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Étranges Enfances

[Critique commune à Étranges enfances et Futurs foutraques]

Bien que l’œuvre de Sylvie Denis se compose pour une bonne part de nouvelles, Jardins virtuels et Pèlerinage restent ses seuls recueils papier. En 2014, les éditions ActuSF ont toutefois proposé deux mini-recueils numériques – faute de mieux.

La majeure part d’Étranges enfances est occupée par « La Nuit des grenouilles », une novella aventureuse que n’aurait pas reniée Jack Vance. Sur une planète lointaine, une chasseuse de prime se retrouve plongée dans une affaire impliquant de protéger deux orphelins d’une race de grenouilles géantes humanoïdes ayant commis ce qui, là-bas (et comme partout ailleurs), est considéré comme un acte tabou. Que vaut la loyauté ? D’autant plus que celle de l’humain affecté à la protection des orphelins tient à un implant ?« La Mort de l’ange (Féerie pour un Noël technologique) » emprunte les atours du conte et de la pièce de théâtre («  avec un metteur en scène particulièrement bavard ») : autour d’un carrefour surplombé par la statue d’un ange, de nombreux personnages qui semblent tout droit tirés d’un coffre à jouets, vont se croiser et se recroiser. La situation est grave, l’ennemi est aux frontières, mais d’étranges légendes courent au sujet de cette statue… La longévité d’une histoire dépend peut-être de sa postérité : dans « Peter Pan ne meurt jamais », différentes incarnations du garçon mythique se rencontrent dans la chambre d’un jeune garçon. Un récit à la conclusion cruelle. Dans un futur où tout est virtuel et sous contrôle, « Les Clefs du paradis » (nouvelle issue du Bifrost n° 52) se situent peut-être dans un terrain vague, où les enfants peuvent s’ébattre et se défouler à leur gré. Mais ce paradis reste tel tant qu’il est secret. Au bout du compte, Étranges enfances propose quatre nouvelles de qualité.

Axé SF, Futurs foutraques s’avère plus inégal. Le recueil commence fort avec « L’Aventure de la cité ultime » (récit paru dans le numéro 24 de Bifrost), novelette qui voit Sherlock Holmes et le docteur Watson téléportés sur la Lune, dans un futur distant de dix mille ans. Si les habitants de Lutopia ont besoin du célèbre détective, c’est pour une bonne raison : plusieurs femmes ont été assassinées, acte impensable dans cette société croyant avoir éradiqué la violence… Un excellent pastiche. Un brin anecdotique, le seul texte inédit du recueil, « Les Voies de l’amour », suit les pas de deux amoureux dans un avenir où l’humanité a envahi tout le système solaire. Reste-t-il encore un endroit inédit où aller ? Tombe aussi à plat « Spéléo. com » : dans ce récit, le nec plus ultra est désormais de vivre différentes expériences mais en réalité virtuelle, avec un système de points à la clé. Lorsque l’exploration hyperréaliste d’un gouffre se passe mal pour deux spéléologues, comment faire pour sortir de la simulation… sans perdre les points durement accumulés ? Enfin, « Ma grand-mère et les extraterrestres » commence lorsque les aliens arrivent, quelques heures après le décès de la grand-mère du narrateur – quel dommage, elle qui rêvait tant aux étoiles. Le narrateur va tâcher de parlementer avec les ET… mais rebooter la réalité suffira-t-il ? Une réjouissante pochade.

Cet ensemble choisi de textes confirme le talent de nouvelliste de notre autrice. Aussi, vu le tarif de l’octet, le lecteur équipé d’une liseuse aurait tort de se priver de ces deux recueils.

Pèlerinage

Pèlerinage réunit cinq nouvelles, appartenant pour l’essentiel à la SF, avec des incursions dans d’autres terres de l’Imaginaire ainsi que l’univers de la pop-culture…

« Adrénochrome » agrège ainsi SF et fantasy. L’autrice y imagine l’apparition sur le dancefloor d’une boîte de nuit parisienne d’«  anges de quinze centimètres [qui] jouent au croquet ». Ce sont ce que l’on appelle des « Éleks ». Les uns tiennent ces créatures pour des effets secondaires et hallucinatoires de systèmes informatiques d’un avant-gardisme tout cyberpunk. Mais d’autres croient voir dans ces Éleks les représentants d’un autre monde. Une énigme que Jérémy, D.J. de son état, s’efforcera de percer dans cette nouvelle ajoutant à ses ingrédients fictionnels une touche à la Lewis Caroll…

De musique électronique et autre surgeon futuriste du rock’ n’roll, il est encore question dans « Le Zombie du frère ». Si le motif du mort-vivant annoncé par son titre n’y est présent que de manière métaphorique, cette nouvelle n’en est pas moins teintée d’horreur. D’inspiration scientifique, celle-ci tient autant à la façon dont Zahn (le protagoniste) a été conçu, qu’à la technologie spectaculaire – au sens premier du terme – dont il est malgré lui le cobaye. Sorte de déclinaison cyber de David Bowie, Zahn en possède la flamboyance pyrotechnique à la Ziggy Stardust et le tragique dandyesque façon The Thin White Duke.

Si « La Dame du Wisconsin » dépeint un avenir aussi inquiétant – où le dérèglement climatique a généré un chaos destructeur –, cette nouvelle n’a pas la gravité de la précédente. Ce récit est empreint d’un humour fantaisiste encore plus marqué que dans « Adrénochrome ». Et son évocation d’une étrange vieillarde devenue l’attraction quotidienne d’un salon de thé dans une Royan postapocalyptique amuse in fine plus qu’elle n’effraie.

La SF est aussi présente dans « Pèlerinage », une nouvelle qui parut en son temps dans Bifrost. Il n’est cependant plus question ici de l’anticipation des nouvelles précédentes, mais plutôt d’une échappée vers les lointaines contrées du planet opera. «  Pèlerinage » met ainsi en scène une planète essentiellement sylvestre, récemment colonisée par une humanité devenue maîtresse des voyages interstellaires. Celles et ceux qui s’y sont installés y cohabitent lointainement avec les « L’muls », un peuple extraterrestre et insectoïde ayant bâti un empire immense. Certains des humains et des aliens ont cependant développé des liens privilégiés, tels Tommy (le jeune fils d’Anne Marshall, docteure de son état) et Khan, un L’mul solitaire. D’abord amicale, cette rencontre du troisième type se muera en relation thaumaturge après que Tommy aura été empoisonné par la nature parfois bien peu hospitalière de la planète.

Enfin, « Le Ventre de la mer » est le seul de ces récits à ne pas relever de la SF. S’inscrivant dans le registre de la nouvelle à chute, l’histoire d’Émilie, fillette dont le frère immunodéficient est un « enfant-bulle », forme un bel exemple de conte fantastico-horrifique. Travaillant par ailleurs de manière troublante les motifs de l’engendrement et de la parentalité, « Le Ventre de la mer » souligne définitivement l’importance pour Sylvie Denis de ce thème. Courant à travers l’ensemble du recueil, cette vision rien moins qu’angélique des rapports familiaux constitue sans doute le trait le plus remarquable de l’univers protéiforme de Pèlerinage. Un recueil qui, de manière plus classique, use encore de l’Imaginaire pour interroger la question du rapport à l’autre ou bien des dangers d’une science sans conscience.

Phénix futur

[Critique commune à Les Îles dans le ciel et Phénix futur]

Pendant toute la décennie 2000, la collection « Autres mondes » des éditions Mango a proposé à ses jeunes lecteurs du « rêve et de la réflexion », comme l’indique la note d’intention présente en couverture, au travers de récits signés par la crème des auteurs francophones d’Imaginaire : Jean-Pierre Andrevon, Fabrice Colin, Johan Heliot, Christophe Lambert, Xavier Mauméjean… et donc Sylvie Denis, où notre autrice a publié deux romans.

Le premier, Les Îles dans le ciel, se déroule dans un avenir lointain. Grâce au voyage spatial dimensionnel, l’humanité a essaimé dans la Galaxie. Suite à un accident de parcours, des colons se sont installés sur Nuées, une planète au sol inhabitable, brûlant et balayé par les tempêtes, et dotée de nuages constitués d’un mélange de vapeur d’eau et d’une mousse extraterrestre, assez solides pour que l’on puisse y vivre. Des siècles plus tard, les habitants de Nuées n’ont plus guère de souvenirs de leurs origines. Au gré des vents, les nuages tracent leur route dans les cieux, chacun abritant sa propre société. Les résidents du Cygne mènent une vie paisible, jusqu’au jour où un groupe d’ados amateurs de cabrioles aériennes découvrent deux choses : une moisissure semble ronger l’intérieur du nuage, et un intrus se dissimule dans ses cavernes. Ce jeune homme vient de la Perle noire, un nuage où règne une impitoyable dictature… et dont la rencontre avec le Cygne est prévue dans peu de temps. Que faire du fuyard ? Roman d’aventure au rythme trop débonnaire, Les Îles dans le ciel n’exploite pas toutes les possibilités de son décor, et laisse hélas certains éléments en suspens. On peut supposer qu’une suite était envisagée mais en l’état, ce roman demeure l’unique volume du « Peuple du Cygne ». Dommage.

Phénix futur, le second roman de Sylvie Denis paru dans « Autres mondes », nous ramène sur Terre, dans les années 2030. On y suit les pas de Mirilh, un ado vivant dans la tranquille cité des Tournesols. Avec son ami T’Cha, il découvre d’étranges volatiles chez leur voisine, Madame Raymond. Ce sont là des Oiseaux Génétiquement Modifiés, destinés à des combats clandestins. L’un de ces oiseaux, avec son plumage rose, attire l’attention des ados : Mirilh le dérobe et l’adopte. Lorsque les Raymond, et notamment leur fils, Jordi, graine de caïd, se mettent en quête du volatile disparu, ça chauffe pour Mirilh… Cela, sans parler de l’étrange plante qui pousse dans un recoin de la cité. Si Phénix futur décrit avec justesse les amitiés à géométrie variable de ses protagonistes adolescents et questionne les dérives des manipulations génétiques, le roman reste plus léger sur tout le reste, et l’intrigue, rattrapée par les limites du format de la collection, se conclut bien trop vite, transformant l’étrange oiseau en rien de plus qu’un pigeon voyageur science-fictionnel. Dommage encore.

Après ce roman, la collection « Autres mondes » publiera encore deux autres titres avant de s’arrêter en septembre 2010. Dommage, toujours.

Erwann Perchoc

Les Îles dans le ciel

[Critique commune à Les Îles dans le ciel et Phénix futur]

Pendant toute la décennie 2000, la collection « Autres mondes » des éditions Mango a proposé à ses jeunes lecteurs du « rêve et de la réflexion », comme l’indique la note d’intention présente en couverture, au travers de récits signés par la crème des auteurs francophones d’Imaginaire : Jean-Pierre Andrevon, Fabrice Colin, Johan Heliot, Christophe Lambert, Xavier Mauméjean… et donc Sylvie Denis, où notre autrice a publié deux romans.

Le premier, Les Îles dans le ciel, se déroule dans un avenir lointain. Grâce au voyage spatial dimensionnel, l’humanité a essaimé dans la Galaxie. Suite à un accident de parcours, des colons se sont installés sur Nuées, une planète au sol inhabitable, brûlant et balayé par les tempêtes, et dotée de nuages constitués d’un mélange de vapeur d’eau et d’une mousse extraterrestre, assez solides pour que l’on puisse y vivre. Des siècles plus tard, les habitants de Nuées n’ont plus guère de souvenirs de leurs origines. Au gré des vents, les nuages tracent leur route dans les cieux, chacun abritant sa propre société. Les résidents du Cygne mènent une vie paisible, jusqu’au jour où un groupe d’ados amateurs de cabrioles aériennes découvrent deux choses : une moisissure semble ronger l’intérieur du nuage, et un intrus se dissimule dans ses cavernes. Ce jeune homme vient de la Perle noire, un nuage où règne une impitoyable dictature… et dont la rencontre avec le Cygne est prévue dans peu de temps. Que faire du fuyard ? Roman d’aventure au rythme trop débonnaire, Les Îles dans le ciel n’exploite pas toutes les possibilités de son décor, et laisse hélas certains éléments en suspens. On peut supposer qu’une suite était envisagée mais en l’état, ce roman demeure l’unique volume du « Peuple du Cygne ». Dommage.

Phénix futur, le second roman de Sylvie Denis paru dans « Autres mondes », nous ramène sur Terre, dans les années 2030. On y suit les pas de Mirilh, un ado vivant dans la tranquille cité des Tournesols. Avec son ami T’Cha, il découvre d’étranges volatiles chez leur voisine, Madame Raymond. Ce sont là des Oiseaux Génétiquement Modifiés, destinés à des combats clandestins. L’un de ces oiseaux, avec son plumage rose, attire l’attention des ados : Mirilh le dérobe et l’adopte. Lorsque les Raymond, et notamment leur fils, Jordi, graine de caïd, se mettent en quête du volatile disparu, ça chauffe pour Mirilh… Cela, sans parler de l’étrange plante qui pousse dans un recoin de la cité. Si Phénix futur décrit avec justesse les amitiés à géométrie variable de ses protagonistes adolescents et questionne les dérives des manipulations génétiques, le roman reste plus léger sur tout le reste, et l’intrigue, rattrapée par les limites du format de la collection, se conclut bien trop vite, transformant l’étrange oiseau en rien de plus qu’un pigeon voyageur science-fictionnel. Dommage encore.

Après ce roman, la collection « Autres mondes » publiera encore deux autres titres avant de s’arrêter en septembre 2010. Dommage, toujours.

Erwann Perchoc

L'Empire du sommeil

[Critique commune à La Saison des singes et L’Empire du sommeil]

Même si La Saison des singes et L’Empire du sommeil ont été écrits avec cinq ans d’écart, mieux vaut les lire d’une traite, et donc aborder ces deux tomes comme un tout de près de 900 pages. À l’origine de La Saison des singes, il y a une novella,« Avant Champollion », parue dans l’anthologie Escales sur l’horizon et décrivant une société religieuse où le froid et l’hiver sont inconnus et où le climat change doucement. Le diptyque oscille donc entre le planet opera partant du décor d’« Avant Champollion », où des naufragés vont reconstituer une société préspatiale dogmatique tout en se confrontant à la population arboricole autochtone, et un space opera où d’immenses vaisseaux spatiaux et deux conceptions des sociétés humaines (la Charte et les cartels) se livrent à une partie de cache-cache galactique. Le point commun entre ces deux réalités est le fameux naufrage : celui de l’ Abondant, vaisseau conscient ou plus exactement « grand modifié » victime d’un détournement par une terroriste échappée des cartels, Kiris T. Kiris.

À travers ces deux mondes, Sylvie Denis construit une histoire s’étendant sur des millénaires en abordant des thèmes comme la conscience de soi, le libre arbitre (des hommes mais aussi des machines, avec la Langouste et ses polytechs rebelles), l’opposition entre religion et science, l’altérité et une multitude d’autres sujets devenus des classiques du space opera depuis Ursula Le Guin et Iain M. Banks. Denis y apporte sa touche propre, passant délicatement sous le tapis ou à coups de « nanon » et de « voyage transdimensionnel » les problèmes techniques les plus insolubles pour se concentrer sur les personnages et leurs évolutions. Et il est vrai que certains d’entre eux, à l’image de la famille Malavel, Alesha, la fameuse Langouste ou Gabriel Burke, sont particulièrement réussis. Mais l’histoire souffre d’un problème de rythme flagrant. Sur le premier tome du diptyque, La Saison des singes, l’alternance entre la vie sur la planète et la vie dans l’espace est trop peu fréquente, d’autant que la première apparition des vaisseaux arrive comme un cheveu sur la soupe après la première partie alors que, chronologiquement, elle se déroule des siècles avant. Le lecteur, entraîné dans un planet opera aux frontières de la science-fiction et de la fantasy, se retrouve basculé avec de nouveaux personnages dans un space opera au tiers du roman pour, une fois qu’il commence à en comprendre les codes, repartir sur la planète vers une fin en forme de cliffhanger. La résolution n’arrivera que dans le second volume, L’Empire du sommeil, qui souffre de l’effet inverse. Chaque chapitre, extrêmement court, passe d’un bout à l’autre de la galaxie. De nouveaux personnages sont introduits et de nouvelles problématiques abordées (sans être réellement résolues, comme la surpopulation des cartels). Tout va très vite, à en donner le tournis, pour être sûr de conclure une histoire peut-être trop ambitieuse pour le format – quitte à en bâcler certains aspects. Dommage, les personnages méritaient mieux.

La Saison des singes

[Critique commune à La Saison des singes et L’Empire du sommeil]

Même si La Saison des singes et L’Empire du sommeil ont été écrits avec cinq ans d’écart, mieux vaut les lire d’une traite, et donc aborder ces deux tomes comme un tout de près de 900 pages. À l’origine de La Saison des singes, il y a une novella,« Avant Champollion », parue dans l’anthologie Escales sur l’horizon et décrivant une société religieuse où le froid et l’hiver sont inconnus et où le climat change doucement. Le diptyque oscille donc entre le planet opera partant du décor d’« Avant Champollion », où des naufragés vont reconstituer une société préspatiale dogmatique tout en se confrontant à la population arboricole autochtone, et un space opera où d’immenses vaisseaux spatiaux et deux conceptions des sociétés humaines (la Charte et les cartels) se livrent à une partie de cache-cache galactique. Le point commun entre ces deux réalités est le fameux naufrage : celui de l’ Abondant, vaisseau conscient ou plus exactement « grand modifié » victime d’un détournement par une terroriste échappée des cartels, Kiris T. Kiris.

À travers ces deux mondes, Sylvie Denis construit une histoire s’étendant sur des millénaires en abordant des thèmes comme la conscience de soi, le libre arbitre (des hommes mais aussi des machines, avec la Langouste et ses polytechs rebelles), l’opposition entre religion et science, l’altérité et une multitude d’autres sujets devenus des classiques du space opera depuis Ursula Le Guin et Iain M. Banks. Denis y apporte sa touche propre, passant délicatement sous le tapis ou à coups de « nanon » et de « voyage transdimensionnel » les problèmes techniques les plus insolubles pour se concentrer sur les personnages et leurs évolutions. Et il est vrai que certains d’entre eux, à l’image de la famille Malavel, Alesha, la fameuse Langouste ou Gabriel Burke, sont particulièrement réussis. Mais l’histoire souffre d’un problème de rythme flagrant. Sur le premier tome du diptyque, La Saison des singes, l’alternance entre la vie sur la planète et la vie dans l’espace est trop peu fréquente, d’autant que la première apparition des vaisseaux arrive comme un cheveu sur la soupe après la première partie alors que, chronologiquement, elle se déroule des siècles avant. Le lecteur, entraîné dans un planet opera aux frontières de la science-fiction et de la fantasy, se retrouve basculé avec de nouveaux personnages dans un space opera au tiers du roman pour, une fois qu’il commence à en comprendre les codes, repartir sur la planète vers une fin en forme de cliffhanger. La résolution n’arrivera que dans le second volume, L’Empire du sommeil, qui souffre de l’effet inverse. Chaque chapitre, extrêmement court, passe d’un bout à l’autre de la galaxie. De nouveaux personnages sont introduits et de nouvelles problématiques abordées (sans être réellement résolues, comme la surpopulation des cartels). Tout va très vite, à en donner le tournis, pour être sûr de conclure une histoire peut-être trop ambitieuse pour le format – quitte à en bâcler certains aspects. Dommage, les personnages méritaient mieux.

Haute-École

Haute-École est le premier roman de Sylvie Denis, et le seul dans sa bibliographie à relever de la fantasy. Il s’agit d’une déclinaison inhabituelle du genre, surtout pour l’époque de sa parution, avec sa société préindustrielle devant plus à l’Ancien Régime qu’au Moyen Âge, sa magie remplaçant la technologie, et son histoire sortant des canons de celles centrées sur une école de magie. Le hic étant que depuis 2004, on a fait bien mieux dans ces registres, et que le livre accuse de fait son âge… entre autres soucis.

Le worldbuilding, singulier, s’articule autour de deux royaumes concentriques : l’un, dit Intérieur, entoure le centre du monde, un désert calciné par le Solaire, l’autre, dit Extérieur, est limité par la mer et des Murailles de Brume infranchissables. Ils sont en guerre, depuis si longtemps que la raison du conflit a été oubliée. Dans le royaume Intérieur, on tue les magiciens, jugés trop dangereux, à la naissance ; dans l’Extérieur, ils sont enrôlés de force dans la Haute-école. Les plus chanceux finissent professeurs, les autres au service de l’armée, de l’administration ou de riches privilégiés, servant de système d’éclairage public, à actionner les pompes pour l’eau courante, et ainsi de suite (l’école les qualifie de matériaux : ce ne sont plus des humains, mais des machines ; on est loin de l’élite que forment les mages dans quantité d’univers de fantasy). Une répétitivité des tâches qui conduit à la folie, au suicide, voire à une fuite punie de mort. Et le Grand Méchant, qui vient de s’emparer de l’école par le meurtre, a des projets plus sinistres encore : pour donner au processus la dimension d’un véritable travail à la chaîne, il veut créer un programme eugéniste et faire se reproduire les mages entre eux. Les rafles et l’embrigadement ne suffisent plus, voilà qu’arrivent l’élevage en batterie et les expérimentations humaines afin de développer de nouveaux pouvoirs.

Contre ces maux – militarisme, capitalisme et horreur quasi-nazie – se dressent les rares magiciens libres, quelques élèves de l’école, une poignée de soldats plus responsables, des Réformateurs désireux instaurer une monarchie parlementaire, ainsi qu’Arik, seul personnage solide, par sa nuance, dans une galerie qui se caractérise par ses stéréotypes et son absence de relief psychologique (le méchant très méchant, la jeune fille courageuse, la gentille copine qui va mourir, le traître, le collabo, etc).

Hélas, trois fois hélas, les personnages / points de vue / sous-intrigues sont également trop nombreux, trop creux (les deux romances dispensables, le point de vue de l’antagoniste insuffisamment montré), le world building / magicbuilding trop flou ou basique, les événements de la fin du troisième quart mal exploités, et la conclusion, où, contre toute attente, les gentils écrasent les méchants d’un coup de baguette magique, gâchent ce qui aurait pu être un livre bancal mais intéressant. Reste un roman qui s’avère pourtant prenant, avec un style remarquable de fluidité et une capacité à proposer quelques moments puissamment évocateurs, sans oublier un fond (antimilitariste, progressiste, humaniste, tolérant) de valeur certes mal exploité, mais bien présent. Car tel est bien le principal reproche à faire à Haute-École : ce roman ne manque pas de bonnes idées, mais il ne les exploite jamais suffisamment.

Jardins virtuels

Sylvie Denis publie sa première nouvelle en 1988, puis enchaîne sur un rythme de un à deux textes par an : un premier recueil de cinq nouvelles, Jardins virtuels paraît ainsi dans la collection « Cyberdreams » en 1995. Huit ans plus tard, « Folio SF » réédite et augmente le recueil : treize textes constituent dès lors le sommaire de ce volume de plus de 500 pages. Treize, dont une bonne moitié de longues nouvelles : l’espace nécessaire à l’autrice pour proposer un développement adéquat à ces esquisses de futurs qui, bien souvent, déchantent. Sylvie Denis s’empare de thèmes classiques de SF (le clonage, la virtualité, l’interfaçage entre homme et machine, le transhumanisme…) pour questionner notre futur avec une belle cohérence d’ensemble. Aux dangers du clonage (« Élisabeth for ever », où un père commet la pire des offenses envers sa fille) répond le même clonage vu comme un élément constitutif d’utopie (« De Dimbour à Lampêtre »), à l’humanité en grande partie cantonnée à des enclaves sur les ruines de l’Europe (« Dedans, dehors ») et la volonté d’émancipation de sa protagoniste, répond le monde à deux vitesses de « La ballade du singe seul », etc. Cela, toujours avec comme objectif l’analyse des évolutions scientifiques et technologiques – souvent le cœur du propos et toujours fort bien documentées – en termes d’impact sur la société humaine. Les nouvelles posent des questions, suggèrent des éléments de réponse, mais sans certitudes, laissant le lecteur libre de poursuivre la réflexion après sa lecture. Si les perspectives ne sont guère réjouissantes (le réchauffement climatique de « Fonte des glaces », par exemple), Denis ne sombre toutefois pas dans la morosité, et nous offre des textes parfois rythmés, parfois plus contemplatifs, dans lesquels un élément reste stable dans le temps et l’espace : la force des relations humaines, qu’il s’agisse de la faculté qu’ont certains de prendre en main leur destin, de lutter pour leur liberté (comme les bien nommés Amis de l’Humanité, présents dans deux textes), ou de cette femme qui réussira à assumer pleinement son humanité en devenant intelligence artificielle (« L’Anniversaire de Caroline »). Du reste, on notera l’omniprésence des relations filiales dans cet ouvrage, que Denis décortique selon différents angles, conflictuels ou complices, comme ce très émouvant « Cap Tchernobyl » où un jeune garçon accompagne son père mourant dans sa dernière volonté, celle de voir des tigres en liberté. Les protagonistes de Sylvie Denis sont bien souvent des enfants, ou de jeunes adultes : voir le monde à travers leurs yeux permet d’éviter la vision biaisée car orientée de l’adulte.

Jardins virtuels se révèle ainsi la porte d’entrée idéale pour l’œuvre de Sylvie Denis, un recueil solide, homogène de bout en bout, pétri d’humanité et de perspectives scientifiques et technologiques passionnantes. Depuis 2003, l’autrice a écrit une poignée de nouvelles à même de constituer la matière d’un nouveau beau recueil ; avis aux éditeurs éclairés.

La Ville, peu de temps après

À Pat Murphy, autrice américaine dont on connait finalement peu l’œuvre en France, revient l’honneur de donner le coup d’envoi du tournant que Les Moutons électriques souhaitent faire prendre à leur ligne éditoriale cette année, résolument tournée vers l’utopie. Après La Cité des ombres (Denoël, 1990) et Nadya (J’ai Lu, 2000), La Ville, peu de temps après est le troisième de ses livres à rencontrer le public français, plus de vingt ans après son prédécesseur ; celui qui lui a permis, entre autres nombreuses nominations et distinctions, de se retrouver en lice pour le prix Locus du meilleur roman de science-fiction en 1990.

Dans une San Francisco vidée de sa population par la Peste, il ne reste que des artistes et quelques marchands pour animer la ville. Poussée à y retourner bien des années après que sa mère a fui le passé et ses fantômes, Jax y découvrira, au-delà de son nom, le rôle qu’elle doit jouer dans le conflit qui menace cette petite communauté paisible, sa nouvelle famille. La métropole, dont le cœur semble battre à l’unisson avec celui de ses habitants, ne se contente pas d’être le théâtre de la guerre à venir : protagoniste à part entière, elle y participe à sa façon, apportant à l’histoire une touche fantastique rafraichissante.

Originellement publié en 1989, La Ville, peu de temps après semble avant tout vouloir rejeter en bloc le climat délétère de tension et de peur qui a régné tout au long de la guerre froide. Rien de surprenant, alors que cette dernière touche à son terme, dans le fait que Pat Murphy y défende la paix, quelle qu’en soit la forme ou le prix, du moment que la lutte permettant de la préserver refuse de jouer le jeu de la violence. Rien ne vient perturber la douceur du ton avec lequel l’autrice raconte, au travers des vies entrecroisées de ses personnages et de ce lieu, la façon dont ils mèneront une guerre d’un nouveau genre. Elle prône une ouverture d’esprit sublimée par l’art, tourne en dérision l’arrogance de l’humanité, l’abominable prétention de ses guerres de territoires, la laideur de ses velléités de conquête – y compris, ironiquement, celle de la paix elle-même. Très contemplatif, ce récit antimilitariste invite plutôt son lecteur à respirer avec le monde, à vivre en harmonie avec ce qu’il a à offrir au jour le jour. Une fois cela compris, toute prétention de vouloir imposer à autrui une vision plutôt qu’une autre devient absurde. Sans tolérance, aucune paix n’est possible. Après tout, qu’est l’Amérique aux yeux d’un individu qui ne se reconnait pas en elle ?

Une trentaine d’années après sa publication, ce roman post-apocalyptique parvient à résonner avec l’actualité d’une façon inédite, dans un monde moins préoccupé par le spectre des guerres mondiales que par la menace pandémique. Sa pertinence demeure : aujourd’hui comme alors, la capacité de tout un chacun à projeter l’espoir dans un monde meurtri est une nécessité vitale de laquelle dépend notre résilience et notre faculté à construire un avenir. On ne pourra que pardonner à ce texte ses quelques lourdeurs de style, tant il sublime le rôle essentiel de l’imaginaire dans nos vies.

L’oiseau moqueur

C’est donc L’Oiseau moqueur que Gallmeister a choisi pour introduire Walter Tevis dans sa collection « Totem », dans une réédition qui n’a guère revu que le titre. Une opportunité heureuse pour ce roman moins connu du répertoire de Tevis, et qui, contrairement à L’Homme qui venait d’ailleurs, n’a pas fait l’objet d’une adaptation sur grand écran – quand bien même il pourra bénéficier du succès de la mini-série Le Jeu de la dame sur Netflix, elle-même adaptée d’un autre titre de l’auteur. Ce roman choral, centré sur la côte est des États-Unis, est porté par trois protagonistes témoignant chacun à sa façon des derniers temps d’une humanité agonisante. Plus de quarante ans après sa parution, ce n’est ni par le style d’écriture – certes efficace, mais mécanique, dépouillé – ni par son thème que l’ouvrage se démarquera. Il s’inscrit en effet dans la droite ligne des grands classiques de l’anticipation dystopique parus avant lui, ce qui ne l’aura pas empêché d’être nommé aux prix Locus et Nebula en 1981.

Le récit frappe d’abord par sa mélancolie, caractéristique des textes de l’auteur, exprimée ici par un jeu de contrastes. Alors que l’humanité dépérit, Paul Bentley s’éveille à une vie dont il redécouvre les joies simples avec une ingéniosité toute enfantine, et une curiosité insatiable. Il ouvre enfin les yeux sur ce monde étrange, où les robots paraissent parfois plus humains que leurs créateurs. Ainsi l’androïde Spofforth désire mourir mais, privé de cette capacité, subit une existence hantée par le besoin d’accéder aux souvenirs d’un autre. Mary Lou comprend-elle l’ironie cruelle de cette quête, elle qui appartient à une espèce qui s’est totalement désintéressée des siens ? C’est pourtant cette dernière, développant avec chacun des relations intimes très différentes, qui leur permettra de se rejoindre, de se comprendre. Le roman est ainsi parsemé de moments touchants, évocateurs de ce que l’auteur tient pour essentiel : la liberté, contre toute forme d’aliénation. Liberté de choisir, de penser, d’apprendre, d’aimer… de vivre.

Si le récit est proche de Fahrenheit 451 en ce qu’il sacralise le rôle du livre comme vecteur essentiel de transmission, l’aspect dystopique du roman n’implique ni autoritarisme, ni totalitarisme. Walter Tevis postule au contraire l’extinction d’une humanité abandonnée à une servitude volontaire vers laquelle elle se serait laissé dériver au fil de ses choix. Le désintérêt pour l’écriture et la lecture, encouragé par l’exhortation à un individualisme extrême, a privé les individus de toute volonté de se souvenir ou de découvrir quoi que ce soit. Chacun vit replié sur ses besoins immédiats, aliéné aussi bien par les principes individualistes que par les drogues ou la télévision, en quête d’un bonheur insipide et factice. L’avenir est quant à lui abandonné aux mains de robots dysfonctionnels. Dans cette fuite en avant, l’espèce s’éteint de ne plus s’intéresser collectivement à son sort, chacun vivant dans l’indifférence de ses semblables comme de son environnement.

Mais loin de se complaire dans le fatalisme, L’Oiseau moqueur se montre empreint d’espoir. Pour conjurer les dérives d’un confort illusoire apporté par le tout-technologique, Walter Tevis y défend une poursuite collective du bonheur. L’être humain, animal social, ne saurait se passer de la richesse née de la rencontre et du lien avec le vivant. Il suffit pour cela d’un peu de curiosité, cette éternelle étincelle qui pourrait bien un jour sauver un monde à l’agonie.

Ça vient de paraître

Les Dieux lents

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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