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Les Diables

Europe médiévale de fantasy, date indéterminée. Le monde connu est divisé entre un Ouest inspiré, depuis la Ville Sainte et son Palais Céleste, par une Papesse âgée de dix ans, Bénédicte Première, et un Est dirigé à partir de la merveilleuse cité de Troie par l’Impératrice Eudoxia, hélas récemment décédée. Deux mondes et deux églises — l’une d’Orient, l’autre d’Occident — au bord de la rupture définitive, alors que la menace des Elfes, ennemis de Dieu et démons patentés, est plus pressante que jamais, et que ces monstres à visages presque humains risquent de déferler de nouveau à partir de l’Est lointain où les Croisades passées les avaient renvoyés. Pour le plus grand bien de l’Église, et donc de l’humanité, la papauté a besoin d’une task force discrète capable de passer outre aux lois juridiques et morales pour faire ce qui doit être fait. C’est la Congrégation des Saints Expédients, dont frère Diaz, un moine ambitieux mais pusillanime, vient de prendre la tête, propulsé par la Cardinale Zizka dans un monde qui n’est pas le sien et dont il n’aurait pas voulu. Car, loin des ors espérés de la Ville Sainte, la Congrégation doit aller sur le terrain pour accomplir les basses œuvres de l’Église, et que, surtout, elle est composée d’une motley crew de monstres, au sens premier du terme, entre lycanthrope, vampire, nécromancien, et elfe, tous soumis par la magie de la Papesse. Un cynique chevalier immortel et une intrépide aventurière encadrent le groupe, formellement dirigé par l’ex-moine.

La première mission confiée à Diaz et à sa troupe est d’accompagner et protéger jusqu’à Troie une orpheline mendiante, voleuse et analphabète, nommée Alex, afin que son ascendance impériale soit reconnue et qu’elle soit couronnée Impératrice d’Orient ; une souveraine d’Orient qui devra sa position à l’Église d’Occident, c’est bon à prendre. Inutile de dire qu’il y a quantité d’acteurs de cette histoire qui ne veulent absolument pas que ceci advienne, et que, de fait, le périple sera loin d’être une partie de plaisir.

Les Diables est le dernier roman de Joe Abercrombie publié en France ; il inaugure également une nouvelle série. Le « pape » du grimdark est ici dans son style habituel. On retrouve donc, dans ce texte à la Expendables ou à la Inglourious Basterds, le mélange d’action dopée à la nitro, de gore sanglant et de (parfois très) longues scènes d’action violentes qui le caractérisent. Autant dire que pour les amateurs, c’est plutôt réussi.

Le début, pourtant, peut inquiéter. En effet, le style d’Abercrombie abonde de mots d’esprit qui détournent du point principal, de termes orduriers ou obscènes dont l’accumulation peut sembler trop lourde, de running gags qui, à la longue, peuvent fatiguer. Le tout donne l’impression par moments de lire un San Antonio, côté lourdingue inclus. D’autant que sur l’aspect fantastique, l’auteur ne se limite pas davantage, quitte à brûler ses dernières cartouches au profit du grand spectacle.

Néanmoins, peu à peu, les personnages, tous étranges, tous singuliers, tous plus ou moins brisés, tous en quête d’une improbable rédemption, commencent à intriguer le lecteur, avant de se construire un capital sympathie incontestable. Les monstres d’Abercrombie ne sont pas que des brutes (même pour la lycanthrope, qui est objectivement sans cervelle), ils sont aussi des êtres qu’on peut apprécier de côtoyer, avec qui on peut compatir, qu’on peut se prendre à aimer. Et je parle ici autant des sentiments qu’ils éprouveront les uns pour les autres que de ceux que pourra éprouver le lecteur pour eux.

De bataille en bataille, d’embuscade en trahison, de plans foireux en absence de plan, la Congrégation des Saints Expédients conduit sa protégée jusqu’à son destin sur un chemin pavé de cadavres. On se surprend à y prendre peu à peu du plaisir, et à espérer une issue favorable pour tout ce petit monde. Jusqu’à se dire in fine qu’on lira sans doute la suite. Pari gagné, donc, et roman conseillé — pour peu qu’on sache où on met les pieds.

Éric Jentile

Un soupçon d’humanité

Le futur proche que dépeint le roman de Loïc Henry est un monde où règnent la paix, la sécurité et la prospérité grâce aux intelligences artificielles à qui on a donné les pleins pouvoirs. Et pourtant, dans cette utopie, un homme est tué sans mobile apparent, sur ordre d’une IA qui ne peut expliquer son geste. L’histoire se focalise d’abord sur l’un des policiers chargés de mener l’enquête (ou plutôt d’assister IonA, l’IA de la police), puis l’intrigue se complexifie avec les agissements d’un mystérieux groupe qui semble vouloir libérer les humains du joug numérique.

Un soupçon d’humanité est cependant moins un roman d’anticipation qu’un techno-thriller un peu sensationnaliste, avec des organisations secrètes, des complots, des agents surentraînés qui ne laissent rien au hasard… Si l’époque qui lui sert de cadre est la fin du xxie siècle, on ne trouve en fait que peu d’éléments vraiment futuristes (même l’omniprésence des IA nous est déjà familière), et il ne faut pas s’attendre ici au dépaysement qu’on peut rechercher dans une certaine science-fiction.

Outre cet univers un brin en demi-teinte, d’autres éléments desservent le roman. Citons, pêle-mêle, les descriptions de personnage remplies de clichés ; les nombreuses notes de bas de page où l’auteur se croit obligé d’expliquer les mots compliqués à son lectorat ; les abondantes scènes de sexe qui n’apportent rien à l’histoire et sont souvent ridicules, voire gênantes ; les chapitres se déroulant en Bretagne qui virent au guide touristique (Loïc Henry aime beaucoup sa région).

On pourra cependant trouver quelque intérêt aux réflexions sur le rôle de l’intelligence artificielle dans nos sociétés et sur le transhumanisme, portées par une intrigue bien menée, à défaut d’être novatrice, émaillée de nombreuses scènes d’action efficaces.

Jean-François Seignol

Histoire illustrée du XX siècle

Publié pour la première fois en 1991 dans Asimov’s Science Fiction et traduit en 1999 dans le n° 15 de la revue Galaxies, Histoire illustrée du xxe siècle revient aujourd’hui dans la collection « Dyschroniques ». Kim Stanley Robinson, figure majeure de la science-fiction contemporaine, y signe un texte à part : un récit sans éléments science-fictifs mêlant carnet de voyage, recherches historiques et réflexion sur le rôle de l’écrivain face au passé et à l’avenir.

Frank Churchill, historien et écrivain en proie à une profonde dépression, reçoit une offre prestigieuse : rédiger une histoire illustrée du xxe siècle. À Londres, il se plonge dans les archives et les témoignages, découvrant la succession implacable de guerres, massacres et génocides : Première Guerre mondiale, Shoah, Hiroshima, Vietnam, Guerre froide… Autant d’événements qui composent un tableau accablant et accentuent son désarroi. Pour échapper à cette noirceur, il prend la route de l’Écosse et des Orcades en s’interrogeant sur la fragilité des civilisations disparues.

Au terme de cette errance, l’auteur choisit pourtant l’optimisme. En écho ironique à une Histoire du xixe siècle retrouvée au fil de ses recherches, Frank reprend à son compte la profession de foi de son prédécesseur : « Je suis persuadé que l’Homme est bon. Nous sommes à l’aube d’un siècle qui sera plus pacifique et plus prospère que tous ceux qui l’ont précédé. »

Robinson rappelle ainsi que l’Histoire n’est pas une prédiction mais le reflet des biais et des espoirs de ceux qui l’écrivent.

La préface replace l’œuvre dans son contexte : Robinson explique la genèse de la nouvelle, son installation à Washington en 1988 et son voyage en Écosse, qui ont nourri l’écriture. La postface, quant à elle, replace le récit dans son contexte historique et éditorial.

Texte mineur dans une bibliographie monumentale, Histoire illustrée du xxe siècle demeure néanmoins précieux : un voyage désabusé sur le passé qui se conclut par un pari fragile — mais nécessaire — sur l’avenir.

Karine Gobled

L'Empire de lotus

Le roman reprend immédiatement après L’Épée de laurier-rose (cf. Bifrost n°116), suite du Trône de Jasmin (cf. Bifrost n°113). Malini a conquis le trône du Parijatdvipa, mais son pouvoir reste fragile : sommée par le clergé de se sacrifier par le feu, l’« impératrice qui ne veut pas mourir » refuse le martyre et entend écrire l’histoire plutôt que s’y effacer. Jusqu’où ira-t-elle pour préserver son empire ?

Face à elle, Priya, devenue Grande Aînée trois fois née, sert Mani Ara, yaksa dont le retour doit inaugurer un nouvel Âge des Fleurs qui condamnerait l’humanité. Fidèle à ses valeurs et se détachant peu à peu de la foi, elle veut protéger l’Ahiranya et éviter la guerre. Autrefois amantes, les deux femmes se retrouvent ennemies, leur conflit intime alimentant une guerre qui menace de tout emporter.

En parallèle, Bhumika, la sœur de Priya, privée de mémoire, découvre la seule arme capable de détruire les yaksas, tandis que le prince Rao, brisé par la mort d’Aditya, met au jour, dans le Nord encore peu exploré, une pierre noire capable d’annuler leur magie. Ces fils secondaires loin d’être accessoires densifient les enjeux et convergent vers un final flamboyant.

Tasha Suri campe deux dirigeantes ambitieuses et moralement complexes, loin des clichés de la « femme forte ». À travers elles, le roman interroge le prix du pouvoir, la légitimité du sacrifice et la violence des dogmes. La magie, indissociable de la nature et du religieux, prend la forme d’une beauté inquiétante, où la pourriture devient une horreur sacrée. Les yaksas, figures inhumaines et indéchiffrables, constituent l’une des réussites du récit : véritables incarnations d’une terreur métaphysique, ils échappent aux catégories classiques de l’ennemi ou du dieu.

Porté par une multitude de points de vue, ce troisième volume déploie un souffle épique, servi par une prose poétique et incisive. Le monde y apparaît à la fois somptueux et traversé d’une menace incommensurable. Le roman s’inscrit pleinement dans la romantasy et respecte deux des codes imposés : une histoire d’amour centrale et une fin heureuse. Mais pour parvenir à cette résolution, l’autrice recourt à une pirouette narrative, et la conclusion paraît précipitée. Ce choix affaiblit l’intensité dramatique et laisse une impression plus mitigée à la fin de la trilogie. À noter enfin, comme pour le tome précédent, que seule l’édition collector — aux couleurs vives et discutables — est actuellement disponible, à un prix élevé.

Karine Gobled

La Grande Porte

Dans un futur peu réjouissant, les humains vivent comme ils peuvent sur une Terre surpeuplée en manque de nourriture. Tandis que de très riches et rares personnes connaissent l’opulence, la majorité survit à peine, mangeant insuffisamment des aliments industriels immondes à fabriquer comme à ingérer. Une situation qui n’est guère meilleure sur les colonies du Système solaire, tant les conditions qui y règnent sont médiocres et n’offrent aucun horizon. Pourtant, sur Vénus, Aino Planitia va faire la plus étrange des découvertes, une révolution appelée à changer la face de l’univers : la Grande Porte. À savoir un astéroïde creusé de tunnels truffés de vaisseaux spatiaux de conception extraterrestre prêts à partir pour une destination préprogrammée. Une manière d’astroport, en somme, qui bientôt accueille candidates et candidats au grand départ… Et surtout, espèrent-ils, au gros lot. Mais les vainqueurs sont rares à ce petit jeu, car personne ne comprend rien à la technologie utilisée. Il suffit de pénétrer dans le vaisseau avec des réserves, de déclencher le décollage et d’attendre. Rien d’autre à faire. Si tout va bien, on arrive sur un site contenant d’autres machines E.T. et on revient riche. Sauf que la plupart du temps, on ne rentre pas : soit le vaisseau a terminé sa course dans une supernova, soit le voyage s’est avéré trop long pour la nourriture embraquée, soit d’autres surprises aussi peu sympathiques ont annihilé tout espoir.

Malgré tout, pas à pas, l’humanité en apprend davantage sur les créatures nous ayant fait ce cadeau empoisonné et qu’on affuble du nom de Heechee (nom qui ne ressemble en rien à leur véritable dénomination, et leur déplaira fortement). Mais les choses vont si lentement. Trop pour éviter que la Terre ne se transforme en charnier, les révoltes et les attentats se succédant devant les pénuries et les famines à répétition. Heureusement, quelques découvertes vont changer la donne. Leur point commun ? Robinette Broadhead, un explorateur devenu riche grâce à la Grande Porte. C’est le personnage central de tous les romans à l’exception du dernier, Le Garçon qui vivrait pour toujours, paru quatorze ans après le volume précédent, À travers la Grande Porte (livre étrange composé d’une novella et d’annexes synthétisant les éléments essentiels de cette série).

Et d’ailleurs, quand bien même le thème principal de cette œuvre est cet astéroïde, et donc les grands espaces et les extraterrestres, l’autre sujet central est bien entendu l’humanité. À travers Robin(ette), Frederik Pohl parle de nous, humains, avec acuité et finesse. Comme un certain Philip Roth, il sonde l’âme des femmes et des hommes qu’il dépeint, sans méchanceté, mais aussi sans aménité : son héros passe, dès le premier tome, sous les rouages d’une IA psychologue, Sigfrid von Shrink (un nom qui donne un aperçu de l’humour de Frederik Pohl). Subtil moyen de construire le roman, à rebours du temps et des événements, jusqu’au traumatisme à l’origine de la fortune de ce personnage fissuré révélant névroses et angoisses en miroir de celles de nos sociétés au bout de leurs modèles. Mais rien ne peut se faire sans violence, d’autant que les haines sont toujours aussi tenaces, qu’elles visent les étrangers venant d’autres pays ou ceux d’autres planètes. Tableau d’une surprenante modernité, parfois, surtout quand l’auteur aborde le sujet des IA (merci à Olivier Bérenval pour son travail sur les traductions originales) : certaines réflexions faisant sans peine écho aux préoccupations actuelles. Ainsi, avec La Grande Porte, ajout indispensable à cette collection « Intégrales », les éditions Mnémos continuent leur nécessaire et vital travail sur les œuvres patrimoniales de SF.

Dans un futur peu réjouissant, les humains vivent comme ils peuvent sur une Terre surpeuplée en manque de nourriture. Tandis que de très riches et rares personnes connaissent l’opulence, la majorité survit à peine, mangeant insuffisamment des aliments industriels immondes à fabriquer comme à ingérer. Une situation qui n’est guère meilleure sur les colonies du Système solaire, tant les conditions qui y règnent sont médiocres et n’offrent aucun horizon. Pourtant, sur Vénus, Aino Planitia va faire la plus étrange des découvertes, une révolution appelée à changer la face de l’univers : la Grande Porte. À savoir un astéroïde creusé de tunnels truffés de vaisseaux spatiaux de conception extraterrestre prêts à partir pour une destination préprogrammée. Une manière d’astroport, en somme, qui bientôt accueille candidates et candidats au grand départ… Et surtout, espèrent-ils, au gros lot. Mais les vainqueurs sont rares à ce petit jeu, car personne ne comprend rien à la technologie utilisée. Il suffit de pénétrer dans le vaisseau avec des réserves, de déclencher le décollage et d’attendre. Rien d’autre à faire. Si tout va bien, on arrive sur un site contenant d’autres machines E.T. et on revient riche. Sauf que la plupart du temps, on ne rentre pas : soit le vaisseau a terminé sa course dans une supernova, soit le voyage s’est avéré trop long pour la nourriture embraquée, soit d’autres surprises aussi peu sympathiques ont annihilé tout espoir.

Malgré tout, pas à pas, l’humanité en apprend davantage sur les créatures nous ayant fait ce cadeau empoisonné et qu’on affuble du nom de Heechee (nom qui ne ressemble en rien à leur véritable dénomination, et leur déplaira fortement). Mais les choses vont si lentement. Trop pour éviter que la Terre ne se transforme en charnier, les révoltes et les attentats se succédant devant les pénuries et les famines à répétition. Heureusement, quelques découvertes vont changer la donne. Leur point commun ? Robinette Broadhead, un explorateur devenu riche grâce à la Grande Porte. C’est le personnage central de tous les romans à l’exception du dernier, Le Garçon qui vivrait pour toujours, paru quatorze ans après le volume précédent, À travers la Grande Porte (livre étrange composé d’une novella et d’annexes synthétisant les éléments essentiels de cette série).

Et d’ailleurs, quand bien même le thème principal de cette œuvre est cet astéroïde, et donc les grands espaces et les extraterrestres, l’autre sujet central est bien entendu l’humanité. À travers Robin(ette), Frederik Pohl parle de nous, humains, avec acuité et finesse. Comme un certain Philip Roth, il sonde l’âme des femmes et des hommes qu’il dépeint, sans méchanceté, mais aussi sans aménité : son héros passe, dès le premier tome, sous les rouages d’une IA psychologue, Sigfrid von Shrink (un nom qui donne un aperçu de l’humour de Frederik Pohl). Subtil moyen de construire le roman, à rebours du temps et des événements, jusqu’au traumatisme à l’origine de la fortune de ce personnage fissuré révélant névroses et angoisses en miroir de celles de nos sociétés au bout de leurs modèles. Mais rien ne peut se faire sans violence, d’autant que les haines sont toujours aussi tenaces, qu’elles visent les étrangers venant d’autres pays ou ceux d’autres planètes. Tableau d’une surprenante modernité, parfois, surtout quand l’auteur aborde le sujet des IA (merci à Olivier Bérenval pour son travail sur les traductions originales) : certaines réflexions faisant sans peine écho aux préoccupations actuelles. Ainsi, avec La Grande Porte, ajout indispensable à cette collection « Intégrales », les éditions Mnémos continuent leur nécessaire et vital travail sur les œuvres patrimoniales de SF.

Raphaël Gaudin

La Guilde des queues de chats morts

Après Maître des djinns, un roman dont l’intrigue prenait place dans une Égypte de 1912 aux prises avec la magie, Phenderson Djèlí Clark est de retour dans le format qui l’a fait connaître en France, la novella, et avec l’énergie et la fougue qui ont fait son succès. Ici, l’action se situe dans un monde imaginaire, au cœur de la vaste cité de Tal Abisi, indéniablement d’inspiration orientale. Et pour le moins bourrée de sortilèges. D’ailleurs Eveen, le personnage principal, est… morte. Même si elle semble bien en vie — et très en forme. Avec un emploi du temps somme toute rempli : elle assassine pour le compte d’Aeril, une déesse, rien que ça, qui s’est occupée de la faire revenir parmi les vivants, et la charge des contrats les plus complexes. Ce dont elle s’acquitte à merveille, et non sans plaisir, d’où son surnom très populaire d’Éviscératrice. Jusqu’à cette mission où elle croit reconnaître sa cible. Et pour cause : cette dernière lui ressemble tant qu’Eveen en vient à se demander si elle n’a pas une jumelle cachée. Bien entendu, le fait que sa résurrection lui ait ôté la mémoire, comme il est normal dans pareil cas, n’arrange rien à l’affaire. Aussi décide-t-elle de sauver sa victime et d’enquêter. Mais le contrat a été signé au nom d’Aeril, sa déesse tutélaire. Une déesse qui ne plaisante pas avec la parole donnée…

On l’aura compris, l’auteur nous entraîne ici à travers les quartiers hauts en couleur de Tal Abisi, aux côtés de personnages tout à fait truculents. Le titre du récit est une indication parfaite de la façon dont Djèlí Clark envisage l’écriture : il faut distraire, intelligemment, sans jamais mégoter sur l’humour. L’auteur américain pratique l’hyperbole avec passion, tout comme il assaisonne ses récits de couleurs et de senteurs fortes. Un mets se doit d’être épicé si l’on veut qu’il ait du goût. Et Djèlí Clark, en maître queux de talent, use des ingrédients avec efficacité pour un plaisir jubilatoire. On trouve au fil des pages la liste de commandements du parfait assassin, mélange de bon sens et de trucs de grand-mère. La multiplication des bruitages, comme dans une bande dessinée. Un ton détaché, voire légèrement amusé devant la mort. Le même type de final que dans les trilogies de Robert Jackson Bennett, avec intervention d’une divinité (ici de langue créole, comme un écho à ses Tambours du dieu noir) et pyrotechnie coûteuse. Un retour réussi qui laisse espérer que le prochain récit de Phenderson Djèlí Clark se matérialisera sur les tables de nos librairies avant trois ans.

Raphaël Gaudin

Celui qui voit

2012, Laurence Suhner entame la trilogie « QuanTika » où elle met en scène, sur un monde glacé, des humains ambitieux et meurtris avec des puissances maléfiques. 2025, elle offre un point final à ce cycle en publiant le deuxième tome de la série « Ziusudra ». Après Celle qui sait (cf. Bifrost n°105), où les personnages avaient été extirpés de leur planète gelée pour atterrir, sans y comprendre grand-chose, à la surface d’une terre tropicale, Celui qui voit apporte les réponses aux interrogations nées de ce bouleversement. Ou plutôt confirme les pistes entrevues. Et pour le lecteur, il va falloir s’accrocher. Car si on avait pu dans les romans précédents noter une certaine tendance de l’autrice à prendre son temps pour mettre en place son univers et les sociétés imaginées, dont celle des Timhkans, ici, le rythme est autrement plus élevé. Est-ce parce qu’il lui fallait tout finir en un nombre limité (et cependant conséquent) de pages ? En tout cas, l’action ne traîne pas. On commence par découvrir celui qui sera le lien de tous les personnages et le centre de l’action, le jeune Faradyne, à travers les pages de son carnet. Retour dans le passé donc, avec une thématique qui rappelle la tétralogie de Stéphane Przybylski. Les entrées de cet ancien journal émaillent le roman et servent de fil rouge en même temps qu’elles annoncent l’explication finale.

Par contre, rien de très original dans ce tome. Ce qui transparaissait dans Celle qui sait se confirme ici. Le roman est bien construit et bien mené, avec cette alternance entre les différents personnages et les différentes époques. Mais, et même si l’on est satisfait de voir aboutir les destins de celles et ceux que l’on a suivis de nombreuses années, pointe une légère déception devant le côté prévisible de la fin. Heureusement, Laurence Suhner manie habilement les codes du récit et sait entretenir l’intérêt tout au long des pages, avec quelques rebondissements bien trouvés. Elle met de plus en scène quelques interrogations bienvenues et perturbantes à propos des individus qu’ont éradiqués les personnages transférés du monde de QuanTika. Car en changeant d’univers, ils ont tout bonnement pris la place de ceux dont ils occupent le corps. Sans aucun espoir de retour. Malaisant, pour le moins. Mais cela ne les empêche pas de jouer leur rôle. Et de tenter de prévenir les violences qui débutent dès les premiers chapitres, prémices de turbulences en haut lieu dont les conséquences peuvent être désastreuses. Pour tout l’univers. Ambre/Kantikā, Seth, Haziel, Kya, Stanislas et les autres sont aux premières loges. Et leurs décisions, leurs choix, et surtout leur bonne compréhension de ce monde qu’ils découvrent encore, seront décisifs. D’ailleurs, dans cette quête, la place des I.A. ne manque pas de justesse et d’idées judicieuses : l’invention des palais de mémoire, par exemple, permettant une promenade dans l’esprit de Kantikā à travers ses créations. On peut encore mieux comprendre à cette occasion les différences abyssales qui la séparent d’Ambre, celle qui la remplace dorénavant. Et pourtant, il lui faudra franchir ce fossé.

Ainsi se ferme définitivement la série mettant en scène cette jeune femme au passé traumatisé, à la recherche de réponses et d’un équilibre qui lui échappe sans cesse. Laurence Suhner lui offre un dernier volume tonique, sans temps mort et conclusif : Kantikā peut enfin trouver le repos.

Raphaël Gaudin

La Clémence des dieux (La Guerre des Captifs T.1)

S’il n’est plus très nécessaire de présenter l’écrivain quadrumane qu’est James S.A. Corey, il est utile de rappeler que « The Expanse », dix volumes parus entre 2011 et 2022 en VO, a été appréciée pour son côté choral et effréné. La narration, segmentée par les points de vue alternés de personnages bariolés, donnait une furieuse envie de tourner les pages de la saga.

La Clémence des dieux, premier opus de la trilogie de « La Guerre des captifs », adopte un rythme radicalement différent. Le roman débute sur Anjin, planète où l’humanité s’est établie depuis quelques millénaires, cohabitant avec une espèce issue d’un arbre du vivant totalement différent. Nos protagonistes sont un groupe de chercheurs ayant réussi la prouesse de relier cet arbre et le nôtre. Délaissant une narration éclatée, Corey suit presque uniquement ce groupe et braque la focale sur Dafyd Alkhor, jeune assistant qui manque d’ambition en dehors de celle de folâtrer avec Else Yannin, la compagne de son directeur de recherche, le génial et tyrannique Tonner Freis. La galerie de personnages humains suivis au cours du roman atteint une petite dizaine et atteste d’un admirable coup de pinceau ; les motifs des personnages sont riches. À cela, ajoutons le point de vue d’une espèce parasitique qui se glisse dans le contingent de manière impitoyable, à la manière d’une Chose symbiotique.

Nos humains savourent donc leur succès scientifique quand, patatras, Anjin est envahie et défaite en deux coups de xéno-cuillère à pot par les Carryx, maîtres d’un empire galactique reposant sur l’assimilation et l’asservissement d’autres espèces. Suite à cette victoire et l’élimination éclair d’une partie de la population, les Carryx emportent dans leur soute tous les humains qu’ils ont jugés particulièrement compétents au cours de leur observation de la planète.

Après une petite phase concentrationnaire et avilissante, notre équipe de grosses têtes, en état de totale sidération, est placée dans une petite coloc’ presque douillette. Là, on leur octroie un laboratoire, leur survie dépendant de leurs recherches. Le roman dépeint leurs efforts et la surprenante capacité de Dafyd à comprendre et prédire le comportement des myriades d’espèces captives ou féales des Carryx, ces gros cafards super virils dotés d’appendices préhensiles et d’appendices à gigamandales.

Si Corey affirme avoir pondu le « rejeton décevant de Herbert et Le Guin » (oui, ils ont dit ça), on note l’influence de cette dernière dans la volonté d’un homme seul de déchiffrer un environnement totalement étranger par lui-même, tel un ambassadeur hainien singulièrement peu charismatique. Ce serait même un des points positifs du roman s’il était davantage central. La référence à Herbert se trouve probablement du côté de la spécialisation des espèces de la CoSentience du cycle des « Saboteurs », avec ses Govachin législateurs et ses Taprisiotes bigophones cosmiques. Au-delà de ça, la déclaration d’intention ne dépasse pas le seuil de l’incantatoire. On pensera en particulier au cycle de la « Xénogenèse », d’Octavia Butler, dont ce roman partage un peu les motifs et la structure, mais en moins viscéral, weird et dérangeant. Par ailleurs, le ton adopté par les personnages dans les dialogues se veut particulièrement familier, sauf que ça sonne moins bien que les rafales de grossièretés de Chrisjen Avasarala dans la série The Expanse (peut-être un trait grossi à la traduction, qui sait). Même si le roman a quelques promesses dans le buffet, on se fait quand même pas mal suer en dehors de divers coups de poing dans le bide très (trop) ponctuels. Les deux tomes suivants ? Wait and see, ma bonne dame.

Pierre Constantin

Voile Vers Byzance

Si tout n’a pas été dit et écrit sur Robert Silverberg, peu s’en faut. Il est l’un des auteurs les plus connus de la SF, complétant un carré d’as avec Philip K. Dick, Isaac Asimov et Ray Bradbury ; devançant les Robert A. Heinlein, James G. Ballard, Jack Vance, Van Vogt, Simak, Frank Herbert ou Roger Zelazny…

Si Silverberg n’est pas un auteur proprement génial, il n’en est pas moins un auteur talentueux (très) qui a vite acquis beaucoup de métier en produisant à l’avenant. Dont quantité de romans remarquables, et bien plus de nouvelles encore. La novella Voile vers Byzance, lauréate du prix Nebula 1985, est bien sûr du nombre. Mais qu’en dire ?

C’est un texte plutôt tardif qui, comme bien d’autres de l’auteur, ne présente aucun défaut sur lequel gratter. C’est une de ces sociétés hédonistes d’un futur lointain peuplée de presque dieux, à l’instar des Danseurs de la fin des temps, de Michael Moorcock, auquel le compare l’éditeur, sans l’aspect edwardien. On y croise aussi des visiteurs semblant venus du passé plutôt contre leur gré que par hasard. Ce récit fait aussi penser à des livres comme Toi l’immortel, de Roger Zelazny, dont les univers sont proches, ou évoque Le Coup du cavalier, de Walter Jon Williams, et, plus près de nous, mais un peu plus éloigné dans sa thématique, La Millième Nuit, d’Alastair Reynolds, moins spéculatifs cependant.

Dans ce monde n’existent que cinq cités copiées du passé par ces citoyens semi-divins, qui vont de l’une à l’autre avant de les remplacer dès qu’ils s’en sont lassés. Elles sont essentiellement peuplées de « temporaires », des androïdes sophistiqués y servant de figurants, esclaves, soldats, marchands ou empereurs… Outre les visiteurs dont on découvrira la nature, avec Philips, le personnage principal, on rencontre Gioia, une habitante de ce monde étrange dont il s’éprend, femme magnifique qui semble toutefois cacher un lourd secret…

Silverberg questionne sur le passé et la mémoire. Sur la perception que l’on peut en avoir et comment il reste présent dans nos vies. Comment sommes-nous encore ce que nous avons été tout en ne l’étant plus ? Dès 1985, l’auteur évoquait une conscience artificielle, la possibilité de sa perception récursive d’elle-même. Il invite le lecteur à s’interroger sur les rapports existants entre mémoire, perception et identité. Sur le fait d’être. En véritable écrivain spéculatif, il n’offre que le questionnement sans prétendre donner de réponses clés en main, à l’inverse de tant d’auteurs actuels.

Un style tout en souplesse et en fluidité qui, pas à pas, presque sans aucun effort, guide notre curiosité. Robert Silverberg invite à gravir la pente pour découvrir un horizon plus lointain, tout en nous laissant libre de notre découverte. Un très beau texte.

Pierre Charrel

Tovaangar

Pour qui n’aurait pas encore eu le considérable bonheur de lire Céline Minard, rappelons en quelques mots que la Française offre à ses lecteurs et lectrices d’arpenter l’une des contrées parmi les plus extraordinaires du paysage littéraire contemporain. Celle-ci se signale (en des termes bien lacunaires, étant donnée son ampleur…) par une formidable fécondité tant esthétique que fictionnelle. Les douze livres publiés par Céline Minard, depuis 2004, sont en effet autant de saisissantes expériences formelles et narratives, toutes marquées par la volonté démiurgique d’engendrer une langue d’une inédite singularité, la plus en mesure de restituer un imaginaire lui-même d’une originalité radicale. D’une ambition rare dans la littérature actuelle, l’entreprise minardienne est d’autant plus remarquable qu’elle demeure constamment accessible. Notamment parce que l’autrice combine à son minutieux travail d’orfèvre-poète de la langue une inépuisable énergie de conteuse. Et qui trouve à s’exprimer dans des récits qui, bien qu’édités dans des collections de littérature dite blanche, empruntent très souvent aux « mauvais genres ».

Parmi ceux-ci, l’on compte la SF, que Céline Minard affectionne, l’ayant pratiquée avec le roman Le Dernier monde (2007, cf. Bifrost n° 46), et le recueil de nouvelles Plasmas (2021, cf. Bifrost n° 104), ce dernier ayant été légitimement récompensé en 2022 par le Grand Prix de l’Imaginaire, catégorie nouvelle francophone. À ce dernier, l’écrivaine ajoutera peut-être en 2026 le GPI du roman pour son dernier né Tovaangar, parfaite démonstration du très grand art minardien et magnifique livre de SF… Quant à l’imaginaire déployé dans les presque 700 pages de ce roman, foisonnant s’il en est, il travaille certes l’un des objets science-fictionnels les plus en cours du moment (d’aucuns écriraient même éculé…), celui de la spéculation postapocalyptique. Mais on rappellera d’abord qu’il s’agit là d’un thème en réalité consubstantiel à l’univers minardien, explicitement présent dans les sus-cités Le Dernier monde et Plasmas, habitant plus souterrainement d’autres de ses romans comme So long, Luise (2011) et Le Grand jeu (2016). On soulignera d’ailleurs l’éminente originalité du traitement qu’en propose Tovaangar. Si le roman envisage la disparition à venir du monde tel qu’on le connaît, les conséquences qu’il en imagine sont rien moins qu’angoissantes, au contraire parfaitement exaltantes. En tout cas si l’on adhère aux perspectives à la fois écologistes et antispécistes adoptées par Céline Minard… Une fois nos sociétés extractivistes englouties par une « matière noire » aux « bulles plus hautes que les buildings » et aux « geysers brûlants », a émergé un nouvel ordre que Tovaangar déploie magistralement. Laissant place à l’ensemble des manifestations du vivant (de l’animal au végétal en passant par les éléments, notamment l’aquatique), ce monde d’après selon Céline Minard n’en a pas pour autant éliminé l’espèce humaine. Elle y demeure bien présente, de même que certaines de ses créations technologiques. Mais désormais privé de son hégémonie, l’être humain et ses artefacts ne pèsent sur la Terre réinventée de Tovaangar pas plus qu’un écureuil roux, un cours d’eau ou bien encore une liane épiphyte, tous dotés de sensibilité mais encore de conscience. Et l’on ne répertorie là qu’une infime partie de la multitude de protagonistes convoqués par Céline Minard, relisant à une aune science-fictionnelle le médiéval motif du bestiaire. Ne donnant pas seulement à lire, mais plus encore à voir, et même à ressentir, ce que pourrait être cet Éden post-anthropocène, l’écriture puissamment évocatrice de Tovaangar achève d’en faire un enthousiasmant chef-d’œuvre de la SF !

Pour qui n’aurait pas encore eu le considérable bonheur de lire Céline Minard, rappelons en quelques mots que la Française offre à ses lecteurs et lectrices d’arpenter l’une des contrées parmi les plus extraordinaires du paysage littéraire contemporain. Celle-ci se signale (en des termes bien lacunaires, étant donnée son ampleur…) par une formidable fécondité tant esthétique que fictionnelle. Les douze livres publiés par Céline Minard, depuis 2004, sont en effet autant de saisissantes expériences formelles et narratives, toutes marquées par la volonté démiurgique d’engendrer une langue d’une inédite singularité, la plus en mesure de restituer un imaginaire lui-même d’une originalité radicale. D’une ambition rare dans la littérature actuelle, l’entreprise minardienne est d’autant plus remarquable qu’elle demeure constamment accessible. Notamment parce que l’autrice combine à son minutieux travail d’orfèvre-poète de la langue une inépuisable énergie de conteuse. Et qui trouve à s’exprimer dans des récits qui, bien qu’édités dans des collections de littérature dite blanche, empruntent très souvent aux « mauvais genres ».

Parmi ceux-ci, l’on compte la SF, que Céline Minard affectionne, l’ayant pratiquée avec le roman Le Dernier monde (2007, cf. Bifrost n° 46), et le recueil de nouvelles Plasmas (2021, cf. Bifrost n° 104), ce dernier ayant été légitimement récompensé en 2022 par le Grand Prix de l’Imaginaire, catégorie nouvelle francophone. À ce dernier, l’écrivaine ajoutera peut-être en 2026 le GPI du roman pour son dernier né Tovaangar, parfaite démonstration du très grand art minardien et magnifique livre de SF… Quant à l’imaginaire déployé dans les presque 700 pages de ce roman, foisonnant s’il en est, il travaille certes l’un des objets science-fictionnels les plus en cours du moment (d’aucuns écriraient même éculé…), celui de la spéculation postapocalyptique. Mais on rappellera d’abord qu’il s’agit là d’un thème en réalité consubstantiel à l’univers minardien, explicitement présent dans les sus-cités Le Dernier monde et Plasmas, habitant plus souterrainement d’autres de ses romans comme So long, Luise (2011) et Le Grand jeu (2016). On soulignera d’ailleurs l’éminente originalité du traitement qu’en propose Tovaangar. Si le roman envisage la disparition à venir du monde tel qu’on le connaît, les conséquences qu’il en imagine sont rien moins qu’angoissantes, au contraire parfaitement exaltantes. En tout cas si l’on adhère aux perspectives à la fois écologistes et antispécistes adoptées par Céline Minard… Une fois nos sociétés extractivistes englouties par une « matière noire » aux « bulles plus hautes que les buildings » et aux « geysers brûlants », a émergé un nouvel ordre que Tovaangar déploie magistralement. Laissant place à l’ensemble des manifestations du vivant (de l’animal au végétal en passant par les éléments, notamment l’aquatique), ce monde d’après selon Céline Minard n’en a pas pour autant éliminé l’espèce humaine. Elle y demeure bien présente, de même que certaines de ses créations technologiques. Mais désormais privé de son hégémonie, l’être humain et ses artefacts ne pèsent sur la Terre réinventée de Tovaangar pas plus qu’un écureuil roux, un cours d’eau ou bien encore une liane épiphyte, tous dotés de sensibilité mais encore de conscience. Et l’on ne répertorie là qu’une infime partie de la multitude de protagonistes convoqués par Céline Minard, relisant à une aune science-fictionnelle le médiéval motif du bestiaire. Ne donnant pas seulement à lire, mais plus encore à voir, et même à ressentir, ce que pourrait être cet Éden post-anthropocène, l’écriture puissamment évocatrice de Tovaangar achève d’en faire un enthousiasmant chef-d’œuvre de la SF !

Pour qui n’aurait pas encore eu le considérable bonheur de lire Céline Minard, rappelons en quelques mots que la Française offre à ses lecteurs et lectrices d’arpenter l’une des contrées parmi les plus extraordinaires du paysage littéraire contemporain. Celle-ci se signale (en des termes bien lacunaires, étant donnée son ampleur…) par une formidable fécondité tant esthétique que fictionnelle. Les douze livres publiés par Céline Minard, depuis 2004, sont en effet autant de saisissantes expériences formelles et narratives, toutes marquées par la volonté démiurgique d’engendrer une langue d’une inédite singularité, la plus en mesure de restituer un imaginaire lui-même d’une originalité radicale. D’une ambition rare dans la littérature actuelle, l’entreprise minardienne est d’autant plus remarquable qu’elle demeure constamment accessible. Notamment parce que l’autrice combine à son minutieux travail d’orfèvre-poète de la langue une inépuisable énergie de conteuse. Et qui trouve à s’exprimer dans des récits qui, bien qu’édités dans des collections de littérature dite blanche, empruntent très souvent aux « mauvais genres ».

Parmi ceux-ci, l’on compte la SF, que Céline Minard affectionne, l’ayant pratiquée avec le roman Le Dernier monde (2007, cf. Bifrost n° 46), et le recueil de nouvelles Plasmas (2021, cf. Bifrost n° 104), ce dernier ayant été légitimement récompensé en 2022 par le Grand Prix de l’Imaginaire, catégorie nouvelle francophone. À ce dernier, l’écrivaine ajoutera peut-être en 2026 le GPI du roman pour son dernier né Tovaangar, parfaite démonstration du très grand art minardien et magnifique livre de SF… Quant à l’imaginaire déployé dans les presque 700 pages de ce roman, foisonnant s’il en est, il travaille certes l’un des objets science-fictionnels les plus en cours du moment (d’aucuns écriraient même éculé…), celui de la spéculation postapocalyptique. Mais on rappellera d’abord qu’il s’agit là d’un thème en réalité consubstantiel à l’univers minardien, explicitement présent dans les sus-cités Le Dernier monde et Plasmas, habitant plus souterrainement d’autres de ses romans comme So long, Luise (2011) et Le Grand jeu (2016). On soulignera d’ailleurs l’éminente originalité du traitement qu’en propose Tovaangar. Si le roman envisage la disparition à venir du monde tel qu’on le connaît, les conséquences qu’il en imagine sont rien moins qu’angoissantes, au contraire parfaitement exaltantes. En tout cas si l’on adhère aux perspectives à la fois écologistes et antispécistes adoptées par Céline Minard… Une fois nos sociétés extractivistes englouties par une « matière noire » aux « bulles plus hautes que les buildings » et aux « geysers brûlants », a émergé un nouvel ordre que Tovaangar déploie magistralement. Laissant place à l’ensemble des manifestations du vivant (de l’animal au végétal en passant par les éléments, notamment l’aquatique), ce monde d’après selon Céline Minard n’en a pas pour autant éliminé l’espèce humaine. Elle y demeure bien présente, de même que certaines de ses créations technologiques. Mais désormais privé de son hégémonie, l’être humain et ses artefacts ne pèsent sur la Terre réinventée de Tovaangar pas plus qu’un écureuil roux, un cours d’eau ou bien encore une liane épiphyte, tous dotés de sensibilité mais encore de conscience. Et l’on ne répertorie là qu’une infime partie de la multitude de protagonistes convoqués par Céline Minard, relisant à une aune science-fictionnelle le médiéval motif du bestiaire. Ne donnant pas seulement à lire, mais plus encore à voir, et même à ressentir, ce que pourrait être cet Éden post-anthropocène, l’écriture puissamment évocatrice de Tovaangar achève d’en faire un enthousiasmant chef-d’œuvre de la SF !

Pierre Charrel

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