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Le Chant des glaces

Jean Krug est un auteur qui n’a guère publié avant ce livre : une seule nouvelle, semble-t-il, « Manière Grise » au sommaire d’un numéro du Novelliste. Le Chant des glaces est de fait son premier roman, inspiré de sa formation de glaciologue – qu’il prolonge désormais par son expérience de conférencier en Antarctique ou au Groenland. Un ton donné dès la scène introductive, où l’on découvre deux « aventuriers », Bliss et Ferley, qui tentent de récupérer un bloc de cryel, à savoir une glace des plus pure dotée de capacités de refroidissement quasi-miraculeuses, particulièrement adapté pour baisser la température des circuits électriques surchauffés. On ne le trouve que sur très peu de planètes dans ce futur lointain où nombre d’entre elles sont colonisées, et ceux qui, tels Bliss et Ferley, sont capables de récolter le cryel en cassant très délicatement la gangue de glace qui le protège, sont surnommés les chanteurs de glace. Leur méthode, totalement empirique, est confrontée à celle de Jennah, ancienne hacker qui a entrepris de modéliser les mouvements des glaciers en vue de trouver le cryel parfait. Ailleurs dans la galaxie, séparée en deux factions antagonistes, Alpha (entendez la Terre, dont le statut de berceau de l’humanité a depuis longtemps été oublié) et Béta, des militaires et des politiques s’affrontent dans de sempiternelles luttes d’influence et de pouvoir. Tout cela est bien entendu lié, comme on le découvrira peu à peu.

Au centre de ce roman, bien sûr, se trouve le cryel. Ce matériau aux propriétés invraisemblables intrigue très rapidement. On n’en saura toutefois guère plus, l’auteur se gardant de le décrire en détail. C’est d’une part frustrant, car il y avait un vrai potentiel à développer ses caractéristiques (le lecteur de SF est friand de ces nouvelles matières aux propriétés extravagantes), et d’autre part cette aura quasi-mystique du cryel détonne avec le reste du roman, en grande partie basé sur la crédibilité de l’univers bâti par Krug. Car la formation scientifique de l’auteur lui permet de décrire avec minutie les paysages glaciaires qui constituent une bonne partie du décor de son roman ; mission réussie, on s’y croirait, qu’il s’agisse de la beauté qui en émane, mais aussi du sentiment oppressant né du gigantisme de ces paysages et de l’atmosphère confinée quand il faut y pénétrer. C’est dans ces scènes-là qu’on peut reconnaître à son auteur un réel pouvoir évocateur, bien plus que dans les scènes se déroulant dans les milieux militaires ou consulaires, nettement plus convenues. Krug tire toutefois son épingle du jeu, aidé en cela par sa construction éclatée, dans l’espace et dans le temps, qui déploie les fils de l’intrigue. Si certaines ficelles restent un peu grosses (la trahison de tel personnage, l’identité réelle de tel autre), l’ensemble se lit sans déplaisir, d’autant que ce roman fait la part belle aux enjeux environnementaux et sociaux.

Le Chant des glaces se révèle in fine un premier roman mêlant intrigue intelligente et connaissances scientifiques de façon à bâtir un univers crédible, parfaitement documenté et plutôt envoûtant. Sans prétendre au statut de joyau brut à l’image de ce mystérieux cryel, encore perfectible, sans doute aucun, la prose de Krug se montre somme toute convaincante, et l’auteur une nouvelle voix bienvenue qu’on relira avec plaisir.

Trois cœurs battant la nuit

2054 : Marseille, capitale… On est plus chez Philippe Pujol que chez Marcel Pagnol. En fait, c’est bien pire : nous voici dans une société de surveillance hautement militarisée qui mord sur les libertés individuelles. Paris a déclaré son indépendance et vit retranchée derrière de gigantesques murs. En conséquence, la cité phocéenne est devenue le centre du pouvoir de ce qu’il reste de l’Hexagone. À un détail près : une organisation fasciste, la France Brillante, a pris le contrôle du sud de la ville. Une rébellion mène le combat, simultanément sur les deux fronts. Sans oublier qu’il fait dans les 50°C. La faute au réchauffement climatique et à une sacrée catastrophe chimico-industrielle survenue quelques années auparavant.

Dans cet étau moite, les candidats à la migration ont changé d’horizon. La toute jeune République du Maroc fait office de pays de cocagne, mais la Catalogne indépendante n’est pas trop mauvaise accueillante non plus. Le postulat Europe à l’agonie vs Afrique prospère a déjà donné plusieurs romans – Aux États-Unis d’Afrique d’Abdourahman Ali Wabéri, ou plus récemment Rouge impératrice de Léonora Miano (cf. Bifrost 97). En élargissant à l’Occident en général, citons lanovella Le Continent perdu de Norman Spinrad (cf. Bifrost 73). Ici, le court format du texte et le resserrement de l’action dans un temps bref ne permet pas autant de détails et de réflexions sur les conséquences de ce basculement. On apprendra juste quelques détails sur le pourquoi du comment de la prospérité du Maroc dans les dernières pages.

Le cœur du récit réside dans le triangle asymétrique et mouvant reliant les trois personnages principaux. Sohan est dans la rébellion et veut fuir ; Stella est prisonnière d’un camp fasciste ; Layla travaille dans un bar clandestin. Entrecoupées de souvenirs permettant de présenter un peu mieux les personnages, chaque parties se placent sous les signes de la tension et de la nuit. Le choix des prénoms des protagonistes s’avère significatif, renvoyant à la nuit et aux étoiles dans différentes langues, pas une mauvaise idée. A contrario, nommer le chef des fascistes « Nepel » n’est pas la plus fine des idées, tant le cryptage est pauvre.

Titre et résumé laissent penser que tout va se passer sur le temps d’une nuit. Ce qui n’est pas vraiment le cas, rompant la promesse de l’exercice de style menant à faire progresser une histoire commune en changeant de focale à chaque partie. À ce titre, le dernier chapitre est surprenant, d’autant plus par la nature de son contenu. Sans entrer trop dans les détails, il y a une touche pas du tout science-fictive qui s’invite et qui donne deux « belles » résolutions en mode deus ex machina . Ce qui relève plus d’une volonté de l’auteur que d’une facilité narrative, mais que l’on peut regretter.

Malgré quelques trouvailles sympathiques (la « graisse étoilée » anti-repérage, par exemple), il s’agit d’un court roman qui ne restera pas dans les mémoires. La plume d’Aurélien Manya est agréable et il a l’heur de trouver quelques belles images (tel ce tank retourné comparé à un scarabée bloqué sur le dos), mais ses personnages sont un peu fades et la tension supposément permanente n’a rien de bien étouffant – malgré la violence traversant les pages. Le rapport ténu entre les prénoms et l’évolution de l’intrigue donne une saveur de « conte » à ces pérégrinations sauce dystopie. Mais pas bien piquantes.

Faire la morale aux robots

Un essai qui cite Ursula Le Guin en ouverture puis qui, dès l’introduction, mentionne une nouvelle d’Isaac Asimov, voilà de quoi augurer d’une place méritée dans les colonnes de Bifrost. Cet ouvrage, sous-titré Introduction à l’éthique des algorithmes, se présente comme un travail de collecte et de synthèse des réflexions et débats sur le sujet.

Rapidement, l’auteur distingue celle-ci de l’éthique des IA. Pour résumer : « l’éthique de l’IA porte sur nos comportements et nos choix. De son côté, l’éthique des algorithmes portent sur les “choix” des machines.  » Replaçant cette problématique toute contemporaine dans son jus philosophique, l’auteur nous présente les deux grandes visions qui s’affrontent dans la mise en œuvre de ces algorithmes : l’utilitarisme, à la Jeremy Bentham – vous savez l’inventeur du panoptique, qui a inspiré la mythique série Oz – contre le déontologisme, à la Kant – lui, a priori vous devriez le situer. Martin Gibert fait la promotion du tirage au sort, relevant, selon lui, d’une «  certaine modestie épistémique ». En parallèle, deux logiques s’affrontent également dans la très concrète question de l’apprentissage des AMA (Agents Moraux Artificiels) : la déductive, première à avoir été mise en place, et l’inductive. On rejoint là l’épistémologie classique des sciences. Autrement dit, j’ai mon hypothèse et je chercher à en déduire des résultats, ou bien je me base sur ce que j’observe pour monter ma réflexion. Puis, les pages se déroulant, se dessine un troisième profil : l’éthique de la vertu. Le concept ? Se servir de figures humaines que l’on reconnaît comme vertueuse. L’auteur prend alors deux exemples, pour montrer que là encore, ce n’est évidemment pas si simple : Jésus et Greta Thunberg.

Ne cherchant pas à masquer ses propres défaillances, Martin Gibert se met lui-même sur le grill pour mieux amener une question essentielle : comment prémunir les machines de nos préjugés et biais ? Je dis « nos », mais il est en fait question de ceux des programmateurs et programmatrices. Comment éviter une IA sexiste, raciste ou classiste ? On plaint d’avance les personnes en surpoids qui se retrouveront dans la balance d’une IA devant trancher la question « qui sauver ? »

Au bout du compte, il s’agit là d’un ouvrage accessible, qui ne refuse pas pour autant la complexité. Le ton est léger, parfois même familier et l’on se prend à croire qu’un pote nous présente des enjeux cruciaux. Si l’on se biberonne à la SF du matin au soir, l’on n’apprendra peut-être rien dans ces pages. Mais elles ont le mérite de poser les questions, de rassembler les débats et de faire la synthèse des travaux. Et Faire la morale aux robots, comme le résume Martin Gibert, c’est faire de la morale tout court. C’est déjà s’interroger sur le monde que l’on souhaite. Et comme l’écrivait Jaime Semprun : « À quels enfants allons-nous laisser le monde ? »

La Ville des impasses

Voici le court roman d’un auteur d’origine arabe – Tunisien – écrit en français, roman qui n’a rien ou pas grand-chose d’arabe si ce n’est Bayoumi, un personnage d’origine égyptienne, quelques références culturelles disséminées çà et là, et peut-être la thématique sous-jacente en arrière-plan.

Xoxox est une ville nouvelle bâtie au cœur de la forêt landaise sur un plan en forme de palmier conçu par l’architecte Gravimal, un type proche d’Albert Speer par l’attitude mais totalement à l’opposé dans ses conceptions. Xoxox, censé être un paradis écologiste libéré du démon à quatre roues, qui s’avère, comme tout paradis digne de ce nom, un enfer pour qui y vit. On n’accède à la ville palmier que par le train, et deux ruelles de moins d’un mètre de large. Gharbi ne s’étend pas sur la question, mais de fait, Xoxox est exclue du transport conteneurisé : impossible d’y livrer une table ou un piano. C’est une ville fermée, exclusivement en impasses, imposant de toujours repasser par l’esplanade centrale et permettant donc un contrôle drastique de la circulation, une ville qui, de 100 000 habitants ne pouvant rien consommer ni produire, a perdu 60 % de sa population en 2042, époque du récit. À Çatal Höyük, la première grande ville du monde, il y a près de 10 000 ans, le concept de rue n’avait pas encore été élaboré et il fallait circuler d’un toit à l’autre ; à Xoxox, ledit concept a été rejeté et la population des opposants à Gravimal se déplace dans les égouts. Pour le reste, on n’en sait guère plus, Gharbi s’étendant insuffisamment sur les conditions de vie pratique de la population de sa cité.

L’histoire est, elle aussi, pour le moins sommaire. Pour que puissent être ouvertes des avenues dans Xoxox, il faut se débarrasser de Gravimal. Aussi un attentat est-il ourdi, qui échoue piteusement. Mais un second, perpétré contre la ville elle-même, aboutit de telle sorte que le concept de ville en impasse tombe à l’eau.

Outre la tueuse à gage de service qui rate tout, le roman suit Gravimal et son principal opposant, Dashiel Zalama, ainsi que leurs faire-valoir. Ce qui permet de découvrir que l’un et l’autre ne s’intéressent guère au concept écolo qui les oppose, mais uniquement au pouvoir qu’il leur confère. Et c’est là qu’Aymen Gharbi renoue peu ou prou avec ses origines. On sait, et les intéressés mieux que quiconque, combien le monde arabe est gangréné par une corruption effrénée à laquelle les mouvements des « Printemps Arabes » ont essayé de mettre fin – en vain. Mais Gharbi connait également bien la face nord de la Méditerranée, assez pour savoir que si la corruption et l’influence mafieuse y est plus discrète qu’au sud, elle n’y est pas moins profonde, et que l’écologisme présente tous les critères voulus pour la favoriser. Gharbi nous délivre une mise en garde à ne pas prendre à la légère : sous les eaux tranquilles de la bien-pensance, la bête est là, tapie, à l’affût du pouvoir et du pognon, prête à passer les gens par profits et pertes en guise d’éthique.

N’en reste pas moins que tout au long de sa lecture, ce court roman apparaît au mieux médiocre. Ce n’est qu’à l’épilogue que toutes les pièces du puzzle finissent par trouver leur place, et que le récit en vient à faire sens. Bien qu’il soit loin de l’œuvre de James G. Ballard, IGH notamment, ou du chef-d’œuvre de John Brunner, La Ville est un échiquier, c’est malgré tout auprès d’eux que ce livre trouvera sa place sur les rayons de nos bibliothèques.

Reste au final la question de savoir si l’architecture et l’urbanisme, imposant aux citoyens les comportements déterminés par les décideurs-financeurs, sont, à l’instar de Speer ou Le Corbusier, fascistes  ?

Au carrefour des étoiles

Au Carrefour des étoiles, lauréat du prix Hugo 1964, est peut-être le livre le plus connu de Clifford D. Simak – après Demain les chiens.

Toute l’histoire se déroule dans et autour d’une ferme isolée près de Millville, dans le Wisconsin – Simak est né et a vécu dans une telle ferme, dans cette même région. À son retour de la guerre de Sécession, après la mort de ses parents, Enoch Wallace est contacté par Ulysse, un extraterrestre qui propose de transformer la ferme familiale en une station de transit galactique dont Wallace sera le gardien. Il y verra passer quantité d’êtres plus étranges les uns que les autres, mais plutôt sympathiques, qui lui offrent des tas de cadeaux dont il ignore l’usage. La première moitié du roman nous présente cette situation en recourant à maints flash-backs. Ceci se passe, bien sûr, à l’insu du reste de l’humanité. Mais en dépit de l’isolement et de sa discrétion, un homme de plus de 120 ans qui en paraît trente finit par attirer l’attention…

On est à mille lieues d’une SF à grand spectacle. Au Carrefour des étoiles est un roman quasiment minimaliste tant au regard des décors que de la poignée de personnages mis en scène. Outre Enoch Wallace lui-même et Ulysse, l’extraterrestre, on ne croisera guère que Lucy, l’étrange fille sourde-muette de voisins peu avenants, qui semble douée de pouvoirs paranormaux, Winslowe Grant, le facteur, seul lien de Wallace avec le vaste monde et son unique ami, Mary, une sorte d’avatar, de personnalité virtuelle comme on ne disait pas encore, qui lui tient compagnie et dont il devra au final aussi accepter la perte, et enfin Claude Lewis, l’agent de la CIA qui enquête vainement sur l’occupant des lieux. Ceci posé, la crise peut survenir.

Si le roman est empreint d’humanisme, il n’en reste pas moins plutôt sombre, marqué par la mort et le spectre de la perte. Pour tenir son rôle, il fallait que Wallace fût un humaniste solitaire se tenant à l’écart d’une humanité qui ne l’est guère. En ces temps troublés, loin du Wisconsin, entre « missiles de Cuba » et « Baie des Cochons », assassinat de JFK et concert de godasse khrouchtchevien, la Terre est au bord du gouffre d’une troisième guerre mondiale nucléaire. Mais la galaxie ne va pas bien non plus : le Talisman, un artéfact qui permet de catalyser la force spirituelle cosmique et maintenait l’harmonie dans le cosmos, a été perdu et les rapports entre les innombrables races peuplant la Voie lactée se délitent. Les tensions renaissent et la Terre pourrait bien en faire les frais, se retrouver isolée pour longtemps du reste de l’univers. Un dilemme cornélien déchire Enoch Wallace entre sa fidélité au Central Galactique et son appartenance à la Terre qui l’a vu naître. Perdre la galaxie ou renoncer à la Terre. Tout se précipite lorsqu’est violée la sépulture d’un alien enterré au fond du jardin…

Le roman est aussi empreint d’un mysticisme christique, proche de celui que l’on a pu voir dans Le Crépuscule deBriareus de Richard Cowper (réédité il y a peu, cf. le Bifrost 102), bien que ces deux romans soient on ne saurait plus différents. Le Talisman par lequel la force spirituelle cosmique se transmet aux peuples de la galaxie apparaît telle une version SF du Graal, qui lui aussi était perdu (et l’est de nouveau), et sa récipiendaire a tout de la sainte. Simak transpose la foi chrétienne dans un contexte cosmique, offrant une dimension spirituelle à sa SF. La fin heureuse n’en est pas moins mâtinée d’une certaine tristesse car choisir c’est renoncer, même lorsque l’on n’a pas vraiment le choix, que celui-ci s’impose à vous. Le livre terminé, reste le deuil et un lecteur qui, lui, n’en n’a pas encore tout à fait fini avec ce chef-d’œuvre…

La Montagne morte de la vie

Ce n’est pas de la SF, pourtant les trois livres qui forment le cycle de «  La Montagne morte de la vie » sont aussi, à leur manière, autant de voyages vers des planètes inconnues. Des mondes verts et rouges, couleurs de la forêt et du sang. Un univers originel où la rationalité n’a pas cours, où la connaissance n’assure aucune certitude, où l’homme est ramené à son insignifiance fondamentale devant l’énigme et la brutalité de l’existence.

« Tuer, mourir ! Voilà toute la vie ! » fait dire Michel Bernanos à l’un de ses personnages. Comme si tuer, c’était vivre, et tel est l’ordre des choses pour toutes les créatures de cet univers. De scènes programmatiques, les romans n’en manquent pas : cannibalisme, sacrifices rituels, meurtres, duels contre une faune exubérante et prédatrice. On peut y voir une parabole sur la valeur de la vie qui se nourrit d’elle-même pour se perpétuer.

C’est cette image qui est au centre du cycle et lui confère sa puissance, et non l’intrigue, par définition interchangeable. De fait, les trames des romans, volontairement simples, se résument à chaque fois en quelques mots  : une expédition, une traque, une traversée en mer suivie d’une robinsonnade.

Dans Le Murmure des dieux, chronologiquement le plus ancien (1960), un ingénieur français et un docteur en philosophie partent explorer l’Amazonie en pirogue, à la recherche d’un trésor archéologique celé par les Indiens et qui est peut-être l’ultime vestige de la mythique cité d’El Dorado. La forêt intéresse les occidentaux pour d’autres raisons : l’industrie a un grand besoin d’arbres. La faute originelle de l’homme blanc, c’est le meurtre d’un arbre sacré, sans témoin sinon les puissances invisibles de la forêt. Le voyage est également une introspection : les voyageurs comme les indigènes, à travers des rites fantastiques où passé et présent irréel se conjuguent, mesurent la distance qui les sépare. Chacun aussi s’enfonce dans sa jungle personnelle, à la recherche d’une vérité qui lui échappe.

Achevé avant la mort de l’auteur mais publié à titre posthume, L’Envers de l’éperon se présente comme une sorte de western tragique. Deux frères, fâchés pour une affaire puérile d’orgueil blessé, sont appelés à régler leur différend dans le sang. Leur face-à-face est sans cesse différé par les maléfices d’un décor tropical sauvage où tout est démesuré, qui transforme la course-poursuite en parcours initiatique. À la fin néanmoins, l’un des deux devra tuer l’autre ; à moins que la victoire définitive ne revienne à la nature, véritable personnage en soi…

Posthume lui aussi, La Montagne morte de la vie se veut plus ouvertement fantastique. Embarqué de force sur un galion, le narrateur raconte les vicissitudes de sa vie de mousse en butte à un équipage violent et cruel, à l’exception d’un vieux cuisinier qui lui sert de père de substitution. Après une succession d’événements terribles, le bateau est fracassé par un maelstrom. Le mousse et le cuisinier sont les seuls rescapés. Ils échouent sur une mystérieuse île rouge, dominée par un soleil de la même couleur, qui semble inhabitée. À l’aventure maritime et à la plongée dans le maelstrom succède une ascension vers l’étrange. L’île est en effet dominée par une montagne qui les attire irrésistiblement. Un univers aussi fabuleux qu’inquiétant émerge de cette roche magnétique, fait de plantes carnivores, d’arbres mobiles, de villages fantômes et de silhouettes pétrifiées. La novella émerveille par sa capacité à susciter tour à tour l’admiration et l’inquiétude, par la diversité de ses registres.

L’ombre de Jules Verne plane sur ce cycle qui évoque des mondes inconnus ou irrémédiablement disparus, décrits dans une langue superbe. Les trois livres fonctionnent comme de parfaits récits d’aventures, des sortes de bandes dessinées entre Indiana Jones et L’Oreille cassée, parcourues de personnages hauts en couleurs et de rebondissements incessants. S’il ne saute pas toujours aux yeux, l’aspect fantastique se révèle progressivement. Plus que la succession d’épreuves herculéennes imposées aux héros, c’est la présence constante de la nature, incarnée dans les aberrations du règne animal, végétal et minéral, magnifiée par la plume de l’auteur, qui confère au cycle une dimension surnaturelle originale.

Un auteur à découvrir ou à redécouvrir.

Du roi je serai l’assassin

Après une Reconquista victorieuse, l’Espagne est redevenue entièrement catholique. Situé au cœur d’un empire où le soleil ne se couche jamais, le pays est désormais livré à l’Inquisition par une monarchie Habsbourg toujours « plus ultra », conformément à la devise de Charles Quint. Enfants de l’Al-Andalus, Sinan et sa jumelle Rufaida sont réduits à vivre dans le souvenir de la grandeur musulmane, sous la férule d’un père tyrannique nourrissant le secret espoir de briser le joug que les vieux Chrétiens font peser sur les Marranes et les Morisques. Poussés à la compétition par leur géniteur, les deux adolescents sont finalement envoyés à Montpellier pour étudier la médecine. Ils sont surtout chargés par leur père de retrouver la pierre d’Al-Geuzahar, ingrédient essentiel d’une magie puissante et féroce, clé de voûte de la victoire sur les Catholiques. Mais le royaume de France est lui-même la proie d’un désordre grandissant, celui de la Réforme. Les guerres de religion grondent jusqu’aux portes de la cité du Languedoc, menaçant de tout emporter.

À sa manière simple et toujours à hauteur d’homme, Jean-Laurent Del Socorro renoue avec l’univers de Royaume de vent et de colères ou de La Guerre des trois rois, et l’on est bien content de ce retour. On retrouve en effet avec plaisir le goût de l’auteur pour l’histoire, plus précisément ici le xvie siècle européen. En proie aux tiraillements divergents de l’humanisme et de l’intolérance religieuse, l’époque n’est guère favorable aux parias, boucs émissaires idéaux pour tous les fanatiques. Entre Andalousie et Languedoc, Inquisition et guerre civile, Jean-Laurent Del Socorro trace l’itinéraire tragique d’un frère et de sa sœur, abordant les sujets plus intimes de l’homosexualité, de l’inceste et de la foi. Il ne néglige pas pour autant la camaraderie, la fraternité, voire la sororité, et de manière plus générale la tolérance, jalonnant son récit de vers de Ronsard ou de du Bellay, histoire de rappeler que le xvie ne se réduit pas à des tueries haineuses. Sur fond de Grande Histoire, celle que l’on connaît et dont il s’amuse à subvertir le déroulement par petites touches discrètes de fantasy, on croise des figures connues, monarques européens enferrés dans leurs querelles dynastiques, astrologue féru d’horoscopes dont les arcanes font encore office de prédictions de nos jours chez les esprits simples, mais aussi des gens de peu dont on a oublié jusqu’à l’existence. Le récit est ainsi semblable à un creuset où se déploie l’alchimie de l’imaginaire et de l’histoire, pour le plus grand bonheur de l’amateur de récits sensibles et tragiques.

Du roi je serai l’assassin renoue et prolonge donc avec bonheur l’univers de Jean-Laurent Del Socorro, même si l’ellipse finale peut paraître un tantinet précipitée. En dépit de ce léger bémol, nulle déception n’est à craindre, bien au contraire, le nouvel opus de l’auteur français apparaît même comme un roman fort honorable.

LERMITE

After®

La quatrième de couverture d’After® laissait présager un roman post-apocalyptique semblable à des dizaines d’autres : son déroulé et son propos ne viennent pas nous contredire. Le paysage parsemé de vestiges antédiluviens des terres renoncées, maigre reliquat d’un monde effacé par un cataclysme de sinistre mémoire, ne man-que pas en effet de réveiller immédiatement de multiples réminiscences, comme d’ailleurs la communauté parfaite qui survit dans leurs parages. Sous l’égide d’un conseil bienveillant installé dans un baobab, ses habitants rejouent un mode de vie rural et s’efforcent de diminuer leur empreinte écologique dans le respect d’un dogme égalitaire et apaisé. On se doute vite que les apparences cachent de sombres desseins et des secrets inavouables tant elles paraissent frappées du sceau de la duplicité.

La savane où les personnages traînent leur carcasse ne parvient pas à nuancer l’impression fâcheuse de déjà-vu. Elle se réduit vite à une épure, un décor que l’on traverse sans y prêter vraiment attention puisque le cheminement se révèle avant tout intérieur, recelant son comptant de supposées surprises. Dans ces conditions, difficile de se passionner pour l’intrigue du roman d’Auriane Velten, d’autant plus que tout paraît dépourvu de tension dramatique et empreint des faiblesses du débutant. Sans enthousiasme, on suit ainsi les aller-retour de Cami, l’électron libre trop curieux pour son propre bien, et de Paule, la disciple trop fidèle au dogme pour véritablement y croire, devinant même avant eux les découvertes laborieuses qui viennent jalonner leurs pérégrinations répétitives. Un voyage d’ailleurs guère crédible puisque les personnages ne voient aucun obstacle s’opposer à leur progression, les indices jaillissant exactement à l’endroit où ils/elles les cherchent, et leurs adversaires leur fournissant même les clés de la résolution de l’énigme. Bref, tout apparaît balisé, convenu et même assez maladroit, l’autrice ne faisant guère preuve de finesse pour distiller les révélations sur la véritable nature des personnages. Et que dire du dénouement, si ce n’est qu’il est bien moins vertigineux que la chute de rein d’une vénus callipyge. De quoi assurément faire frémir le plus zélé transhumaniste.

Premier roman d’Auriane Velten, After® aurait pu faire une nouvelle fort honorable. Mais on ressort de ce récit un tantinet frustré, guère convaincu par un traitement n’étant pas à la hauteur des ambitions de son autrice. On aurait vraiment voulu aimer, hélas on est juste déçu par la légèreté de tout cela.

Spectres de Poe dans la littérature et dans les arts

Ce livre recueille les communications qui ont été données, en 2017, lors d’une session des colloques du Centre culturel international de Cerisy consacrée à la destinée des œuvres et de la figure d’Edgar Allan Poe dans la littérature et la culture occidentales du xxie siècle. Il étudie les raisons de l’importance de l’œuvre de Poe et les modalités de sa persistance de nos jours, à travers les champs artistiques et culturels les plus divers (musique, cinéma, BD, art contemporain…).

Après une introduction claire qui contextualise le phénomène Poe dans notre vie aujourd’hui, faisant la part entre ce qui est significatif culturellement et l’écume de références faciles et vides de sens, tout en inscrivant l’ouvrage lui-même dans une tradition critique dont les plus célèbres représentants sont Lacan et Derrida, l’ouvrage se décompose en quatre parties, regroupant une vingtaine d’études : Sphères d’influence, Poe à l’écran, Lettres de Poe, Disséminations et résonances.

La première partie analyse, entre autres, la façon dont Poe est devenu une icône dans la culture populaire, contribuant à l’avènement de nouvelles expressions artistiques comme le cinéma ou la BD ou bien encore irriguant les nouvelles technologies, le web en premier lieu. Il y est aussi question des cycles des adaptations et de la sensible reviviscence au xxi e siècle des œuvres de Poe. La deuxième partie se consacre aux adaptations cinématographiques, plus ou moins libres, de l’œuvre de Poe, de l’avant-gardiste Jean Epstein qui sonde ce qui est montrable ou non du fantastique de l’auteur américain, aux adaptations aussi bien hollywoodiennes (jusqu’aux influences sur Del Toro ou Coppola) qu’à petit budget, du film grand public à celui d’horreur et confidentiel. Le troisième chapitre, quant à lui, a une portée plus littéraire : il s’intéresse à la façon dont Poe habite ses propres textes par l’onomastique, les problèmes qu’il donne à ses traducteurs, les questions qu’il pose à ses exégètes écrivains, comme Jules Verne, son influence sur la littérature américaine (Danielewski, Daniels) et sud-américaine (Borges, Quiroga, Caicedo). Enfin, la dernière section explore d’autres formes, intermédiales, de l’héritage poesque dans l’art contemporain : expositions (comme celle passionnante de 2004 consacrée à la « Lettre volée »), séries télévisuelles (fictions noires contemporaines comme Profiler), comics (ce que lui doit Batman), univers fantasmagorique de Tim Burton, musique (André Caplet et Claude Debussy).

Nombre d’articles sont accompagnés d’une bibliographie synthétique ayant trait à leur sujet. En fin de livre, une bibliographie générale choisie oriente le lecteur vers les ouvrages de référence consacré à Poe ; un index, précis sans être touffu, des passages de Poe étudiés, des noms mentionnés et des thèmes abordés permet d’opérer facilement ses recherches et déplacements dans le volume.

Si les analyses sont parfois pointues, comme c’est de rigueur dans un ouvrage scientifique (par exemple, seuls des musicologues aguerris pourront sans doute profiter pleinement de certaines communications de la dernière section), cet ouvrage n’en reste pas moins formidablement apéritif pour un esprit curieux de Poe, certes, mais aussi de tout le monde qui gravite autour de lui, notre monde qui ne cesse de s’en nourrir. Passionnant.

Lazare attend

New York, 1962. Larry Ben-Lazarus est un juif aisé et oisif qui passe son temps à déambuler pour se familiariser avec une société qui lui est étrangère ; car Larry n’est pas new-yorkais, il ne s’appelle pas Larry, et il est temps pour lui de raconter sa vie. Larry est Lazare de Béthanie, un ami de Jésus entré dans la postérité pour avoir – dit Jean dans son Évangile – été ressuscité par celui-ci. Sauf que c’est faux. Lazare était malade et il a guéri peu après son entrevue avec Jésus, certes, mais de mort ou de résurrection il n’y eut jamais. L’histoire n’était qu’un scam que laissa courir le rabbin Yeshua (un rabbin dissident rien de plus qu’humain, qui connut la postérité sous le nom de Jésus et était accessoirement un ami de Lazare). Et voilà que Jésus (appelons-le ainsi) est arrêté, crucifié, et que son entourage proche a le sentiment fondé que le nouveau procurateur de Judée en a après les membres de la « secte ». Pour Lazare et les trois Maries (Marie de Nazareth, mère de Jésus, Marie Madeleine, voyante et compagne de Jésus, et Marie Salomé, qui ne demanda jamais la tête de personne), il devint urgent de quitter la province. Commença alors, avec l’aide d’un automate à tête de crocodile et de son bateau magique, un voyage à travers temps et espace qui amena Lazare et ses amies à Carthage, dans la Rome puis la Byzance de Constantin, au concile de Nicée, le tout en passant par les Saintes Maries de la Mer et bien sûr New York.

Avec Lazare attend, Morrow livre un roman aussi athée qu’irrévérencieux. D’un anticléricalisme plus rigolard qu’haineux, Morrow livre sa version des faits, étayée par l’Histoire. Pour ce faire, il met en scène un stupéfiant et idéaliste Lazare qui, nanti de sept voyages temporels, tente de corriger les erreurs du christianisme naissant et d’empêcher l’apparition des dogmes qui conduiront à des siècles d’intolérance et de persécutions, tant des Juifs que des innombrables hérétiques que tout dogme sécrète par essence. C’est lui qui organise l’escroquerie In hoc signo vinces qui convainc Constantin de se mettre sous le patronage du Christ puis de rédiger l’édit de Milan mettant fin aux persécutions de ceux-ci (Lazare y fait ajouter « et des Juifs », sans grand résultat, car l’Église s’obstine à faire des Juifs le peuple déicide) ; l’idée est ici d’aider ses potes chrétiens et son peuple juif. Puis, cette fois par amour, il file au concile de Nicée où il tente de faire admettre la doctrine arianiste selon laquelle le Christ n’est pas Dieu, seulement de nature similaire à lui, contre les Trinitaires (futurs Catholiques) pour qui le Christ est Dieu, un Dieu en trois personnes, Père, Fils, Saint-Esprit. Homoousios contre homoiousios, que de souffrances pour une lettre.

Juste historiquement, à quelques licences littéraires près, Morrow montre tant le personnage peu sympathique de Constantin que l’intérêt bien compris qu’Empire et Église trouvent à se soutenir l’un l’autre, tant le foisonnement des courants chrétiens antiques que l’élimination progressive de tous au profit du seul Trinitaire – qui forgera une orthodoxie que terreur et élimination physique maintiendront pendant des siècles de chape de plomb.

Pour dire son histoire, il peuple son récit rocambolesque et survolté de personnages profondément humains, très loin des icônes compassées de La Légende dorée. Imagine-t-on Marie de Nazareth en femme rationaliste, décidée et rebelle, scandalisée par l’esclavage, Marie Madeleine en gourou new age usant de champignons hallucinogènes comme adjuvants de ses prédictions, Marie Salomé en danseuse et chorégraphe des sermons de Jésus ? Imagine-t-on qu’un corbeau qui dit le Kaddish accompagne Marie de Nazareth ? Peut-on croire que Lazare s’amourache d’une philosophe épicurienne au point de consentir pour elle à un sacrifice presque impensable ? Croira-t-on que les seuls amis de Larry à New York sont un couple de sympathiques croyants inventeurs du porno chrétien ? Le tout est un régal, entre Mel Brooks et les Monty Python.

Imaginez une histoire secrète du christianisme naissant écrite par Charb et réalisée par Terry Jones sous le patronage d’Edward Gibbon. Un mélange entre La Plus grande histoire jamais contée etLa Vie de Brian entre deux couvertures, c’est un peu ce qu’est Lazare attend, le dernier et jubilatoire roman de James « Jehovah » Morrow. Alors, hommes de peu de foi, qu’attendez-vous pour le lire ?

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