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Actualités

“La Millième Nuit” chez les Mille Mondes

« Avec La Millième Nuit, Alastair Reynolds propose un concentré de science-fiction ambitieuse, aussi bien sur le plan narratif que spéculatif. Huis clos en orbite et résolution théâtrale : tout y est pour séduire les amateurs de mondes imaginés avec rigueur et souffle. Cette novella est aussi une belle porte d’entrée vers La Maison des soleils, roman qui reprend certains de ses thèmes et personnages. » Les Mille Mondes

“Noon – Le Désert des cieux” : l'avis d'Herbefol

« Bref, j’ai vraiment aimé ce troisième volume des aventures de Noon et Yors. Ce tome termine un cycle, l’auteurice semblant vouloir passer à autre chose tout en n’excluant pas de revenir un jour s’occuper de ce duo sympathique. Que ce soit de retour dans cet univers ou dans un autre, je lirai avec plaisir le prochain livre de L. L. Kloetzer. » Herbefol

On reparle de “À lire à ton réveil”

« Comme souvent avec la collection “Une heure-lumière”, on a ici affaire à un ouvrage vite lu, mais certainement pas vite oublié. Si vous aimez les histoires d'amour contrariées et l'horreur subtile avec des accents gothiques, vous y trouverez votre compte à coup sûr. » Les Chroniques de l'imaginaire

La Musique du sang

Parue une première fois en 1985, La Musique du sang occupe une place particulière dans l’œuvre de Greg Bear. D’une part, sa thématique annonce celle du diptyque « L’Échelle de Darwin » (qui imagine aussi que la première intelligence étrangère que l’humanité rencontrera coule déjà dans ses veines, même si Bear s’appuie là, comme le roman Parasite Eve de Hideaki Sena, sur des restes d’ADN préhistorique), et d’autre part, elle dispute à Éon le fait d’être la première grande œuvre publiée de l’auteur, après une demi-douzaine de romans. En effet, le roman est paru en avril 1985 (là où il faudra attendre août 1985 pour Éon) et l’histoire se base sur une novellette, « Le Chant des leucocytes », publiée en 1983 et récompensée par un doublé Hugo / Nebula (en plus d’être au sommaire du présent Bifrost). Là où ses confrères se penchent sur l’informatique grand-public balbutiante pour inventer le cyberpunk, Greg Bear va se tourner vers la bio-ingénierie — quelques décennies avant la conceptualisation du transhumanisme. Et « Le Chant des leucocytes », puis La Musique du sang, deviennent ainsi les premiers exemples du biopunk aux côtés de La Schismatrice de Bruce Sterling et Xenogenesis d’Octavia E. Butler. Pourtant, c’est également une œuvre bancale : la première moitié est un thriller scientifique comme les années 1980 en ont produit en grande quantité, et la seconde montre les conséquences catastrophiques, mais avec des accents mystico-quantico-philosophiques et des digressions susceptibles de perdre qui s’y risque. Sans oublier un défaut récurrent des livres écrits par des hommes blancs durant cette période : une quasi-absence de femmes intéressantes à suivre et intervenant pour autre chose que leur rôle nourricier et/ou consolateur (1). Seule Suzy, décrite comme simple d’esprit, mais « belle à en séduire le diable », tranche un peu dans le lot, même si son histoire est assez déconnectée du reste et qu’elle ne sert qu’à montrer les conséquences pour celles et ceux qui refusent de danser sur la musique du titre.

Ces bémols soulignés et posés, La Musique du sang reste un très bon roman, encore novateur quarante ans après sa publication par bien des aspects. D’abord parce qu’il propose une variation biologique des thèmes chers au cyberpunk : jusqu’où aller au nom de la science ? Et que faire si nos créatures nous échappent et deviennent plus intelligentes et plus puissantes que nous ? De plus, en 2025, relire une histoire de pandémie et la réponse tentée par les différents pays a un côté ironique assez savoureux. Le livre se lit également avec grand plaisir, peut-être en raison du travail de toilettage effectué sur la traduction dans l’édition Mnémos. À ce sujet, on aurait apprécié avoir les quelques notes du traducteur (principalement l’explication d’acronymes) directement en bas de page plutôt que de devoir aller en toute dernière, puis retrouver la bonne page pour reprendre le cours de la lecture.

Stéphanie CHAPTAL

Note : 

(1). Un travers absent de l'autre roman de l'auteur publié en 1985, le désormais classique Éon. [NdRC]
 

L’univers de l’Hexamone

Ce billet évoque les livres : Éon, Éternité et Héritage.

C’est au mitan des années 1980 que la carrière de Greg Bear décolle réellement, avec La Musique du Sang, roman suivi en cette même année 1985 d’Éon, premier volume dans l’univers de l’Hexamone. Ce cycle rassemble donc Éon, une suite, Éternité (1988), et un préquel, Héritage (1995). Les deux premiers romans forment un tout, et il est préférable de les lire dans la continuité, tandis que le dernier est relié de façon plus lâche, tout en apportant un éclairage intéressant.

Dans Éon, Bear renoue avec la grande tradition de la science-fiction débridée qui nous emporte dans un univers lointain, peuplé d’êtres étranges. Malgré certaines allusions à la Guerre froide qui semblent un peu datées (ou prémonitoires, pour les plus pessimistes…), le roman s’est établi comme une référence absolue et ne devrait laisser aucun lecteur sur le bord de la route !

Au début du XXIe siècle, un événement bouleverse l’humanité : la découverte d’un astéroïde creusé (le « Caillou ») qui contient sept vastes chambres de dimensions colossales, avec des biosphères associées. Celles- ci sont alignées le long d’une artère appelée la « Voie » qui s’avère être un couloir s’étendant à l’infini, des portes ouvrant vers des mondes où coexistent des races extraterrestres en guerre et les lointains descendants de l’humanité. Ce récit se double d’une uchronie, puisque le Caillou fait l’objet des convoitises des superpuissances mondiales : son exploration est administrée par des équipes internationales qui vont entrer en concurrence et en arriver au conflit. Bear intègre ici un événement catastrophique, un échange nucléaire limité, en 1993, entre l’Union soviétique et les États-Unis, aboutissant à la destruction partielle de l’Europe et du Royaume-Uni. Appelé « la Petite Mort » par les protagonistes du roman, ce cataclysme explique les tensions entre les troupes américaines, russes (en la personne complexe du colonel Pavel Mirski) et chinoises déployées sur le Caillou, dont les gouvernements tentent de percer les secrets pour se les approprier. Une bibliothèque (la version extraterrestre de celle, légendaire, d’Alexandrie) sera l’objet de toutes les convoitises, car elle renferme des avancées technologiques inestimables. Bear met en scène des personnages mémorables, en particulier la mathématicienne latina Patricia Vasquez, spécialiste de la topologie non euclidienne, qui découvrira les secrets de cet espace infini renfermé dans l’astéroïde et finira par s’y perdre.

Ce roman constitua un véritable événement lors de sa parution, tant par son ampleur, sa densité et son mélange particulièrement réussi de plusieurs registres, tout en y intégrant un contexte géopolitique très crédible à l’époque (même si Bear n’avait pas imaginé la chute du mur de Berlin, puis l’effondrement du bloc soviétique au tournant des années 1990). Éon constitue donc un classique de la SF, nominé pour le prix Arthur C. Clarke millésime 1987 et dont le sense of wonder est perceptible à chaque page.

Publié trois ans plus tard, Éternité poursuit les découvertes initiées dans Éon, mais en se concentrant sur les implications du multivers, car la Voie constitue une porte d’entrée vers des univers parallèles. On y retrouvera avec plaisir Patricia Vazquez sur une Terre alternative, l’Oikoumënë, où les civilisations grecques et de l’Égypte antique se sont mêlées sous la tutelle d’Alexandre le Grand. Sa fille Rhita a hérité de ses dons de mathématicienne et prendra le relais dans l’aventure, tout en commettant une terrible erreur de jugement… Ici, Bear approfondit l’analyse des fac- tions qui existent dans cette société du futur — l’Hexamone — notamment entre les Geshels, des transhumanistes qui prônent un dépassement de l’humain par la technologie (avec la mémorisation de personnalités décédées qui se mêlent aux vivants) et la branche conservatrice des Nadéristes (une référence à un personnage bien réel, le politicien Ralph Nader, candidat malheureux aux présidentielles américaines de 1996 à 2008). Malgré leurs dissensions, les factions de l’Hexamone devront faire bloc contre l’ennemi commun, les terribles Jarts, venus d’outre-espace. Les lointains descendants de l’humanité sont ainsi lancés vers un avenir plus prometteur, à des dizaines de milliers d’années de nous, sur la Voie qui les conduira vers un idéal ultime de société, en naviguant dans le multivers et en opérant les meil- leurs choix possibles. L’intrigue est foisonnante, parfois avec certains excès, et les chapitres alternent entre les différents points de vue, ce qui donne un rythme volontiers  étourdissant. Malgré ces quelques réserves, le récit reste un excellent moment de lecture avec une conclusion satisfaisante.

Héritage peut se lire de façon indépendante, car Bear dissémine dans ce préquel les clefs de lecture nécessaires. On y découvre l’un des personnages des deux précé- dents romans, Olmy Ap Sennon, dans ses années de jeunesse. Il est envoyé par l’Hexamone en mission d’espionnage sur la planète Lamarckia, où un groupe de dissidents, mené par un certain Lenk, tente d’établir une colonie. Le roman décrit un écosystème complexe, avec des organismes vivants, les écoïs, à la limite de la compréhension humaine. Le récit est centré autour des lois de l’évolution, des équilibres fragiles des écosphères, et de l’aveuglement des humains qui vont à l’encontre des lois de la Nature. Des analogies avec « Dune » et le mystère du cycle de l’épice peuvent être établies, mais elles prennent ici la forme d’une quête d’une hypothétique « reine-mère » de ces créatures étranges qui peuplent Lamarckia. Bear sacrifie parfois la narration et la construction de ses personnages au bénéfice de grands exposés évolutionnistes, une marotte typique de l’auteur, qu’il explorera aussi dans deux autres romans, L’Échelle de Darwin (1999) et sa suite Les Enfants de Darwin (2003). Plus dispensable que les deux premiers livres du cycle, Héritage intéressera donc davantage les amateurs de récits d’« éco-fiction » et de planet opera qui prennent leur temps !

Les éditeurs anglo-saxons ont publié une intégrale « The Way » rassemblant les trois romans ainsi qu’une nouvelle (« Le Chemin de tous les fantomes ») qui y est rattachée, mais toujours pas de recueil omnibus en VF ! Un manque qu’on espère comblé un de ces jours, le décès assez récent de Bear, à l’automne 2022, pouvant paradoxalement conduire à remettre son œuvre sous le feu des projecteurs.

 

Olivier BÉRENVAL

La Reine des Anges

Ce billet traite des titres : La Reine des Anges, L'Envol de Mars et Oblique

 

Entre deux romans de la trilogie « Éon », Greg Bear se lance dans une entreprise ambitieuse : plonger ses lecteurs dans un foisonnant futur proche.

Bienvenue, donc, en 2047. Dans le proche avenir décrit par La Reine des Anges, les riches vivent dans d’immenses tours quasi-autonomes, les tâches pénibles sont assurées par des robots au nom programmatique (arbeiter : travailleur dans la langue de Goethe), la nanotechnologie fait des merveil- les, les USA se relèvent d’une présidence foireuse, et la paix sociale a été achetée au moyen de la thérapie mentale, les gens se divisant entre « thérapiés » et non-thérapiés. Mais Los Angeles frémit : un poète, Emanuel Goldsmith, a perpétré rien de moins qu’un massacre, égorgeant froidement huit de ses admirateurs. Tandis que l’inspec- trice Mary Choy traque le meurtrier en se lançant sur une (fausse) piste qui va la mener jusqu’à Hispaniola — Haïti et République dominicaine ayant été unifiés sous un même drapeau quelques décennies plus tôt — le poète Richard Fettle, ami de Goldsmith, sent revenir son inspiration, et le neurologue Martin Burke se retrouve à mener des expériences sur nul autre que le meurtrier afin de comprendre ce qui l’a poussé à commettre ce geste. Enfin, Jill, la réplique sur Terre d’une IA embarquée à bord d’une sonde explorant une planète orbitant autour d’Alpha Centauri B, va peu à peu accéder à la conscience, tandis que son homologue, à quatre années-lumière de distance, découvre d’étranges structures sur l’exoplanète.

Au travers de chapitres brefs entrecoupés d’extraits de textes signés Emanuel Goldsmith, Greg Bear déroule ses quatre lignes narratives avec un bonheur variable. En soi, chacune des quatre intrigues pèche à sa manière… mais, ensemble, l’auteur déploie un tableau fascinant. Ici, l’ensemble est supérieur à la somme des parties.

Oblique se déroule une poignée d’années plus tard, et adopte une structure similaire. Dans l’État semi-sécessionniste de l’Idaho vert se dresse une structure suscitant toutes les curiosités, toutes les convoitises : l’Omphalos. Il s’agit là d’un mausolée, que Jack Giffey, mercenaire aux faux airs patelins, veut prendre d’assaut. Ailleurs, Jonathan est confronté à un problème et une aubaine : tandis que son épouse voit les effets de sa thérapie se désagréger, on propose au jeune homme l’entrée dans un cénacle des plus secrets. L’inspectrice Mary Choy, désormais basée à Seattle, enquête sur le suicide suspect d’un ponte de la finance après sa rencontre avec une star du porno (enfin, de son équivalent futur). Quant à Jill, l’IA, elle va se confronter à plus étrange qu’elle.

Là où les trames de La Reine des Anges demeuraient distinctes tout au long du roman, celles d’Oblique vont sauvagement converger, après une première moitié au rythme posé, vers une explosive seconde moitié. Plus rondement mené que son prédécesseur, Oblique prend les atours d’un techno-thriller pour mieux ques- tionner le devenir d’une société  potentiellement vouée à l’implosion. Alors que la thérapie dopée aux nanotechnologies connait un effondrement soudain, faut-il laisser une clique secrète de milliardaires décider ce qui convient au mieux pour l’humanité ? Si l’Idaho vert rappelle les doux rêves de sécession du Texas ou de la Californie, Bear glisse le thème d’une autre sécession : celle des prétendues élites vis-à-vis du reste de l’humanité.

À leur manière luxuriante, La Reine des Anges et Oblique rappellent un remarqua- ble prédécesseur : Tous à Zanzibar, épais roman où John Brunner plongeait ses lecteurs dans un futur frénétique. Toutefois, l’une des ambitions de Bear est d’aller plus loin, en s’interrogeant sur l’inconscient et la conscience.

La question de la conscience est présente dans L’Envol de Mars — roman intermédiaire en termes de parution quoique situé cent ans après les événements du diptyque — mais de manière différente : il s’agit cette fois d’un peuple, celui des Martiens, prenant conscience de ses particularismes et décidant de suivre le chemin de l’indépendance face à un maître quelque peu trop possessif, la Terre. Ce volume adopte la forme d’une confession : celle de Casseia Majumdar, héroïne controversée de la planète rouge. La première moitié du roman nous raconte sa jeunes- se, en commençant par une révolte estudiantine matée par la force qui signe les débuts de son engagement politique. Après quelques atermoiements amoureux, qui sont l’occasion de flâner à travers Mars, tant à sa surface que dans ses villes sou- terraines, et de découvrir le fonctionnement de la société (où, par exemple, les familles prennent la forme de « multimodules associatifs », préfigurant les bash d’Ada Palmer), le rôle politique de Casseia gagne en importance après un voyage sur Terre. Toutefois, le roman décolle réellement à la suite des révolutionnaires avancées scientifiques de Charles Franklin, un ancien compagnon de Casseia : tandis que les tensions avec la Terre croissent en même temps que les velléités d’indépendance de Mars, les découvertes de Charles sont à même de changer la donne. Et de faire grimper les tensions dans les tours…

Si Bear ne se montre pas aussi exhaustif dans son travail que Kim Stanley Robinson, dont le séminal Mars la Rouge est paru un an avant cet Envol… (mais reconnaissons que KSR a mis la barre très haut), l’auteur fait néanmoins montre d’un plus grand sense of wonder, tout particulièrement quand il imagine le passé lointain et riche d’une faune/flore exubérante de la planète, ou quand il déploie les applications concrètes des technologies mises au point par Franklin. La solution à l’insoluble problème martien n’est ni militaire ni di- plomatique, mais scientifique — et vertigineuse.

En somme, La Reine des Anges, L’Envol de Mars et Oblique constituent trois pièces d’une mosaïque du futur proche. Si aucun des trois romans n’est un chef-d’œuvre en soi, l’ensemble demeure toutefois une description fascinante et foisonnante des cent et quelques prochaines années.

 

Erwann PERCHOC

Diptyque Darwin

Ce billet traite des livres L'Échelle de Darwin et Les Enfants de Darwin. 

Dans les Alpes suisses, un ethnologue, Mitch, découvre trois corps congelés depuis des millénaires : si les parents sont néandertaliens, leur enfant nous ressemble beaucoup plus… De son côté, Kaye Lang, une généticienne américaine en Géorgie pour nouer des contacts commerciaux, découvre un charnier qui ne semble pas lié à la guerre ou à la révolution, mais où toutes les femmes sont enceintes. Une fois rentrée aux États-Unis, elle met en évidence que des rétrovirus endogènes — des résidus de rétrovirus, a priori morts, qui représentent une bonne partie de notre matériel génétique — se réveillent chez des femmes enceintes, et que ce n’est pas un phénomène isolé. Qui plus est, le mode de transmission détonne, puisqu’il se fait horizontalement — de l’homme à la femme — alors qu’habituellement les ERV (en anglais) se transmettent verticalement. Les femmes font alors une fausse couche au bout de quelques semaines, mais elles retombent enceintes, sans qu’une relation sexuelle soit nécessaire…

Ainsi commence L’Échelle de Darwin, roman qu’on rangera bien évidemment dans la catégorie hard science, à l’instar de bon nombre de romans de Bear, mais qui utilise ici comme moteur de spéculation scientifique la biologie et la génétique. Matières que Bear a visiblement énormément travaillées, et qu’il retransmet de manière claire, même s’il faut s’accrocher pour suivre toutes les implications des découvertes qui émaillent régulièrement les pages. Avoir des bases en biologie est sans doute nécessaire pour savourer pleinement le livre, aussi conseillera-t-on aux lecteurs novices dans ces domaines de lire le petit précis qui suit le roman, et de revenir régulièrement au glossaire en clôture d’ouvrage. Au passage, on saluera l’énorme travail accompli par le traducteur, Jean-Daniel Brèque, pour rendre en français tous ces termes et connaissances scientifiques.

Au cœur de ce roman, il y a bien évidemment la théorie de l’évolution telle que formulée par Darwin, à savoir que l’évolution se fait par des changements graduels, aléatoires, transmis par l’hérédité et selon la sélection naturelle. Bear en prend ici avec malice le contre-pied, puisqu’on passe à une transmission horizontale, qui ne semble pas spécialement liée à la sélection naturelle, et surtout parce que cette évolution s’opère de façon brutale. Car oui, bien sûr, toutes ces femmes enceintes vont accoucher un jour d’enfants qui seront fatalement différents de nous…

Le vertige scientifique que propose Bear, avec cette évolution qui tient davantage de la révolution, met bien évidemment aux prises les différents courants de la discipline : les conservateurs vont ainsi s’opposer à celles et ceux qui, parmi les biologistes et généticiens, ana- lysent les développements avec rigueur, sceptiques sur ce qu’ils découvrent, mais sans les œillères liées à l’histoire qui les empêcheraient de se rendre compte que, oui, peut-être, certaines théories sont faites pour être contredites. Bear excelle à mettre en scène ces disputes scientifiques d’autant plus âpres que SHEVA, le petit nom donné au rétrovirus responsable de ces bouleversements, ressemble beaucoup au début à une pandémie qui cristallise les solutions radicales prônées par certains. En 1999, date de parution du roman, le drame du sida n’est pas très loin, et Bear y fait régulièrement référence, en particulier dans la récupération par la classe politique des événements. Sans oublier de tacler les alliances de circonstance entre pouvoir politique et intérêts économiques (en l’espèce, ceux des groupes pharmaceutiques alléchés par les gains potentiels liés à la découverte de vaccins). Enfin, on ne saurait finir cette recension sans évoquer la religion, puisque SHEVA va forcément bousculer les croyances, sur la perpé- tuation de l’espèce et/ou le péché originel : on parle après tout de femmes qui vont accoucher sans avoir de relations sexuelles…

Roman décidément passionnant de bout en bout, d’une très grande richesse, et renouvelant avec brio le sense of wonder dans une direction inattendue, L’Échelle de Darwin obtint un très mérité prix Nebula.

Quatre ans plus tard, le romancier proposera une suite, Les Enfants de Darwin, qui se déroule quelques années après l’avènement de SHEVA (douze, quinze et dix-huit ans plus tard). Lesdits enfants, dont on ignorait à la fin de L’Échelle… s’ils allaient rester viables, le sont bel et bien, mais leur survenue a profondément bouleversé la société américaine, qui a voulu les surveiller et pour ce faire tente de les envoyer dans des centres adaptés — rien d’autre que des camps de concentration. Kaye et Mitch sont eux-mêmes concernés, puisqu’ils ont eu une fille qu’ils élèvent en cachette. Du jour où une épidémie se répand brusquement parmi les shevites et en tue des centaines, sans que l’on sache la circonscrire ni même comprendre son origine, c’est reparti pour la gestion de crise ; les enfants qui ont échappé aux centres sont traqués pour y être envoyés. Dans ce deuxième tome, le vertige scientifique n’est plus le même, Bear propose bien quelques nouveaux concepts, mais on sent que l’intérêt est ailleurs, les prolongements sont davantage orientés sur des problématiques de morale liées à l’accueil et au rejet des shevites, et de développement des relations humaines (les dèmes, des cercles de géométrie variable se rapprochant de la cellule familiale habituelle créés par les shévites). La narration est plus éclatée, l’ambiance est nettement moins optimiste que dans le premier livre, et on y trouve même des épisodes aux antipodes de la rigueur scientifique initiale, comme cette expérience d’épiphanie personnelle vécue à plusieurs reprises par Kaye. Sans atteindre l’excellence de L’Échelle de Darwin, Les Enfants… propose ainsi un prolongement solide, plus humain, et tout aussi intéressant.

 

Bruno PARA

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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