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Arrêt sur enfance

Le post-exotisme est sur le point de s’éteindre… La plupart des représentants de l’un des plus extraordinaires mouvements de l’Imaginaire francophone ont d’ores et déjà exhalé leur dernier souffle littéraire. Antoine Volodine en premier lieu (puisqu’il est en réalité l’unique créateur d’un courant dont la fascinante hétéronymie entretient l’illusoire multiplicité) qui produisit en 2024 son ultime geste post-exotique, Vivre dans le feu (cf. Bifrost n° 115). Il fut précédé par Lutz Bassmann et Elli Kronauer (autant d’alter égos volodiniens), le premier faisant ses adieux au post-exotisme avec Black Village (Verdier, 2017), le second s’en retirant dès 2001 avec Mikhaïlo Potyk et Mariya la très blanche mouette. Ce texte parut chez L’École des Loisirs, s’inscrivant dans la veine enfantine du post-exotisme dont participa encore Manuela Draeger, double féminin d’Antoine Volodine et qui nous intéresse ici. Si celle-ci écrivit nombre de récits pour la jeunesse (onze d’entre eux figurent au catalogue de L’École des Loisirs), elle s’est aussi adressée à un public adulte, notamment avec Kree (cf. Bifrost n° 99). Apparemment aussi coriace que l’héroïne dure-à-cuire de son précédent roman, Manuela Draeger est donc la dernière des post-exotiques à se faire entendre avec Arrêt sur enfance… Du moins individuellement, puisque celle-ci mêlera sans doute sa voix à celles de ses compagnons en post-exotisme lors de l’annoncé Retour au goudron, œuvre chorale du collectif (bien évidemment post-exotique) Infernus Iohannes.

Avant de se faire témoin du soubresaut final du mouvement, assistons pour l’heure à son pénultième, c’est-à-dire cet Arrêt sur enfance à plus d’un titre terminal… Comme toujours dans l’univers post-apocalyptique qu’est in essentia celui du post-exotisme, il y est d’abord question de fin du monde. Le nôtre, car le roman emmène en un futur indéterminé où « le système du temps a changé, les calendriers ont brûlé, la plupart des mécanismes de la vie et de la survie […] sont inaccessibles ». De l’humanité telle que nous la connaissons, il ne reste pas non plus grand-chose. Si ce n’est de nébuleux « descendants d’humains » côtoyant « des momies et autres monstruosités », dont l’état chroniquement morbide semble annoncer une extinction prochaine. Il demeure cependant à ce pandémonium agonisant tout juste ce qu’il faut de force pour maintenir sous sa coupe concentrationnaire les enfants du no future post-exotique. Qualifiés par leurs geôliers de « perdus », ces avatars eschatologiques des Lost Boys de Peter Pan sont des bambins aussi singuliers que ceux de Barrie. Comme pour eux « l’âge n’a aucune importance. Onze ans ou vingt ans, ou trente-trois ans, aucune importance ». Cataclysme post-exotique oblige, leur existence figée n’a cependant rien de ludique. Non seulement incarcérés dans un camp perpétuel, il leur incombe encore l’écrasante obligation de s’assurer du retour du jour au terme d’un rituel aussi barbare qu’étrange. Déployant alors une paire d’ailes épuisées leur permettant à peine de s’élever d’un sol ravagé, l’un ou l’une d’entre eux doit aller immoler nuitamment celui qu’on nomme « le Gros », Bouddha grotesque d’une ère sans dieu, pour garantir le lever d’un soleil moribond…

… jusqu’à ce que la cérémonie cauchemardesque tourne court un jour, ou plutôt une nuit, et que le semblant d’espoir qu’était la fragile fin de la nuit s’éteigne. Le monde menace alors de sombrer dans une nuit éternelle. Et c’est donc le récit à la fois hypnotique et désespérant d’un indépassable terminus que propose Arrêt sur enfance. Sans doute Draeger (alias Volodine) compose-t-elle là l’un des plus sombres récits de la geste post-exotique. D’une force incantatoire inentamée, l’écriture y est exempte de l’humour éclairant (fugitivement) les textes précédents de l’auteur, lui conférant in fine les allures d’un requiem aussi splendide qu’implacable…

 

Pierre CHARREL

Plus noir que noir

Le King millésime 25, du moins pour sa traduction française, est un conséquent (plus de 600 pages) recueil d’une douzaine de nouvelles. Qui alternent entre textes lapidaires — « La cinquième étape », « Écran rouge » ou « Les Rêveurs » — et novellas, à l’instar du « Mauvais rêve de Danny Coughlin » ou de « Serpents à sonnette », dépassant chacune la centaine de pages. Rappelant que l’auteur du Fléau et de Ça (entre autres pavés romanesques) est aussi un actif praticien de la nouvelle, à qui on doit une douzaine de recueils. Enfin, Plus noir que noir atteste encore (et surtout) de la fructueuse verdeur d’un écrivain pourtant pré-octogénaire. Et ce à plus d’un titre…

Le pape de l’Imaginaire y fait d’abord douze fois montre d’une « emportante » vivacité narrative. Chacun des récits est par ailleurs empreint — autre marque de la fabrique kinguienne quand elle fonctionne au mieux — d’une humaniste caractérisation de ses protagonistes. Qu’ils soient croqués en quelques traits aussi prestes qu’évocateurs ou qu’ils fassent l’objet d’un portrait tout en empathique profondeur, héros et héroïnes de Plus noir que noir viennent heureusement enrichir la (considérable) galerie de personnages kinguiens…

Comme leurs prédécesseurs, les figures de Plus noir que noir embrassent un large spectre social. Celui-ci s’étendant du (plus ou moins) petit peuple d’une Amérique périphérique (« Le Mauvais rêve de Danny Coughlin », « Willie le tordu », « Finn ») à l’upper-class métropolitaine (« Serpents à sonnette », « L’Homme aux réponses »), en passant par la classe moyenne (« Cinquième étape », « Laurie »). À ce panoramique sociologique et topographique des États-Unis s’articule celui, chronologique, envisageant une histoire longue du pays. Remontant jusqu’à la guerre de Sécession (« Willie le tordu ») en passant par la Seconde Guerre mondiale (« L’Homme aux réponses ») et celle du Vietnam (« Les Rêveurs »), les nouvelles de Plus noir que noir se penchent aussi sur les temps contemporains. Ceux d’une ère à la fois numérique (« Écran rouge ») et pandémique (« Deux crapules pleines de talent »).

Enfin, c’est bien évidemment à l’aune de l’Imaginaire que Stephen King s’emploie à dresser cet état de l’Union qu’est ce recueil. Les récits relèvent pour l’essentiel du fantastique, tirant parfois vers la SF (« Écran rouge ») ou le weird horrifique (« Finn »). Et si nombre d’entre eux incorporent des motifs kinguiens récurrents (entre autres exemples, celui de la voyance dans « Le Mauvais rêve de Danny Coughlin »), ils témoignent de l’inépuisable capacité de l’auteur à les réinterpréter. De même, Stephen King fait encore brillamment œuvre de réinvention lorsqu’il s’emploie à composer une suite à deux de ses sommets romanesques (Cujo et Duma Key) avec « Serpents à sonnette ». Sans doute s’agit-il là, avec « Le Mauvais rêve de Danny Coughlin », de l’un des textes les plus happants de Plus noir que noir. Ce dernier constituant l’ultime tome (en date) de la très personnelle et très passionnante Histoire des USA qu’élabore Stephen King depuis maintenant plus d’un demi-siècle…

 

Pierre CHARREL

La Dernière tentation de Judas

Philippe Battaglia, auteur suisse de son état, a une biographie autrement plus luxuriante que sa coupe de cheveux (allez voir son site web, vous comprendrez). Elle explique néanmoins le joyeux foutoir chrétien qui sera dépeint ci-dessous.

Judée, il y a 2000 ans. Jésus et Judas s’aiment en cachette… mais que peut-on cacher au Seigneur tout puissant ? Que dalle. Malgré tout, Judas trahit, Jésus se fait la malle dieu-sait-où et laisse derrière lui des apôtres chargés de répandre la bonne parole. Des apôtres plutôt bien équipés : ils sont immortels et peuvent, comme leur maître, accomplir des miracles.

Rome, de nos jours. Judas tient une sale déprime depuis deux millénaires, et, chaque soir, tente de se buter. Sans succès. C’est sa punition pour avoir aimé. Un jour, voilà que fait surface un artefact mystérieux susceptible de remettre en question absolument toute l’histoire de l’humanité, mais surtout l’exil et la séparation de Judas et Jésus. Philippe Battaglia s’ingénie donc à réécrire la Bible en mode 2.0, queer, punk et pulp. C’est dit en quatrième de couverture : « Après tout, la Bible, c’est de la pop-culture. » Ainsi soit-il, ma poule.

Le récit se structure autour de la quête que Judas doit mener pour retrouver son amour, à savoir réunir les trente deniers qu’on lui a versés pour sa trahison. Pour ce faire, il sera aidé de Thomas, dit l’Incrédule, qui, après 2000 ans passés à douter, est devenu un scientifique génial, d’une Marie Madeleine reine des maquerelles et protectrice des femmes, ou encore d’un Lazare totalement parano et hypocondriaque. À leurs trousses : les cathos rigoristes et timbrés de Pierre dit le Mégalo, qui, tout immortel qu’il est, n’a jamais lâché son trône, des apôtres martyrs rendus fous par leur supplice et qui constituent un commando de tueur sadomasos. Les casses et les bastons à coup de miracles s’enchaînent à 2000 (après JC) à l’heure (de la prière), ça ressuscite et ça fait pleuvoir des sauterelles plus vite qu’on a le temps de dire amen. Le ton est rigolard et fait souvent penser aux accents grand-guignolesques que l’on peut trouver dans « Le Rêve du démiurge » de Francis Berthelot. La comparaison pourrait s’arrêter là, mais le mélange de culture classique et la légèreté ambiante nous rappellent encore ce bon vieux Francis. D’ailleurs, pour réécrire ainsi la Bible, l’ami Philippe a bien dû se la farcir. Entre les flashbacks et les histoires enchâssées, La Dernière Tentation de Judas est un récit à tiroirs façon Mary Poppins rempli de poudres en tout genre. Ça ne s’arrête pas pendant 500 pages et il faut bien s’accrocher pour ne rien oublier de la sainte galerie en parade. Si vous êtes sédévacantiste et que vous lisez ces lignes, c’est que vous êtes sur le chemin de la guérison. Lisez Battaglia et tout ira pour le mieux : soit vous faites un AVC, soit vous foncez vous acheter un harnais en cuir.

 

Pierre CONSTANTIN

Hard Mary

Des jeunes filles de Jericho, une communauté religieuse style amish, découvrent le buste d’un robot la veille du vieux Noël, quand les animaux sont doués de parole (si si, l’autrice donne de nombreux exemples). C’est un robot résolument féminin, doté d’une forme d’intelligence, et les jeunes filles décident de l’appeler Hard Mary, Marie en dur ; ou Marie la dure, si vous préférez. Le temps passe et un docteur de Profane Industries (ah ah ah) vient réclamer à la communauté ce qui lui « appartient ».

Heu… comment dire… ? Le pauvre chroniqueur que je suis a pour le moins buggé en lisant ce texte très court — Dieu merci (moins de 80 pages, le volume est gonflé par une interview de l’autrice et le début de « Re:Start » de Katia Lanero Zamora). Croyant m’embarquer dans un récit de science-fiction, je me suis plutôt embourbé dans un sketch décalé à la Monty Python qui m’évoquait irrésistiblement le début de Jabberwocky — le médiocre film de 1977 signé du seul Terry Gilliam. L’intérêt du texte semble donc plutôt comique, tapi à l’affût, dans ce décalage entre des jeunes filles naïves qui vivent comme au xixe siècle, et cette forme d’intelligence artificielle qui vient d’une industrie profane. Sauf que c’est du comique plutôt sérieux, du comique de messe un lendemain de tornade, et que l’intrigue (ou son absence) est mélangée à un gruau bien épais de condition féminine lesté d’une grosse louchée de religion chrétienne. Le texte est donc original (oui), léger (indubitablement), et paradoxalement indigeste.

Les lectrices amish de Bifrost (voire mennonites, ne soyons pas racistes) trouveront sans doute cette lecture rafraichissante. Pour les autres… revoyez Witness de Peter Weir, c’est vraiment un très bon film.

Un dernier mot sur l’objet-livre, incroyable : on jurerait un « Une heure-lumière » (même format, rabats, fond de couverture très clair) dont l’illustration de couverture aurait été exceptionnellement confiée à Anouck Faure, allez savoir pourquoi…

 

Thomas DAY

Le Bouffon de la Couronne

Pas facile d’écrire un récit de fantasy original, se déroulant dans une cour royale, capable d’embarquer ses lecteurs à travers plus de six cents pages. Surtout pour qui n’a encore jamais écrit de roman. C’est pourtant ce qu’est parvenu à faire Thibault Lafargue, et haut la main, avec Le Bouffon de la couronne, premier ouvrage d’un diptyque annoncé. Sans craindre de se placer dans la lignée de Robin Hobb (citée en fin d’ouvrage), l’auteur signe un récit rythmé (on précisera ici qu’il est scénariste, ce qui l’a sans doute aidé à trouver l’équilibre au sein des péripéties, nombreuses, qui émaillent cette histoire) et centré autour d’un personnage fort bien campé, à savoir Sébrain, jeune religieux pour qui tout va basculer. Plutôt maltraité par la vie jusqu’ici, bâtard né de l’union d’un homme et d’une femme issus de peuples ennemis, notre héros provoque un incident diplomatique aux conséquences possiblement dramatiques. Seule solution pour arranger les choses, le voici fait bouffon du roi. Son existence vient de basculer, et avec elle celle de nombre d’habitants du château. Car Sébrain tiendra bientôt une place centrale dans les intrigues qui se tissent à longueur de temps. Et, tel un martyr, il va souffrir au nom de ses amis, de son peuple, de ses croyances ; Thibault Lafargue s’y entend en dilemmes et tortures, morales ou physiques, à infliger à son personnage principal.

Tout en faisant montre d’une grande maîtrise dans l’élaboration d’une société cohérente où déployer ses protagonistes. Sans tout changer d’un monde médiéval typique de l’imaginaire collectif, l’auteur altère subtilement quelques détails, conférant à l’ensemble un exotisme inattendu. Ainsi la religion, centrée autour du Triste, divinité représentée sur Terre par le Marionnettiste, qui tient entre ses mains les fils de ses fidèles — leur destin. Dans les lieux dédiés à son culte, on récupère leurs larmes. Pour être intégrées au pain confectionné dans des moulins tenus par les religieux. Face à cette foi qui prêche la modération et la pénitence, l’Art est interdit, accusé de tous les maux. Il serait lié à la magie et aurait amené le malheur sur les hommes. Les ingrédients sont nombreux pour offrir un spectacle de tous les instants, scènes de combat spectaculaires, courses poursuites, mais aussi moments plus intimes mâtinés de réflexions jamais mièvres sur le pouvoir et ses conséquences.

Un premier roman remarquable, en somme, aussi touchant qu’intense, proposé qui plus est dans un écrin illustré par Hervé Leblan. Ventretriste, il faudra s’armer d’une belle dose de patience avant la suite et fin des aventures du bouffon Sébrain !

 

Raphaël GAUDIN

Royaume en péril

Être chevalier à la cour du roi Arthur implique des devoirs, même après la mort. Keu le sait bien : à chaque fois que le royaume est en danger, il sort de sous son arbre, armé de pied en cap, prêt à défendre la veuve et l’orphelin. Mais cette fois, la situation est beaucoup moins claire que lors de la bataille d’Azincourt ou du débarquement en Normandie. Aucune indication pour lui montrer la direction à suivre. Pris dans le feu de l’action, Keu aide une jeune femme responsable de l’explosion d’une plateforme d’extraction. Cela lui a paru le bon choix, sur le moment. Or, suite à cette décision, il se retrouve chevalier servant d’une écoterroriste féministe. Très loin de son univers. Et de ses anciens comparses. Lancelot, par exemple, désormais homosexuel (tant pis pour la reine Guenièvre) ayant choisi le camp du plus fort. C’est-à-dire celui de l’argent, représenté ici par le démoniaque Christopher Marlowe, contemporain de Shakespeare. Et Arthur, dont la présence est requise pour sauver le monde (rien que ça), à l’opposé total de la figure bienveillante passée à la postérité. Un gros lourd, que ce Arthur, sûr de son bon droit, habitué à ce qu’on lui obéisse et pressé de parvenir à ses fins (toute ressemblance avec un actuel président des États-Unis, etc., etc.). On l’aura compris, l’auteur s’amuse avec les légendes qui sont ancrées dans l’imaginaire européen depuis des siècles, les adaptant à la société et aux préoccupations actuelles.

Ici, le monde s’apprête à basculer ; l’épuisement tant redouté des ressources est pour maintenant ou presque. La nature est dans un état lamentable : quasiment plus d’oiseaux ou d’insectes, des cours d’eau rachitiques et pollués. La fin est proche, et chacun tente de sauver ses billes et sa peau. Avec un coup d’avance pour les plus fortunés, aux manettes depuis des lustres. Quant aux anciens du monde arthurien, c’est à eux qu’incombera la charge de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Mais les humains (les humaines, surtout) ne vont pas être en reste : l’auteur met en scène des personnages qui se posent la question de la prise de responsabilité. Doit-on toujours déléguer à quelqu’un d’autre (un héros, par exemple) son sort, surtout quand on est une femme ? Quand bien même cela rassure et correspond aux habitudes, ne faut-il pas mieux se prendre en main et affronter soi-même les dangers ? Quitte à se tromper. Quitte à y laisser la vie. Après tout, n’est-ce pas le cours légitime des choses ?

Dans ce roman bien plus lisible que ne l’est sa couverture, Thomas D. Lee mêle non sans finesse mythes et inquiétudes contemporaines. Un récit très prenant, même, résolument moderne dans son traitement malgré un sujet a priori tourné vers le passé, et qui s’inscrit dans une lignée abondante (on pense à Nicola Griffith) susceptible de donner une vie nouvelle à ces merveilleuses histoires et de prolonger leur rayonnement pour des décennies encore.

 

Raphaël GAUDIN

L’Effet Tegmark-Everett

Ce roman est le développement, en mode science-fictif, de la nouvelle « Boris, ses motos, les Bardenas et autres déserts », parue en 2019 chez Nestiveqnen dans le recueil Le Möbius Paris-Venise. Une nouvelle qui fut, en ces pages-mêmes (Bifrost n°96), qualifiée par votre serviteur d’un des textes les plus forts qu’il lui ait été donné de lire, bien que de pure littérature générale, relevant à la fois de l’autobiographie et de l’écriture thérapeutique liée au deuil — celui d’un enfant, en l’espèce.

Hugh Everett (1930-1982), physicien et mathématicien américain, a élaboré une théorie des univers parallèles dans des travaux controversés repris par le chercheur suédois Max Tegmark. Selon cette théorie (nommée l’interprétation d’Everett), il existerait autant d’univers que d’états quantiques simultanés pour chacune des particules existantes : des univers parallèles, en somme, suffisamment proches du nôtre pour que les mêmes personnes y existent mais y vivent différemment ; un univers-source et diverses fourches quantiques divergentes. On pense bien sûr à l’univers d’Ambre et ses ombres chers à Roger Zelazny, mais François Darnaudet opte ici pour un traitement hard science.

Notre univers, celui où Boris Darnahurt s’est donné la mort, est un univers alternatif fourché d’après l’univers source où il est toujours en vie, mais où son père, Franck, est lui décédé. Dans cet univers-source, les travaux d’Everett et Tegmark ont été davantage pris au sérieux et ont débouché sur des applications concrètes. Des centres de recherches ont été construits, dont l’un en Espagne, dans le désert des Bardenas, où Boris est convié pour observer la fourche où il est mort et son père vivant, et peut-être établir une communication…

On notera que dans l’univers-source Boris est en vie, et que ce n’est que dans l’univers alternatif qu’il est décédé. Tandis que Cathy, mère du défunt et femme de Franck, cherche à entrer en contact avec son fils par des moyens occultes, Frank parcourt sans fin ces mêmes routes où son Boris roulait à moto, dans l’espoir d’y découvrir le signe d’un ailleurs où son fils serait toujours en vie. De son côté, dans l’univers-source, Boris cherche lui aussi à communiquer avec ses parents, et savoir quel écrivain il y était…

Dans ce roman transparaît l’espoir d’un univers autre où la tragédie ne serait pas advenue ; ici, l’intérêt majeur est à chercher dans la dimension autobiographique et prophylactique. Sans doute cette manière de revisiter le drame en un récit de SF pourra plaire aux fans exclusifs du genre, pour qui la nouvelle serait restée lettre morte. Le récit plaira aussi aux amateurs de motos, ces engins occupant une place de choix dans le récit. Certains aspects, toutefois, comme le milliardaire en quête d’immortalité quantique, semblent un brin surajoutés et factices. Tout ce qui importe vraiment sont les rapports entre le fils, le père, la mémoire et le deuil impossible. Au-delà de son caractère science-fictif, L’Effet Tegmark-Everett reste avant tout un profond roman psychologique.

Peut-être, en lisant ce roman après avoir lu la nouvelle dont il est l’extension, ne ressentira-t-on pas le drame avec le même impact, la même force. Mais il n’en demeure pas moins une lecture de choix.

 

Raphaël GAUDIN

The Shadowed Sun

The Shadowed Sun, suite de La Lune tueuse (chroniquée dans le 111e numéro de Bifrost) clôt de belle manière le diptyque Dreamblood de N. K. Jemisin. Particularité éditoriale : si le premier opus avait été publié sous un titre traduit, l’éditeur a choisi de conserver le titre VO pour ce second tome. Il a aussi réédité simultanément le premier volume en poche sous son titre original, assurant ainsi une cohérence d’ensemble entre les deux ouvrages — tout le monde suit ?

L’intrigue reprend dix ans après les événements du premier volet et suit principalement trois personnages. La cité de Gujaareh souffre sous l’occupation kisuatie. Hanani, apprentie Partageuse et première femme au sein du Hétawa, un ordre qui vénère la Déesse des Rêves Hananja, échoue lors d’un rituel de guérison pendant lequel son acolyte meurt. Il apparaît bientôt qu’une mystérieuse épidémie de cauchemars provoque la mort des habitants, laissant leurs âmes perdues dans un no man’s land onirique. Wanahomen, prince héritier, vit en exil parmi les tribus des Banbarra, ennemies millénaires de Gujaareh. Il s’efforce de former une alliance dans l’espoir de chasser les Kisuatis et de récupérer un trône qu’il considère comme sien. Pendant ce temps, au cœur de Gujaareh, le noble influent Sanfi et sa fille Tiaanet conspirent pour renverser les Kisuatis.

The Shadowed Sun explore les nombreux mécanismes de domination à l’œuvre dans une société coloniale et montre comment la violence engendre, à son tour, de nouvelles formes de violence. Il propose une réflexion sur le pouvoir et les sacrifices nécessaires pour l’obtenir. Il traite également de la mort et du deuil, autant sur le plan individuel que collectif. N.K. Jemisin propose un univers riche, avec des peuples divers aux cultures complexes. La narcomancie — une forme de magie liée aux rêves qui peut aussi bien soigner les corps, apaiser l’âme ou tuer les deux — s’inscrit dans un système cohérent et donne une dimension spirituelle forte, certaines scènes-clés se déroulant dans des espaces oniriques.

Les personnages sont marqués par leurs traumatismes et montrent des évolutions intéressantes. Hanani passe du statut de novice rejetée à celui de guérisseuse reconnue, sans jamais renier son indépendance d’esprit. Wanahomen, d’abord impulsif et animé par un désir de vengeance, gagne peu à peu en maturité pour incarner un souverain légitime et juste. Tiaanet, quant à elle, passe du rôle de victime manipulée par un père abusif à celui de femme maîtresse de sa destinée.

La narration, lente et posée, prend le temps de développer les éléments qui mènent au climax final. Roman ambitieux, The Shadowed Sun repose sur une construction d’univers maîtrisée, des enjeux thématiques forts et une narration soignée. Marqué par une violence omniprésente mais jamais gratuite, il propose une conclusion à la hauteur du propos et de la richesse de l’ensemble.

 

Karine GOBLED

Je ne me lasse pas de vivre

5870. Depuis le Grand Bond, la science et l’intelligence artificielle ont résolu tous les maux de l’humanité, jusqu’à lui offrir l’immortalité, grâce aux korgs, des enveloppes corporelles élevées dans des korgariums destinés à accueillir les cerveaux transplantés des humains. Changer de corps pour vivre à l’infini est monnaie courante, voire obligatoire, pour mener une existence épanouie dans l’État Éternel (ETANEL). Dio, mille ans, a vécu de nombreuses vies et il espère bien continuer ainsi jusqu’à… eh bien, jusqu’au grain de sable.

Celui-ci a pour nom Kaya, une habitante de l’Oasis de Vérité où vivent tous les humains qui prônent un retour à la vie d’avant, au temps des sauvageons (comprenez, le nôtre), et ne désirent qu’une seule chose : expérimenter la mortalité. Or, cette Vérité commence à faire son nid parmi les immortels, dont certains ont rejoint les rangs de ces hérétiques. Et on ne peut pas dire que ce mouvement migratoire soit au goût de tout le monde. L’ETANEL doit faire quelque chose, et on va bientôt accuser ce dernier d’être responsable des morts qui se succèdent au sein de l’Oasis.

L’immortalité, c’est chiant. La vie de Dio n’est pas des plus palpitantes. Quand on en arrive à choisir un korg féminin pour le féconder avec la semence de son propre corps mâle qui est sur le point de mourir, on peut supposer que l’immortalité est un état tellement chiant qu’il pousse à faire des choses incroyablement glauques. Ce futur ne donne donc pas plus envie que de coucher avec son père… Mais ne vous inquiétez pas, l’inceste n’existe pas à cette époque puisque le cerveau dudit père aura intégré un korg différent de celui qui aura fécondé votre mère ; et puisqu’il vous est interdit de dévoiler votre identité à votre partenaire, vous et lui n’en saurez rien. Passé ce moment de gêne et le long explicatif sur le fonctionnement de cette société, les morts ne relèvent pas pour autant la sauce. Peu importe l’intrigue, qui repose sur des jambes fragiles, là n’est pas le but de ce roman philosophique et introspectif, le grain de sable dans les rouages ne sert au protagoniste qu’à se questionner davantage sur sa propre humanité, et sur celle de la société dans laquelle il vit depuis mille ans. Il était temps… Sans surprise, la liberté à laquelle il aspire n’arrivera jamais car l’IA est bien trop puissante pour laisser la brebis galeuse filer. Un reset et c’est reparti !

Les avancées technologiques de cette société futuriste ont bien peu d’importance. Les explications sur le fonctionnement de l’ETANEL sont longues, le style est froid, linéaire, sans saveur comme la vie d’immortel qui ne nous fait ni frémir, ni rêver. Quant à la profusion de sigles, BASET (Bases de Vie Eternelle), CONCLIM (Conseil Climatique) CONTEXT (Contact Extérieur) ou encore CERVART (Cerveau Artificiel), elle s’avère pénible et artificielle.

Melnik a construit son roman autours des nombreuses réflexions qui servent d’essence au cerveau millénaire du protagoniste, mais ce parcours initiatique n’est ni original, ni palpitant, ni hors du commun. Un énième héros qui gratte le vernis écaillé de sa vie et ne nous apprend rien de plus sur notre incapacité à sortir du rang ou les dangers de l’intelligence artificielle. On se lasse de lire ce livre.

 

Éric JENTILE

Lune Noire

Hikaya est un jeune éditeur qui s’est donné pour projet de traduire et publier en France de l’Imaginaire (fantasy ou SF) venu des pays arabes ou méditerranéens. Louable initiative, qui se traduit par la sortie récente de Hard Reboot, d’Antony Paschos, Paradis Synthétique, de Fadi Zaghmout, et enfin Lune noire de l’égyptien Yasser Abu-el-Hassab. C’est ce dernier texte dont il sera question ici.

Sergueï et Nathan sont deux astronautes, l’un russe, l’autre canadien. Ils sont arrivés sur la Lune dans le cadre de la mission internationale Earth-2 afin d’explorer le « tunnel de la vie », un tunnel de lave solidifiée qui pourrait être utilisé un jour pour abriter une base lunaire permanente et permettre, notamment, d’envisager la récolte du précieux hélium-3 dont la Lune, semble-t-il, regorge. Pour les deux hommes, quand ce court roman débute, commence une exploration en rover de sept jours — neuf au maximum — qui les mènera au « tunnel de la vie » avant un retour à leur atterrisseur et la remontée vers l’orbiteur qui les attend pour les ramener sur Terre.

La mission Earth-2 n’est pas la première. Elle a été précédée et préparée par une précédente entièrement robotisée, Artemis-9, qui avait cartographié une partie du tunnel avant de cesser d’émettre, communication et matériel perdus. Et, cinq ans avant Earth-2, Rise, une autre mission habitée, africaine celle-là, visait le même but et avait été perdue corps et biens.

Dès leur arrivée à l’aplomb du tunnel, Sergueï et Nathan expédient un drone en éclaireur. Ils réalisent vite qu’il y a trop peu de débris du robot défunt d’Artemis-9. Étrange ! Ils ne sont toutefois pas au bout de leurs surprises…

Mission africaine, mission internationale : le monde de Lune noire a connu d’intenses déchirements, un grand conflit mondial dans lequel l’Afrique a beaucoup perdu, « plus que les autres » semble-t-il. Et les affrontements perdurent : l’Europe, notamment, « humilie » régulièrement l’Afrique et tente de l’empêcher de réaliser son destin et sa grandeur. D’où les missions séparées et rivales. D’où le point de départ du roman aussi.

Hélas, trois fois hélas, Lune noire n’est pas un bon roman. Très linéaire, présentant des personnages trop peu développés et une intrigue transparente, c’est surtout sur le plan du style (d’origine ou après traduction, impossible à dire) qu’il pèche. Peu de dialogues ou alors basiques, des phrases ou des images guère heureuses, le style est terriblement quelconque, parfois à la limite du correct syntaxique. Pour le dire vite, ce roman ressemble à nombre de textes qu’on reçoit dans les appels à textes et qui sont rejetés. Comment a-t-il passé la barrière de la publication ? Mystère. Et ne parlons pas de son fond décolonial-pour-débutant qui, tel qu’il est exprimé, ne pourra convaincre qu’un convaincu. Espérons qu’Hikaya fera mieux car ici l’essai est loin d’être transformé, on y est à des années-lumière, par exemple, du très bon Utopia d’Ahmed Khaled Towfik (chez Ombres Noires).

 

Éric JENTILE

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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