvelles telles que « Je m’appelle Annie », « Une mouche » et « Le Fil de la vierge ». La figure spectrale est aussi présente, comme dans « Une méchante petite fille », « Un grand voyage », « Hantée » et « Parallèlement ». Là encore, ce sont des fantômes non dénués de singularité que convoque l’autrice. Puisque ce sont des personnages a priori sans histoire — du moins de celle traditionnellement liée à la matière spectrale — dont elle fait pourtant des revenants. Le pandémonium de Jehanne Jean-Charles compte encore des vampires (« Qui vous êtes ? », « La Générale »), eux aussi ancrés dans une normalité de prime abord peu propice aux nosferatus.

Relevant pour partie de l’Imaginaire par ses textes fantastiques, Les Plumes du corbeau en participe encore par quelques récits de SF, tels que « Apothéose » et « Happy birthday », se signalant là aussi par un croisement entre angoisse dystopique et banalité (petite) bourgeoise. Le métissage s’avère d’autant plus convaincant que, comme dans les textes fantastiques, l’écriture combine avec bonheur une langue sobre et classique avec des outils narratifs plus audacieux. Parmi ceux-ci, soulignons l’art certain de l’ellipse, ou bien encore des variations de points de vue de l’autrice…

Quant aux autres récits du recueil, sans doute viennent-ils plutôt frôler l’Imaginaire que s’y inscrire à proprement parler. On y compte nombre de miniatures criminelles parmi lesquelles « Un tour de jardin », « Une histoire bête à pleurer », « Tasse de thé », « Sale bête » ou « Le Miam-miam ». S’y joignent aussi de lapidaires satires, à la fois psychologiques et sociales à l’instar (entre autres) de « Cher petit journal », « Une amie fidèle », « Une belle chasse » et « Rêver ». L’ange du bizarre plane cependant souvent sur ces textes. Notamment lorsque leur vérisme initial se trouble, filtré qu’il est par la psyché elle-même incertaine de leurs protagonistes…

Plus ou moins rattaché aux genres chers à Bifrost, Les Plumes du corbeau est sans doute avant tout susceptible de séduire amateurs et amatrices de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la weird fiction. Et dont Jehanne Jean-Charles pourrait être dès lors tenue comme l’une des pionnières françaises, grâce à sa très louable remise en avant par ce cher Arbre, fut-il vengeur.

Stéphanie Chaptal

La Cité aux murs incertains

Pour qui ne connaîtrait pas Haruki Murakami, rappelons la place qu’occupe l’auteur de La Cité aux murs incertains dans le paysage littéraire nippon et mondial. Écrire qu’elle est éminente, dans les deux cas, relève sans doute de l’euphémisme. Se décomptant par millions au Japon, le lectorat de Murakami est aussi nombreux à l’échelle planétaire, ses ouvrages étant traduits dans cinquante langues. Au succès public s’adjoint une reconnaissance critique considérable. Déjà auréolée de nombreux prix littéraires, l’œuvre de Murakami pourrait lui valoir un jour le plus prestigieux d’entre tous. Le Japonais fait en effet figure (récurrente) de nobélisable depuis le milieu des années 2000. Or, l’univers romanesque de cette figure de proue des lettres contemporaines s’inscrit étroitement dans l’Imaginaire. Bifrost l’avait déjà souligné à propos de Kafka sur le rivage (cf. n° 43) et de 1Q84 (n° 65), l’un et l’autre participant d’un large spectre de « mauvais genres », allant de la SF au fantastique, en passant par la fantasy. C’est de cette dernière que semble d’abord relever La Cité aux murs incertains, manière de réécriture de l’un des premiers romans de l’auteur, La Fin des temps. Le titre du roman renvoyant à la ville singulière dont son anonyme narrateur (et protagoniste) est un temps l’habitant. Pourtant, elle n’a initialement d’autre existence que celle, tout à fait spéculative, que lui prêtent le héros (alors lycéen) et la condisciple dont il est épris. Tous deux consacrant l’essentiel de leur relation, aussi chaste qu’épistolaire, à imaginer une ville aux contours subtilement médiévaux-fantastiques. Évoquant moins la Terre du Milieu de Tolkien que les Contrées de Jacques Abeille, l’urbanisme fantasmé par les jeunes gens combine harmonieusement normalité para-historique et étrangeté surnaturelle. L’heureuse fusion des deux régimes antithétiques donne le ton du livre, celui du réalisme fantastique. Il s’impose avec d’autant plus de naturel (si tant est que ce terme ait un sens en matière romanesque) que Murakami use d’une écriture tout en sobriété. Évoquant l’extraordinaire de cette Cité aux murs incertains avec les mots habituellement réservés à la quotidienne banalité, l’auteur lui confère une manière d’évidence. Aussi, la migration du narrateur depuis la réalité du Japon contemporain vers l’improbable localité apparaît-elle comme rien moins qu’étrange. Cette translation a quelque peu à voir avec la disparition aussi soudaine qu’inexpliquée de son aimée. S’ensuit le récit par le jeune homme de son séjour derrière les mouvantes murailles d’une ville semblant agie par une vie propre. Gardons-nous d’en dire beaucoup plus, si ce n’est que le roman nourrit alors une fascination ne tenant pas uniquement à la simplicité évocatoire de l’écriture. Aussi économe en effets stylistiques qu’en commentaires interprétatifs, la plume de Murakami laisse en effet libres les lecteurs et les lectrices de percer les nombreuses énigmes de la cité. Et une même réussite prévaut quant au mouvement suivant du roman, mettant en scène le retour au réel du héros. Devenu adulte, ayant quitté la Cité, le voici désormais en charge d’une bibliothèque municipale dans un bourg du Japon rural. Semblant d’abord fort loin des prodiges de la Cité, le village va peu à peu se teinter d’étrange, le roman s’orientant alors vers un séduisant récit fantastique empreint, non sans discrétion, d’une tristesse nostalgique. Il est dommage qu’après ce segment spectral, le roman se conclue par un pesant épisode discursif où le narrateur entreprend de donner sens à son inhabituelle odyssée. Assez maladroite, cette coda oscillant entre excès d’explicite et obscurité oraculaire, ne doit pourtant pas nous détourner de cette Cité aux murs incertains.

Pierre Charrel

Entre autres univers

Roman, suite de nouvelles ou long poème en prose sur le destin et les choix possibles ? Entre autres univers, d’Emeth North, ne veut entrer dans aucune case. À chaque nouveau chapitre, l’histoire se décale. Nous commençons avec Raffi, qui étudie la matière noire dans un laboratoire universitaire, mais qui passe plutôt ses journées à effacer les étoiles sur des photographies du ciel nocturne. Et à douter d’elle-même et de ses choix. Elle retrouve Britt, une artiste qu’elle a connue adolescente avant que la vie ne les sépare ; elle oscille entre Graham, son coloc rugbyman au cœur tendre, Caleb, son « officiel », et… Puis, chapitre suivant, nous passons à la jeunesse de Raffi et de Britt et à la façon dont leur amitié s’est brisée à cause d’une brouille adolescente aux conséquences tragiques. Et de chapitre en chapitre, Emeth North nous présente d’autres versions de Raffi à différents âges de sa vie : tantôt elle, tantôt ellui, tantôt scientifique, tantôt prof de snowboard, tantôt philosophe, tantôt aidant. Et parfois il y a des extraterrestres ; parfois des fins du monde ; parfois des aberrations biologiques, parfois Raffi retrouve Britt ou Graham ou Kay ou Alice. Sa famille fait quelques fois des apparitions, ou se trouve au contraire à des kilomètres de là. Et d’un univers à l’autre, qu’ils soient réalistes ou complètement fantastiques, Raffi avance, fait le deuil de sa vie, de son identité, de ses amours, pour finalement grandir et progresser doucement d’un chapitre à l’autre. La conclusion, amenée dans les deux derniers chapitres, montre que le voyage proposé n’a pas été vain.

Entre autres univers a une construction étrange qui perd le lecteur, à l’instar de sa protagoniste qui erre entre les différentes possibilités. Et pourtant, les chapitres se répondent et se font échos, abordant des thèmes aussi variés que le deuil, la dépression, l’amour sous toutes ses formes, la maternité, et la science également. La prose d’Emeth North n’est pas particulièrement joyeuse, mais sa plume est limpide (bravo au travail du traducteur, qui s’en tire avec brio) et varie d’un chapitre à l’autre pour se mettre au diapason de la Raffi du moment. Ce livre ne plaira certainement pas à tout le monde, et sa comparaison avec Ted Chiang ou le film Everything Everywhere All at Once faite par l’éditeur peut attirer autant que rebuter. En revanche, pour qui accepte de se laisser porter par le texte, de se laisser bercer par le ressenti plus que par une analyse systématique de chaque situation (ce qui est paradoxal, car d’une vie à l’autre, Raffi garde un point de vue très scientifique et méthodique sur ses sentiments et son propre destin), Entre autres univers est un livre marquant. À déguster, vie par vie, sans modération.

Stéphanie Chaptal

Chlorine

Disons-le tout net : si, en lisant le résumé en couverture ou même la préface de Floriane Soulas parlant de « body horror » avec moult références de qualité au passage, vous attendez de Chlorine un roman d’horreur, ou même fantastique, vous allez être déçus. Le premier roman de Jade Song se situe en effet très à la marge des littératures de l’Imaginaire, et sa fin (en queue de sirène, et non de poisson) laisse le doute sur le sort de Ren Yu, sa protagoniste. Si vous êtes fleur bleue, vous lui imaginerez une vie de rêve sous les flots. Sinon, son sort sera bien plus tragique.

En revanche, Chlorine est, pour les fans de « body horror » sans une once de surnaturel, ou pour les personnes s’intéressant aux drames des sportifs dressés dès l’enfance à la compétition à tout prix, un excellent roman. Nous y suivons le destin de Ren Yu, fille d’immigrés chinois vivant à Pittsburgh, de sa découverte des sirènes à quatre ans à travers un livre de contes, puis de la natation, à sept ans, et jusqu’aux conséquences de son acte fou dix ans après son premier plongeon. L’autrice nous décrit la pression mise sur ses épaules par ses parents pour réussir dans son sport, ce qui lui ouvrira les meilleures universités, par son entraîneur (Coach Jim), pour qu’elle soit son athlète fétiche, par ses équipiers issus de familles blanches, et pour la plupart plus aisées que la sienne. Pression qui va peu à peu déformer la psyché tout autant que le corps de Ren. Au fur et à mesure des années, celle-ci va intégrer comme normal ou peu important l’ensemble des violences physiques, psychiques et sexuelles qui jalonnent sa vie, qu’elle les subisse, qu’elle en soit témoin ou même qu’elle y participe par esprit de meute. C’est ce voyage au sein même de l’univers de Ren que nous décrit Jade Song en vingt chapitres nerveux et intrigants. Des chapitres parfois très crus et très descriptifs (même si, malgré tout le sang impliqué, la scène avec Pénélope est finalement très drôle). La plupart sont narrés du point de vue de Ren, mais l’ensemble est entrecoupé des bouteilles à la mer que lui envoie sa seule amie, secrètement jalouse et amoureuse d’elle, et qui n’aura jamais le courage de se lancer à sa poursuite. L’ensemble est assez prévisible (il suffit de lire la description que la sirène Ren fait de son apparence), mais l’exécution est prenante et le tout se lit avec avidité. À découvrir, donc, si un écart hors des genres de prédilection bifrostiens vous tente.

Stéphanie Chaptal

C’est comme ça

Après un court premier roman, After® (cf. critique in Bifrost 103), prometteur même si souffrant de quelques facilités, et un deuxième,Cimqa(cf.Bifrostn° 113),franchement original et bien mené, Auriane Velten était attendue au tournant pour son troisième titre, C’est-comme-ça. Et la déception n’en est que plus grande.

Le postulat de base est que toutes les croyances — entités religieuses présentes ou passées, créatures folkloriques ou issues de l’imaginaire collectif — existent, invisibles, parmi nous, et que leur existence est liée à la façon dont le reste de l’humanité se souvient d’elles, en effectuant les rites religieux ou, plus souvent, en se racontant des histoires à leurs sujets. Dans cet univers, Robin des bois est mort. Définitivement, sans espoir de retour. Pourquoi ? Cassandre, la malheureuse prophétesse de l’Iliade, soupçonne que ce décès annonce une menace pour l’existence même de toutes les croyances. Elle va s’allier à son amie Lyté (ou Clytemnestre, la femme d’Agamemnon qui, selon Eschyle, tue Cassandre en même temps que son royal époux) pour démêler les fils de cette histoire.

Si le postulat initial s’avère assez commun (pensez par exemple aux Petits dieux et à la façon dont fonctionne le « Disque-monde » de Terry Pratchett, à Fables, de Bill Cunningham ,ou, sur petit écran, aux séries Grimm et Once Upon A Time, voire Supernatural), il est suffisamment vaste pour proposer différentes déclinaisons. Et sur le papier, aller chercher des personnages secondaires de la mythologie grecque (et pas encore remis aux goûts du jour par la romantasy ou la réécriture féministe des mythes à la Madeline Miller ou à la Claire North) pourrait être intéressant. Las, l’exécution du roman s’avère ici bancale…

La protagoniste, Cassandre, est tout sauf emballante : geignarde, timorée et capricieuse, elle ne donne pas du tout envie de s’intéresser à son sort, rendant presque son ex, Apollon, sympathiquement amusant, alors qu’il est imbu de lui-même et rien moins qu’odieux. La mise en place est lente, très lente ; devoir attendre d’avoir largement passé la moitié d’un livre pour avoir enfin un peu d’action, alors qu’on s’attend à une enquête, et donc des péripéties, est assez pénible. Certes, il y a bien un propos intéressant sur la désillusion d’un monde toujours plus matérialiste, la peur de la mort et de l’oubli des croyances. Mais ces réflexions sont souvent amenées avec trop peu de finesse. Peut-être aurait-il fallu un travail éditorial plus fin pour remettre d’équerre un premier jet prometteur mais imparfait ?

Stéphanie Chaptal

Noir Minéral

Voilà un livre qui sort de nulle part, une autrice inconnue en France, ou du moins négligée depuis des décennies par les éditeurs (sa dernière publication ici date de 1987), encore que mentionnée dans des travaux critiques et historiques. Regardons-y de plus près.

Mary Elizabeth Counselman (1911-1995) s’est mise très tôt à écrire, des nouvelles, des poèmes, des articles et des romans, et a eu durant sa longue carrière — près de soixante-dix ans ! — les honneurs des magazines les plus prestigieux (Collier’s, The Saturday Evening Post), mais aussi de Weird Tales, dont l’un des textes recueillis dans ce volume, « Les Trois Pièces marquées », fut plébiscité par les lecteurs (1), et par la suite, on la vit jusque dans les années 1980 dans des anthologies et des revues de la petite presse fantastique. Toutes proportions gardées, cet éclectisme rappelle Shirley Jackson, et ces « Trois Pièces manquantes » ne sont pas sans évoquer l’ambiance et la cruauté de « La Loterie », de même qu’en forçant le trait on pourrait voir des affinités entre « La Femme qui épousa un arbre » et Nous avons toujours vécu au château

La sélection proposée ici par l’éditeur — précédée d’une préface pertinente et documentée d’André-François Ruaud — consiste en huit nouvelles qui présentent une très grande unité de ton : efficacité du style, personnages bien campés, intrigues menées tambour battant. Ce qui frappe également, c’est le caractère intemporel de ces textes, qui ont été publiés entre 1934 et 1964. Excepté quelques allusions qui ancrent telle nouvelle dans telle décennie, on a l’impression de visiter des lieux hors du temps — mais pas de l’espace, Counselman étant particulièrement attachée à son Alabama natal.

Les motifs abordés ici sont classiques — objet maléfique, vengeance posthume, fantôme… —, mais ils sont moins exploités pour eux-mêmes que pour éclairer la psychologie de tel ou tel personnage. Et, à ce titre, on se gardera de considérer Counselman comme une pourvoyeuse de « cosy horror ». Si, à la lecture de ces lignes, vous vous êtes fait l’image d’une aimable grand-mère vous proposant une tisane, gare à la première gorgée : c’est plutôt de jus d’alambic qu’il s’agit.

Une jolie (re)découverte.

Jean-Daniel Brèque

Le Lac des Âmes

Un enfant qui quitte sa tribu, suivant l’appel irrésistible du mystérieux Lac des Âmes. Deux peuples menacés d’un conflit sans précédent… à cause d’un défaut de traducteur automatique. Un grand-père mort-vivant pour Thanksgiving. Des oignons aux effets imprévisibles. Un jeu de balles déterminant la prise de pouvoir des hommes politiques. Des dieux soumis aux prières de leurs fidèles pour exister. Une voyageuse, fuyant un mariage dont elle ne veut pas, à la recherche d’un grand trésor. Un homme-dieu incapable de lever une malédiction qu’il a lancée sans le vouloir… De la Terre mère aux confins de l’univers, de l’univers du Radch (cf. Bifrost 83) à celui de La Tour du Freux (cf. Bifrost 102), Ann Leckie, par ce recueil de nouvelles, nous emmène vers un voyage dans son imaginaire.

Tantôt science-fictifs, tantôt fantastiques ou fantaisistes, parfois très sombres, frôlant souvent l’absurde, les récits proposés par l’autrice présentent un rythme et une intensité maîtrisés. On peut toutefois reprocher à la première partie un manque de cohérence patent qui nuit à l’immersion, notamment dans les récits les plus courts. Une réserve vite balayée par la suite, notamment par plusieurs nouvelles s’inscrivant au sein d’univers développés précédemment par l’autrice (les « Chroniques du Radch », puis La Tour du Freux).

Malgré le format court, toujours complexe à manier, Leckie parvient à ancrer ses histoires dans des contextes solides, avec des personnages forts et vite attachants. La plume de l’autrice, fluide, efficace, sans fioritures, est joliment servie par l’incontournable Patrick Marcel à la traduction. Avec in fine quelques réussites marquantes : « Elle m’ordonne et j’obéis », « Le Dieu d’Aù », « La Nalendar », ou encore la très drôle « Comme un vol de Bacon hors du gazon natal ».

Non sans rappeler les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, ou certains contes populaires moralisateurs par le traitement ironique, voire sarcastique, de ses protagonistes, l’ouvrage garde cette qualité propre aux recueils : celui de pouvoir être lu en toute liberté, dans l’ordre ou le désordre, d’une traite ou pas, mais surtout sans déception aucune. Des courts récits de trois ou quatre pages aux plus longues histoires, presque des novellas, tout est là pour ravir le lecteur, quelles que soient ses attentes.

Sans être un coup de cœur absolu, et malgré une entrée en matière moins convaincante, voilà un recueil agréable, intéressant, et somme toute assez mémorable.

Éléonore Bailly

Bifrost 120 : en librairie

La sortie du jour, c'est le Bifrost 120, disponible en papier comme en numérique dans toutes les bonnes librairies du multivers et sur belial.fr. Au sommaire de ce numéro automnal, des nouvelles de Claude Ecken, Mina Jacobson et Tade Thompson, et un dossier consacré à la thématique du multiversalisme. Penser d'autres mondes pour penser le monde autrement : voilà ce que vous invite à faire ce nouveau numéro de votre revue préférée !

Nouvelles vagues

Quatrième recueil publié par Pierre Bordage chez son éditeur le plus fidèle, la maison nantaise L’Atalante, Nouvelles vagues réunit douze récits parus entre 2017 et 2023, auxquels s’ajoute un inédit : « Nouvelles vagues ».

Disons-le tout desuite,l’ensemble, relativement, aurait sans aucun doute gagné à être introduit par un avant-propos de l’auteur ou une préface de l’éditeur, ce qui lui eût permis d’acquérir une certaine cohérence. Subdivisons donc tout ça en deux grandes parties, histoire de clarifier un peu.

La première pourrait se composer de « Si tu ne vas pas à Nantes », « Mobipolis », « Sans destination » et « Trex », des space opera rêveurs qui entraînent le lecteur dans d’autres galaxies, sur d’autres planètes, àla découverte d’autres civilisations. Mais aussi d’« Aliéné.e.s », qui raconte le déroulement d’une mutinerie spatiale fomentée par ceux qui, refusant la xéno(morpho)phobie d’une trop orgueilleuse humanité, choisissent de croire que l’altérité est un enrichissement, et non une menace — à bon entendeur… On se croirait revenu au glorieux temps de l’Âge d’or de la SF, lorsque l’espoir, l’enthousiasme et l’émerveillement n’avaient pas encore été terrassés par les affres du changement climatique, de la pollution mortifère et du consumérisme abêtissant. Voilà qui est rafraîchissant, et qui mérite sans conteste qu’on s’y penche. Une mention particulière aussi à « La Perle du sagittaire », récit de la rencontre avec une forme de vie psychomorphe et prédatrice quen’aurait pas reniée Stanislas Lem.

La deuxième partie du recueil délaisse l’espace et nous ramène sur Terre, évoquant le transhumanisme socialement fracturant dans « H+ », un éden post-capitaliste élitiste dans« Des hauts et des bas »,la quête du savoir perdu dans le monde postapocalyptique de « De l’avant », ou le complotisme assassin de quelques assoiffés de pouvoir dans l’étonnant « Amertumes ». Certains textes pourront cependant laisser le lecteur perplexe,tel« Et le verbe se fit cher », diatribe à peine camouflée visant les affres de l’industrie littéraire et culturelle (texte destiné avant tout aux auteurs eux-mêmes, peut-être ?), voire sceptique avec « Nouvelles vagues », qui vient clôturer l’ouvrage tout en lui donnant son titre, vision un poil naïve d’une humanité sous le joug de l’obscurantisme religieux, et qui nedevrasonsalutqu’à l’ingénu courage des jeunes générations. Que dire, enfin, de « Avant dernier », composition solarpunk convenue et peu originale qui… oups, et voilà : le livre nous est tombé des mains. Mais gardons-nous de conclure sur une note négative ! Nouvelles vaguesse révèle au bout du compte,et pour l’essentiel, tout à fait agréable à lire, et quelques belles idées en justifient tout à fait l’acquisition.

Julien AMIC

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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