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En quête d’éternité

Paru en 2002 aux États-Unis, En quête d’éternité est une déclinaison du motif conspi- rationniste alors fort en vogue dans l’Imaginaire. La série télévisée X-Files vivait certes ses derniers moments tandis que débutait le XXIe siècle, mais son empreinte sur les littératures chères à Bifrost n’en demeurait pas moins vive. En témoignent, entre autres, le thriller techno-paranoïaque d’Ayerdhal Transparences (cf. Bifrost n°118) paru en 2004, quasi-contemporain d’En quête d’éternité. Un roman qui agrège, comme celui d’Ayerdhal, spéculation science-fictionnelle et relecture complotiste de l’âge des extrêmes, selon la formule fameuse de l’historien Eric Hobsbawm quant au XXe siècle.

En quête d’éternité ne plonge en effet pas seulement lecteurs et lectrices dans les abysses du Pacifique à l’occasion d’une singulière exploration scientifique, mais aussi dans ceux, idéologiques, du totalitarisme stalinien. Et en guise d’inattendu point commun entre les très grandes profondeurs océanes et celles pareillement vertigineuses de l’URSS, Greg Bear fait appel à la forme la plus microscopiquement élémentaire du vivant…

Ce sont en effet des bactéries sous-marines que Hal Cousins (protagoniste du roman et par ailleurs plus que brillant biologiste) va débusquer en sous-marin à l’orée du roman, financé par un magnat de l’informatique des années 2000. Préfigurant nos contemporains et transhumanistes milliardaires du numérique, le richissime entrepreneur s’est laissé convaincre par Hal que des êtres unicellulaires extrêmophiles ont percé le secret de l’immortalité à laquelle il aspire. Cette séquence en submersible ouvrant En quête d’éternité donne lieu à un dense enchaînement d’évocations savantes quant à la faune abyssale et ses bactéries, semblant d’abord inscrire le roman dans le registre d’une hard-SF exigeante.

Trop, même, du moins pour celles et ceux qui (tel l’auteur du présent article) apprécient plus les plaisirs de la fiction que ceux du récit documentaire… Mais la sanglante issue de la mission exploratoire fait bientôt basculer En quête d’éternité dans un champ littéraire a priori plus au goût des amateurs et amatrices de narration. Ayant survécu à l’accès de démence homicide s’étant emparé du pilote de son sous-marin, Hal parvient à regagner la surface pour y découvrir que pareille folie assassine a frappé une partie de son équipe de scientifiques. Se muant en une manière de détective, le biologiste va s’engager dans une enquête dévoilant peu à peu une conspiration trouvant son origine dans la Sibérie du mitan des années 1930, dans laquelle les bactéries jouent quelque rôle. Trop, serait-on même tenté d’à nouveau écrire…

Car les pauses didactiques répétées que leur consacre Greg Bear empêchent son imaginaire complotiste d’une inventivité pourtant certaine de se muer en un récit réellement prenant. Et l’humour désabusé dont fait parfois montre l’auteur, ou bien encore son indéniable capacité d’évocation source de quelques visions saisissantes (parmi lesquelles celles à la Jérôme Bosch de « la Cité des Mères-Chiennes »…) ne suffisent pas à sauver En quête d’éternité de la sclérose narrative.

 

Pierre CHARREL

La Cité à la fin des temps

Bien qu’elle soit la seule littérature à le faire, la science-fiction se rend peu à la fin des temps. Le futur lointain n’est que rarement visité, fut-ce sous forme de fantasy : Les Rives du Crépuscule de Michael Moorcock, Le Maître des ombres de Roger Zelazny, « La Terre mourante » de Jack Vance ou Le Soleil obscur de Philip José Farmer, etc. En pure SF, on pense au Monde vert de Brian W. Aldiss. L’idée de la fin des temps est bien sûr très présente chez Olaf Stapledon, et des romans tels que Tau Zéro de Poul Anderson ou Étoiles en perdition de Pierre Barbet vont y faire un tour. Cependant, les plus proches cousins du roman de Greg Bear sont La Cité et les Astres d’Arthur C. Clarke, Le Pays de la nuit de William Hope Hodgson, auquel il est fait clairement référence au détour d’une page, et La Ville sous globe d’Edmond Hamilton. Rien-là qui ne nous rajeunisse. Lorsqu’il entreprit ce roman, Greg Bear se dit-il peut-être qu’il était temps de remettre ce thème au goût du jour…

L’idée que l’on peut se faire de la fin des temps est un univers noir, sans lumière ni matière ni énergie, parcouru de rares photons et neutrinos oubliés. Lieu peu propice aux dé veloppements romanesques…

Le roman de Bear commence sur une double trame. La première, « Dix Zéro », se déroule à notre époque à Seattle durant l’Éclat, la très brève période de l’existence de l’univers où celui-ci est parcouru par la lumière des étoiles. La seconde, « Quatorze Zéro », prend place cent billions — ou cent mille milliards — d’années dans l’avenir. Bear imagine un univers différent de ce que nous proposent les théories cosmologiques les plus courantes. Un univers affranchi de la causalité.

Nous assistons alors à la quête de deux jeunes proto-couples, Jack et Ginny à notre époque, et Tiadba et Jebrassy au fond de l’avenir, qui sont accompagnés de divers personnages secondaires et traqués par les « méchants ». Le Chaos, personnifié en Typhon, est animé d’une volition malsaine. Il veut précipiter la fin des temps mais ne semble motivé que par la haine et le sadisme. Rien à voir avec l’implacable indifférence d’un phénomène naturel. Il a dévoré l’univers entier et seule la Kalpa, ultime cité de la Terre, résiste encore…

C’est là une SF qui a un fort relent de fantasy. À l’instar du personnage du Pays de la nuit, les protagonistes parcourent un monde et des temps de ruines et de folie. Ville de la fin des temps, la Kalpa fait référence à la mesure védique du temps dans l’hindouisme, mais le roman semble plutôt faire allusion à la fin du cycle de Brahma, 300 000 milliards d’années… et à une nouvelle création. Mnémosyne, mère des Muses, déesse de la mé- moire dans la mythologie grecque, créatrice des mots et du langage, est de la partie car le récit est une mise en abîme des livres, textes, des bibliothèques et de toute l’information dans le roman, qui se termine sur le premier vers de l’Évangile selon Saint Jean : « Au commencement était le verbe ». Dans cette cosmogonie particulière, les événements surgissent inopinément et l’Histoire se doit d’être constamment réécrite, réconciliée. Jack et Ginny sont des changeurs de destins, mais sous l’influence du Typhon les possibilités ne cessent de se restreindre…

La longue dernière partie s’intitule « Plus de Zéro », pouvant signifier aussi bien davantage que plus du tout, et Greg Bear y empile les mots comme s’il tenait à donner raison à Gérard Klein voyant dans la SF une littérature d’idées là où Pierre Stolze y voit une suite d’images métaphoriques. On peine à se représenter ce monde agonisant, de lueurs bleues et vertes, des empilements de cadavres plus vifs que morts, parcouru de hordes de chats, etc. Des mots qui sont là, comme piochés dans toutes les histoires du monde.

Sans aucun doute, le roman est intéressant à défaut d’être réussi. Greg Bear peine à évoquer pour nous la fin des temps, sa conception persiste à nous échapper. Surtout dans la dernière partie, la narration souffre comme ce monde mourant qu’il voudrait dépeindre — et nous avec. Faisant plus simple, ses prédécesseurs s’en sont finalement mieux sortis. Peut-être l’auteur a-t-il péché par excès d’ambition ?

Jean-Pierre LION

À lire à ton réveil

Automne 1949. Printemps 1950.

Quelques mois, racontés à travers les lettres d’un jeune Anglais à son amant malade.

Exilé en France à cause de ses dettes, James a acheté un bout de terrain en Lorraine. Mais pas n’importe quel terrain : celui sur lequel se trouvent les ruines d’une abbaye ancienne, Anperde, si ancienne qu’elle remonterait, selon lui, aux origines du christianisme. Et le voilà qui creuse, qui gratte, jour après jour, en bon historien de Cambridge, pour dégager les pierres qui lui rendront sa richesse, croit-il.

Curieusement, plus son travail avance, plus le bâtiment semble se réveiller, pierres après murs escaliers après cryptes, plus profond que le jeune archéologue amateur n’aurait pu le deviner… Et des choses incongrues commencent à se passer dans cet endroit étrange « qui joue des tours au cerveau », dans cette forêt et cette demeure où il est si isolé…

À travers ses lettres de plus en plus perplexes, puis fiévreuses, obsessionnelles, et enfin… déterminées, on suit la lente descente dans d’autres temps, d’autres mythes, d’autres folies de cet homme dont les doigts pleins de terre « parcourent d’un frôlement les époques disparues ».

Bennett joue avec la métaphore du terrier d’Alice, en y faisant vibrer avec finesse le sombre doute fantastique si cher à Poe, Maupassant, Lynch et Frost. Évidemment, la vérité, que James essaie de trouver dans son pays des merveilles, sera ailleurs. Car si l’auteur s’amuse, tel un chat du Cheshire lovecraftien, avec le temps de vie et l’amour de son personnage, faisant trembler sa raison, souris égarée dans la solitude, il s’amuse aussi avec les lecteurs et lectrices, en distillant des détails infimes et presque invisibles à première lecture, en courbant les barrières du récit pour créer ce léger malaise addictif. Il réussit ainsi à nous emmener sur son terrain de jeux d’une histoire en apparence classique, mais qui dissimule une modernité atemporelle. C’est poétique, cruel ça déclenche quelques frissons, et surtout, ça fonctionne ! À tel point qu’on s’y réenfouit, pour creuser encore, et encore, pour essayer de traduire les écritures, de faire tomber les masques, en oubliant le temps.

À lire à votre réveil, plutôt qu’avant d’aller dormir…

 

Maëlle ALAN

Le Chant des noms

Il est des livres dont on sent que l’auteur les a portés longtemps. Qu’il a patiemment mûri un univers autour d’une idée forte. Semblable postulat n’est pas toujours gage de qualité, et il arrive que le résultat ne soit pas à la hauteur des espérances, que l’histoire échoue à retranscrire la richesse du monde imaginé, s’enlise dans des digressions et laisse la narration en berne et le lecteur déçu. À l’inverse d’autres romans, malgré le poids de l’invention, parviennent à entrainer ceux qui en tournent les pages dans les méandres de l’aventure. Le Chant des noms est en grande partie de ceux-là — même s’il n’est pas dénué de faiblesses… Sur l’île qui abrite les personnages, les noms ont disparu. Il faut dorénavant en redonner un à toute chose afin de pouvoir l’appréhender et donc l’utiliser : écho, clandestin, cuivre, herse, whisky. Tout est à redécouvrir. Des devins réinventent ces mots, et des messagers les délivrent à travers les villes, les villages, les fermes. Embarquées dans un train, ces équipes sillonnent le pays et lui redonnent ses contours. Mais tout le monde n’apprécie pas ce nouvel ordre aux relents de dictature. Les sans-noms se révoltent, de plus en plus organisés, de plus en plus nombreux. Et ils ont l’avantage de pouvoir se cacher dans les zones encore innommées…

Une fois passée la barrière des premiers chapitres mettant en place le fourmillement de concepts imaginés par Jedediah Berry, le récit file, fluide, vers une fin, hélas, assez prévisible. Et c’est même un des principaux écueils de cet ouvrage : si le départ est plutôt exigeant pour un lecteur non habitué à ce type de littérature ou pour un public plus jeune, la suite est résolument young adult, avec ses passages obligés et une résolution éminemment classique. De fait, et même si la lecture de cet énorme pavé n’a rien de désagréable en soi, un tel grand écart à de grandes chances de décourager une partie du lectorat et d’en décevoir une autre. Ce qu’on ne peut que regretter, tant l’imagination de l’auteur est fertile et son travail d’une belle unité. À commencer par son personnage central, une jeune femme intégrée dans la société mais qui ne porte pas elle-même de nom, et ce alors qu’elle est messagère, chargée d’en délivrer au monde qui l’entoure. Ou encore l’usage des fantômes comme ouvriers dans les usines, esclaves muets et résignés. Si Le Chant des noms regorge d’idées et de trouvailles enthousiasmantes, l’ensemble est desservi par une construction maladroite. Vraiment dommage.

 

Maëlle ALAN

La Ronde de nuit

L’éditeur présente La Ronde de nuit comme un « roman composé de sept histoires fantastiques ». Le premier texte, « Défense d’entrer », nous plonge ainsi au cœur d’une ronde de nuit effectuée par un veilleur arpentant les couloirs d’un institut de recherches se consacrant à l’étude d’objets hantés. Le préposé en question se trouve bien vite en proie à de curieuses visions, mi apparitions mi hallucinations. L’atmosphère  résultante  est particulièrement perturbante, donnant l’impression de voir le monde à travers les yeux d’un schizophrène en plein délire. C’est saisissant, surréaliste, et on ne comprend rien… ce qui est vraisemblablement le but recherché ! Petit à petit, en effet, au fil des six textes qui suivent, les veilleurs de nuit se succèdent (le boulot n’a pas l’air de leur convenir très longtemps…) et côtoient chacun leur tour l’Ancienne, une collègue de travail qui en sait un rayon sur les artefacts enfermés à double tour dans les différents laboratoires… C’est au travers des récits de cette dernière, agencés de manière antichronologique, que l’on découvre à rebours l’explication des phénomènes exposés dans les textes précédents. Un stratagème efficace qui rend le livre difficile à lâcher avant de l’avoir terminé. Le récit final consacré au Centre de recherche lui-même, intitulé « Bain de soleil », empreint d’une poésie aussi lumineuse que mélancolique, sera la jolie récompense du lecteur.

La particularité de ce roman est qu’il ne nous raconte pas d’histoires de fantômes, mais plutôt l’histoire des évènements qui ont conduit certains objets à devenir hantés et, par là-même, à susciter divers phénomènes paranormaux. Il y est question de féminicides abominables, d’héritiers cupides, de potentats sadiques. Il y a des histoires de trahison, de tromperie, et quelques animaux odieusement maltraités. Les fantômes y sont des victimes attachantes ou d’innocentes créatures attendrissantes, et ce sont ceux qui les créent qui sont véritablement terrifiants par leur (in)humanité. La quatrième de couverture nous explique ainsi que « Bora Chung dénonce les horreurs bien réelles de notre époque », et une citation en exergue de Kim Bo-Young (une autre autrice de SF sud-coréenne publiée chez Rivages) présente ces textes comme des « réflexions pointues sur notre société ». Mais La Ronde de nuit, ce sont aussi et surtout des rêves fous, envoûtants et troublants, qui ne s’expliquent jamais totalement et gardent leur part de mystère ; le lecteur y demeure en équilibre instable sur le fil ténu de son raisonnement logique. Toutefois, comprendre n’est pas le sujet, car comme le dit l’Ancienne, « Du moment que vous acceptez l’existence de quelque chose, ce quelque chose existe et grandit dans votre esprit. Vous vous ensorcelez vous-même, vous êtes possédé[e] par vous-même. » Belle définition de la suspension d’incrédulité, belle description de l’essence même des fantômes. Laissez-vous donc ensorceler par La Ronde de nuit, vous ne le regretterez pas.

Julien AMIC

Le Désert des Cieux

Un nouvel opus rime avec de nouvelles aventures (ou mésaventures, tout dépend du point de vue) pour Noon et Yors. De retour dans la Cité de la toge noire après des mois de voyage en terres mingoles, le magicien et son garde du corps rejoignent, non sans soulagement, les allées puantes de la ville et leur foyer rue de la Joie. Ils y retrouvent Meg, la servante, l’apprentie mage, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas chômé ! Se faisant passer pour son maître tout au long de son absence, elle lui a forgé une réputation de plus grand mage de la ville — ce qu’il est, assurément.

Mais pas le temps de se reposer, ni même de réfléchir aux conséquences de cette toute nouvelle renommée. Convoqué par dame Cordélia, le maître du soleil noir découvre que le palais royal s’effondre peu à peu, avec l’érosion de la magie du Grand Tubal qui le maintenait debout depuis sa construction. Des couloirs du château aux salles les plus obscures des catacombes, les compagnons n’ont pas fini de courir, au grand dam de Yors. Réussiront-ils à empêcher la destruction du palais ? Faut-il d’ailleurs vraiment le sauver ? Et quel est le lien avec l’étrange crypte funéraire construite par l’architecte Edmund à la demande de son père adoptif Béron, le roi des fossoyeurs ? Tant de questions auxquelles Noon devra trouver réponse, sans quoi les répercussions pourraient être bien plus funestes qu’il ne l’imagine.

C’est avec grand plaisir que l’on retrouve l’imprévisible Noon, la jeune Meg, et bien sûr Yors, le mercenaire, bretteur et fidèle narrateur des aventures du magicien (cf. critique des deux premiers opus dans nos n° 108 et 110). Et si ce dernier n’est pas toujours très fiable question narration (peut-on demander à un mercenaire d’y comprendre quelque chose à la magie ?), il reste cependant un personnage toujours aussi attachant, avec sa langue bien pendue et sa propension certaine à l’autodérision. Les autres personnages ne sont pas non plus en reste. Meg la gamine des rues débrouillarde ne peut laisser indifférent, à se démener sans cesse pour rattraper ses bévues. Et il y a Noon, bien entendu, imprévisible, tantôt détestable, tantôt touchant de naïveté, toujours fascinant.

Ce tome 3 reprend un rythme soutenu, plus que dans le second volet, qui présentait parfois quelques lenteurs. Le style colle parfaitement au personnage de Yors, un peu bourru et décalé. Les auteurs jonglent avec brio entre l’humour face aux situations cocasses occasionnées le plus souvent par Noon et les événements sombres et sérieux auxquels font face nos personnages, sans jamais que l’un ne vienne briser l’impact de l’autre. Sans parler des habiles inspirations shakespeariennes qui continuent de ponctuer subtilement le récit. Et du travail de Nicolas Fructus, proprement exceptionnel, une mise en images dans les pas d’un Gustave Doré qui confère à l’ensemble une épaisseur unique.

Un troisième volume à lire absolument, et qui prouve combien une fantasy française épique, inventive et novatrice existe, faisant bien mieux que rivaliser avec son pendant anglophone.

 

Éléonore BAILLY

Dans le Berceau du Temps

C’est en train de devenir un rendez-vous régulier et attendu, après Dans la toile du temps et Dans les profondeurs du temps, Adrian Tchaikovsky poursuit son exploration de la galaxie à la recherche de nouvelles formes de vie intelligentes dans ce troisième roman, qui réunit autour d’une équipe humaine les représentants des différentes espèces que l’on a vu se développer précédemment : arachnides, poulpes, ainsi que l’étrange organisme qui menaçait de dévorer tout ce petit monde dans le tome précédent.

De manière un peu trop attendue, Dans le berceau du temps adopte une construction similaire à ses prédécesseurs, deux intrigues distinctes que l’on suit en parallèle pendant la majeure partie du roman. Dans la première, on part à la découverte d’une nouvelle espèce sentiente, les Corvidés, dont les capacités ne s’expriment pleinement que lorsque deux individus travaillent en binôme. Comparés aux autres créatures mis auparavant en scène par Tchaikovsky, ces couples de volatiles peinent à provoquer la même fascination et tirent plus volontiers le récit vers la comédie, tant leur comportement rappelle davantage Heckel et Jeckel que Huginn et Muninn.

Dans la seconde, on s’intéresse à un nouveau monde, Imir, destination finale d’une arche stellaire à bout de souffle, qui s’avère être une planète désertique peu propice à la terraformation. Pourtant, lorsque le récit reprend quelques décennies plus tard, on découvre une colonie agraire largement développée où les conditions de vie sont certes rudes, mais qui n’en est pas moins un succès. Succès dont on se demande bien comment il a été possible en seulement deux générations, et qui semble d’autant plus suspicieux qu’apparaissent très vite des incohérences et des contradictions. Si l’on veut bien exclure d’emblée l’incompétence  de l’auteur, la seule explication possible est que le récit qu’il nous fait ici est piégé et que la réalité de ce monde est bien différente de ce qu’il en donne à voir…

Cette deuxième moitié du roman est sensiblement plus enthousiasmante, plus inattendue aussi lorsqu’elle emprunte aux contes et à la fantasy quelques-uns de ses tropes et figures traditionnelles. Surtout, elle va aboutir, dans ses derniers développements, à une succession de révélations dont les implications vertigineuses vont crescendo. De ce point de vue, Dans le berceau du temps ne déçoit pas, quand bien même les différents chemins qui mènent à cette résolution ne sont pas tous d’un intérêt égal. Sa lecture reste néanmoins fortement conseillée.

 

Philippe BOULIER

Le Golem de Pierre

Claire Krust s’est fait connaître en publiant des romans inspirés du folklore nippon chez ActuSF. Changement de décor (et d’éditeur) avec Le Golem de pierre, qui cultive une fantasy aux contours et aux couleurs plus classiques. Un livre qui aura pris son temps pour sortir des limbes, comme il se doit lorsque le manuscrit original a été perdu, puis miraculeusement retrouvé, puis remis sur le métier, ainsi que l’autrice s’en explique en postface. L’objet lui-même constitue à lui seul un défi à la fatalité. Ce qui tombe bien, car la fatalité est la grande affaire de l’histoire qu’il raconte.

Soit deux orphelins, Yaée et Almay, deux jumeaux élevés par leurs grands-parents dans un hameau perdu. La fille rêve d’une vie impossible loin de ses collines natales. Le garçon entend les murmures des andas, les esprits de la nature que les sorciers utilisèrent jadis pour créer les golems à l’origine de la dévastation du monde. Ce qui le voue à la réclusion et la prière pour s’attirer, sinon leur miséricorde, du moins leur indifférence. C’est la partie joyeuse.

Leur destin bascule lorsqu’une étrangère parvient à susciter un golem à partir des esprits des collines, en utilisant Yaée comme catalyseur de cette magie animiste. La fille est consumée mais ne meurt pas complètement. Une étincelle de conscience demeure, transférée dans la chair du géant. Séparée d’elle-même, captive d’un corps monstrueux qui n’obéit qu’à la voix de son maître, la voilà devenue l’enjeu d’un conflit entre sorciers et royaumes ennemis, quand Almay, dominé par une colère qui semble renforcer sa sensibilité aux andas, atterrit dans les Hautes Terres, en quête de vérité et d’un moyen d’assouvir sa vengeance.

S’ensuit la chronique de leurs trajectoires empêchées, l’intérêt fluctuant parfois selon les points de vue, parfois selon les circonstances, qui sont celles d’un roman cochant toutes les cases d’une fantasy initiatique pas toujours très convaincante, que ce soit sur le plan des intentions, de la construction ou de l’écriture. C’est également en vain que les férus de celtisme y chercheront l’ambiance revendiquée par l’éditeur en quatrième de couverture. Claire Krust lorgne plutôt du côté du folklore yiddish, voire de la série L’Attaque des Titans, avec laquelle le roman partage un certain goût pour le dolorisme, le spectaculaire, les atermoiements et les longues introspections. Cette oscillation constante entre l’intime et l’épique sert de carburant pour explorer, en filigrane, la notion de destin. Comme il existe une énergie du désespoir, il y aurait une poésie de la fatalité, une forme d’acceptation qui ne peut fleurir qu’au contact de l’inéluctable, lorsque l’individu, confronté aux limites de sa volonté, découvre dans le renoncement la vérité d’un ordre qui le dépasse et le contient. C’est ainsi que Le Golem de pierre creuse une veine tragique, malheureusement sans parvenir à nous toucher vraiment, en raison des carences de son univers, de son intrigue et de ses personnages, comme si le roman avait été rattrapé, au bout de dix ans d’écriture erratique, par les fantômes de sa gestation contrariée.

 

Arnaud BRUNET

Mickey7

Mickey7 est le roman SF de Edward Ashton qui a inspiré le film Mickey17 de Bong Joon-ho. Il raconte l’histoire de Mickey Barnes et de ses clones successifs lors d’une mission de colonisation sans retour de la planète Niflheim. Clones successifs, car Mickey Barnes est un Consommable, volontaire pour effectuer les missions suicides exigées par les imprévus de la colonisation. Un drôle de job, certes, mais un job rendu possible par la certitude qu’après sa(ses) mort(s) presque certaine(s) il sera reconstitué, souvenirs intacts ou presque, à partir du stock de protéines de la colonie ; et s’il a demandé ce misérable emploi, c’est qu’il doit fuir d’urgence son monde d’origine à cause d’une énorme dette impayée.

Outre le caractère douloureux et un peu dégradant de la fonction, Mickey a de nombreux autres problèmes : d’abord, la planète Niflheim se révèle bien moins hospitalière que prévu, ensuite, la mission comprend un pourcentage non négligeable de « natalistes » qui voient le clonage comme une abomination. Alors, quand Mickey est cloné par erreur après une mission foirée par son équipier, quand, donc, Mickey7 coexiste en secret avec Mickey8 alors que l’existence simultanée de clones multiples est vue comme le pire des crimes, sa situation, déjà désagréable, devient franchement intenable. D’autant que la colonie est au bord de la famine et que les vers de glace qui la menacent sont plus inquiétants que jamais.

Au long des 360 pages de Mickey7, le lecteur apprendra : les situations précaires de Mickey7 et de la colonie, l’histoire des colonisations précédentes ratées ou réussies (parfois au prix d’un génocide), l’histoire des six morts des Mickey précédents. Il sera témoin de l’amour de Nasha pour les Mickey comme du mépris meurtrier des natalistes, et, peut-être, de la sortie des Mickey du cycle des réincarnations — ce que les bouddhistes nomment nirvana.

Mickey7 est un roman rapide, simple à lire, parfois drôle, jamais déplaisant. C’est aussi clairement un roman pour débutants, à faire lire à des jeunes (ou moins jeunes) pour leur présenter la SF dans un cadre peu stressant pour eux (ce point est une qualité, comme elle l’était pour les regrettés Fleuve Noir de la collection « Anticipation »).

Mais, lecteur de Bifrost, ce roman n’est sans doute pas pour toi. Car ce n’est pas pour l’écriture qu’on vient à ce livre, ni pour son worldbuilding sommaire. Ce n’est pas non plus pour sa réflexion limitée sur l’identité qui ne dépasse pas une allusion au bateau de Thésée et reste très en-deçà de ce qu’on trouve chez quantité d’auteurs SF plus chenus. Toi, lecteur de Bifrost, n’y trouveras donc sans doute pas de quoi te nourrir, sauf peut-être dans le cas très circonscrit d’une lecture loisir de train ou de vacances.

 

Stéphanie CHAPTAL

Les Morts posséderont la Terre

Après L’Agneau égorgera le lion (in Bifrost n° 118), Margaret Killjoy a une deuxième fois les honneurs de la collection « RéciFs » avec Les Morts posséderont la Terre, suite directe de la première novella. Même si, en théorie, les deux récits peuvent se lire de manière indépendante, mieux vaut avoir pris connaissance du premier avant de s’attaquer au second. Dans celui-ci, nous suivons donc Dani Cain et son « Scooby-gang » d’anarchistes apprentis chasseurs de démons, alors qu’ils ont fui la ville et les événements du livre précédent. Un accident de voiture et quelques chamailleries suffisent pour que l’un d’entre eux, n’ayant visiblement pas retenu les leçons du pilote de cette sitcom de fantasy moderne anarchiste, se dise : « Et si on faisait appel à la magie pour nous dépanner ?» Mauvaise idée, comme aurait pu lui dire George Romero ou tout autre spécialiste des zombies : quand les morts reviennent sur Terre, ce n’est jamais une bonne nouvelle pour les vivants. Et voici donc Dani et sa bande de nouveau coincés dans un trou paumé au cœur des États-Unis à lutter contre un nécromancien dans une bibliothèque assiégée.

L’effet de surprise du premier livre est passé, et les longues explications sur ce que sont les « esprits sans fin » également ; ce second livre a l’avantage d’entrer assez vite dans le vif du sujet et d’être mieux rythmé. Il fournit l’équivalent écrit du mélange classique d’une bonne série de science-fiction ou de fantasy télévisée : de l’action, des interactions compliquées mais pleines de bons sentiments entre les différents protagonistes, de l’humour et un cliffhanger assez intrigant pour avoir envie d’en savoir plus. Un bémol ? Margaret Killjoy reste très professorale sur la vie dans une communauté anarchiste ou sur la manière de survivre sur la route au xxie siècle aux États-Unis. Trop, car au dépend de son intrigue, même si nettement moins que dans le premier opus. L’autrice trouvera-t-elle le bon équilibre dans le tome 3, The Immortal Choir Holds Every Voice, dont la sortie en anglais est annoncée pour juin 2025 ? C’est tout le mal que l’on lui souhaite…

 

Stéphanie CHAPTAL

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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