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Un reflet de lune

Quelques années après Un éclat de givre, Estelle Faye propose une suite aux aventures de Chet et de son alter ego, la chanteuse de jazz Thais, qui nous replonge dans son Paris post-apocalyptique, désormais en proie aux pluies permanentes. Dès les premières pages, on retrouve ce cocktail bien particulier – variante vase et algues – avec un certain plaisir, et si les événements du premier volume sont lointains pour le lecteur, quelques rappels subtils permettent de raccrocher les wagons sans pour autant alourdir le récit, le rendant presque lisible comme un one shot.

La plume d’Estelle Faye est une fois de plus au rendez-vous, pourvoyeuse d’un vocabulaire bien pesé, d’ambiances posées avec efficacité. Quant à Chet, notre narrateur à l’humour particulier et joyeusement autodépréciatif, il est agréable de le retrouver un peu plus travaillé, toujours plus tiraillé ! Concernant l’intrigue, sans en dévoiler trop, elle concerne donc les conséquences du premier volume : un Paris pris dans un déluge permanent, un sourd complot ourdi par d’étranges et sectaires puissants, quelques concerts de jazz, une obsession de Chet pour son chevalier servant qu’il ne reverra plus… et, clou du spectacle, la curieuse apparition de « doubles » de notre héros dans différents endroits de la cité.

L’ensemble nous fait retrouver avec joie les qualités qui faisaient le sel de ses premières aventures : un récit sans temps mort, une exploration de nouvelles arcanes d’un Paris détrempé, le tout mêlé dans un amour contagieux pour cette ville et ses différentes guildes. Une capitale qui se délabre encore plus matériellement et socialement… sans oublier pour Chet son lot d’aventures en tous genres, et dans tous les sens du terme. Une poignée de bémols, cependant : on notera quelques répétitions dans les descriptions, qui tendent à alourdir le récit, et une fin un peu précipitée, à moins que ça ne soit simplement l’effet secondaire d’un bon roman, aussi malin et soigneusement écrit que divertissant, que l’on rechigne à quitter… Il serait néanmoins dommage de se priver de ce bon moment.

Autobiographie d’un poulpe

[Critique commune à Je suis une fille sans histoire, Vivre avec le trouble et Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation]

Voici trois livres – théâtre, essai philosophique, anticipation – à même de former un corpus aussi critique qu’émancipateur, basant analyses et pratiques d’écriture sur les idées d’Ursula K. Le Guin. Plus précisément, ils reprennent les concepts théoriques dufourre-tout de la fiction (évoqué dans le recueil d’essais Danser au bord du monde) ainsi que de sa nouvelle « L’Auteur des graines d’acacia », et leur pendant pratique que sont les répercussions de la focalisation sur le héros et la fiction flèche (ou narration héroïque et linéaire) dans notre imaginaire collectif et de société. Avec leur voix et leurs préoccupations propres, ces trois autrices nous entraînent dans des réflexions liées et riches.

Alice Zeniter s’est fait connaître en 2017 avec L’Art de perdre, lauréat du Goncourt des Lycéens. Avec Je suis une fille sans histoire, texte d’un spectacle seule en scène, elle nous convie à un cheminement de pensée aussi incisif que drôle, érudit et accessible, sur un sujet qui nous touche forcément en ces pages : la façon que nous avons de raconter les histoires. En se basant sur cette opposition entre fiction flèche et fiction fourre-tout (ou panier), Zeniter décortique la pensée narrative et ce qui « fait » une bonne histoire. Elle convoque au passage ces théoriciens du langage et du récit que sont Ferdinand de Saussure, Noam Chomsky, Aristote, sans oublier Alison Bechdel. Posant de nombreuses questions sans jamais asséner, elle nous propose une autre façon d’aborder les trames narratives, afin d’aller vers ce qui serait une représentation plus grande des nuances de notre monde, et surtout une réinvention de notre façon de le(s) conter. L’influence de Le Guin est assumée et il s’avère grisant de retrouver sa théorie ainsi complétée par l’apport explicite d’idées et pensées lui ayant succédé, notamment dans la pop culture. On sort de cette lecture avec plus d’outils pour réfléchir aux histoires que l’on porte, et celles auxquelles on se confronte ou se soumet… et c’est aussi de cela dont nous parle Donna J. Haraway.

La penseuse californienne, connue pour son Manifeste cyborg, propose dans Vivre avec le trouble des articles structurant son postulat philosophique et discursif d’une sortie de l’androcène (terme plus approprié selon elle que celui d’anthropocène) autant que du capitalocène, ce pour aller vers le Cthulucène. En huit essais, le dernier relevant d’une application par la fiction, elle nous donne des clés de pensée ainsi que des exemples concrets et contemporains, afin de passer d’une société androcène basée sur la rupture humanité/nature (plus précisément valeurs masculines/reste du monde) à ce qu’elle nomme Cthulucène : une ère des espèces en relation fines, tissées, tentaculaires, et perpétuellement en redéfinition, nommée ainsi en référence non pas à Lovecraft mais à l’araignée Pimoa Cthulhu. Difficile de résumer son propos tant il foisonne de propositions enthousiasmantes aussi bien sur le plan philosophique que concret. Ici, l’apport de Le Guin se fait dans la volonté de décentrer le regard et de renouveler la pensée, en donnant la parole aux parts souvent marginalisées aujourd’hui (humains comme non-humains), tout en changeant les fondements des structures de la société. Haraway propose d’explorer ce que d’autres espèces vivantes pourraient nous enseigner, en oubliant le récit héroïque, afin de construire ensemble des sociétés où les cultures ne se développeraient plus en opposition ni en compétition, mais en « empilement ». Elle explore la métaphore du compost, qui réconforte, réchauffe, et enrichit sur des générations. Cette société se crée par îlots, ne nie pas la possibilité de conflits, se tisse par la communication et la volonté de se com prendre plutôt que de s’acculturer… Vaste programme ! La dernière partie du livre, inspirée d’ateliers d’imagination et d’écriture, met en pratique les concepts explorés au cours d’une résidence où se trouvaient notamment les philosophes Bruno Latour et Vinciane Despret.

Cette dernière vient de publier Autobiographie d’un poulpe, qui prend la suite des idées de Vivre avec le trouble via un triple récit. Dans ce bref recueil, l’autrice explore la thérolinguistique, imaginée par Le Guin avec « L’Auteur des graines d’acacia », et l’extrapole au travers des connaissances actuelles dans les domaines scientifiques et artistiques. L’érudition s’y fait ludique, et les trois récits tournent autour du lien – rompu, recréé, ressuscité – des sociétés humaines avec la nature et les êtres vivants qui la composent. Le premier nous entraîne dans la lecture d’archives arachnéennes, le second donne à voir l’amabilité fécale des wombats via un discours, et le troisième, composé d’e-mails de chercheurs, tente de déchiffrer des poteries marquées par un poulpe. Celui-ci adapte son langage, pour y perdurer et être compris par les membres d’une enclave « compost ». De nombreux articles et sources ainsi que des références à d’autres penseuses et penseurs contemporains soutiennent ces trois nouvelles. Le tour de force de Vinciane Despret est d’en faire aussi bien de bons récits d’anticipation, quasiment de la hard science, version zoologie et éthologie, que des récits philosophiques… et surtout des récits panier : nous sommes là dans la cueillette, la récolte de données qui nous enrichissent aussi bien intellectuellement que symboliquement, et dans le fait de montrer un travail long, fastidieux, qui n’a rien d’héroïque au sens usuel de ce concept.

En réactualisant, dans une partie plus mainstream de notre culture, la pensée particulière d’Ursula K. Le Guin, en nous montrant aussi des chemins possibles, ces trois autrices provoquent notre imagination et nous poussent à réinventer notre façon de construire des histoires et de les raconter, mais aussi de les étudier. En proposant des analyses sérieuses, sans jamais oublier d’être ludiques ou drôles, et ainsi sans jamais asséner, elles s’inscrivent bien dans la veine de la créatrice de Terremer, qui invitait dans le fourre-tout de la fiction à « un réalisme étrange, certes, mais la réalité n’est-elle pas étrange ? »

Vivre avec le trouble

[Critique commune à Je suis une fille sans histoire, Vivre avec le trouble et Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation]

Voici trois livres – théâtre, essai philosophique, anticipation – à même de former un corpus aussi critique qu’émancipateur, basant analyses et pratiques d’écriture sur les idées d’Ursula K. Le Guin. Plus précisément, ils reprennent les concepts théoriques dufourre-tout de la fiction (évoqué dans le recueil d’essais Danser au bord du monde) ainsi que de sa nouvelle « L’Auteur des graines d’acacia », et leur pendant pratique que sont les répercussions de la focalisation sur le héros et la fiction flèche (ou narration héroïque et linéaire) dans notre imaginaire collectif et de société. Avec leur voix et leurs préoccupations propres, ces trois autrices nous entraînent dans des réflexions liées et riches.

Alice Zeniter s’est fait connaître en 2017 avec L’Art de perdre, lauréat du Goncourt des Lycéens. Avec Je suis une fille sans histoire, texte d’un spectacle seule en scène, elle nous convie à un cheminement de pensée aussi incisif que drôle, érudit et accessible, sur un sujet qui nous touche forcément en ces pages : la façon que nous avons de raconter les histoires. En se basant sur cette opposition entre fiction flèche et fiction fourre-tout (ou panier), Zeniter décortique la pensée narrative et ce qui « fait » une bonne histoire. Elle convoque au passage ces théoriciens du langage et du récit que sont Ferdinand de Saussure, Noam Chomsky, Aristote, sans oublier Alison Bechdel. Posant de nombreuses questions sans jamais asséner, elle nous propose une autre façon d’aborder les trames narratives, afin d’aller vers ce qui serait une représentation plus grande des nuances de notre monde, et surtout une réinvention de notre façon de le(s) conter. L’influence de Le Guin est assumée et il s’avère grisant de retrouver sa théorie ainsi complétée par l’apport explicite d’idées et pensées lui ayant succédé, notamment dans la pop culture. On sort de cette lecture avec plus d’outils pour réfléchir aux histoires que l’on porte, et celles auxquelles on se confronte ou se soumet… et c’est aussi de cela dont nous parle Donna J. Haraway.

La penseuse californienne, connue pour son Manifeste cyborg, propose dans Vivre avec le trouble des articles structurant son postulat philosophique et discursif d’une sortie de l’androcène (terme plus approprié selon elle que celui d’anthropocène) autant que du capitalocène, ce pour aller vers le Cthulucène. En huit essais, le dernier relevant d’une application par la fiction, elle nous donne des clés de pensée ainsi que des exemples concrets et contemporains, afin de passer d’une société androcène basée sur la rupture humanité/nature (plus précisément valeurs masculines/reste du monde) à ce qu’elle nomme Cthulucène : une ère des espèces en relation fines, tissées, tentaculaires, et perpétuellement en redéfinition, nommée ainsi en référence non pas à Lovecraft mais à l’araignée Pimoa Cthulhu. Difficile de résumer son propos tant il foisonne de propositions enthousiasmantes aussi bien sur le plan philosophique que concret. Ici, l’apport de Le Guin se fait dans la volonté de décentrer le regard et de renouveler la pensée, en donnant la parole aux parts souvent marginalisées aujourd’hui (humains comme non-humains), tout en changeant les fondements des structures de la société. Haraway propose d’explorer ce que d’autres espèces vivantes pourraient nous enseigner, en oubliant le récit héroïque, afin de construire ensemble des sociétés où les cultures ne se développeraient plus en opposition ni en compétition, mais en « empilement ». Elle explore la métaphore du compost, qui réconforte, réchauffe, et enrichit sur des générations. Cette société se crée par îlots, ne nie pas la possibilité de conflits, se tisse par la communication et la volonté de se com prendre plutôt que de s’acculturer… Vaste programme ! La dernière partie du livre, inspirée d’ateliers d’imagination et d’écriture, met en pratique les concepts explorés au cours d’une résidence où se trouvaient notamment les philosophes Bruno Latour et Vinciane Despret.

Cette dernière vient de publier Autobiographie d’un poulpe, qui prend la suite des idées de Vivre avec le trouble via un triple récit. Dans ce bref recueil, l’autrice explore la thérolinguistique, imaginée par Le Guin avec « L’Auteur des graines d’acacia », et l’extrapole au travers des connaissances actuelles dans les domaines scientifiques et artistiques. L’érudition s’y fait ludique, et les trois récits tournent autour du lien – rompu, recréé, ressuscité – des sociétés humaines avec la nature et les êtres vivants qui la composent. Le premier nous entraîne dans la lecture d’archives arachnéennes, le second donne à voir l’amabilité fécale des wombats via un discours, et le troisième, composé d’e-mails de chercheurs, tente de déchiffrer des poteries marquées par un poulpe. Celui-ci adapte son langage, pour y perdurer et être compris par les membres d’une enclave « compost ». De nombreux articles et sources ainsi que des références à d’autres penseuses et penseurs contemporains soutiennent ces trois nouvelles. Le tour de force de Vinciane Despret est d’en faire aussi bien de bons récits d’anticipation, quasiment de la hard science, version zoologie et éthologie, que des récits philosophiques… et surtout des récits panier : nous sommes là dans la cueillette, la récolte de données qui nous enrichissent aussi bien intellectuellement que symboliquement, et dans le fait de montrer un travail long, fastidieux, qui n’a rien d’héroïque au sens usuel de ce concept.

En réactualisant, dans une partie plus mainstream de notre culture, la pensée particulière d’Ursula K. Le Guin, en nous montrant aussi des chemins possibles, ces trois autrices provoquent notre imagination et nous poussent à réinventer notre façon de construire des histoires et de les raconter, mais aussi de les étudier. En proposant des analyses sérieuses, sans jamais oublier d’être ludiques ou drôles, et ainsi sans jamais asséner, elles s’inscrivent bien dans la veine de la créatrice de Terremer, qui invitait dans le fourre-tout de la fiction à « un réalisme étrange, certes, mais la réalité n’est-elle pas étrange ? »

Je suis une fille sans histoire

[Critique commune à Je suis une fille sans histoire, Vivre avec le trouble et Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation]

Voici trois livres – théâtre, essai philosophique, anticipation – à même de former un corpus aussi critique qu’émancipateur, basant analyses et pratiques d’écriture sur les idées d’Ursula K. Le Guin. Plus précisément, ils reprennent les concepts théoriques dufourre-tout de la fiction (évoqué dans le recueil d’essais Danser au bord du monde) ainsi que de sa nouvelle « L’Auteur des graines d’acacia », et leur pendant pratique que sont les répercussions de la focalisation sur le héros et la fiction flèche (ou narration héroïque et linéaire) dans notre imaginaire collectif et de société. Avec leur voix et leurs préoccupations propres, ces trois autrices nous entraînent dans des réflexions liées et riches.

Alice Zeniter s’est fait connaître en 2017 avec L’Art de perdre, lauréat du Goncourt des Lycéens. Avec Je suis une fille sans histoire, texte d’un spectacle seule en scène, elle nous convie à un cheminement de pensée aussi incisif que drôle, érudit et accessible, sur un sujet qui nous touche forcément en ces pages : la façon que nous avons de raconter les histoires. En se basant sur cette opposition entre fiction flèche et fiction fourre-tout (ou panier), Zeniter décortique la pensée narrative et ce qui « fait » une bonne histoire. Elle convoque au passage ces théoriciens du langage et du récit que sont Ferdinand de Saussure, Noam Chomsky, Aristote, sans oublier Alison Bechdel. Posant de nombreuses questions sans jamais asséner, elle nous propose une autre façon d’aborder les trames narratives, afin d’aller vers ce qui serait une représentation plus grande des nuances de notre monde, et surtout une réinvention de notre façon de le(s) conter. L’influence de Le Guin est assumée et il s’avère grisant de retrouver sa théorie ainsi complétée par l’apport explicite d’idées et pensées lui ayant succédé, notamment dans la pop culture. On sort de cette lecture avec plus d’outils pour réfléchir aux histoires que l’on porte, et celles auxquelles on se confronte ou se soumet… et c’est aussi de cela dont nous parle Donna J. Haraway.

La penseuse californienne, connue pour son Manifeste cyborg, propose dans Vivre avec le trouble des articles structurant son postulat philosophique et discursif d’une sortie de l’androcène (terme plus approprié selon elle que celui d’anthropocène) autant que du capitalocène, ce pour aller vers le Cthulucène. En huit essais, le dernier relevant d’une application par la fiction, elle nous donne des clés de pensée ainsi que des exemples concrets et contemporains, afin de passer d’une société androcène basée sur la rupture humanité/nature (plus précisément valeurs masculines/reste du monde) à ce qu’elle nomme Cthulucène : une ère des espèces en relation fines, tissées, tentaculaires, et perpétuellement en redéfinition, nommée ainsi en référence non pas à Lovecraft mais à l’araignée Pimoa Cthulhu. Difficile de résumer son propos tant il foisonne de propositions enthousiasmantes aussi bien sur le plan philosophique que concret. Ici, l’apport de Le Guin se fait dans la volonté de décentrer le regard et de renouveler la pensée, en donnant la parole aux parts souvent marginalisées aujourd’hui (humains comme non-humains), tout en changeant les fondements des structures de la société. Haraway propose d’explorer ce que d’autres espèces vivantes pourraient nous enseigner, en oubliant le récit héroïque, afin de construire ensemble des sociétés où les cultures ne se développeraient plus en opposition ni en compétition, mais en « empilement ». Elle explore la métaphore du compost, qui réconforte, réchauffe, et enrichit sur des générations. Cette société se crée par îlots, ne nie pas la possibilité de conflits, se tisse par la communication et la volonté de se com prendre plutôt que de s’acculturer… Vaste programme ! La dernière partie du livre, inspirée d’ateliers d’imagination et d’écriture, met en pratique les concepts explorés au cours d’une résidence où se trouvaient notamment les philosophes Bruno Latour et Vinciane Despret.

Cette dernière vient de publier Autobiographie d’un poulpe, qui prend la suite des idées de Vivre avec le trouble via un triple récit. Dans ce bref recueil, l’autrice explore la thérolinguistique, imaginée par Le Guin avec « L’Auteur des graines d’acacia », et l’extrapole au travers des connaissances actuelles dans les domaines scientifiques et artistiques. L’érudition s’y fait ludique, et les trois récits tournent autour du lien – rompu, recréé, ressuscité – des sociétés humaines avec la nature et les êtres vivants qui la composent. Le premier nous entraîne dans la lecture d’archives arachnéennes, le second donne à voir l’amabilité fécale des wombats via un discours, et le troisième, composé d’e-mails de chercheurs, tente de déchiffrer des poteries marquées par un poulpe. Celui-ci adapte son langage, pour y perdurer et être compris par les membres d’une enclave « compost ». De nombreux articles et sources ainsi que des références à d’autres penseuses et penseurs contemporains soutiennent ces trois nouvelles. Le tour de force de Vinciane Despret est d’en faire aussi bien de bons récits d’anticipation, quasiment de la hard science, version zoologie et éthologie, que des récits philosophiques… et surtout des récits panier : nous sommes là dans la cueillette, la récolte de données qui nous enrichissent aussi bien intellectuellement que symboliquement, et dans le fait de montrer un travail long, fastidieux, qui n’a rien d’héroïque au sens usuel de ce concept.

En réactualisant, dans une partie plus mainstream de notre culture, la pensée particulière d’Ursula K. Le Guin, en nous montrant aussi des chemins possibles, ces trois autrices provoquent notre imagination et nous poussent à réinventer notre façon de construire des histoires et de les raconter, mais aussi de les étudier. En proposant des analyses sérieuses, sans jamais oublier d’être ludiques ou drôles, et ainsi sans jamais asséner, elles s’inscrivent bien dans la veine de la créatrice de Terremer, qui invitait dans le fourre-tout de la fiction à « un réalisme étrange, certes, mais la réalité n’est-elle pas étrange ? »

Le Sang de la Cité

Qui n’a pas entendu parler de « La Tour de Garde », la saga de fantasy française la plus attendue cette année ? Car si le nom de Guillaume Chamanadjian ne vous dit rien (ou pas encore), celui de sa co-auteure, Claire Duvivier, est désormais un nom sur lequel il faut compter depuis la parution remarquée de son premier roman, Un long voyage (récompensé par les prix Hors Concours, Libr’à Nous et Elbakin.net). Pourtant, l’intérêt ne réside pas seulement dans ce duo d’auteurs, mais plutôt dans la construction narrative qui naît de cette collaboration : deux trilogies, « Capitale duSud » et « Ca pitale du Nord », menées respectivement par Guillaume Chamanadjian et Claire Duvivier, qui se répondent au fur et à mesure de la progression de l’intrigue. Dans Le Sang de la Cité, le premier tome de la trilogie écrite par Guillaume Chamanadjian, nous faisons la connaissance du personnage central, Gemina. Car ne nous y trompons pas : si Nox, le jeune héros de cette aventure, réclame toute notre attention, Gemina, la Cité dans laquelle il évolue, en est bien la principale héroïne. Chaque rue génère une ribambelle de ruelles où se croisent des foules vivantes et oppressantes, où les odeurs grillées et herbacées se mélangent au gras des beignets dont les habitants se délectent et où les raisins qui murissent aux flans des collines donnent naissance à un vin qui servira de fil rouge à des intrigues secondaires. La Cité pulse au rythme de ses habitants, ceux de la maison de la Tortue, de celle des Dauphins, des Baleines, de l’Hirondelle et du Lapin, et jamais il ne sera question de poser le pied au-delà des murailles immenses qui encerclent cette ville aux accents italiens.

Nox, jeune bâtard et neveu du duc de la maison de la Caouane, dite de la Tortue, est commis d’épicier. Sa vie est bercée par les livraisons, les coups d’éclat de sa sœur, l’amour qu’il voue à la poésie et, surtout, aux parties de Tour de Garde, un jeu de plateau dans lequel deux joueurs s’affrontent pour détruire la ville de l’autre. Après une première expérience en tant qu’émissaire du duc de la Caouane, Nox se retrouve en possession d’un mystérieux livre de poésie dont l’un des poèmes, traitant du mythe fondateur de sa Cité, attire plus particulière son attention. Petit à petit, la mise en abyme s’installe, la Cité prend alors la forme d’un plateau de jeu que Nox, tel un pion, parcourt et retourne à sa guise pour disparaître dans un monde parallèle au sien et dont il apprendra à manier les codes grâce à ce fameux poème. Car c’est dans l’art, entre les lignes des légendes, dans le sang de la Cité, qu’il lui faudra aller pour trouver les réponses aux questions soulevées par ce premier opus. Le décor est planté, rassurant, le lecteur évolue en terrain familier car les références sont multiples, et on ne peut que dévorer ce récit initiatique classique mais assez original pour nous faire tourner avidement les pages. Reste à savoir si les tomes suivants sauront tenir leurs promesses et combler les attentes.

Indice des feux

Maison d’édition québécoise œuvrant depuis une quinzaine d’années, La Peuplade propose un catalogue aux choix assurés, à raison d’une dizaine de titres par an. Paru en ce début d’année 2021, sous une couverture à l’ambiance désolée – du genre Le Monde englouti rencontre Blade Runner 2049 –, Indice des feux est le premier livre d’Antoine Desjardins. Au programme : sept nouvelles. Amateurs de gaudriole et de franche rigolade, passez votre chemin. « À boire debout » raconte à la première personne la fin de vie d’un adolescent atteint d’une leucémie ; depuis sa chambre d’hôpital, il voit la pluie tomber sans fin et suit la fonte des glaces accélérée du Groenland. Poignant. Les nouvelles suivantes seront (heureusement ?) un brin moins tragiques. « Couplet », c’est le surnom donné à cette baleine noire de l’Atlantique – une espèce en danger critique d’extinction qui, en 2017, année où se déroule cette nouvelle, a subi une inquiétante surmortalité –, et à laquelle va s’intéresser le narrateur, alors que lui-même se prépare à devenir père. Mais à quoi bon en ce monde ? « Étranger », c’est cet homme qui tente de revenir chez lui après une nuit de beuverie, et ne se retrouve pas plus bienvenu dans la maison de son ex-compagne que les coyotes qui errent nuitamment dans les rues. La prise de conscience sera douloureuse. Placé stratégiquement au cœur du recueil, « Feu doux » raconte, via les yeux de son frère, le parcours d’un jeune prodige à qui tout est promis et qui préfère s’avancer toujours plus loin dans les marges du monde : n’est-ce pas la meilleure trajectoire au vu de l’avenir qui nous attend ? Foin d’apocalypse dans « Fins du monde » : la fin est ici le bout du monde civilisé, en l’occurrence cette impasse donnant sur une friche industrielle… un lieu promis à la réhabilitation – ou plutôt la destruction, selon le narrateur. « Générale » revient à un cadre naturel : pourquoi, dans ce recoin du Québec, les oiseaux ont-ils disparu du jour au lendemain ? Pour le comprendre, la tante du narrateur va remuer ciel et terre. Le recueil se conclut sur « Almus Americana », récit mélancolique où la fin de vie du grand-père du narrateur rejoint celle de cet orme majestueux planté dans le jardin. L’histoire prend alors des atours mythiques, mais la réalité n’est jamais loin – hélas.

Les sept nouvelles d’Indice des feux ressortissent à la science-fiction de manière très marginale : avec ses désastres climatiques, la première nouvelle pourrait en relever ; les autres tiennent davantage de la littérature générale. Pourtant, les amateurs d’Imaginaire auraient tort de s’arrêter à ces questions d’étiquette. Au fil de son recueil, l’auteur confronte ses personnages à la nature et aux prémices des désastres à venir, sans verser dans le catastrophisme ou le pathos à outrance. Rédigé dans une langue juste, intense, chacun de ces récits est empreint de cette angoisse existentielle face au dérèglement climatique. Indice des feux est une littérature en phase avec l’anthropocène. Et c’est salutaire.

Pill Dream

[Critique commune à Monstrueuse Féerie et Pill Dream]

Les novellas continuent d’avoir le vent en poupe. Il en va ainsi de « La Tangente » de Flatland éditeur qui propose, sous un format très étiré (10 × 20 cm), des courts romans d’auteurs francophones. Deux titres sont parus jusqu’à présent. Bref passage en revue.

Monstrueuse Féerie de Laurent Pépin a l’heur d’inaugurer la collection. Psychologue clinicien à l’enfance passablement cabossée, le narrateur se sent plus à l’aise avec ses patients, qu’il surnomme les « Monuments », qu’avec les gens normaux. Les Monuments traversent parfois des « décompensations poétiques », mais notre homme est là pour les aider – c’est sa vocation. C’est parmi ses patients qu’il rencontre une Elfe : moins une créature de Tolkien qu’une femme un peu étrange. Entre patient et soignant, la différence est ténue et basculer dans la folie est si aisé. D’autant qu’en la matière, le narrateur a un lourd passif familial. À la fois grotesque et clinique, partiellement autobiographique et relevant du fantastique à la marge, Monstrueuse Féerie marque par sa sincérité brute à défaut de totalement convaincre.

Changement d’ambiance avec Pill Dream de Xavier Serrano. On y suit les pas de Theo Voight : le jour, il travaille pour Exnihilor, grande laboratoire ayant fait fortune en proposant un réseau social dédié à la santé. Ses nuits, Theo les passe en compagnie de Manuella, serveuse à l’hôtel Marienbad, qui rêve de révolution. Tandis que le jeune homme gravit avec brio les échelons d’Exnihilor, à la manière d’agent infiltré et velléitaire, d’autres projets se trament dans l’ombre… On aurait aimé aimer Pill Dream. Las, le récit est plombé d’un côté par une narration à l’imparfait atténuant son impact, de l’autre par des références cinématographiques et musicales bien trop écrasantes pour que l’histoire prenne son indépendance. Les intentions sont là, visibles et louables, mais l’intrigue est à l’étroit dans la petite centaine de pages du livre. Dommage.

Deux autres novellas sont annoncées dans la collection, dont un deuxième texte de Laurent Pépin. À voir…

Monstrueuse Féerie

[Critique commune à Monstrueuse Féerie et Pill Dream]

Les novellas continuent d’avoir le vent en poupe. Il en va ainsi de « La Tangente » de Flatland éditeur qui propose, sous un format très étiré (10 × 20 cm), des courts romans d’auteurs francophones. Deux titres sont parus jusqu’à présent. Bref passage en revue.

Monstrueuse Féerie de Laurent Pépin a l’heur d’inaugurer la collection. Psychologue clinicien à l’enfance passablement cabossée, le narrateur se sent plus à l’aise avec ses patients, qu’il surnomme les « Monuments », qu’avec les gens normaux. Les Monuments traversent parfois des « décompensations poétiques », mais notre homme est là pour les aider – c’est sa vocation. C’est parmi ses patients qu’il rencontre une Elfe : moins une créature de Tolkien qu’une femme un peu étrange. Entre patient et soignant, la différence est ténue et basculer dans la folie est si aisé. D’autant qu’en la matière, le narrateur a un lourd passif familial. À la fois grotesque et clinique, partiellement autobiographique et relevant du fantastique à la marge, Monstrueuse Féerie marque par sa sincérité brute à défaut de totalement convaincre.

Changement d’ambiance avec Pill Dream de Xavier Serrano. On y suit les pas de Theo Voight : le jour, il travaille pour Exnihilor, grande laboratoire ayant fait fortune en proposant un réseau social dédié à la santé. Ses nuits, Theo les passe en compagnie de Manuella, serveuse à l’hôtel Marienbad, qui rêve de révolution. Tandis que le jeune homme gravit avec brio les échelons d’Exnihilor, à la manière d’agent infiltré et velléitaire, d’autres projets se trament dans l’ombre… On aurait aimé aimer Pill Dream. Las, le récit est plombé d’un côté par une narration à l’imparfait atténuant son impact, de l’autre par des références cinématographiques et musicales bien trop écrasantes pour que l’histoire prenne son indépendance. Les intentions sont là, visibles et louables, mais l’intrigue est à l’étroit dans la petite centaine de pages du livre. Dommage.

Deux autres novellas sont annoncées dans la collection, dont un deuxième texte de Laurent Pépin. À voir…

Ru

Cinquième roman de Camille Leboulanger, le troisième chez L’Atalante, Ru intrigue d’emblée par son titre court et énigmatique. Qu’est-ce que Ru ? On le découvre dès le premier chapitre, où un jeune migrant amnésique, jeté en pleine mer, arrive en vue des côtes de Ru, un continent qui s’avère être… vivant, rien moins qu’une créature gigantesque d’origine inconnue – même si certaines légendes font état d’un géant mythologique endormi. Un corps immense, donc, qui sert de cadre de vie à une société entière et ses infrastructures, autoroutes, trains, etc., un monde en soi à l’ambiance rouge – jusqu’au ciel –, où la lumière ne pénètre que grâce à une peau translucide. Le lecteur va suivre plus particulièrement quelques personnages, Y. le migrant, rebaptisé Youssoupha par les autorités locales, Agathe, l’étudiante rebelle, et le couple Arvild (photographe et cinéaste) et Sandro (chanteur), dans une lente découverte des moindres recoins du corps de Ru – à l’exception curieusement notable du sexe (trop casse-gueule ?). Mortifères ou empuantis, plus respirables, ces derniers sont pour Leboulanger l’occasion de livrer quelques morceaux d’inventivité, sans négliger de discrets effets d’humour, comme lors du passage de l’anus…

Le jeune migrant, qui ne parle pas la langue locale, va tenter de survivre dans son nouvel environnement, allant de petits boulots en petits boulots, ballotté au gré de ses rencontres et des opportunités associées. Agathe, quant à elle, perd un œil dans une manifestation de son mouvement, le Regard Rouge (toute allusion aux mouvements des Gilets Jaunes est bien évidemment fortuite) ; suite à cet incident, elle acquiert un statut de leader politique sous le prénom de Coré, et sera l’une des meneuses de la révolte d’une partie des plus pauvres parmi les habitants de Ru. Ces deux personnages incarnent la dimension sociale et politique de ce roman, prégnante tout du long : la société décrite est à plusieurs vitesses, des riches habitants de la Tête jusqu’aux laissés-pour-compte se nourrissant du sang séché de la créature dans laquelle ils vivent. L’élévation sociale, si elle est ici à prendre au pied de la lettre, reste néanmoins une utopie : elle n’existe pas dans Ru. Si Youssoupha incarne la terrible résignation qui étreint ceux qui n’arrivent plus à lutter, Coré essaye de se battre, jusqu’à faire le douloureux apprentissage de l’inutilité de son engagement face à la brutalité des forces policières. Pourtant, que deviendrait ce système social vertical dans un corps allongé si la créature devait se redresser ? Tel est l’ultime espoir auquel elle se raccroche, et qui finira par se réaliser, rebattant les cartes de la justice sociale. Mais dans une société détruite, peut-on sereinement envisager que l’égalité entre tous ne soit plus une chimère lointaine ?

Résolument weird, en prise totale avec les maux de notre société, dont il agit comme un révélateur, dystopie qui laisse entrevoir une once d’espoir, Ru est un livre intrigant, quand bien même il se perd parfois entre les méandres de la chair et ses aspirations sociales. Reste un récit fascinant et actuel porté par une belle humanité.

Les Maîtres-enlumineurs

La magie est au cœur de la cité de Tevanne. Mais pas n’importe quelle magie  : celle des Enluminures, ou comment des sceaux extrêmement complexes réalisés par des Maîtres permettent aux objets d’acquérir des fonctions ou des pouvoirs qu’on ne leur connaissait pas : les roues de véhicules se mettent à rouler sans qu’on les propulse, les murs gardent la mémoire des conversations qu’ils ont entendues, des portes s’ouvrent toutes seules… Les Maîtres Enlumineurs se répartissent en quatre familles qui se partagent — se disputent, plutôt – le pouvoir dans Tevanne, vivent dans des enclaves aisées alors qu’au dehors, les quartiers populaires pâtissent d’une qualité de vie médiocre. Sancia fait partie de ces laissés-pour-compte ; jeune voleuse, elle subsiste via de menus larcins. Jusqu’au jour où elle est embauchée pour voler une clé dans une garnison surveillée ; elle s’acquitte de sa tâche, mais son commanditaire est assassiné. Et, surtout, pourquoi la clé se met-elle à lui parler ? Ce n’est que le début d’une longue aventure, qui révélera à Sancia les sombres secrets des familles de Tevanne…

Après Mr. Shivers, puis plus récemment le monumental American Elsewhere, Les Maîtres Enlumineurs est le troisième roman (1) publié en France de Robert Jackson Bennett, et l’opus initial d’une trilogie. Je ne sais pas si le système de magie est le meilleur jamais inventé, comme le proclame le bandeau du livre en librairies, mais il est diantrement efficace car virtuellement illimité. Prenez un objet, n’importe lequel, analysez ses fonctions d’origine, conférez-lui une autonomie pour les accomplir ou inventez-lui en d’autres, et vous aurez le principe qui sous-tend cet univers. On n’ose imaginer ce qu’un esprit fécond comme celui de Bennett peut trouver comme possibilités, mais ce premier tome en recèle déjà un nombre impressionnant. Ces inventions procurent une vitalité évidente au roman, que vient amplifier un sens du rythme qui jamais ne faiblit : Bennett s’y entend comme personne pour agencer les rebondissements de son histoire. Un peu comme un maître des échecs lirait à cœur ouvert dans la stratégie de son adversaire, il a toujours un temps d’avance sur son lecteur, et sitôt que celui-ci pense savoir où veut en venir l’auteur, il se voit proposer un nouveau mouvement inattendu qui le déstabilise. Une telle construction de l’intrigue ne servirait à rien si elle ne reposait que sur du vent, aussi le monde de Tevanne est-il particulièrement travaillé. Fidèle à la tradition de grandes cités jalonnant la plupart des sagas de fantasy, Bennett ne déroge pas à la règle et met tous les ingrédients pour favoriser au maximum l’immersion du lecteur dans son univers. En outre, l’aventure n’est jamais gratuite, tant elle prend pour cadre un contexte social clivant où riches et pauvres ne se mélangent pour ainsi dire jamais. Cette coexistence va néanmoins peu à peu vaciller à travers les aventures de Sancia, à mesure que la jeune femme se trouve des alliés parmi les différentes strates de la population ; l’occasion pour Bennett de déployer une galerie de personnages pour la plupart très crédibles, tiraillés qu’ils sont entre leur soif de pouvoir, leurs défauts bien humains, mais aussi leurs moments de grandeur insoupçonnés.

Au final, Les Maîtres Enlumineurs se révèle un enthousiasmant premier tome d’une saga aux allures de fantasy brodant sur une trame classique, mais en la vivifiant par un vrai sens du rythme, une inventivité incessante, et un décor propice à de nombreux développements ultérieurs. De la Big Commercial Fantasy qui aurait conservé toute son âme, et tout son mordant – ça n’est pas si fréquent. On en redemande.

Notes :
(1). Sans oublier Vigilance, court roman paru dans la collection « Une heure-lumière ».

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