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Golden State

Futur indéterminé. Californie – ou, selon sa nouvelle dénomination, Golden State. Un événement cataclysmique s’est produit dans un passé indéterminé à l’issue duquel la Californie est devenue le Golden State, avant de se couper du reste du monde. Le paradis sur Terre qu’est le Golden State est un État fondé sur le culte de la vérité. Aucun mensonge n’est toléré, la réalité s’appuie sans cesse sur un ensemble de vérités incontestables. Celles que les citoyens énoncent entre eux dès qu’il s’agit d’initier une conversation (« Dix est la moitié de vingt ; mais c’est aussi deux fois cinq ; ainsi en a-t-il toujours été ; qu’il en soit toujours ainsi », par exemple). Celles que filment toujours et partout les innombrables « captures » – caméras de surveillance qui archivent tout ce qu’elle enregistrent dans le Registre central. Celles que chaque citoyen écrit sur son Carnet de jour à fin de stockage futur dans ledit Registre. Celles enfin qui sont filmées par les sténopés que portent sur eux les agents du Service Spéculatif, garants et gardiens de la vérité, choisis en raison de leur capacité à sentir le mensonge comme des chiens un os. Laszlo Ratesic est l’un de ces Spéculateurs. Solitaire et taciturne, il se retrouve affublé à son corps défendant d’une stagiaire, Aysa Paige, qui se révèle bien plus douée que lui dans l’intuition et la détection du mensonge.

Et voilà que sur une affaire banale, la chute accidentelle d’un couvreur du toit sur lequel il se trouvait, Laszlo et Aysa mettent à jour une anomalie imprévue – une altération de la vérité qui se révèle de fil en aiguille bien plus grave qu’il n’y paraissait au départ. Commence alors pour les deux Spéculateurs une enquête risquée qui met en cause les fondements même du Golden State, car ils vont s’y trouver confrontés à des faits que les autorités décrètent « inconnus et inconnaissables » et découvrir que, dans l’ombre, des citoyens œuvrent à miner les fondations de l’Etat de la vérité vraie.

Golden State est un thriller aussi intrigant que trépidant, non dénué d’humour dans sa description d’une société obsédée par la vérité intrinsèque de toute chose (exemple : l’humour y est autorisé car chacun comprend bien que la non vérité énoncée l’est à stricte fin comique). On y parcourt un monde où les romans de fiction sont blasphématoires, où les chaînes de télé proposent uniquement des flux de captures – autrement dit des faits vrais –, et où, hormis les romans documentaires, ne sont autorisés que quelques livres communs qui servent à consolider la réalité partagée : Index géographique, Almanach, Dictionnaires, etc. On y suit l’improbable couple Laszlo/Aysa au fil de son enquête et, magie des flashbacks, au cœur des éléments significatifs de leurs passés respectifs. On y visite aussi un État qui – à l’opposé de l’Oceania de 1984 – sacralise la vérité, l’enregistre sans cesse jusque dans ses moindres détails, et punit bien plus sévèrement un menteur qu’un voleur. On y découvre, avec les deux enquêteurs, qu’il n’existe, in fine, pas plus de vérité indiscutable et univoque qu’il n’y a de soi-même que nous pourrions être, si on en croit les magazines, par-delà les masques que nous arborons chaque jour et qui forment les facettes de nos identités sociales.

Si les deux premiers tiers sont très agréables à lire, le troisième tiers paraît plus confus, plus rapide aussi, moins travaillé, un peu décevant. Dommage. Et puis, on se demande aussi ce qu’a voulu signifier Ben H. Winters. Son pamphlet anti post-vérité – mais en est-ce un ? – a des airs très nets de dystopie. Alors y a-t-il égalité entre deux maux ? On a peine à croire que ce soit l’opinion de quelqu’un de sensé.

Derniers jours d’un monde oublié

Sheltel, une île isolée depuis le cataclysme de la Grande Nuit il y a trois siècles. Elle était au centre du monde, passage obligé à équidistance des trois continents ; elle a disparu pour eux. Elle, de son côté, est sûre d’être seule à avoir survécu à la Nuit. Et voilà qu’elle est redécouverte par un navire pirate commandé par la capitaine Kreed. Pour le meilleur ou pour le pire.

Sheltel, isolée, en manque de ressources – même l’eau y est parcimonieuse –, a développé un système malthusien de rationnement et de contrôle des naissances qui épargne la maigre élite de l’île. Pour les autres c’est, outre la pauvreté, consanguinité interdite, malformations interdites, pouvoirs magiques sous contrôle ou éliminés, et la règle principale : « Quand une vie arrive une autre doit partir ». La royauté (les Natifs et leur peau reptilienne), le culte de la Bénie (qui achète par l’aumône la loyauté du peuple, contre les Natifs), la chefferie Ashim (d’ex-réfugiés jamais vraiment intégrés), et la Sorcière (une force tellurique incarnée) assurent l’ordre et allouent les ressources rares selon des règles ancestrales qui ne laissent place à aucun libéralisme politique. Le conflit politique larvé se joue entre eux ; le peuple est exclu et survit comme il peut dans un système autoritaire. Avec l’arrivé des pirates, tout changera peut-être, en dépit du conservatisme de puissants locaux qui ne veulent rien tant que garder leur pouvoir ou des manigances d’autres qui voient dans les étrangers une opportunité supplémentaire d’enrichissement. Time will tell.

Derniers jours d’un monde oublié est une histoire de fantasy politique racontée par l’entremise de trois personnages principaux (qui donnent leur nom aux scènes). La Sorcière, une puissance mystérieuse qui donne et prend la vie selon de cryptiques règles visant à assurer l’homéostasie de l’île – elle cache deux terribles secrets. Arthur Pozar, le vieux marchand, un riche qui s’est extrait de la misère et ferait tout pour ne pas y retourner – il conseille la Bénie et espère gouverner à travers elle. Erika, la pirate, « fille » de la capitaine Kreed – une machine à tuer qui voit ici une occasion de quitter le navire et de prendre sa liberté. Le roman est l’entrecroisement de leurs peurs, de leurs actions parfois irréfléchies, de leurs bassesses, de leurs moments de dignité, de leurs changements d’attitude. Pleins de contradictions, ces personnages font vrai, loin, si loin du manichéisme d’une grande partie de la production contemporaine. Aucun n’est juste ni bon ni mauvais (sauf peut-être le Natif), chacun est humain en ce qu’il est fait de facettes contradictoires que des lumières nouvelles vont éclairer différemment.

Les personnages sont une des forces du roman, avec la vraie cruauté que l’autrice n’hésite pas à montrer, l’ironie qu’elle déploie, et la manière plutôt habile par laquelle elle informe le lecteur sur son monde (dans les dialogues et par l’utilisation de vignettes informatives d’ambiance – une méthode reprise à Tous à Zanzibar).

En revanche, l’ouvrage laisse au moins deux insatisfactions. Certaines situations ou évolutions rapides semblent peu crédibles, et surtout on a l’impression de lire une pièce de théâtre plus qu’un roman. Beaucoup se passe en off, le saut d’un moment à l’autre est souvent trop brutal, le background global, tout juste entrevu et pas à la hauteur du background politique, donne une impression de théâtre d’ombres. On a l’impression de passer d’une scène à l’autre et d’un dialogue à l’autre sans vraie solution de continuité, de progresser sur les pas des personnages dans un monde aux contours imprécis, de n’être là que pour entendre ce qu’ils nous disent bien plus que pour le voir ou le vivre – les scènes nommées comme les personnages, tels les descriptifs des scènes dans le théâtre classique, amplifient encore cette impression.

Des qualités, donc, mais du travail encore. Souhaitons bon vent à Chris Vuklisevic après ce premier roman prometteur ! Elle a l’estomac dont devrait être fait la littérature. Reste à parfaire la forme des abdos.

Sauter des gratte-ciel

Avec une confiance aveugle dans la technologie de leur combinaison Flysuit, des voltigeurs sautent des toits des gratte-ciel, enchaînent les figures acrobatiques avant de freiner leur chute au tout dernier moment pour de se poser sans encombre. Chaque saut devient un show orchestré au millimètre pour un public fasciné par ces athlètes dont la carrière médiatique, dans un monde ultra connecté, importe autant que la prestation physique. Riva Karnovsky, une de ces voltigeuses, parmi les plus célèbres et talentueuses, refuse soudain de sauter sans raison apparente. Hitomi Yoshida, jeune psychologue récemment embauchée par Psysolutions, est mandatée pour remettre Riva sur le droit chemin, lui faire reprendre l’entraînement et contenter ainsi ses sponsors. Cette dernière refusant tout contact, Hitomi use de moyens peu conformes à la déontologie de sa profession : pressions sur le petit ami de la star, surveillance constante après installation de caméras cachées, traçage de son téléphone, analyses de toutes les données disponibles, y compris son journal intime effacé du serveur, manipulation. Tout est justifié par la nécessité de «  réactiver un potentiel perdu ». Hitomi, elle-même sous surveillance constante, a l’obligation de tout consigner dans des rapports, commentés en temps réel par son superviseur, Hugo Master. Son sommeil, ses activités sportives, ses séances de médiation sont enregistrées. Dans ce système ultra libéral axé sur la performance et la responsabilité individuelle, le traitement des données sans éthique au service de concepts nébuleux masqués par des anglicismes en vogue chez les managers modernes —coaching, mindfulness, feedback, digital cleanse, etc. – l’auto-contrôle prévaut. Le culte de la performance amène chacun à s’autoévaluer et à réajuster son comportement en fonction d’objectifs à atteindre qui sont autant de normes sociales. La moindre baisse de régime et le moindre échec peuvent être sanctionnés – en toute bienveillance – par une « relocalisation », pour ne pas dire un exil sans retour dans les Périphéries, ces banlieues sales, pauvres et « hors réseau » adossées à une mégalopole étincelante, entièrement verrouillée et réservée à l’élite.

La narration adopte le point de vue d’Hitomi, qu’on voit se faire broyer par un système méritocratique biaisé alors même qu’elle a, en bonne élève, une foi absolue dans les règles intenables qu’il édicte. Dans cette société artificielle où les émotions, les relations, les sentiments doivent rester sous contrôle, Hitomi, par ses ajustements constants aux exigences qui lui sont faites, semble avoir perdu les fondements de sa personnalité. Riva, perçue comme dépressive et inadaptée, montre en fait le che-min de la liberté. Cette dystopie effraie par sa proximité avec notre société contemporaine concurrentielle, mais aussi parce que personne ne s’y rebelle vraiment, puisque chacun est persuadé de pouvoir réussir. L’écriture souvent froide et distanciée se révèle efficace. Avec Sauter des gratte-ciel, récipiendaire du Prix Suisse de Littérature, Julia von Lucadou signe un premier roman maîtrisé qui, à défaut de révolutionner le genre, porte un regard lucide sur les travers de nos sociétés 2.0.

Rive droite

La situation est tendue dans le métro parisien. Les diverses factions fourbissent leurs armes et chacun revoit ses engagements : qui trahir, qui soutenir ? Madone poursuit son voyage diplomatique vers Petite-Chine. Elle espère rallier les différents dirigeants des multiples communautés à son projet de fédération unique pour Rive Gauche. Mais elle doit affronter la cupidité et la soif de pouvoir des femmes et hommes en place. De son côté, Augir, ancien secrétaire de Parn, le grand prêtre de l’Élévation, cherche à faire tomber son ancien chef. Les alliances et trahisons sont légion et la victoire semble changer de camp de chapitre en chapitre. Sur l’autre rive, la Droite, Juss et Plaisance continuent leur exploration d’un monde jusqu’alors inconnu. Sont-ils les seuls humains de ce côté de la Seine, apparemment peuplé uniquement d’animaux monstrueux ?

Pierre Bordage nous replonge immédiatement dans le bain avec cette suite directe de Rive Gauche. Mais quand le premier tome prenait le temps de mettre en place décor et personnages, ici, le contexte étant déjà connu du lecteur, ça démarre dès les premières pages pour ne quasiment jamais faiblir, l’auteur jonglant d’un groupe à l’autre au fil de courts chapitres qui maintiennent un intérêt constant. La vraie force de Bordage réside souvent dans l’épaisseur de ses personnages, quand bien même il flirte parfois avec le caricatural : Rive Droite ne déroge pas. Les protagonistes sont animés de passions fortes, qu’elles soient honorables ou qu’elles soient ignobles – tortures purement sadiques, haines viscérales et mortelles envers la différence (en l’occurrence les dvinns, mutants aux pouvoirs non reconnus et à l’espérance de vie minime, et qui prendront de l’ampleur dans ce roman). Les sentiments sont exacerbés, plus encore que dans Rive Gauche, et montrent aussi bien le côté pitoyable de l’être humain que ses grandeurs occasionnelles, capable du sacrifice ultime au nom d’une idée, d’une cause. Avec cette trilogie, Bordage s’offre un laboratoire en huis clos où il décortique l’humanité au plus près, observant les réactions de ses protagonistes.

Et la découverte de la Rive Droite lui fournit l’occasion d’élargir sa palette. Outre les animaux, d’autres créatures font leur apparition. Certaines anecdotiques, juste bonnes à apporter de l’action. D’autres plus importantes pour la suite. D’ailleurs, ce volume soulève quantité de questions.

On pouvait craindre que l’auteur des « Guerriers du silence » ne tourne en boucle dans les couloirs du métro, mais il est parvenu à éviter l’écueil. Par l’agrandissement de son territoire. Et au moyen d’extraits de journaux intimes qui content la catastrophe ayant mené à tout cela. Le récit y gagne en profondeur et l’ancre davantage dans le réel. Enfin, dans les ultimes pages, à l’instar de Glukhosky dans Metro 2035, le troisième tome de sa propre série, Bordage semble ici ouvrir la possibilité d’une sortie des hommes à la surface. Le temps passant, les radiations seraient devenues moins dangereuses. Un peu d’espoir pour une communauté qui en manque cruellement. Et une bonne raison pour le lecteur de se précipiter sur Cité, ultime roman de cette trilogie en cours. Un peu de patience…

Pékin 2050

Yuwen Wanghu, poète, va recevoir le prix Nobel de littérature d’ici quelques jours. Mais, sans raison apparente, il met fin à ses jours avant cette consécration. Li Pulei, son ami, essaie de saisir le sens de ce geste. Ne lui reste qu’un message : « Je m’arrête ici. Prends soin de toi.  » C’est peu. Heureusement, pour mener son enquête, Li Pulei est aidé, en principe, par les progrès technologiques. En Chine, en 2050, le téléphone est un « Âme-phone » (belle trouvaille !) et une majorité de personnes sont connectées, grâce à une puce implantée à l’âge de douze ans dans le cerveau, à une « Communauté de Conscience ». Cela permet d’échanger tout ce que l’on a vécu, car tout ce que l’on regarde, entend, sent, vit, peut être enregistré et transmis – un peu comme dans «  La vérité du fait, la vérité de l’émotion », nouvelle de Ted Chiang incluse dans le recueil Expiration. Ainsi, Li Pulei peut examiner la découverte du corps par les policiers. Néanmoins, il reste possible de se couper, par moments, de cette communauté. Or, Yuwen Wanghu avait stoppé sa connexion, ce qui fait que Li Pulei ne peut voir les derniers jours, ni l’instant du suicide.

Après avoir assisté à l’enterrement (qui détonne du reste du roman et rappelle, par ses paysages d’inspiration mongole, « Retour à n’dau  » de Kij Johnson), Li Pulei reprend son enquête et découvre rapidement l’existence d’un lien très fort entre son ami et la société à l’origine de l’invention de cette puce : Empire & Culture, dirigée par un homme surnommé par tous et en toute modestie l’Empereur. Il va donc devoir creuser dans les méandres de cette entreprise, gigantesque, tentaculaire, aux buts peu clairs. Et quel rapport avec la chose écrite, la publication de livres, qui est en voie de disparition dans cette nation digitalisée ? Ce thème de l’emprise d’une entité sur une nation, sur un ensemble d’individus fait évidemment penser au récent Gnomon. Mais dans ce roman, Nick Harkaway évoque une société dominée par une IA réputée bienveillante et juste, tandis que dans Pékin 2050, rien n’est organisé au niveau d’un État. La manipulatrice n’est autre qu’une entreprise privée : pas de direction affichée, à part, bien sûr, les profits. Sans oublier la vision de l’Empereur, partagée seulement avec des très proches. Et que le lecteur découvrira dans une confrontation finale éclairante…

L’auteur ne cache pas ses sources artistiques, au contraire, il les affiche même. Il cite Matrix que l’on retrouve dans le compte à rebours final, mais aussi dans les caractères chinois qui défilent, parfois, sur le décor ; ou The Truman Show, pour cette idée de manipulation des vies de certains individus, encore présente dans « Les Ruines circulaires » de Borges : notre vie nous appartient-elle ou est-elle est décidée par un autre ? Que pouvons-nous choisir ? Quelles libertés nous reste-t-il ? Et la littérature, les mots écrits, peuvent-ils nous aider à nous affranchir des contraintes ? Sont-ils les clefs de la prison ?

La force de Pékin 2050 n’est pas l’originalité des thèmes brassés, mais leur nombre et leur intrication, ainsi que la profondeur des réflexions. Cela, tout en restant accessible et aisé à lire. Car Li Hongwei raconte une véritable enquête, sans nous assener son point de vue brutalement. En suivant le raisonnement de son protagoniste, avec ses errements, ses revirements et ses doutes, il propose plusieurs idées et avis sur les sujets abordés et permet ainsi au lecteur de se faire une opinion réfléchie, solide. Sur le monde qui nous entoure et sur celui qui semble devoir nous être imposé, plus riche en communications, mais aussi, sans doute, moins libre. Une lecture éminemment recommandable, donc.

L’Appel des grands cors

Tout s’effondre pour les Chevauche-Brumes dans cet ultime roman de la trilogie éponyme initiée en 2019 (et chroniquée dans nos 95e et 99e livraisons). Nos héros, diminués, ne savent où donner de la tête. Et Jerod, le mage aux pouvoirs autrefois si puissants, en est réduit à retrouver la cathédrale noire en espérant y dénicher une clé à cette situation catastrophique. Catastrophique, oui, car les Humains, au lieu de s’unir face au péril phénoménal des mélampyges, se divisent. Juxs, l’Enochdil, a définitivement pris le pouvoir sur le Roy et donc sur les armées du Bleu-Royaume. La menace monstrueuse ne l’inquiète pas : seule l’annihilation de l’hérésie lui importe. Dans son délire de pureté, il laisse de côté les signes annonciateurs du désastre et mène ses troupes à l’assaut des armées d’Hondelbert, surnommé « la Muraille », bien conscient, lui, du sort qui menace l’humanité. Que pourront les quelques Chevauche-Brumes face à cette mécanique implacable ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Thibaud Latil-Nicolas ne recule devant rien pour entrainer son lecteur : que de batailles, que de retournements de situation, que d’aventures ! Ce dernier tome est particulièrement réussi et ferait presque regretter la fin de cette saga (presque, car rien de pire qu’une série qui se prolonge dans l’étiolement). Mais c’est une fin en feu d’artifice ! Tout se met en place dès les premières pages pour un affrontement final mémorable, et l’on n’est pas déçu. Mais attention, l’auteur ne glorifie pas la guerre, il ne la place pas, rutilante, sur un piédestal. Non, si le Verbe est fort et riche, il ne magnifie pas les combats, ne les esthétise jamais. Au contraire, il renforce leur violence, leur monstruosité, leur côté implacable. Thibaud Latil-Nicolas use de la langue française et de son vocabulaire varié pour créer des images puissantes à même de marquer les esprits. Il sait ne pas se montrer pompeux, évite les passages boursouflés. Ses descriptions sont belles et efficaces, originales. Trouvant le point d’équilibre entre narration pure et contemplation, il se permet – et ainsi permet au lecteur – de prendre la mesure de la situation, de s’immerger dans un paysage, de rencontrer des personnages sans trop ralentir l’action, épargnant à son lecteur de longues envolées lyriques inutiles, voire pénibles. Son style est agréable et parlant. Il sert l’histoire sans être transparent.

De plus, cet auteur aime ses personnages, c’est évident. Et de fait, il sait les faire aimer. Sans hésiter pour autant à leur faire subir des sorts peu enviables – de la mort à la torture la plus infâme. Plusieurs dizaines de pages consacrées à la caractérisation de personnages parfois brutalement réduits à néant ; un crève-cœur pour le lecteur, tant il avait su rendre ces derniers sympathiques, attachants, vivants. Il en va d’ailleurs de même pour les figures détestables ; Latil-Nicolas déploie un talent inchangé pour imaginer des êtres si repoussants qu’on s’en trouve presque soulagés lors de leur décès. Le monde dans lequel il nous invite transpire, sent l’oignon macéré, crie et rote, pleure et se réjouit. Il existe, pleinement, emplit les sens du lecteur.

Ceux qui n’ont pas encore abordé cette trilogie feraient bien d’y songer, d’oublier les faiblesses du premier tome pour se laisser emporter par cette fougue imagée, cette force évocatrice – ce souffle, ni plus ni moins. Les autres devront attendre les prochains romans de Thibaud Latil-Nicolas, une plume à suivre, nécessairement.

Liens de sang

Octavia E. Butler a écrit Kindred en 1979. Le roman a été publié en français sous le titre Liens de sang chez Dapper Littérature en 2000. Il est réédité en 2021 au Diable Vauvert dans une traduction révisée. On s’en réjouit.

« J’ai perdu un bras en rentrant de mon dernier voyage. » C’est sur cet incipit que s’ouvre l’histoire de Dana, femme noire américaine vivant avec Kevin, homme blanc américain, en Californie en 1976. Il se sont mariés contre l’avis de leurs familles. Dana et Kevin sont tous deux écrivains et leur situation financière est précaire. Quittant les loyers trop élevés de Los Angeles, ils déménagent pour s’installer dans une petite maison à quelques kilomètres de là. À peine installée, le jour de son vingt-sixième anniversaire, Dana est prise d’un malaise et s’évanouit… dans l’espace et le temps. Elle ouvre les yeux pour voir devant elle un enfant, blanc et roux, se noyer dans une rivière. Elle le sauve mais la mère de l’enfant la roue de coups. Dana revient à elle dans sa maison, auprès de Kevin. Quelques secondes se sont écoulées. Dès le lendemain, Dana est prise d’un nouveau malaise et se retrouve devant le même enfant, un peu plus âgé. Il se nomme Rufus Weylin, vit en 1815 dans une plantation du Maryland et est le fils unique d’un propriétaire d’esclaves. Le temps de quelques jours de 1976, Dana va subir de nombreux sauts temporels et vivre plusieurs jours, mois, puis années dans la plantation Weylin, parmi les esclaves puisque c’est la place que sa couleur de peau lui réserve. Elle y découvrira ses racines familiales.

Liens de sang est un chef-d’œuvre, et on le comprend dès les premières pages. C’est un roman puissant et réaliste, habité de nombreux personnages qui ne se réduisent jamais à une fonction romanesque. Ils possèdent un passé, un avenir, une psychologie, des souffrances et des peurs. Le génie d’Octavia E. Butler est, par le jeu du voyage dans le temps, de confronter une pensée moderne, celle du xxe siècle, celle de Dana et de Kevin, à celle du xixe, celle de Rufus et son père, mais aussi celle d’Alice, de Sarah, de Luke, de Nigel, de Carrie et de tous les esclaves côtoyés. Contrairement à Kevin, qui fera aussi partie du voyage, Dana n’est pas en position de rester spectatrice du passé esclavagiste de son pays. Elle en fait partie intégrante. Sa relation à Rufus illustre toute la complexité de la dynamique de dépendance au sein des rapports de pouvoir. L’histoire de l’esclave est l’histoire de la domination. Celle-ci est construite sur des relations complexes au sein d’un système d’oppression dont l’autrice met en lumière les mécanismes et qu’elle compare à un totalitarisme. Le fouet marque autant les chairs que les esprits. La violence, inouïe, s’exprime à tous les niveaux des interactions humaines.

Ce roman, difficile mais brillant, est porté par une écriture tranchante, droite, directe. Il n’y a pas un mot de trop, pas un qui manque. Octavia E. Butler ne fait ni détour ni raccourci, mais dit exactement ce qui doit être dit, de la première à la dernière phrase. Il faut lire Liens de sang.

Cinquante-trois présages

Une nouvelle religion est apparue sur Terre, La Multitude, laquelle, contrairement aux autres monothéismes, a des effets concrets sur la population, croyante ou non. L’entité originelle s’est fractionnée, désagrégée selon le terme officiel, en multiples individualités, désignés par un numéro. La Multitude ne renvoie pas à un au-delà, ne juge rien ni ne se réfère à une orthodoxie, sauf peut-être les Dieux Rouges, les plus violents et craints, que désapprouvent les autres entités. Ils peuvent en effet, très arbitrairement, décider de se débarrasser de leurs représentants sans raison valable, assassinés par leurs exécutants, les Bourreaux, tandis que leurs homologues s’opposent à toute forme de meurtre comme au tort fait aux animaux. Une Fédération chapeaute les Bureaux de prière disséminés à travers le pays où se présentent croyants et non-croyants avec des doléances diverses auprès des Désignés, représentants officiels des divinités bénéficiaires d’un pouvoir particulier, et de leurs employés.

La Désignation se manifeste par des fièvres, vomissements et maux de tête très coercitifs, atténués dans le cas Raylee Mire, au comportement rebelle voire asocial, par une grosse consommation de cannabis qui repousse l’emprise mentale de la divinité. Désignée du dieu Dix-neuf, elle a le pouvoir d’envoyer dans Prime, un ailleurs indéfini, ceux qui ont envie de disparaître un temps. Elle dispose aussi du don de micro-perception, soit la conscience de tout être vivant dans l’environnement proche, insectes et araignées compris, des pensées des gens ainsi que d’une foule de détails. Des visions l’informent sur certaines situations ou ce qu’elle doit faire. Une Désignation est un calvaire qui empêche d’avoir une activité normale. Raylee est employée par la Fédération dans un Bureau proche de Cherbourg pour un salaire de misère où elle reçoit les visiteurs qui lui exposent leurs problèmes, qui donnent une palette assez représentative des maux de la société actuelle. Autre effet secondaire, aucun dispositif électronique sans-fil ne fonctionne à proximité d’elle, ce qui présente autant davantages que d’inconvénients avec parfois des situations cocasses.

Par l’intermédiaire du lieutenant Hassan Bechry et de sa taupe, l’Observatoire européen des divinités, une officine de la police, s’intéresse de plus en plus à Raylee, suspectée d’être responsable des disparitions, et peut-être de meurtres.

On se demande dans un premier temps quel est intérêt de ce roman qui semble partir dans toutes les directions, sinon celui d’élucider une situation àa priori incongrue, où des dieux lovecraftiens opèrent au grand jour sans que cela émeuve ni étonne grand monde.

Raylee est la principale narratrice qui dévoile au fil des besoins les rouages de cet univers proprement fantastique, récit augmenté de passages centrées sur les enquêteurs, mais aussi d’e-mails et de comptes-rendus d’entretiens, de notes de service et même de poèmes, délivrant une multiplicité de points de vue sur la société et ses maux. Les allers et retours suivent un fil thématique, sans cependant gêner la progression du récit.

Polar par certains côtés, fantastique par d’autres, avec quelques touches de science-fiction, ce patchwork a toutes les allures d’un roman social pas comme les autres. De multiples détails glissés subrepticement renvoient en effet à une actualité récente, autour de mesures sociales, de violences policières, de la féminisation parfois absurde des mots, des pétitions et manifestations variées, de l’anti-avortement à la fermeture des parcs aquatiques. Se dessine en arrière-plan une société pétrie de contradictions et sans perspectives, aussi fragmentée que les divinités, où l’individualisme forcené et la liberté d’expression désordonnée faisant désormais office de religion, chacun confit dans sa vérité désormais sacralisée. Foisonnant et cohérent, une bonne surprise au final.

Hors-série Une Heure-Lumière 2021

[Critique commune à À dos de crocodile, Toutes les saveurs et le hors-série UHL 2021]

Pour la quatrième année consécutive, la collection « Une heure-lumière » publie un hors-série à l’occasion de ses parutions du printemps, ouvrage offert pour l’achat de deux titres de la collection. Il s’agit d’une catalogue de la collection, avec couverture et résumé, agrémenté d’une novelette inédite de Greg Egan et d’une introduction d’Olivier Girard qui réaffirme à cette occasion l’intérêt qu’il porte à Greg Egan, repéré par Francis Valéry et Sylvie Denis et dont sa maison d’édition s’est fait le promoteur, rappelant à travers ses titres emblématiques la place qu’il occupe au sein de la science-fiction.

« Un Château sous la mer », donc, au cœur dudit hors-série, est un récit bien dans la manière eganienne autour d’un concept étourdissant avec une forte dimension humaine, riche en clins d’œil et références de tous ordres, mais surtout littéraires, de Zola à Proust et d’abord Dostoïevski : quatre frères, Caius, Rufus, Silus et Linus, des quadruplets, référence mathématique bien nommée, partagent les mêmes souvenirs grâce à un lien neuronal, suite aux tentatives d’une secte, Physalia, autre détail signifiant, pour constituer une ruche d’esprits au service d’un dangereux mentor. Si la secte a été démantelée, les frères libérés ont gardé le lien neurologique qui les soude, un lien très fort malgré la distance de leurs habitats respectifs. Mais Silus a disparu, ce qui rompt leur unité puisque les trois autres ne retrouvent pas ses souvenirs au réveil. L’enquête, sur le mode policier, se poursuit à Paris, à HEC, jusqu’à révéler le fond de l’affaire, avec un final renversant. Les conséquences particulièrement originales du lien neuronal sont analysées avec finesse et intelligemment mises en scène à travers les interactions entre les quatre frères aux prénoms en us, symbole d’un « nous » qui peut révéler davantage de surprises qu’il n’y paraît. Un texte excellent !

À dos de crocodile abandonne le registre des technosciences pour des sommets plus philosophiques : dans l’Amalgame, une société galactique composée de milliers d’espèces évoluées, Leila et Jasim, âgés de milliers d’années, ont décidé de mourir après avoir accompli quelque chose de grandiose. Pour des quasi-
immortels capables de se dupliquer à l’infini le temps de réaliser une tâche de très longue haleine, et se déplaçant d’ailleurs de façon conventionnelle sur des milliers d’années, trouver un projet n’est pas évident. Aussi jettent-ils leur dévolu sur une énigme plus que millénaire, jamais résolue, concernant l’exploration du bulbe central de la galaxie : aucune tentative n’a jamais permis à quiconque de voir ou seulement deviner ce qui s’y trouve, ses habitants, dont on ignore tout, refusant tout contact. Les sondes envoyées cessent d’émettre à l’approche et reviennent, intactes. Jusqu’à ce que Leila et Jasim trouvent un moyen qui nécessite une longue mise en place, laquelle comporte des risques qui ne sont pas ceux qu’ils auraient pu imaginer… Plusieurs thèmes s’emboîtent astucieusement dans ce récit raconté avec élégance, celui du rapport entre satisfaction et insatisfaction, laquelle rejoint l’infini dans la mesure où chaque réponse amène de nouvelles questions, celui du sens de la vie quand tout a été vécu, celui des liens entre les êtres qui les unit autant qu’il les définit, la novella abordant à son tour, à sa manière, la notion de lien entre individus, sur les choix, enfin, qui tracent des chemins et dont l’histoire centrale se fait la métaphore. Le résultat de la quête, pour le moins inattendu, ramasse l’ensemble de ces questions non sans émotion. Sur ce versant métaphysique, Greg Egan se révèle également un auteur d’exception !

Toutes les saveurs de Ken Liu, autre auteur très apprécié au Bélial’, marie tout en finesse la mythologie chinoise et celle d’un pan de l’Histoire des États-Unis, loin des images d’Épinal cristallisées dans le western. Après avoir assisté à un incident sanglant entre des Chinois chercheurs d’or et deux anglo-saxons, voyous notoires, cherchant à les déposséder de leur bien, Lily Seaver se familiarise avec le groupe, par ailleurs locataire des baraques de son père, également propriétaire du magasin de fournitures de cette localité minière de l’Idaho. Attentif à sa fille, le père s’initie avec elle à la culture chinoise au travers de leurs jeux, des chants, des aliments et de boissons alcoolisées, chacun découvrant par ce biais les diverses saveurs de la culture de l’autre, agréables ou déplaisantes, apprenant à ne pas porter de jugement ni faire de généralisation… L’auteur de L’Homme qui mit fin à l’Histoire illustre ici au moyen de maintes histoires la rencontre de deux communautés apprenant à se connaître, à s’apprécier, et à faire front contre ceux qui, au nom de leurs préjugés, campent sur leurs positions, tandis que s’ouvre un procès qui ne peut qu’être défavorable aux Chinois. Les divers cas de figure offrent une palette très large, où l’emporte la tolérance et la résilience. Tout passe par les anecdotes ainsi que les contes de Guan Yu, le dieu chinois de la guerre, dont Lao Guan, un géant barbu, régale la jeune fille, sans qu’il soit possible de savoir si ce dernier emprunte ses souvenirs aux légendes de son pays ou s’il transforme ses expériences vécues en légendes. C’est avec beaucoup de fraîcheur et d’élégance que Ken Liu aborde en filigrane un pan tragique de l’Histoire de sa patrie d’adoption. Une réussite totale.

Toutes les saveurs

[Critique commune à À dos de crocodile, Toutes les saveurs et le hors-série UHL 2021]

Pour la quatrième année consécutive, la collection « Une heure-lumière » publie un hors-série à l’occasion de ses parutions du printemps, ouvrage offert pour l’achat de deux titres de la collection. Il s’agit d’une catalogue de la collection, avec couverture et résumé, agrémenté d’une novelette inédite de Greg Egan et d’une introduction d’Olivier Girard qui réaffirme à cette occasion l’intérêt qu’il porte à Greg Egan, repéré par Francis Valéry et Sylvie Denis et dont sa maison d’édition s’est fait le promoteur, rappelant à travers ses titres emblématiques la place qu’il occupe au sein de la science-fiction.

« Un Château sous la mer », donc, au cœur dudit hors-série, est un récit bien dans la manière eganienne autour d’un concept étourdissant avec une forte dimension humaine, riche en clins d’œil et références de tous ordres, mais surtout littéraires, de Zola à Proust et d’abord Dostoïevski : quatre frères, Caius, Rufus, Silus et Linus, des quadruplets, référence mathématique bien nommée, partagent les mêmes souvenirs grâce à un lien neuronal, suite aux tentatives d’une secte, Physalia, autre détail signifiant, pour constituer une ruche d’esprits au service d’un dangereux mentor. Si la secte a été démantelée, les frères libérés ont gardé le lien neurologique qui les soude, un lien très fort malgré la distance de leurs habitats respectifs. Mais Silus a disparu, ce qui rompt leur unité puisque les trois autres ne retrouvent pas ses souvenirs au réveil. L’enquête, sur le mode policier, se poursuit à Paris, à HEC, jusqu’à révéler le fond de l’affaire, avec un final renversant. Les conséquences particulièrement originales du lien neuronal sont analysées avec finesse et intelligemment mises en scène à travers les interactions entre les quatre frères aux prénoms en us, symbole d’un « nous » qui peut révéler davantage de surprises qu’il n’y paraît. Un texte excellent !

À dos de crocodile abandonne le registre des technosciences pour des sommets plus philosophiques : dans l’Amalgame, une société galactique composée de milliers d’espèces évoluées, Leila et Jasim, âgés de milliers d’années, ont décidé de mourir après avoir accompli quelque chose de grandiose. Pour des quasi-
immortels capables de se dupliquer à l’infini le temps de réaliser une tâche de très longue haleine, et se déplaçant d’ailleurs de façon conventionnelle sur des milliers d’années, trouver un projet n’est pas évident. Aussi jettent-ils leur dévolu sur une énigme plus que millénaire, jamais résolue, concernant l’exploration du bulbe central de la galaxie : aucune tentative n’a jamais permis à quiconque de voir ou seulement deviner ce qui s’y trouve, ses habitants, dont on ignore tout, refusant tout contact. Les sondes envoyées cessent d’émettre à l’approche et reviennent, intactes. Jusqu’à ce que Leila et Jasim trouvent un moyen qui nécessite une longue mise en place, laquelle comporte des risques qui ne sont pas ceux qu’ils auraient pu imaginer… Plusieurs thèmes s’emboîtent astucieusement dans ce récit raconté avec élégance, celui du rapport entre satisfaction et insatisfaction, laquelle rejoint l’infini dans la mesure où chaque réponse amène de nouvelles questions, celui du sens de la vie quand tout a été vécu, celui des liens entre les êtres qui les unit autant qu’il les définit, la novella abordant à son tour, à sa manière, la notion de lien entre individus, sur les choix, enfin, qui tracent des chemins et dont l’histoire centrale se fait la métaphore. Le résultat de la quête, pour le moins inattendu, ramasse l’ensemble de ces questions non sans émotion. Sur ce versant métaphysique, Greg Egan se révèle également un auteur d’exception !

Toutes les saveurs de Ken Liu, autre auteur très apprécié au Bélial’, marie tout en finesse la mythologie chinoise et celle d’un pan de l’Histoire des États-Unis, loin des images d’Épinal cristallisées dans le western. Après avoir assisté à un incident sanglant entre des Chinois chercheurs d’or et deux anglo-saxons, voyous notoires, cherchant à les déposséder de leur bien, Lily Seaver se familiarise avec le groupe, par ailleurs locataire des baraques de son père, également propriétaire du magasin de fournitures de cette localité minière de l’Idaho. Attentif à sa fille, le père s’initie avec elle à la culture chinoise au travers de leurs jeux, des chants, des aliments et de boissons alcoolisées, chacun découvrant par ce biais les diverses saveurs de la culture de l’autre, agréables ou déplaisantes, apprenant à ne pas porter de jugement ni faire de généralisation… L’auteur de L’Homme qui mit fin à l’Histoire illustre ici au moyen de maintes histoires la rencontre de deux communautés apprenant à se connaître, à s’apprécier, et à faire front contre ceux qui, au nom de leurs préjugés, campent sur leurs positions, tandis que s’ouvre un procès qui ne peut qu’être défavorable aux Chinois. Les divers cas de figure offrent une palette très large, où l’emporte la tolérance et la résilience. Tout passe par les anecdotes ainsi que les contes de Guan Yu, le dieu chinois de la guerre, dont Lao Guan, un géant barbu, régale la jeune fille, sans qu’il soit possible de savoir si ce dernier emprunte ses souvenirs aux légendes de son pays ou s’il transforme ses expériences vécues en légendes. C’est avec beaucoup de fraîcheur et d’élégance que Ken Liu aborde en filigrane un pan tragique de l’Histoire de sa patrie d’adoption. Une réussite totale.

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