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Le Cimetière

Futur indéterminé. Espagne, peut-être. Montée des eaux, surpopulation et retombées nucléaires (!) ont rendu les terres (arables sans doute) rares. Si rares qu’il est devenu interdit d’enterrer les défunts et que tous les cimetières ont été récupérés – à l’exception d’un cimetière-musée par district, conservé à titre historique. Mais quand la mère d’Isobel meurt, la jeune femme ne peut se résoudre à la condamner post-mortem à l’incinération et à l’intégration mémorielle dans l’un de ces cimetières virtuels que fournit l’État. Alors, sur les conseils d’un médecin ami, elle se rend dans un cimetière-musée rural pour tenter d’y inhumer sa mère. Clandestinement. Car la loi est claire et durement appliquée. Il faut dire que la société dans laquelle vit Isobel est une dictature, pas moins. Gestion autoritaire des morts, écrans d’informations omniprésents, culture sous le rideau, mise au ban des livres papiers, « vaporisation » des contrevenants. Il y eut même une Grande Purge et il y a un XVIIIe Führer et une loi Lebensraum. Diantre ! Perpétuant une tradition familiale de résistance à l’oppression, Isobel se met en grand danger. Travis, le gardien du cimetière dans lequel elle prévoit d’inhumer sa mère, l’aidera-t-elle ou la dénoncera-t-elle ? Et, surtout, que feront ces deux solitaires de la tension érotique qui naît entre eux dès le premier regard ?

Lisant cette dernière phrase, on touche là au cœur du problème de ce court roman catalan. Mix peu subtil de Fahrenheit 451, des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques et de 1984 mâtiné de surpopulation à la Soleil Vert, Le Cimetière, stylistiquement assez imparfait – dans les dialogues, notamment –, échoue à créer l’angoisse lorsqu’il tente de le faire et offre une présentation caricaturale du cinéma d’horreur indigne d’un auteur qui, ici, se réclame de l’Imaginaire ; sans compter un twist qu’on voit venir de l’autre bout du livre. Mais surtout, surtout, Le Cimetière place le lecteur dans la situation d’un otage involontaire de roman Harlequin. Une litanie de phrases finalement hilarantes – mais était-ce le but ? — racontent les émois d’Isobel et la folie des sens qui s’empare des deux seuls protagonistes vivants du récit ; c’est si mièvre que j’ai dû aller vérifier l’âge de l’auteur. Impossible de retenir autre chose de ce texte, d’autant que les banalités résistantialistes qu’il enfile comme des perles sur un collier ne sont guère transcendantes ; si les Catalans n’ont que cette bouillie indigente à se mettre sous la dent, craignons pour eux qu’ils succombent au crétinisme avant d’atteindre l’indépendance.

Te souviendras-tu de demain

2013, Ludwik, 83 ans, et son épouse Grazyna, 78 ans, se préparent pour une soirée spéciale. Cinquante ans auparavant ils faisaient l’amour pour la première fois. Malgré leurs corps en déliquescence, l’usure de leur couple et la routine quotidienne, ils s’aiment toujours et comptent bien, aidés de quelques artifices, rendre hommage à leurs premiers ébats. Le lendemain, ils se réveillent dans un appartement inconnu, leurs corps rajeunis d’une cinquantaine d’années mais avec tous les souvenirs de leur vie. S’agit-il d’une seconde chance, d’un miracle ou d’une vaste blague ? Pour ajouter à leur désorientation, la Pologne qui les accueille se révèle bien différente de celle qu’ils ont connue. Après la Seconde Guerre mondiale et trois ans sous domination soviétique, les élections de 1947 ont plébiscité une alliance sociale-démocrate-paysanne. Le président, Eugeniusz Kwiatkowski, s’est ensuite rapproché de la France. Cette Pologne alternative, une enclave dans le bloc de l’Est, suscite la convoitise de Moscou, et l’Union slave, parti à sa solde dirigé par Edward Gierek, gagne en popularité en attisant les velléités xénophobes de la population.

Zygmunt Miloszewski entrelace le destin de ses personnages à l’histoire de la Pologne. La narration alterne les points de vue : Ludwik qui, malgré sa peur de perdre Grazyna, peine à divorcer de son épouse, puis Grazyna, qui tente de renouer avec son premier amour. En parallèle, il dépeint la société de l’époque et son évolution politique. L’influence française se fait sentir dans l’éducation, les mœurs, le langage et même l’architecture de Varsovie. Malgré cette porte ouverte vers l’Ouest (et ses prémices d’union européenne), la classe dirigeante peine à endiguer la montée d’un parti nationaliste piloté par les soviétiques. Ludwik et Grazyna portent un regard décalé sur un monde étrangement familier et pourtant différent. La dissonance est amplifiée par leur expérience de la vie. Grazyna intègre une institution dédiée à l’éducation des jeunes filles pour se rendre compte, un peu tard, qu’on les prépare à devenir de parfaites et dociles épouses pour Français célibataires.

Te souviendras-tu de demain  ? pourrait être décrit comme une comédie romantique douce-amère (avec un couple d’octogénaires bien décidés à profiter d’une nouvelle vie), une déclaration d’amour de l’auteur à son pays et à la France (en gardant à l’esprit que celui qui aime bien châtie bien), une double uchronie (politique et personnelle), un voyage dans le temps (aux causes inexpliquées), ou comme tout cela à la fois tant le récit emprunte à toutes ces formes. Intelligent et émouvant, à défaut d’être tout à fait réussi, le roman pose de bonnes questions. Sommes-nous condamnés à reproduire les mêmes erreurs ? Pouvons-nous trier et choisir ce que nous gardons ou jetons tout en acceptant l’inédit ? Avons-nous le pouvoir de maîtriser le cours de notre vie et celui de l’histoire. À ces what if, Zygmunt Miloszewski apporte des réponses partielles, laissant le lecteur se déterminer. À vous de jouer.

Vita Nostra

On n’est pas sérieux quand on a seize ans. On pense à s’amuser, à oublier l’année de cours bien chargée, les études du soir et la réussite imposée aux examens. Alors quand Sacha part avec sa mère en bord de mer pour plusieurs jours, elle ne s’attend certainement pas à voir sa vie basculer d’un coup. Un homme aux lunettes noires l’observe, la suit et finit par l’aborder. Sous la menace – diffuse –, il l’oblige à nager nue tous les matins à quatre heures. Puis à courir aussi tôt devant chez elle en plein hiver et à uriner dans un buisson. Tous les jours. Sinon… Un accident dans son entourage ? Des problèmes de santé chez ses proches ? Sacha est trop terrifiée pour s’opposer. Même si ces exigences semblent folles, dépourvues de sens. Or, un jour, l’inconnu inquiétant lui annonce qu’elle est admise à l’Institut des technologies spéciales pour y poursuivre ses études – dans un bled paumé au milieu de rien. Pour celle qui était promise à une école bien plus prestigieuse, c’est la douche froide. Pourtant, toujours à cause des menaces, en dépit des réticences de sa mère, de ses propres inquiétudes, Sacha accepte…

Pour découvrir la SF russe en France… mieux vaut lire le russe. À part les frères Strougatski (indispensables, mais qui datent un peu), quelques anciens classiques et l’inévitable Dmitri Gloukhovski, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Patrice Lajoye a produit plusieurs anthologies et écrit un essai, quelques nouvelles paraissent de-ci de-là, mais malgré ses efforts le bilan reste maigre. Aussi la présente publication chez l’Atalante, d’un texte assez récent qui plus est (2007), doit avant tout être saluée pour ce qu’elle est : une ouverture bienvenue. D’autant que la maison d’édition nantaise a visé juste avec cette trilogie (deux autres tomes, indépendants, mais dans la même thématique de la métamorphose, paraîtront sous peu). Vita nostra surprend, au premier abord, par sa rudesse, sa violence feutrée : on évolue ici bien loin du petit monde habituel des magiciens ; pas de Harry Potter au détour d’un couloir. La Brakebills des Magiciens de Lev Grossman semble gentillette face à l’âpreté du quotidien de Sacha. D’ailleurs, a-t-on vraiment affaire à de la magie ? Qu’enseigne-t-on réellement à Torpa, dans cet Institut des technologies spéciales ?

La ville en question paraît située aux confins de la carte. Le train qui y mène semble surgi d’un autre âge, baigné de cette poussière bureaucratique associée au système soviétique qui perdure çà et là. Dans ce trou perdu, les téléphones portables sont rares et il faut faire la queue au bureau de poste pour joindre sa famille. Quant à l’école où atterrit Sacha, elle est banale et vieillotte. Les chambres sont vétustes, le froid règne, un carreau brisé n’est pas remplacé. Mais surtout domine l’angoisse de ne rien comprendre. Les autres étudiants sont étranges, parfois mutilés, ils ne répondent à aucune interrogation. Les professeurs ne font rien pour éclaircir les mystères. Durs, sans pitié, ils maintiennent la pression et avant tout le secret. Y compris pour le lecteur, traîné dans les pas de Sacha au sein de cette ignorance. Mais, et c’est le tour de force des Diatchenko, sans ressentir la moindre lassitude, sans jamais imaginer abandonner le roman. On accepte les silences de l’institution, on souffre des humiliations de l’héroïne, de ses mises en danger. Les révélations, la compréhension arrivent peu à peu, lentement, comme le savoir se met en place, comme les métamorphoses interviennent… Elles nourrissent le besoin de poursuivre, maintiennent l’équilibre subtil nécessaire à l’adhésion.

Vita nostra est une lecture enthousiasmante et glaçante à la fois, une vraie découverte. Une raison supplémentaire pour espérer des publications plus régulières des talents venus de l’Est. Et rapidement, car vita nostra brevis est.

Résolution

Le monde part à vau-l’eau. Des torrents de haine sont déversés chaque jour sur internet, renforçant les clivages, la détestation de l’autre. Wen est témoin de cette déliquescence sociétale. Déjà peu portée à la compagnie des autres, elle vit chez elle en recluse. Et pour exorciser ses inquiétudes devant ce naufrage, elle publie un blog, « Le monde selon Wen », qui obtient un certain succès et attire l’attention de décideurs. Ainsi lui propose-t-on de participer à un projet : une petite communauté, utopique, capable d’auto-subsister, de s’autogérer. Tout cela sous la direction, ou plutôt grâce aux conseils éclairés de Sun, une I.A. « nourrie » par Wen et sa vision hors normes de la société. Car il faut dire que Wen est un peu spéciale, incapable, pour ainsi dire, de développer des relations « normales » avec les autres humains. Elle ne parvient pas vraiment à se comporter comme il le faudrait. Ou alors, cela lui demande trop d’énergie, il lui faut surmonter trop de dégoût. En revanche, elle sait capter le sens du monde. En observant internet et ses multiples publications, elle découvre les grands courants irriguant nos sociétés, les grands flux les modifiant. Elle peut prévoir les mouvements de masse. Elle sait la destruction programmée de notre quotidien. Cette connaissance suffira-t-elle à créer un groupe autonome capable de survivre ? Cela lui donnera-t-elle les clefs pour apprendre à son I.A. À amoindrir les conflits, à devenir une figure tutélaire apte à rassurer et à guider le petit noyau d’humains embarqués dans cette aventure ?

Jeune collection née en septembre 2018 avec Un souvenir de Loti, de Philippe Curval, « Eutopia » compte à ce jour deux titres. Collection en devenir, donc, au rythme de parution encore incertain. D’autant que le pari est audacieux : trouver des textes de qualité traitant d’un thème aussi restreint… Résolution répond en partie au cahier des charges : la problématique centrale de cette novella semble bien être la création d’une utopie. Ou comment permettre à un petit nombre de personnes de subvenir à leurs besoins quotidiens, veiller à leur confort intellectuel et à leur bien-être psychologique. La nourriture et les contingences matérielles sont bien sûr évoquées, et de façon réaliste, mais Li-Cam privilégie un point capital de ce type d’expérience : la gestion des conflits. Car respecter les individualités en préservant la dynamique de groupe, en mettant en avant le bien commun, est un équilibre délicat à trouver. Et la présence d’une I.A. bienveillante, figure apparemment impartiale et pleine d’empathie, à l’écoute des doléances nombreuses des participants de cette expérience, les Adelphes (mot d’origine grecque véhiculant l’idée de fraternité), paraît une nécessité pour maintenir le lien entre tous.

Li-Cam en profite pour dresser un tableau, certes sans véritable originalité, et presque consensuel, de nos sociétés en déliquescence : la haine de l’autre érigée comme un titre de gloire, la lâcheté des attaques anonymes sur le Net. Et, pire encore, les tentatives de déstabilisation de masse orchestrées par des états ou des forces antagonistes. Une vision terriblement pessimiste de notre monde et de son avenir – au temps pour l’aspect utopique de l’ouvrage et les contingences de la collection, tempérés par cette note douloureuse ; impression renforcée par la figure centrale de Wen, présentée comme lucide devant cette catastrophe annoncée.

Au final, Résolution s’avère une lecture sinon renversante, du moins agréable car non exempte d’espoir et de confiance, sinon en l’humanité, en tout cas en l’humain.

MMCXIX, le futur des Belles-Lettres

La présentation en quatrième de couverture rappelle que la maison d’édition des Belles Lettres a été créée parce qu’un érudit regrettait de ne pas pouvoir emporter une édition critique des œuvres d’Homère. De fait, les Belles Lettres sont devenues l’édition de référence du patrimoine latin et grec, qu’il est essentiel de préserver, pas seulement à l’intention des savants lettrés, mais parce qu’il représente notre héritage.

Pour fêter le centenaire de sa maison, Vincent Bontems propose d’imaginer ce que pourrait être sa destinée un siècle dans l’avenir. Avec «  Belles Lettres Ad Astra », Norman Spinrad justifie pleinement le rôle de l’écrivain de science-fiction : dans un système solaire à présent colonisé, alors que des audacieux s’apprêtent à faire le grand saut vers Alpha du Centaure et même en direction d’une sphère de Dyson, le narrateur est chargé d’écrire des textes se rapprochant le plus de ce qui pourrait relever d’une conscience non-humaine, soit le plus grand défi littéraire jamais imaginé.

Plus pessimistes quant à l’avenir de l’humanité, les trois autres auteurs décrivent des sociétés après l’effondrement de la civilisation. Dans «  La Nuit des livres », si riches et pauvres se répartissent entre rive droite et rive gauche, la culture est partout inexistante. Le récit est écrit dans une langue abâtardie, dans une langue abâtardie, mélange de termes français et anglais parfois déformés, mais que Valérie Mangin, l’érudite scénariste des Chroniques de l’Antiquité galactique et d’Alix Senator, émaille de locutions latines comme autant de balises mesurant l’étendue de ce qui a été perdu. La trajectoire de Page, qui vend à contrecœur une partie de la librairie de papa Al dans l’espoir que son contenu sera mieux préservé par les nantis de l’autre rive, illustre les ambiguïtés de la compromission et de la préservation du passé.

Pour Raphaël Granier de Cassagnac, l’édition papier offre de meilleures garanties de conservation que le numérique, après l’effondrement de la civilisation. Dans « Premières Lettres », Zénon, Platon, Homère, Marc-Aurèle et quelques autres se réunissent dans l’Agora pour décider du sort du dernier homme sur Terre. Mais qui sont au juste ces philosophes de l’Antiquité, et le fait que le survivant cherche une mythique bibliothèque entreposant la mémoire du monde suffit-il à le sauver ?

La même quête pousse les survivants d’un Holocauste nucléaire à aller «  De l’avant ». L’optimisme de Pierre Bordage peine cependant à convaincre, s’agissant de jeunes prédateurs ignorant que l’inestimable trésor vers lequel les guide une emblématique chouette ne correspond en rien à leurs attentes de charognards, comme ils se surnomment. Il importe surtout de comprendre que le sympathique volatile qui, un siècle plus tôt, ne s’appelait pas encore Athena, même s’il symbolisait déjà le savoir, n’a pas disparu de la surface de la Terre.

À noter que la « préface d’e-Lucien » (et la présentation des auteurs en fin de volume) est en soi un autre texte de science-fiction où Vincent Bontems donne aux futurs des Belles Lettres la destinée électronique qui lui revient, pérennisant le savoir pour le siècle à venir, et au-delà.

Station Metropolis direction Coruscant

Fin 2018, les éditions du Bélial’ lançaient une collection dédiée au dialogue entre science et science-fiction, sous la direction de Roland Lehoucq. Pour l’astrophysicien président des Utopiales et l’éditeur de la revue Bifrost qui accueille dans ses pages la rubrique « Scientifiction », la collection s’imposait comme le prolongement naturel de vingt années de collaboration.

Après La Science fait son cinéma de Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer, et Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin, le troisième opus nous arrive sous le titre Station Metropolis direction Coruscant, du géographe Alain Musset. L’identité visuelle de la collection s’affirme encore une fois comme une grande réussite avec une couverture et des illustrations intérieures remarquables signées Cédric Bucaille. Dans cet essai à nouveau, et c’est la beauté de la collection, la science-fiction est le terrain d’exploration des connaissances. En s’appuyant sur une culture cinématographique et livresque proprement effrayante, notamment en ce qui concerne l’univers de Star Wars, le chercheur s’intéresse à la représentation des cités dans les œuvres de SF, depuis ses origines jusqu’à nos jours. Armé de sciences sociales, l’amateur éclairé de SF dresse des parallèles judicieux entre l’évolution observée de nos villes actuelles vers des monstres tentaculaires, où les quartiers réservés côtoient les bidonvilles, et les villes imaginaires. Ces dernières peuvent être réinventées, comme le Londres de H.G. Wells ou le Los Angeles de Ridley Scott, ou créées de toutes pièces, comme la Metropolis de Fritz Lang et la Coruscant de George Lucas – les exemples sont nombreux ; toutes trouvent racine dans le présent. La cité est par essence une construction politique, et il est saisissant de constater que le regard que porte la science-fiction sur la ville du futur est résolument dystopique. La ville y est toujours sale, polluée, surpeuplée, ségréguée, violente et contrôlée. En quatre grands thèmes – croissance géographique, fragmentation sociale, violence et surveillance –, le livre d’Alain Musset dresse une cartographie sombre et quelque peu déprimante de la ville, au présent comme au futur. S’il existe en SF des utopies citadines, l’auteur ne les mentionne pas. Mais en existe-t-il ? Quoi qu’il en soit, l’ouvrage décrypte les images de la science-fiction par le langage de la science. L’une et l’autre s’alimentent et projettent un éclairage aussi terrifiant que fascinant sur le monde qui nous attend.

On ressort de la lecture de Station Metropolis direction Coruscant avec le sentiment que là, ici et maintenant, il est en train de se construire quelque chose d’essentiel. Si la science-fiction est un laboratoire d’idées, la collection « Parallaxe » en constitue les annales. Son troisième titre confirme que l’ambition de son directeur et de son éditeur est tournée vers la production d’un corpus unique au sein de l’édition française, ne visant rien de moins que les étoiles. Per aspera ad astra.

inKarmations

Vienne 1910. Un petit homme moustachu à l’allure peu remarquable est attaqué sans raison apparente dans une rue de la capitale autrichienne. Il est sauvé par une mystérieuse inconnue surgie de nulle part alors que ses attaquants se transforment en monstres au yeux rouges avant de disparaître. Alyane vient de remplir sa mission : protéger Adolf Hitler. Voilà, ça, c’est fait.

Dans InKarmations, nouveau roman publié chez Leha, Pierre Bordage rejoue la classique opposition entre le bien et le mal, entre les anges et les démons, à travers le prisme de ses inclinaisons spirituelles. Les anges sont remplacés par les karmachari, qui obéissent aux Seigneurs du Karma et tentent de sauver l’humanité en intervenant à différents tournants de son Histoire. Les démons sont joués par les rakchas, créatures du Seigneur des abîmes, qui visent eux à terminer l’humanité avec extrême préjudice. Le bien et le mal font place à la notion plus nuancée de karma et aux trois forces que sont la création, l’équilibre et la destruction. Pierre Bordage prend soin de longuement l’expliquer. C’est sur l’équilibre que les Seigneurs du karma veillent, hors du temps, depuis le Vimana, en déchiffrant la trame karmique du passé, du présent et du futur. Lassé de voir ses plans sans cesse contrariés par les interventions des Karmachari — et on le comprend –, le Seigneur des abîmes décide de s’en prendre directement au Vimana.

Libéré de l’unité de temps, InKarmations embarque son lecteur à travers les époques, en plusieurs tableaux, de la préhistoire jusqu’à la colonisation spatiale dans un avenir lointain. La fresque, malheureusement, n’échappe pas aux représentations caricaturales de l’Histoire et des humains qui l’habitent. Ces derniers, alors qu’ils sont au centre des attentions et du combat mythique qui se joue autour de leur destin, sont remarquablement absents du récit. Ignorants pantins de la trame et du drame, leur rôle est de subir, et si Bordage leur confie la force créatrice de l’équation, celle-ci ne sera jamais mise en scène. De même, si les Seigneurs qui s’affrontent ne sont pas des divinités, la résolution des situations fait trop souvent appel un deus ex machina dont l’action, par ailleurs enlevée, aurait très bien pu se passer.

Le fil rouge du récit est un triangle amoureux qui relie les trois Karmacharis Alyane, son prétendant Djegou et son amoureux Elakim. Le personnage de Djegou est assez peu subtil dans son rôle de gentil-mais-pas-vraiment tentant tout pour sortir le récit d’un manichéisme binaire qui s’impose malgré tout. Au final, si on suit Alyane, c’est Elakim, qui, dans ses différentes incarnations, ressort comme le personnage le plus intéressant.

InKarmations ne surprendra pas les connaisseurs de l’œuvre de Pierre Bordage tant les thèmes abordés sont des classiques de l’auteur. Le savoir-faire du conteur célébré en fait un livre agréable à lire, mais qui ne marquera sans doute pas la trame du temps (1).

(1). Ni non plus celle de l’histoire de la maquette de couverture, tant celle qui nous est présentée ici a dû être réalisée par le petit frère du/de la maquettiste attitré(e). [NdRC]

Passing Strange

Une vieille asiatique, Helen Young, se rend dans un immeuble miteux de Chinatown, à San Francisco, pour y récupérer un coffre en bois. Si l’histoire commence de nos jours, c’est une évocation de la ville en 1940, dans les mois précédant l’entrée en guerre des Etats-Unis, qu’Ellen Klages propose ici, et plus particulièrement d’un milieu très marginalisé, celui de l’homosexualité féminine. Le Cercle réunit de façon informelle autour d’un repas des femmes de milieux différents qu’unit leur sexualité : Franny, une cartographe un peu sorcière, dont l’art de l’origami (ici orthographié ori-kami) permet de rapprocher différents lieux par le pliage ; son amie Barbara Weiss, dite Babs, une brillante mathématicienne qui voit de la science dans la magie ; Helen, avocate à ce point dépourvue de clients qu’elle survit en dansant dans un cabaret de Chinatown ; Loretta Haskel, illustratrice, qui gâche son talent en réalisant des couvertures de pulps ; et Emily Netterfield, une nouvelle venue aux ambitions littéraires, chassée de l’université pour avoir eu une liaison avec une autre étudiante. Ce sont surtout ces deux dernières que suit le récit dans les lieux emblématiques de la ville, au Mona’s Club, premier cabaret lesbien des États-Unis, toléré en raison de l’attraction touristique qu’il suscite, sur les hauteurs de Greenwich Steps, à la Foire internationale sur Treasure Island, ou encore à La Cité Interdite, le cabaret où se produit Helen.

On apprend au passage l’ostracisme dont sont victimes les lesbiennes, qui n’ont le droit de s’habiller en homme qu’à la condition de porter trois accessoires féminins, et les stratégies pour vivre malgré tout leur sexualité, en choisissant par exemple un mariage de convenance, ce qui n’est pas toujours sans conséquences. On découvre également l’art de la débrouille des milieux modestes, et les mille et une façons de vivre dans le cosmopolite San Francisco de 1940.

La magie n’intervient qu’en début et fin de récit, de façon discrète, pour magnifier cette histoire d’amour sur quelques airs de jazz. Malgré des dialogues un peu plats ou manquant parfois de naturel, la novella, qui s’achève là où elle a commencé, est d’une lecture plaisante, portée par des personnages très attachants qui illuminent ce récit. Plutôt qu’un manifeste, un lumineux appel à la tolérance pour les LGBT. Finaliste du prix Nebula, Passing strange a remporté le World British Fantasy et le World Gaylactic Spectrum Award.

« Caligo Lane » , une nouvelle téléchargeable gratuitement, complète de façon magistrale cet univers avec un touchant récit davantage centré sur l’art de l’origami.

La Défense du Paradis

Sans être idyllique, le récit commence de façon paisible et bucolique dans les alpages, à la frontière allemande et autrichienne, au sein d’une petite communauté à l’écart de la société retombée dans la barbarie, se cachant des drones qui survolent parfois la montagne. La vie est précaire à mesure que les objets de la technologie tombent en déliquescence. Se déplacer à l’extérieur nécessite le port d’une combinaison antiradiations. À l’écart nichent dans les arbres des babouins qu’il faut parfois chasser quand ils s’aventurent trop près des habitations ; mise en abyme de la civilisation à venir, le monde futur regardant l’ancien sur le déclin. Outre Cornélius, le leader, on suit Anne, qui recoud les vêtements, Jorden, ex-militaire irascible attaché à la défense du site, Chang, ex-journaliste, et Özlem, ancienne présentatrice, qui vont avoir un bébé, et Heinz, un adolescent ramassé alors qu’il était encore enfant. Il est persuadé que son père, resté sur une station spatiale pendant « la Chute », viendra un jour le chercher. En amoureux des mots anciens dont il cherche à se souvenir, il a reçu pour ses quatorze ans, de la part de Chang et Özlem, des cahiers et des crayons avec lesquels il entreprend un journal. L’accent est mis sur les relations entre tous, l’entraide nécessaire, sur la fidélité et la reconnaissance aussi : Heinz est partagé entre Cornélius, qu’il adule, et le couple qui lui a fait un si beau cadeau mais lui demande de partager ses secrets.

Le narrateur étant trop jeune pour se souvenir de la catastrophe, on n’acquiert que fortuitement des informations sur l’ancien monde, aux prospères villes sous globe, peuplées de robots pour tous les usages. Heinz a d’ailleurs du mal à se séparer de son robot fennec, une machine qui se nourrit de protéines et d’eau, véritable réservoir à histoires qui le consolent de la dureté du monde.

Les menaces se précisant, le groupe est contraint de fuir en quête des camps d’accueil que les survivants de la société ont mis en place. Une longue errance commence, parsemée de douloureuses épreuves, au cours de laquelle s’amenuise l’espoir et s’effrite aussi la confiance dans le genre humain : il s’agit bien de survivre, ce qui ne va pas sans son lot de trahisons ou de comportements peu glorieux.

À chaque étape correspond un nouveau cahier, noir, bleu, vert, jaune, où sont consignés péripéties et drames. Le récit est sombre, parfois même d’une noirceur absolue, qui laisse deviner, dans les non-dits, des horreurs ultimes. Seuls subsistent, comme des îlots de poésie, les mots auxquels se raccroche Heinz, le sens qu’il essaie de leur donner lorsqu’il évoque la saveur d’un fruit ou un son que nul n’entendra plus jamais. Poétiques aussi les histoires qu’il se raconte ou les premières phrases de romans que l’adolescent se remémore inexplicablement sans les avoir jamais lues. Ce ne sont pas seulement les mots mais la société, voire la vie même, qui a perdu son sens. Le périple s’achève sur un retournement de situation inattendu, conclusion désespérée, où subsiste néanmoins l’affirmation d’une appartenance à l’humanité comme seule valeur ultime.

À noter que les extraits de romans insérés dans le récit, dont on trouvera le détail en fin de volume, ne se limitent pas aux classiques, mais font preuve d’un grand éclectisme (et d’une solide culture de l’auteur) allant de La Bible à Hunger Games, de Murakami à Jaworski.

Les récits post-apocalyptiques sont légion. Celui-ci sort du lot en raison de sa dimension littéraire, qui illumine un récit tragique. Car au cœur des ténèbres, pour poursuivre avec une référence à Conrad, ne demeurent que les mots pour éclairer ce qui reste d’humanité.

Le Coffret des abîmes

Un antiquaire a vendu au richissime propriétaire d’usine Jesse Robinson un coffret à bijoux que contenait un bloc de lave verte ramassé sur une île temporairement apparue à la faveur d’une éruption sous-marine. Le marin à l’origine de la découverte tente bientôt de retrouver l’acheteur pour l’informer de la menace qui pourrait peser sur lui. Terrassé par ce qui ressemble à une attaque, Robinson est soigné par le docteur Vanavan, appelé au chevet du vieil homme par sa nièce Leilah. Médecin qui demeure au domicile durant les quelques jours où son patient, en proie à des fièvres délirantes, évoque des rêves qu’il s’agit de décrypter, notamment un cheval blanc à la gorge rouge et une forme remontant d’une eau verte bouillonnante. Le plus étrange est que Leilah et Vanavan, comme l’antiquaire et le marin à l’origine de la vente, subissent des cauchemars identiques. Ces deux derniers finissent même par disparaître dans des circonstances tragiques. Quelque chose cherche à récupérer le coffret.

Comprendre et contrer la menace venue du fond des âges entraîne le trio dans une aventure maritime au bout du monde. À la fois enquête mythologique et combat contre des forces maléfiques émaillé d’enlèvements et de courses contre la montre, ce court roman ne manque pas de charme ni d’intérêt. Il y a du Jean Ray dans la narration alerte, sans temps mort, et du Lovecraft dans l’évocation d’un archange des abysses. Le plus surprenant est que ce texte, qu’on peut rattacher à la dark fantasy, est paru en 1920, soit un an après la première publication professionnelle de Lovecraft ( « Dagon ») et qu’il n’a pas pris une ride, se révélant même très moderne dans sa conception. Encore plus fort : comme l’explique l’émérite traducteur et auteur dans sa préface, derrière le pseudonyme de Francis Stevens se cache une femme, Gertrude Barrows, épouse d’un journaliste et explorateur lui-même disparu au cours d’une chasse au trésor, qui a commencé sa carrière littéraire en 1917 avec un court roman, Le Cauchemar, déjà situé dans une veine horrifique. Elle a aussi écrit de la science-fiction, et il est regrettable qu’elle ait été si peu traduite en France (trois textes exhumés par Jacques Sadoul dans Les Meilleurs Récits de Famous Fantastic Mysteries chez J’ai Lu, par Jean-Pierre Moumon dans Antarès, et par Richard D. Nolane dans Wendigo), alors qu’elle est considérée comme une pionnière dans sa patrie.

Dans le registre de la littérature populaire, Le Coffret des abîmes, outre une indéniable curiosité, est donc une agréable surprise qui devrait inciter les éditeurs soucieux de patrimoine à tirer Francis Stevens de l’oubli.

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