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Dark Matter

Jason Dessen a exactement la vie qu’il s’est faite. Lui qui aurait pu avoir le prix Nobel de physique et la prestigieuse médaille Pavia se contente d’être un simple professeur d’université. Son épouse, Daniela, elle-même promise à la célébrité, a réduit ses ambitions artistiques. Ils aiment profondément leur fils, Charlie, mais quand les occasions perdues surgissent après quelques verres de vin, le couple se rend compte que, sans être malheureux, il n’est pas véritablement heureux. Un soir, après avoir retrouvé Ryan Holder, un ami qui est pratiquement devenu ce que Jason aurait pu être, celui-ci est enlevé par un inconnu qui le drogue et l’expédie… dans une réalité parallèle. Jason y est accueilli en héros par le staff de Velocity Lab. Rapidement, il comprend que son agresseur, Jason2, a interverti leurs existences. Prendre la place d’un génie n’est pas chose facile, quand bien même il s’agit de soi…

Blake Crouch est surtout connu chez nous pour « Wayward Pines », son excellente trilogie romanesque adaptée à la télévision par M. Night Shyamalan. Deux romans ont été traduits par J’ai Lu, et l’on attendra en vain le troisième, par suite de méventes semble-t-il. C’est donc une agréable surprise de voir Dark Matter paraître chez le même éditeur, pour un même traducteur, le toujours efficace Patrick Imbert (un bémol, p. 334 : on n’appuie pas « sur la gâchette », mais sur la « détente » d’une arme à feu).

On n’attendra pas du titre autre chose qu’un effet d’accroche, du reste efficace. Disons que Blake Crouch expédie la matière noire en un paragraphe, davantage un alibi qu’une explication à la possibilité d’une superposition quantique au niveau macroscopique. Ce qui permet à un sujet, depuis l’intérieur d’une boîte aux propriétés d’un tesseract, d’avoir accès à différentes réalités compossibles, chacune différant de ses proches par un infime détail, l’infinité des variantes augmentant les différences, dans la droite ligne des mondes compossibles déjà décrits par Leibniz dans La Théodicée.

Car Dark Matter s’inscrit dans une veine de l’imaginaire commune à la fable philosophique, à la science-fiction et au fantastique : celle du What if, soit, pour faire simple : « Et s’il m’était possible de recommencer ma vie… ». Dans sa déclinaison littéraire, l’ensemble compte quelques œuvres maîtresses, telle The Greatest Gift de Philip Van Doren Stern, adapté au cinéma en 1946 sous le titre It’s a wonderful life, chef-d’œuvre de Frank Capra. Plus près de nous, on pense forcément à l’insurpassable Replay de Ken Grimwood, mais également, d’Alan Brennert, à L’Échange, avec lequel Dark Matter partage une spécificité qui n’est pas forcément un point obligé de l’exercice : les personnages prennent chacun la place de l’autre. Dans les deux cas un échange, même si chez Blake Crouch cette permutation n’est en rien volontaire. On voit alors se dégager un thème chez l’auteur, de « Wayward Pines » à Dark Matter, celui de la vie non vécue, de l’existence volée, par défaut dans la trilogie, par excès dans le présent roman.

Reste que celui-ci, dans une large première partie, propose davantage une succession de péripéties qu’une narration continue, des épisodes collés bout à bout flirtant avec une énumération légèrement agaçante et pas toujours exempte d’invraisemblances. Ainsi, p. 161, alors que Jason et Amanda n’ont que « huit minutes cinquante-six secondes » pour échapper aux tueurs lâchés à leurs trousses, la psychiatre tient-elle à lui apprendre comment se faire l’injection nécessaire au transfert, et met deux pages pour le lui indiquer, soit le temps qu’une professionnelle des piqûres aurait pu mieux employer? ! À ce stade, la lecture est mécanique sans être fastidieuse, et trouve un véritable et inattendu intérêt à partir de la page 269, Blake Crouch tirant un réel suspens de ce qu’il a mis en place. Nous n’en dirons pas plus.

Au final Dark Matter constitue une lecture plaisante, sans commune mesure avec les chefs-d’œuvre de la tradition déjà évoqués, ni même avec « Wayward Pines », mais qui garantit tout de même un bon divertissement.

En lettres de feu

[Critique commune à Un monde meilleur et En lettres de feu.]

Voici donc la suite et la fin de la trilogie des « Brillants ». C'est en quelques sorte une uchronie où, à partir de 1980, 1% des bébés se sont mis à naître nantis de pouvoir spéciaux. Il ne sont pas des super-héros pouvant postuler chez DC ou Marvel, ils n'ont pas de cape et ne porte pas leur slip par-dessus leur collant. Pas de pouvoirs psi au sens traditionnel du terme. Ce serait Les Enfants de Darwin, chers à Greg Bear, à ceci près qu'ils sont fort différents les uns des autres; leurs capacités sont uniques ou presque. Ils peuvent deviner avec certitude les fluctuations boursières, prédire les pensées et actions d'autrui en interprétant leur langage corporel avec une précisions absolue, prédire tous les schémas événementiels futurs à l'instar d'un joueur d'échec prévoyant plusieurs coups d'avance, se déplacer sans être vu ou percevoir le temps différemment. Qu'il y ait de tels surdoués dans la nature n'est pas du goût de tout un chacun. Cette fois, ce n'est pas juste une religion ou une couleur de peau ! La société à peur des brillants : d'un type capable de rafler 300 milliards de dollars sur les marchés financiers, par exemple. Et les brillants ont peur des 99% de la population qui a peur d'eux. Le DAR, un service pas très secret le plus puissant des USA est chargé d'arrêter ou de tuer les brillants usant de leurs capacités en marge des lois. Tous les brillants ne se valent pas et ceux de niveau 1 font quasiment des miracles. Aussi les enfants de niveau 1 sont-ils déportés dans des « académies », des camps de concentration (pas d'extermination) où on leur lave le cerveau avec force torture psychologique pour les asservir, en faire des esclaves et exploiter à peu de frais leurs talents. Le gouvernement nourri le projet d'implanter des puces à tous les brillants pour les tracer en permanence.

Agent du DAR bien que lui-même brillant, Nick Cooper vient de devenir conseiller du nouveau président des Etats Unis après qu'il ait tué le directeur du DAR, fait tomber l'ancien président corrompu à la fin du tome 1 et réhabilité l'ancien terroriste brillant de génie John Smith.

Cooper entend ménager la chèvre et le chou pour éviter la guerre civile d'extermination qu'il voit se profiler et comprend s'être fait manipuler pat J. Smith. Terroriste un jour, terroriste toujours. Il sait que Smith veut la guerre à outrance parce qu'il à calculer qu'il l'emporterait. Chez les normaux, le conseiller Owen Leahy a pris la suite d e ceux qui ont été éliminés à la fin du tome 1. Le nouveau président a ordonné d'assiéger la réserve de la Nouvelle Canaan, fondée dans le Wyoming par l'ultra-milliardaire Eric Epstein pour abriter les brillants et les soustraire aux pogroms, avec une force très considérable que Leahy lance à l'assaut. Mais la force de 80 000 hommes est anéantie et la Maison Blanche y passe aussi…

C'est une lecture très fluide, très agréable. Les pages tournent toutes seules. On est porté par l'histoire, heureusement. Parce que dès que l'on prend un peu de recul, d'importantes failles ne cessent d'apparaître. On ne cesse plus de se demander pourquoi ci, pourquoi ça. Les réponses, quand il y en a, sont loin d'être satisfaisantes. Pourquoi Epstein, maître de l'information, n'a-t-il pas protéger les 600 enfants exfiltrés d'une académie qui sont pris en otage par la horde de normaux venus liquider la Nouvelle Canaan ? Personne n'y a pensé ? Pas un parent ? Et qu'en a fait la horde après avoir franchi les douves ? Plus un mot. Pourquoi Soren Johansen devait-t-il aussi tuer le bébé d'Ethan ? Pourquoi Shannon laisse-t-elle s'enfuir la personne qui accompagne Smith ?

Cette trilogie restera un excellent divertissement tant que l'on n'y regardera pas de trop près. Il faut la prendre pour ce qu'elle est. Si, sur ce même sujet, on veut lire quelque chose de plus spéculatif, il faudra se porter sur le diptyque de Darwin de Greg Bear. Mais le plaisir de lire sera moindre…

Un monde meilleur

[Critique commune à Un monde meilleur et En lettres de feu.]

Voici donc la suite et la fin de la trilogie des « Brillants ». C'est en quelques sorte une uchronie où, à partir de 1980, 1% des bébés se sont mis à naître nantis de pouvoir spéciaux. Il ne sont pas des super-héros pouvant postuler chez DC ou Marvel, ils n'ont pas de cape et ne porte pas leur slip par-dessus leur collant. Pas de pouvoirs psi au sens traditionnel du terme. Ce serait Les Enfants de Darwin, chers à Greg Bear, à ceci près qu'ils sont fort différents les uns des autres; leurs capacités sont uniques ou presque. Ils peuvent deviner avec certitude les fluctuations boursières, prédire les pensées et actions d'autrui en interprétant leur langage corporel avec une précisions absolue, prédire tous les schémas événementiels futurs à l'instar d'un joueur d'échec prévoyant plusieurs coups d'avance, se déplacer sans être vu ou percevoir le temps différemment. Qu'il y ait de tels surdoués dans la nature n'est pas du goût de tout un chacun. Cette fois, ce n'est pas juste une religion ou une couleur de peau ! La société à peur des brillants : d'un type capable de rafler 300 milliards de dollars sur les marchés financiers, par exemple. Et les brillants ont peur des 99% de la population qui a peur d'eux. Le DAR, un service pas très secret le plus puissant des USA est chargé d'arrêter ou de tuer les brillants usant de leurs capacités en marge des lois. Tous les brillants ne se valent pas et ceux de niveau 1 font quasiment des miracles. Aussi les enfants de niveau 1 sont-ils déportés dans des « académies », des camps de concentration (pas d'extermination) où on leur lave le cerveau avec force torture psychologique pour les asservir, en faire des esclaves et exploiter à peu de frais leurs talents. Le gouvernement nourri le projet d'implanter des puces à tous les brillants pour les tracer en permanence.

Agent du DAR bien que lui-même brillant, Nick Cooper vient de devenir conseiller du nouveau président des Etats Unis après qu'il ait tué le directeur du DAR, fait tomber l'ancien président corrompu à la fin du tome 1 et réhabilité l'ancien terroriste brillant de génie John Smith.

Cooper entend ménager la chèvre et le chou pour éviter la guerre civile d'extermination qu'il voit se profiler et comprend s'être fait manipuler pat J. Smith. Terroriste un jour, terroriste toujours. Il sait que Smith veut la guerre à outrance parce qu'il à calculer qu'il l'emporterait. Chez les normaux, le conseiller Owen Leahy a pris la suite d e ceux qui ont été éliminés à la fin du tome 1. Le nouveau président a ordonné d'assiéger la réserve de la Nouvelle Canaan, fondée dans le Wyoming par l'ultra-milliardaire Eric Epstein pour abriter les brillants et les soustraire aux pogroms, avec une force très considérable que Leahy lance à l'assaut. Mais la force de 80 000 hommes est anéantie et la Maison Blanche y passe aussi…

C'est une lecture très fluide, très agréable. Les pages tournent toutes seules. On est porté par l'histoire, heureusement. Parce que dès que l'on prend un peu de recul, d'importantes failles ne cessent d'apparaître. On ne cesse plus de se demander pourquoi ci, pourquoi ça. Les réponses, quand il y en a, sont loin d'être satisfaisantes. Pourquoi Epstein, maître de l'information, n'a-t-il pas protéger les 600 enfants exfiltrés d'une académie qui sont pris en otage par la horde de normaux venus liquider la Nouvelle Canaan ? Personne n'y a pensé ? Pas un parent ? Et qu'en a fait la horde après avoir franchi les douves ? Plus un mot. Pourquoi Soren Johansen devait-t-il aussi tuer le bébé d'Ethan ? Pourquoi Shannon laisse-t-elle s'enfuir la personne qui accompagne Smith ?

Cette trilogie restera un excellent divertissement tant que l'on n'y regardera pas de trop près. Il faut la prendre pour ce qu'elle est. Si, sur ce même sujet, on veut lire quelque chose de plus spéculatif, il faudra se porter sur le diptyque de Darwin de Greg Bear. Mais le plaisir de lire sera moindre…

Le Temps de Palanquine

Pour les villes-monstres comme Délicité, une fin du monde en rouge et noir approche. Elle a pour nom Palanquine, sorte de naine brune qui fonce vers le système solaire et une Terre déjà bien mal en point sans ça. Lockerbie, génie inventeur du saut temporel, représente peut-être l’espoir. Mais celui-ci pourrait bien être frelaté et n’ajouter que catastrophes à la catastrophe à cause des régressions qui effacent petit à petit les technologies postérieures à 1943, but de la première tentative de rectification temporelle sensées au contraire faire gagner les vingt ans de progrès nécessaires pour échapper à Palanquine. Mais toutes les missions des rectifieurs semblent vouées à l’échec, comme si la ligne temporelle alternative créée par la première tentative tenait à les contrarier afin préserver sa propre existence…

Dans cet univers de cités géantes recouvertes en permanence d’une chape de suie telle qu’elles restent plongées dans la pénombre même à la méridienne, les brumes sombres préservent les populations de la vue de Palanquine la Rouge, qui approche de plus en plus et dont le sanglant éclat rend fou de désespoir qui le contemple. C’est ce désespoir abyssal qui conduit les principaux protagonistes de cette sombre histoire que sont John Lincker, sa compagne Eleanor Rigby Wayne, et Sarah Quarry, à l’institut dirigé par Lockerbie, qui les recrute comme rectifieurs.

Si l’on retrouve dans ce time opera l’un de ces univers très sombres qui sont la marque de Thierry Di Rollo, la chute est moins rude et pessimiste que dans ses œuvres antérieures. On y perd un peu de cet effet coup de poing qui vous laissait le souffle court, un genou à terre. Mais on a toujours cette écriture au cordeau, tendue comme un arc, précise, sans concession ni fioriture, de cette pureté glaciale qui n’est pas sans rappeler celle de James Ellroy, où l’on sent chaque ligne vibrer d’énergie contenue.

La lecture du Temps de Palanquine est un brin moins éprouvante que celle des premiers romans de notre homme, on l’a dit. Qu’on se rassure, toutefois : on n’en reste pas moins à mille millions de lieues des bisounours. Thierry Di Rollo a peut-être mis de l’eau dans son vin, mais c’est de l’eau de vie qu’il y a versé. Il a intégré à ce roman une pincée d’éléments de sa nouvelle « Quelques grains de riz » (in Cendres, ActuSF), notamment la chanson des Beatles Eleanor Rigby, dont il est un grand fan. Et si Le Temps de Palanquine est moins intransigeant, d’une noirceur moins absolue que ce qu’on a pu lire naguère sous sa plume, ça reste de la vraie hardboiled SF d’une rare puissance. Thierry Di Rollo n’est pas inscrit au club des levymusso lancés dans la quête du Graal du plus petit dénominateur commun d’un maximum de lecteurs potentiels. Il écrit ce qu’il a à écrire sans faire de concession, à rien ni personne. Les livres de Di Rollo ont leurs places réservées entre les plus durs et noirs de Pierre Pelot (Noires Racines) et de Claude Ecken (Enfer Clos). On aime ce qu’écrit Di Rollo, si on en supporte le choc, ou on déteste dans le cas contraire, mais il ne laisse personne indifférent. C’est une expérience littéraire qu’il faut faire au moins une fois, pour voir et savoir… Et Le Temps de Palanquine une excellente occasion d’y aller voir pour qui ne connait pas encore l’auteur. Ceux qui aiment ce qu’écrit Di Rollo ne s’en priveront pas, quant aux autres… eh bien, ils passeront leur chemin… Le nom de Thierry Di Rollo n’est pas le premier nom qui vienne à l’esprit lorsque l’on cite les meilleurs auteurs de la francophonie, et c’est un grand tort. Toute sa production, oui, toute, mérite que l’on s’y attarde, et elle s’enrichit ici d’un nouvel opus, un roman qui restera comme l’un des livres importants de l’année dans nos domaines de prédilections.

Sénéchal

Un nouvel auteur. Une nouvelle fantasy.

Une ville : Lysimaque. Sorte de Paris du bas Moyen Âge qui un beau jour se retrouve assiégée, en proie à de noirs complots. Au beau milieu de ce panier de crabes, Philippe Gardeval, grand sénéchal et roturier bien qu’ami du roi et principal personnage de ce roman écrit à la première personne, puisque c’est lui-même qui nous conte les événements.

Un univers à la cosmogonie bien étrange où, jadis, trois mondes orbitaient autour du soleil, le Paradis en étant le plus proche, l’Enfer le plus lointain, et entre les deux le monde des hommes. Ces trois mondes ont fini par exploser et les puissances divines en ont reconstitué un unique à partir des débris des trois autres, où une frontière terrestre défendue par un mur sépare les terres des hommes des territoires infernaux. Dans ce monde où la religion occupe une place de choix, voisinant avec la magie, certains entendent unifier les royaumes des hommes en un unique empire pour faire face au monde démoniaque. Ce qui passe par la conquête de Lysimaque…

Un empoisonnement qui n’a peut-être pas atteint son but? ; un combat de rue dans la ville basse grouillante de plèbe? ; un affrontement thaumaturgique avec un ange dont la déchéance fait question? ; des pourparlers pour ne rien dire. Gregory Da Rosa pose un univers et des personnages non dénués d’intérêt.

Ce roman est très manifestement le premier tome d’une série, or rien ne nous l’indiquait a priori. Ce n’est qu’en arrivant au terme du livre que l’on découvre qu’il ne s’agit nullement d’un one-shot – ce qui agace passablement : vendre la partie pour le tout est un procédé pour le moins cavalier, le lecteur désireux de connaître le fin mot de cette histoire étant contraint de remettre au pot. Ce premier tome n’est que l’ouverture, comme on dit aux échecs…

Ceci mis à part, le livre est prenant, la lecture agréable. Gregory Da Rosa parsème son livre de mots rares et de formules désuètes qu’il se doit d’expliquer par force notes de bas de page. On ne compte plus les « céans », « icelle » et « icelui », qui visent à créer un effet de langage particulier. Mais quand les personnages en viennent à jurer, ils le font avec la plus désarmante modernité…

Voici encore un premier roman qui mérite que l’on s’y attarde… Une affaire à suivre, donc.

Poumon vert

Huitième volume de la collection « Une heure-lumière », Poumon vert offre une tranche de vie inscrite dans un contexte de pure SF : un monde dual, étrange, avec ses Hautes Terres de Tabuthal d’une part, lieu de naissance de Jalila, l’héroïne du récit, et son air si raréfié qu’il nécessite le recours au « poumon vert » du titre (sorte de plante symbiotique) histoire de seulement pouvoir respirer, et un tout autre monde en bord de mer, où Jalila va découvrir le planètoport et des créatures outre-mondières, dont des êtres aussi rares qu’étranges – des mâles. Ainsi la verra-t-on grandir parmi ses trois mères, le passage à l’âge adulte constituant le motif central du récit. Mais Poumon vert fait également partie de ces histoires – souvent nées sous des plumes féminines – qui véhiculent une problématique de genre. En suivant Jalila dans sa rencontre avec Kalal, le lecteur va découvrir un univers qui lui sera tout aussi bizarre qu’à l’héroïne, d’où les mâles ont presque disparus. À cette fin, Ian R. MacLeod renverse l’accord des pluriels mixtes qu’il accorde au féminin. L’effet est bien sûr délibéré, pour traduire la réalité sociale dans les Dix Mille et Un Mondes, mais c’est assez déroutant, au début du moins, avant qu’on ne s’y fasse. On notera encore que le mauvais rôle revient au personnage masculin de service, Kalal? ; la Féminité (et plus l’humanité) ne manifestant à son encontre qu’un mépris condescendant, l’abandonnant à sa culpabilité sans même se soucier qu’il en éprouve vraiment.

Ian R. MacLeod est un vrai styliste qui se plait à jongler avec des épithètes inattendues : ainsi des pierres sont-elles « suaves », entre autres exemples. Dans cet univers qui a un petit quelque chose d’arabe, comme un brin de coriandre, mais rien de musulman, Jalila va grandir et devoir choisir sa voie. Décider quoi faire de sa vie. Partir, c’est mourir un peu (voire davantage). Choisir, c’est renoncer…

Ce court roman trouvera sa place non loin de chefs-d’œuvre tels que La Cinquième tête de Cerbère de Gene Wolfe, ou L’Étrangère de Gardner Dozois, pour leurs ambiances, mais surtout près de La Jeune fille et les clones de David Brin, qui aborde la même thématique quoique de manière plus aventureuse. Ian R. MacLeod confère à son récit une touche douce-amère avec cette leçon que la vie n’est pas toujours rose mais qu’elle vaut quand même vraiment la peine d’être vécue, à l’instar de ce poumon vert expectoré par Jalila qui ne cesse de s’accrocher pour survivre là où il est, où on le met, tenant bon contre vents et marées.

Remarquablement écrite, cette novella est d’une étonnante densité. Ian R. MacLeod y déploie une grande richesse thématique? ; il a beaucoup à dire à travers ce petit livre qui, sous son aspect très SF, n’en frôle pas moins des préoccupations proches de la littérature générale, voire de la littérature jeunesse, comme la plupart des romans d’apprentissage. Un texte qui marque, sans doute aucun.

La viande des chiens, le sang des loups

Il est question dans la dédicace du roman d’une rencontre entre deux canidés, et l’on pense naturellement à La Fontaine parlant de loup étique et d’un chien perdu à collier.

Bien avant ça, une femme nommée Justine Niogret a lu et mélangé d’autres fables : les sagas scandinaves, la matière de Bretagne, la poésie celtique. Chien du heaume, son premier roman, paraît en 2009. Les thèmes et le registre lexical sont déjà là : des mots crus, des descriptions hyper réalistes pour dire la femme comme symbole de la souveraineté guerrière, la nature humaine froissée dans un corps social et repassée par la ferveur animale, l’impossibilité de toute relation basée sur des rapports autre que de sujétion, le motif de la morsure (jusque dans le titre du roman arthurien Mordred).

On lui a dit parfois qu’elle était hermétique, un mot poli pour ne pas dire chiante. Depuis dix ans, pourtant, Niogret écrit presque toujours la même chose et de la même façon : des histoires de losers, de marginaux et d’inutiles, qui se défont dans la violence et la matière des mots, qui tombent de leurs rêveries et se relèvent, ou pas. Quel que soit le genre ou l’éditeur qui l’accueille, Niogret ose faire de la prose poétique. Elle ne fait donc ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre, se contentant d’être elle-même, la femme dont les ratages sont les réussites, entre révolte, beauté… et remise en cause.

C’est ici que Misha Halden entre en scène. La Viande des chiens… doit sans doute à une certaine forme de lassitude. Les écrivains doués finissent par s’encombrer de leurs trouvailles. Besoin de quelque chose de neuf, de tourner la page. Sa nouvelle façon de raconter évolue quelque part entre le style oralisé et la confession gonzo. C’est sur une petite musique dure, un rythme haché, qu’elle conte la fable noire de ses héros désastreux.

Dans La Viande des chiens…, une louve réapprend à devenir un peu chienne et un chien apprend à devenir un peu loup. Mise à part la bande de chats punks baptisés collectivement Ludwig, ce sont les animaux les plus intéressants du roman.

Rory, le chien, est un type perdu et fatigué de la banlieue et de la classe moyenne, un écrivain raté, un rêveur vain, friable et bavard. Il en pince encore pour Noémie, qu’il a un temps suivi pour se perdre. Un jour il trouve Lupa dans son salon, plus un inconnu qui se fait sauter le caisson. Lupa a la sauvagerie splendide. Avec elle, il y a un truc. Avec elle, viennent les ennuis : porte-flingues maousses, enlèvement, cassage de gueule, séquestration par une secte de campagnards illuminés. On apprend plus tard que Lupa est un instrument et quel drame a façonné cette terrible arme humaine. Une fois l’arme brisée, inutile, Rory recueillera chez lui Lupa et l’homme qui est à la fois sa Némésis et son amant, l’Archer. L’Archer, une brute au crâne rasé et à l’instinct de mort. Rory leur fait les courses, les repas, il dort tout seul? ; l’Archer l’insulte, regarde sa télé et lit ses livres. Et longtemps Rory accepte tout, la faiblesse, l’humiliation, la soumission, parce que le seul mensonge qui dure, c’est la langue du chien qui lèche la main qui le bat. Longtemps, mais pas toujours… Si morale il y a à la fin, c’est quelques autres nous infligent non pas ce qu’on mérite, mais souvent ce qu’on cherche.

Beaucoup de symboles, des images fortes, des repères volontairement brouillés, peu d’intrigue : les amateurs ordinaires de SFF (et de polars) pourront être ennuyés, ou ralentis, par ce désordre enchanté. Niogret-Halden est déguisée en auteur de genre, mais elle n’est pas leur genre. À la limite, chez elle, le genre n’existe pas? ; il n’y a que du style. Le risque pour une plume stylée est de tomber dans son propre piège. On a pu reprocher à ses premiers livres des structures un peu lâches, un peu bancales. La Viande des chiens… ne fait pas exception. Si le livre témoigne d’une rage salutaire contre ce qui règne, il échoue toutefois à nous la transmettre. Le feu d’artifice des jeux langagiers, quand il n’est pas au service d’une progression narrative parfaitement exprimable, fait rarement éclore une émotion vraie. Bref, la furia sans la maestria, c’est assez frustrant.

Grève infernale

Grève infernale est le tout premier titre d’une nouvelle collection « SF » lancée par les éditions Goater. L’éditeur annonce la parution de textes inédits d’auteurs engagés, au format novella, suivis d’entretiens ou d’essais (voire des deux).

Pour avoir dirigé de son vivant un syndicat honni (celui des travailleurs temporaires, autrement dit des « briseurs de grève »), voilà Jimmy Di Angelo projeté en Enfer, dans le cercle réservé aux leaders syndicaux borderlines.

L’enfer selon Spinrad est un empilement de réalités alternatives totalement virtuelles, faites « à cent pour cent d’effets spéciaux ». Les caprices de Lucifer tiennent lieu de règles : il en est le scénariste, le réalisateur et le chef décorateur. Chaque pécheur reçoit un châtiment personnalisé, des sévices à la carte. Pour les syndicalistes : une usine ressemblant à s’y méprendre à un camp de concentration, du charbon à pelleter, des fourneaux à alimenter. Tout cela sous les brimades des démons. Éternellement.

Qu’à cela ne tienne. Afin d’adoucir leurs tourments, Di Angelo et ses camarades n’auront dès lors qu’une seule idée en tête : pousser les démons à se mettre en grève et à revendiquer de meilleures conditions auprès du patron (Lucifer himself). Pas facile pour ces êtres que le Tout-puissant a privés statutairement du droit de penser et d’agir par eux-mêmes…

Sous ses atours de manifeste cégétiste, Grève infernale apparaît comme une parabole sur le libre-arbitre, où la figure du diable se révèle dans toute son ambiguïté : à la fois omnipotente et esclave. Innervée de bout en bout d’un humour pince-sans-rire, la lecture s’avère toujours plaisante. Le seul bémol concerne le niveau de la traduction, qu’on qualifiera poliment de… discutable.

S’ensuit une interview de Spinrad, qui revient sur quelques épisodes marquants de sa vie et sur son parcours d’auteur. L’ensemble est complété par un essai (à charge) couvrant un large pan de l’histoire économique étasunienne : le tableau d’une économie de marché gangrenée par « la finance » et l’impuissance (ou le cynisme) des politiques publiques y font froid dans le dos. La solution de sortie de crise suggérée par Spinrad, bien qu’empreinte d’une certaine naïveté, nous rappelle fort opportunément qu’un autre projet de société, basé sur le partage des richesses et la valorisation du travail, est toujours possible.

Zones de divergence

En 2020, dans son essai Zones de divergence, l’universitaire Julian West a prédit la fin du monde tel que nous le connaissons, fondant son analyse sur la géopaléontologie, autrement dit l’observation de la disparition des grandes civilisations passées. En 2050, au crépuscule de sa vie, alors que le monde a basculé dans le chaos, validant ainsi ses prédictions, il entreprend un voyage aux quatre coins du monde, via un simulacre numérique, afin de retrouver ses trois enfants et son épouse.

Les fins du monde relèvent souvent d’un processus de catharsis où l’auteur et les lecteurs se purgent de leurs peurs en envisageant le pire pour l’humanité. D’aucuns y voient un prétexte pour laisser infuser une poésie du désastre, manière de rappeler à tous que toutes les civilisations, mêmes les plus évoluées, sont mortelles. Pour d’autres, le récit vaut pour avertissement. En anticipant les effets néfastes de l’incurie de leurs contemporains, ils espèrent ainsi les voir changer d’attitude. Zones de divergence semble se situer dans ce registre, même si le narrateur ne nourrit guère d’illusion quant à un éventuel sursaut, considérant que l’humain ne réagit que lorsqu’il se trouve au pied du mur et rarement avec altruisme.

En dépit d’un bandeau racoleur et hors de propos (« le roman de l’après-Trump »), le roman de John Feffer s’inscrit dans une perspective prospectiviste. En spécialiste des relations internationales, l’auteur américain survole ainsi diverses questions géopolitiques dont nous pouvons d’ores et déjà jauger les prémisses. Repli nationaliste, guerres asymétriques, dissolution de l’État-nation, il n’oublie fort heureusement pas de mentionner dans son tableau le réchauffement climatique, source d’aggravation de nombreux antagonismes humains déjà solidement enracinés. Pour autant, les spéculations de John Feffer ne semblent pas relever d’un effondrement systémique. Elles s’inscrivent plutôt dans la théorie de la complexité, la civilisation ne s’écroulant pas brusquement, mais au terme d’un long processus de fragmentation résultant d’interactions complexes.

Si l’on peut accorder crédit à l’expertise de John Feffer pour donner substance et vraie semblance à sa fin du monde, force est de reconnaître que Zones de divergence apparaît un peu plus maigre d’un point de vue romanesque. L’intrigue se révèle en effet fort mince. L’auteur américain réduit la caractérisation des personnages à la portion congrue, préférant se concentrer sur un compte-rendu factuel de la déliquescence de l’humanité, à la manière d’un médecin auscultant son patient. Il tente bien d’introduire un niveau de lecture supplémentaire, via un appareil critique prenant la forme de notes en bas de page, mais ce procédé de distanciation fait long feu.

Bref, les lecteurs trouveront sans doute davantage de matière littéraire dans la trilogie de Gert Nygardshaug (Le Zoo de Mengele, Le Crépuscule de Niobé et Le Bassin d’Aphrodite), voire dans Le Paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine, certes d’une manière plus mesurée pour ce second cas. Zones de divergence n’en demeure pas moins riche en hypothèses à déjouer. Hélas, ce n’est pas gagné tant l’actualité du monde ne semble pas vouloir donner tort à la fiction.

L'Exil des mécréants

Dans un futur indéterminé mais ressemblant à notre présent, croire est devenu obligatoire. Dieu, Allah, Yahvé, nul n’échappe désormais aux diktats de leurs zélotes. Et si l’on montre le moindre signe de mécréance, l’internement dans un centre d’inoculation de la foi apparaît comme le seul viatique. Libre penseur et journaliste, Boris a écrit un article trop critique sur le cardinal présidant la France. Réfugié dans la clandestinité, pourchassé par la police, il prend la route de l’exil, direction l’Espagne et plus loin encore vers des terres moins rigoristes pour les athées, rationalistes et autres sceptiques. Il ne se sait pas encore que la hiérarchie catholique lui a collé un tueur aux basques.

Le péril théocratique appartient aux futurs cauchemardesques échafaudés par une science-fiction plus attirée par la dystopie que par les perspectives d’un avenir ouvert à la multiplicité des possibles. Habitué au polar, Tito Topin vient ajouter sa pierre au mausolée d’une humanité jamais en manque d'imagination pour asservir son prochain. Une imagination ayant fait hélas défaut à l’auteur français avec ce roman. L’Exil des mécréants se contente en effet d’enfoncer les portes ouvertes, déroulant un récit poussif, convenu et au final très mauvais. L’anticipation, superficielle tant elle paraît calquée sur le présent, se révèle un prétexte perclus de poncifs pour illustrer une sorte de road novel relâché n’entretenant même pas l’illusion du suspense. L’intrigue, prévisible au possible, tient toute entière sur un extrait de baptême que l’on aurait envie de faire avaler à son auteur tant elle semble animée par un état d’esprit anti-calotin caricatural. Linéaire et sans véritable souffle, elle génère un ennui pesant, à peine tempéré par des rebondissements bâclés dont le dé roulé ne provoque qu’un agacement croissant au fil des pages. Seule la gouaille, un goût prononcé pour le sarcasme vachard, perceptible dans le traitement des personnages, égaie ce roman et écarte la tentation d’un abandon prématuré tout en nourrissant l’espoir que peut-être… Ce qui semble bien maigre au regard des attentes suscitées par l’argument de départ.

Bref, L’exil des mécréants ressuscite le pire de la collection « Ici et maintenant » des défuntes éditions Kesselring, autrement dit une politique-fiction au propos grossier, à l’intérêt limité, alourdie de surcroît par une intrigue plan-plan. Même un épisode de la série Navarro apparaît plus palpitant. C’est dire…

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