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L’Abominable

Dans une préface qui appartient déjà au roman, Dan Simmons interviewe Jack Perry, un alpiniste qui lui adresse ensuite ses mémoires, notamment à propos d’une expédition non officielle dans l’Everest en 1925.

Afin de mieux faire ressentir les épreuves qui attendent les grimpeurs, mais aussi pour faire accepter la partie imaginaire du roman, le narrateur débute son récit très en amont avec une ascension du Cervin en compagnie de Richard Davis Deacon, dit le Diacre, et de Jean-Claude Clairoux, un Français connu pour être l’inventeur du Jumar, la poignée bloquante sur corde fixe qui fait office d’ascendeur. Il s’agit, dans la phase préparatoire, d’instruire le lecteur sur les particularités de la haute montagne et l’équipement pour le moins sommaire des alpinistes, moins efficace et plus lourd que celui utilisé aujourd’hui. La qualité de la corde, le type de chaussure, la nature des vêtements, le modèle de tente et les réchauds, tout est passé en revue dans l’anticipation d’une expédition où la moindre erreur signifie la mort. On en apprend beaucoup aussi sur les premiers héros de la conquête de l’Everest, dont le sommet restait inviolé à l’époque – si on s’en tient à l’incertitude qui entoure l’excursion de Mallory et Irvine, dont la dernière tentative a peut-être été couronnée de succès.

Le Diacre, présenté comme excellent alpiniste et héros de la Première Guerre Mondiale, invite Clairoux et le jeune narrateur à retrouver Percival Bromley, un alpiniste qui suivait, sans s’y mêler, l’expédition de Mallory et Irvine. Aux trois hommes s’associe la sœur de ce dernier, qui a depuis longtemps élu domicile dans la région. Tous tiennent à le retrouver pour des raisons tenues secrètes.

Le roman détaille de façon hyperréaliste l’ascension de l’Everest avec un prodigieux art du suspense. Le vent, le froid, le manque de sommeil, la raréfaction de l’oxygène qui altère le jugement, la difficulté de retrouver son chemin dans la neige, le long d’un parcours fait de crevasses, jusqu’à l’utilisation peu évidente d’un réchaud en altitude, figurent parmi les épreuves auxquelles sont confrontés les grimpeurs. Les longueurs de la première partie se justifient pleinement à la lecture de la deuxième.

La troisième partie prend un tour plus dramatique avec une course-poursuite hallucinante. Cependant, il eut mieux valu se contenter d’un MacGuffin pour justifier ce dernier volet plutôt que de laisser croire à un « secret encore plus abominable que toutes les créatures mythiques jamais imaginées », comme le stipule la quatrième de couverture, car celui-ci repose sur le sens galvaudé du terme, sans dimension fantastique à l’appui. Malgré les efforts pour faire avaler la pilule, la montagne accouche d’une souris. Connaissant les dimensions de celle-ci, la souris n’en paraît que plus ridicule, sans compter d’un sérieux manque de crédibilité, encore plus flagrant comparé à la rigueur documentaire du reste du récit. Sa cohérence pose aussi question : si ce secret est susceptible d’empêcher une bataille, pourquoi n’a-t-il pas été utilisé pour prévenir la guerre qui, déjà à cette date, se profile ? On ne s’attardera donc pas sur cette révélation qui gâche un formidable récit par ailleurs passionnant.

Dan Simmons, qui n’avait plus été traduit depuis quelques années, est attendu avec deux autres romans. Il faut espérer que ce grand conteur évitera les recours inutiles à l’imaginaire s’ils n’ont pas lieu d’être.

Les Testaments

C’est un défi littéraire de taille que s’est lancé la désormais octogénaire Margaret Atwood en donnant, avec Les Testaments, une suite à La Servante écarlate. Au cas (extraordinaire…) où quelques lecteurs et lectrices de cet article l’ignoreraient, rappelons que La Servante écarlate a conquis, depuis sa parution en 1985, le statut de livre culte. Vendu à plus de huit millions d’exemplaires uniquement pour sa version anglaise, cette implacable dystopie féministe a encore élargi son public durant les années 2010 grâce au succès international de sa déclinaison télévisuelle. À tel point qu’à l’instar de 1984 de George Orwell ou de La Grève d’Ayn Rand, La Servante écarlate est devenue l’une de ces rares œuvres de l’Imaginaire tenant autant du manifeste politique que du cri de ralliement militant, ainsi à même d’irriguer la réalité. Créer la suite d’un roman occupant pareille place dans les paysages littéraire et social tenait donc de la mission si ce n’est impossible, du moins périlleuse… et dont Margaret Atwood s’est acquittée de manière plus que convaincante, en réalité brillante, faisant – osons l’écrire – desTestaments une œuvre supérieure à La Servante écarlate !

Pourquoi pareille réussite ? Parce que l’autrice canadienne – pas plus impressionnée par l’aura phénoménale de sa Servante écarlate que tentée d’en tirer un opportuniste profit (1) – a fait avec Les Testaments œuvre de littérature. L’écrivaine inscrit en effet ce retour à Gilead – ou plutôt Galaad, selon la traduction des Testaments – dans la fructueuse lignée de ses textes des années 2000/2010. Empruntant à la «  Trilogie MaddAddam » (Le Dernier Homme, Le Temps du déluge et MaddAddam) sa structure chorale, Les Testaments donne ainsi la parole à trois narratrices. La plus puissante d’entre elles est Tante Lydia, sorte de Kapo en chef de cette immense prison pour femmes qu’est la dictature théocratique instaurée par les Fils de Jacob. Cheffe suprême de la corporation des Tantes – ces femmes qui collaborent activement à l’ordre viriarcal de Galaad –, elle exerce son magistère depuis Ardua Hall. Autrefois une université, l’endroit est devenu un gynécée destiné à « Éduquer » les futures épouses des Commandants, les maîtres de Galaad. Parmi ses pensionnaires se trouve Agnès, la deuxième héroïne des Testaments, la fille d’un hiérarque de Galaad. Rien de commun a priori entre cette jeune fille n’ayant connu que le joug masculiniste des Fils de Jacob et Daisy, la troisième protagoniste du roman. Encore adolescente, cette dernière vit à Toronto, dans un Canada épargné par la vague autocratique ayant frappé les États-Unis. Vivant librement sa vie d’adolescente, Daisy milite contre Galaad à sa lycéenne échelle en allant manifester…

Afin de ne pas divulgâcher, on n’en dira pas plus, tout en soulignant que l’habile entremêlement des trois fils narratifs permet aux Testaments d’embrasser de manière beaucoup plus large l’univers de La Servante écarlate. Limitée au seul point de vue de son héroïne, la Servante Defred, traitée de manière impressionniste, l’imaginaire dystopique y était un peu à l’étroit. Grâce à la structure polyphonique des Testaments, le futur inventé par Margaret Atwood gagne à la fois en ampleur et en profondeur. Déployant une imagination plus riche que celle de La Servante écarlate, Les Testaments s’en distingue encore par une écriture beaucoup plus enlevée. Évoquant en cela C’est le cœur qui lâche en dernier, le roman assume un humour (parfois très noir), de même qu’une tonalité de conte (souvent cruel), donnant d’autant plus de force offensive à son féminisme. Car c’est, somme toute, une inattendue et jouissive relecture du motif du Rape and Revenge que propose Les Testaments. Un roman au titre faussement funèbre, irradiant d’une revigorante vitalité qui ne pourra qu’emporter celles et ceux qu’inquiète notre sombre présent…

(1). On s’autorisera ici à émettre un doute quant à l’assertion de notre camarade Pierre Charrel. [NdRC]

Rouge impératrice

Classés en « mauvais genres », la science-fiction ou le fantastique s’invitent parfois chez les éditeurs « institutionnels » peu habitués aux déviances de l’Imaginaire ; on parle alors souvent de réalisme magique ou autre pirouettes littéraires. Oubliez toutes ces précautions oratoires destinées à rassurer le lectorat habituel des « grandes maisons d’édition » : Rouge impératrice de Léonora Miano est non seulement un roman de science-fiction mâtiné de fantastique, mais c’est également un grand roman superbement écrit, passionnant, et forçant son lecteur à réfléchir et à se mettre face à des réalités difficiles à entendre, quelle que soit sa couleur de peau ou son genre.

Imaginez un monde où les dérèglements climatiques et autres escarmouches nucléaires ont profondément rebattu les cartes géopolitiques. Dans ce monde, l’Afrique – rebaptisée Katopia –, presque entièrement unie depuis cinq ans, construit peu à peu une civilisation prospère, si ce n’est isolationniste, sous la direction d’Illunga, son président. Parmi les multiples scories sur son chemin se dresse une communauté fulasi (comprendre française) venue se réfugier dans ses anciennes colonies pour fuir un pays qui ne leur ressemblait plus, et qui depuis refuse obstinément de s’intégrer par peur de perdre son identité. Alors qu’Illunga est prêt à montrer la porte de sortie à cette communauté dérangeante, la rencontre avec une femme au teint rare en Katopia (partiellement albinos, elle est rousse à la peau cuivrée) va bouleverser son cœur et ses projets politiques, au grand dam des partisans d’une ligne dure…

Une problématique à large spectre, donc, que Léonora Miano explore ici avec une grande finesse, abordant les bouleversements qui se sont déjà produits dans sa Katopia unifiée autant que ceux à venir, les relations amoureuses entre les hommes, les femmes, les non-binaires, et la place que chacun doit prendre dans la vie publique et privée. En mélangeant les différents passés des peuples d’Afrique (y compris des successions de colons qui se sont enracinés dans ces terres, qu’ils viennent d’Europe ou d’ailleurs) et des descendants exilés vers d’autres continents, elle élabore ainsi, au fil des pages, un miroir de notre société actuelle. Miroir particulièrement fidèle, d’ailleurs, au point d’en être parfois douloureux, mais aussi porteur d’espoir et d’une certaine poésie.

En revanche, narrant un processus évolutif complexe, Rouge impératrice n’est pas un livre facile. D’autant que le récit est émaillé de nombreux termes peu familiers – éclairés par un glossaire assez restreint. Aussi, une bonne cinquantaine de pages sera nécessaire pour entrer dans le récit et s’adapter au mode de narration proposé. Plus que dire des faits, Miano décrit les pensées des narrateurs et narratrices de chaque passage avec, à l’instar de la pensée humaine elle-même, des allers-retours entre passé et présent, ce que l’on voit et constate autour de soi et la façon dont on l’interprète. Ajoutez-y une dose de fantastique, avec la présence d’une magie ancestrale, métissage de plusieurs traditions africaines et de nombreux voyages dans le monde des rêves, et vous obtiendrez de quoi dérouter le lecteur. Avant de le remettre dans le droit chemin quelques pages plus loin. Voilà un univers qui se mérite, en somme, mais dont on ressort changé, comme plus ancré dans une réalité qui n’était pas tout à fait la même avant qu’on entreprenne la lecture de ce Rouge impératrice.

La Machine de Léandre

Alex Evans a deux particularités : elle aime revenir dans un même univers pour en explorer l’évolution, et, à lire La Machine de Léandre, elle déteste se répéter. Ses deux précédents romans, Sorcières associées et L’Échiquier de jade, nous entraînaient dans la frénésie d’une ville-État au climat tropical où l’argent est roi et la magie, un outil de puissance comme un autre – si ce n’est moins fiable.

Dans La Machine de Léandre, l’atmosphère change du tout au tout. Alex Evans nous projette quelques années auparavant, dans une autre ville, plus proche du Paris ou du Londres de la Belle Époque. Ici, nous ne suivons pas deux femmes d’âge mûr dans leur carrière professionnelle de sorcière, mais une jeune professeur d’université ; la magie n’est pas une simple source de revenus, mais une science oubliée qu’il convient de maîtriser et de codifier. La protagoniste, Constance Agdal, cherche à comprendre les principes thaumaturgiques tout en se débattant avec son passé. Réfugiée d’une nation où la magie est taboue, Constance a dû dissimuler ses talents en la matière et n’a jamais pu depuis les développer correctement. Un particularisme qui la servira et la desservira tout à la fois lorsqu’elle se retrouvera mêlée à une guerre économique entre industriels, et face à un incube sorti sans ménagement de sa propre dimension…

L’histoire s’avère assez intrigante pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout, et les concepts – notamment une magie fluctuante qu’il faut réapprendre à maîtriser après des années d’oubli – assez originaux pour ce registre de fantasy. Les thèmes abordés en arrière-plan (l’intégration des réfugiés, la place des femmes dans la sphère technique, et dans la société en général) sont parfaitement d’actualité, sans pour autant imposer une leçon de morale aux lecteurs. Ce qui n’empêche pas La Machine de Léandre de souffrir de sa comparaison avec ses prédécesseurs. Constance n’a pas une personnalité aussi affirmée que Tanit ou Padmé, les deux sorcières associées de Jarta. Un travers que le passé de l’héroïne explique, mais qui ne fait pas moins d’elle un personnage spectateur des événements émaillant sa propre vie.

Le livre comprend une nouvelle, « La Chasseuse de livres », sorte de jonction entre les deux univers mettant en scène un personnage mineur deSorcières associées et de L’Échiquier de jade. Un récit qui démarre quelques années après La Machine de Léandre dans une situation similaire : une jeune doctorante, qui, face au machisme de son environnement, éprouve des difficultés à finir sa thèse et accepte l’offre d’une bienfaitrice pour retrouver un grimoire légendaire dans la ville d’origine de Constance Agdal ; histoire brève avec un côté « pulp » plutôt agréable.

Malgré son apparence soignée, ce livre n’est pas la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers d’Alex Evans. Il fait en effet référence à des événements historiques, magiques ou géopolitiques qui pourraient dérouter les novices. En revanche, pour qui a dévoré les précédents récits de l’autrice, il s’avère un bel addendum.

Cette histoire est pour toi

Une histoire forte engluée dans un texte laborieusement scolaire. Voici comment pourrait se résumer les impressions ressenties en tournant la dernière page de Cette histoire est pour toi de Satoshi Hase. Il faut dire que ce spécialiste de l’analyse sémantique et du langage naturel des machines s’est mis en tête d’écrire un roman sur ce qu’il connaît le mieux : une intelligence artificielle basée sur un langage de traduction entre les neurones humains et la programmation informatique. Par conséquent, sur les 352 pages de son histoire, les 150 premières ne sont qu’une exposition extrêmement détaillée de la situation de départ. À savoir, une chercheuse en intelligence artificielle découvre qu’elle souffre d’une maladie auto-immune alors qu’elle vient de créer un programme capable d’inventer des histoires. N’ayant plus que six mois à vivre, elle se jette à corps perdu dans son travail. Et repousse au passage les limites entre l’humain et le logiciel, entre l’être et l’outil.

La réflexion de Satoshi Hase est à la fois passionnante et provocante dans le fond, mais malheureusement, elle se perd dans la forme de la première moitié de son livre. Pour vous faire une idée de cette partie, imaginez Le Tombeau des Lucioles entrecoupé de longs extraits d’un dossier de presse sur le fonctionnement de l’intelligence artificielle et sur les réseaux de neurones avec, pour parachever le tout, les descriptions les plus précises possible des différentes crises de douleurs et autres hémorragies internes de la protagoniste. Si vous avez eu assez d’estomac pour passer la première partie du livre, vous entrerez dans la seconde nettement plus intéressante. C’est ici que le dialogue se noue entre Samantha, la chercheuse et Wanna Be, sa création. Au fur et à mesure qu’elle progresse vers la mort et que lui acquiert une simili-conscience de soi, le dialogue se fait plus riche, plus philosophique, et l’héroïne devient enfin plus attachante. Cela d’autant plus que vous connaissez sa fin dès la première phrase du roman : « Samantha Walker était morte. Par “morte”, il fallait comprendre que l’humaine prénommée Samantha avait vécu. » Cette évolution des relations entre l’homme et la machine récompense largement la première partie. À ce sujet, la confrontation finale entre Samantha l’humaine et Samantha le programme, confrontées toutes deux à la mort imminente, s’avère douloureusement juste sur le rôle restant alloués aux humains biologiques quand de plus en plus de fonctions corporelles sont confiées aux machines. Toutefois, les lecteurs n’ayant pas le courage de se plonger dans les entrailles de la maladie de Samantha, pourront se contenter de voir ou revoir l’intégrale des anime Ghost in the Shell avec des thématiques très similaires, tout en étant nettement moins viscéral.

À la pointe de l’épée

Quel bel ouvrage ! Une couverture soignée, un choix de couleur à dominante bordeaux et or, une belle épaisseur, un papier souple au grain agréable quoiqu’un peu fragile pour qui tourne les pages trop vite… La nouvelle édition de À la pointe de l’épée (initialement paru chez Calmann-Lévy, cf. la critique de Bertrand Bonnet) d’Ellen Kushner est décidément un bien beau livre sorti par les éditions ActuSF, de ceux que l’on exhibe fièrement dans les rayons de sa bibliothèque ou qu’on laisse traîner sur la table basse pour montrer l’étendue de son érudition.

Le contenu est à l’avenant. Cette version reprend le roman déjà traduit en 2008 (et réédité chez Folio « SF » en 2010, édition toujours disponible) en y ajoutant les nouvelles ayant comme personnage principal le bretteur Richard Saint-Vière, mais aussi des courriers fictifs entre certains personnages secondaires apportant un éclairage différent sur le couple formé par Saint-Vière et son mystérieux compagnon, Alec. Avant même d’entrer dans l’histoire, il convient de souligner combien le style d’Ellen Kushner est un régal, restitué au mieux par la traduction de Patrick Marcel. Un style qui évoque les romans, les pièces de théâtre et les lettres tels qu’ils pouvaient s’écrire au xvie ou au xviie siècle. Il faut aussi préciser qu’il n’y a aucun élément de fantasy dans À la pointe de l’épée. Seul le monde lui-même où se passe l’histoire, c’est-à-dire la Ville sans nom et les territoires l’environnant, relève de l’imaginaire. Tout le reste, même si l’époque n’est pas clairement indiquée, pourrait se situer dans n’importe quelle grande cité d’Europe à une période où l’escrime était une pratique courante, soit du xve au xviiie siècle. Que ce soit les noblesses de la Colline ou la populace des bas-fonds des Bords-d’Eaux, aucun d’entre eux n’est doté du moindre pouvoir magique, victime de la plus petite malédiction. Tous ces personnages pourraient se glisser sans effort dans un texte de Marivaux, Balzac ou Dumas.

L’ensemble (À la pointe de l’épée et les cinq nouvelles qui l’accompagnent – « Un jeune homme de mauvaise vie »,« Au temps où j’étais brigand »,« Le Bretteur qui n’était pas la Mort », « Le Duc des Bords-d’Eaux » et « Cape-Rouge ») brosse un portrait par petites touches de Richard Saint-Vière, de son enfance campagnarde à la pleine maturité de son art. Présenté par l’autrice comme un « mélodrame de mœurs », le roman met certes en scène un bretteur et son amant, mais les combats à l’épée et l’amour ou le désir qui lient les deux hommes passent au deuxième plan, au profit de la description du monde où ils évoluent et les jeux de pouvoir qui se nouent et guident leurs destins aussi bien sur la Colline que dans les Bords-d’Eaux. Moins que l’intrigue, assez décousue pour être lue à la manière d’un feuilleton, c’est la galerie de personnages présentée qui va séduire le lecteur. Aucun n’est franchement bon ni franchement mauvais, et surtout pas les deux héros principaux. Tous se croient plus intelligents et retors qu’ils ne le sont réellement. Un à un, ils se feront piéger par leurs sentiments et le sens du devoir lié à leur position sociale. Toute la saveur du livre va se situer dans les non-dits et les allusions des personnages. Ainsi, hormis une mort parfaitement incompréhensible à la fin de « Au temps où j’étais brigand », aucune scène ne choque réellement le lecteur. On y parle de sang, de stupre et de perversions variées, mais sans jamais l’étaler au grand jour. Chez Ellen Kushner, on reste entre gens de bonne compagnie : la cruauté, l’envie ou la passion avancent à pas feutrés dans un sens de la nuance remarquable.

Des différentes nouvelles présentées, si« Au temps où j’étais brigand » et « Le Bretteur qui n’était pas la Mort » sont parfaitement oubliables, les trois autres ne manquent pas d’intérêt. « Un jeune homme de mauvaise vie » et « Le Duc des Bords-d’Eaux » servent de prologue et d’épilogue parfaits au roman lui-même. Quant à « Cape-Rouge », elle ajoute une touche fantastique à la Maupassant ou la Poe qui conclut parfaitement l’ensemble. À savourer en prenant tout son temps, donc, avant de remiser l’objet bien en lumière dans sa bibliothèque.

Les Portes célestes

Les lecteurs de La Fleur de Dieu savaient à quoi s’attendre : Les Portes célestes promettaient d’aller plus loin, que ce soit dans la réinterprétation du schéma dunien, dans la confrontation entre matérialisme et spiritualité, et dans la critique des systèmes sociaux monolithiques sans cesse réinventés pour le malheur du monde – à moins que ce ne soit l’hybris de quelques-uns qui parvienne toujours à les imposer au plus grand nombre. Jean-Michel Ré ne déçoit pas et tient les promesses du premier opus de sa trilogie : pour aller plus loin, il fallait faire plus intense, plus violent, plus cruel et plus dantesque. Force est de constater que sur le plan du divertissement pur, l’auteur fait mieux qu’attendu : les scènes de combat, chorégraphiées à la seconde près, donnent l’impression que Hypérion figure aussi parmi les dettes littéraires de ce livre ; les phases toniques sont séparées par les nécessaires temps de repos destinés à introduire de nouveaux concepts. Les Portes célestes se paye même le luxe d’offrir à son lecteur un temps de tension croissante morcelé entre plusieurs chapitres où les masques tombent et où le Seigneur de Latroce – principal ennemi de l’Empereur – en vient à révéler son dessein.

C’est ici que le schéma dunien évoqué se voit réinterprété d’une façon plus originale qu’on ne l’attendait. Le Messie de Dune est la véritable fin de Dune : le triomphe militaire et politique de Paul Atréides n’était qu’une étape qui devait le conduire au sacrifice de son individualité ; sa déchéance et son départ au désert ne sont qu’un sacrifice d’un autre genre imposé parce qu’il refuse d’accomplir son destin et en transmet la lourde charge à son fils Leto II. Ici, la débâcle militaire qui guette l’Empire de Chayin X et entraîne son effondrement sont la conséquence d’un triple échec : celui des religions établies qui – à cause des effets psychotropes de la Fleur de Dieu – ont renoncé à la notion de salut et se sont faites matérialistes et sécularisées ; celui de la science officielle qui a endossé les oripeaux de la religion – hommage transparent à la Sainte Église Industrielle de L’Incal — et s’est de toute façon dévoyée dans le commerce de ses propres inventions  ; et celui d’un pouvoir impérial qualifié de paresseux, où l’Empereur prolonge son règne depuis une éternité sans réel projet politique… Si les causes de la sclérose ne sont pas identiques à celles que Frank Herbert avait choisies pour son propre Imperium, l’erreur pour Jean-Michel Ré aurait été d’introduire dans son intrigue un personnage messianique et donc de réécrire Dune : c’est ici que le schéma du livre trouve son originalité, car ce qui fait tomber l’Empire n’est rien d’autre, au fond, que le refus de toute forme de pouvoir centralisé. Le système malade suscite en effet sa propre opposition : l’Empereur voit son Seigneur de la Guerre s’imposer comme pouvoir concurrent (ou non) ; les scientistes voient leur monopole le plus précieux brisé par le piratage d’une faction anarchiste ; les religions organisées se voient incapables d’expliquer l’anomalie que constituent le maître soufi-shinto Kobayashi et son mentor, l’Enfant.

Aux trois piliers du système impérial condamné, Jean-Michel Ré oppose donc trois groupes distincts – et qui, bien qu’alliés objectifs, ont malgré tout des antagonismes – dont la pensée se voit teintée d’anarchisme à un degré ou à un autre : anarchisme nihiliste du Seigneur de Latroce et de ses clones, anarchisme goguenard aux méthodes parfois criminelles de la Fawdha’Anarchia, anarchisme idéaliste et spirituel de l’Enfant et de ses disciples. La leçon de l’auteur est claire : il n’y a ni tribuns, ni chevaliers blancs, ni messies, et si l’on prétend faire tomber un Empire, mieux vaut que ce ne soit pas pour en construire un autre. Le propos, cohérent, mérite bel et bien d’être entendu – surtout de nos jours –, et s’il s’éloigne quelque peu des idées de Frank Herbert, il ne dénature pourtant pas le décor d’inspiration dunienne adopté par son auteur.

Le lecteur découvrira au terme de ce livre un abondant glossaire qui permet de prolonger mais aussi d’enrichir l’expérience de La Fleur de Dieu : au-delà de quelques détails d’ordre civilisationnel, il offre aussi, par moments, un éclairage sur la suite que l’auteur compte donner à ce volume central. En effet, si l’anarchie semble avoir gagné à la fin des Portes célestes, la question est posée de savoir à quoi au juste va ressembler le nouveau monde humain. Détruire est simple, reconstruire souvent complexe, et c’est peut-être là que se trouve la difficulté du projet littéraire de Jean-Michel Ré, car faire une proposition revient à sortir de l’ambiguïté : on en conviendra, ce moment-là est toujours délicat…

Je suis fille de rage

Après les guerres de religions françaises du XVIe siècle (Royaume de vent et de colère) et celle d’indépendance du premier siècle en Angleterre (Boudicca), Jean-Laurent Del Socorro continue d’inscrire son œuvre romanesque dans la Grande Histoire avec Je suis Fille de rage, qui survole en 500 pages la guerre civile qui ensanglanta les États-Unis de 1861 à 1865. Un conflit dont, en France, on ne connaît souvent que les grandes lignes et quelques batailles célèbres, Gettysburg en premier lieu, et que l’auteur nous fait revivre à travers une multiplicité de points de vue, confédérés et unionistes, généraux et soldats, noirs et esclavagistes. On retrouve ici comme dans ses précédents romans la capacité de Del Socorro à camper des personnages et des situations dramatiques en de très courts chapitres qui vont droit à l’essentiel, à tirer les grandes lignes de cette guerre – de nombreux chapitres proviennent de correspondances réelles – et en parallèle à nous plonger dans l’horreur qu’elle fut au quotidien, les assauts suicidaires, les morts inutiles et absurdes.

Tout cela est très bien fait, Jean-Laurent Del Socorro a un talent de conteur qui n’est plus à démontrer. Pourquoi en parler dansBifrost ? Là, j’avoue que les arguments me manquent. Je suis Fille de rage est un roman historique qui n’a pas à peu près rien à voir avec les littératures de l’imaginaire. La part historique était déjà prépondérante dans ses romans précédents, mais ils se rattachaient in fine à la fantasy, que ce soit par l’utilisation, même discrète, de la magie (Royaume de vent et de colère) ou par le côté légendaire de son héroïne (Boudicca). Ici, le seul élément qui pourrait relier ce livre à nos genres de prédilection se limite aux dialogues d’Abraham Lincoln avec une incarnation de la mort, laquelle tient un compte macabre sur les murs de son bureau en traçant à la craie un trait pour chaque victime de cette guerre. C’est peu. Plus généralement, on pourrait éventuellement reprocher à ce roman de coller de trop près à la réalité historique, de ne pas faire appel à un imaginaire qui irriguait ses œuvres précédentes. Ça n’en reste pas moins un très bon texte, même s’il n’a pas grand-chose à faire ici.

Archives de l’exode

Après L’Espace d’un an et Libration, Becky Chambers fait son retour sur les tables des libraires, fraîchement auréolée d’un prix Hugo de la meilleure série amplement mérité. Le fait est que, au fil des parutions, elle a su imposer un ton et un esprit tout à fait singuliers au sein de la production actuelle. Dans sa critique de Libration, Claude Ecken parlait à juste titre d’histoire feel good, mais il ne faudrait pas pour autant ranger ses romans dans la catégorie bluettes inoffensives. Archives de l’exode, en particulier, touche à des thèmes plus sombres que ses prédécesseurs, et la mort y occupe une place centrale. L’action se déroule intégralement au sein de la flotte d’exode, ces vaisseaux qui ont quitté une Terre agonisante à la recherche d’un avenir meilleur. Mais de quel avenir peut-il s’agir ? C’est l’interrogation qui habite les différents protagonistes de ce récit. Par bien des aspects, la société que décrit Becky Chambers a des allures d’utopie. L’humanité y apparaît unie, chaque individu a un rôle à jouer pour le bien collectif, violence et criminalité y sont très marginales. Pourtant, tous n’envisagent pas de passer leur vie à bord d’une flotte lancée à travers l’espace sans destination précise.

Becky Chambers suit le parcours d’une demi-douzaine de protagonistes dont les chemins vont parfois se croiser. Rien de spectaculaire, elle préfère s’intéresser à leur quotidien, lequel pourra prendre à l’occasion une tournure dramatique et amener chacun à questionner ses certitudes et ses doutes. Comme toujours, la romancière colle au plus près de ses personnages, tout en donnant à voir un ensemble plus vaste, une société qui a fait de ses contraintes (la place limitée, la nécessité de tout recycler, etc.) un mode de vie. C’est parfois amusant, souvent touchant, sans que Chambers ait jamais besoin de tirer sur la corde émotionnelle (reproche que l’on pouvait faire parfois à L’Espace d’un an). Un space opera intimiste, tout en humanisme et en empathie. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les précédents pour apprécier ce roman, mais on aurait bien tort de s’en priver.

Trafalgar

Après l’excellent Kalpa impérial en 2017, La Volte a l’heureuse idée de publier un second livre de l’Argentine Angélica Gorodischer – autrice réputée dans son pays et ailleurs dans le monde, mais pour ainsi dire inconnue en France avant que l’éditeur ne s’y mette. Il s’agit cette fois de Trafalgar —sorte de fix-up centré sur le fantasque personnage nommé Trafalgar Medrano, voyageur de commerce de son état, et (forcément) conteur de premier ordre par vocation.

À chacune de ses escales à Rosario, Argentine (la ville de l’autrice), fin des années 1970, en même temps qu’il fait la démonstration de sa consommation pathologique de café, il régale son auditoire (souvent Angélica Gorodischer elle-même) avec les récits totalement fous de ses explorations interstellaires. Car il en a vu, du pays, Trafalgar – quantité de planètes au nom à coucher dehors, entre lesquelles il navigue avec sa « guimbarde », au petit bonheur la chance, et où il se débrouille toujours pour vendre sa camelote à des extraterrestres qui n’en ont probablement pas vraiment besoin, séduisant plus qu’à son tour les charmantes jeunes femmes qu’il y rencontre forcément. Il y sème aussi un peu la zone, avouons-le…

Et ces mondes lointains (« sans doute du côté de l’Inde », suppose une tante de l’autrice) sont tout de même sacrément différents de la calme et provinciale Rosario : ici, l’histoire entière est chamboulée de fond en comble à chaque nuit qui passe ; là, la planète s’avère un double historique de la Terre, où notre VRP peut faire l’article à des Rois Catholiques qui n’ont pas encore dépêché Colomb de l’autre côté de l’océan ; là-bas, encore, les habitants semblent plongés dans une apathie constante qui perturbe les scientifiques venus observer le phénomène ; et, plus loin, la planète entière appartient à la famille… disons González. Etc., etc.

Bien sûr, tout ce que raconte Trafalgar Medrano est parfaitement authentique. Personne ne saurait en douter – certainement pas ses interlocuteurs, hommes et femmes de lettres, souvent, qui se délectent, quoi qu’ils prétendent, de ces épisodes rocambolesques où toutes leurs certitudes et anticipations s’effondrent joyeusement au détour d’une page. C’est qu’il y en a des idées, dans les contes de Trafalgar. Des idées qui ne manquent pas d’un certain panache et qui évoquent passablement cette science-fiction très populaire du type de l’âge d’or, ou aube de l’âge d’argent, et sans doute déjà bien surannée en 1979. Mais cela fait partie du charme ! De même que les savants artifices de narration de Trafalgar comme d’Angelica Gorodischer, car nous avons ici une conteuse d’exception qui met en scène un conteur d’exception. L’un et l’autre partagent au fond bien des choses, notamment le goût de la digression savoureuse, ou encore des retournements inattendus – ainsi que des détails en apparence anodins, qui ancrent pourtant le récit dans le réel.

Car tout cela est authentique, hein ! Parfaitement.

L’ensemble s’avère très drôle, toujours malin, parfois étrangement profond, d’une richesse picaresque et d’un style fluide mais surtout réjouissant. On engloutit ces contes comme Trafalgar ses cafés. Et comme lui, bien entendu, on en redemande : un régal !

Ça vient de paraître

Les Dieux lents

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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