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Le Grand Nocturne

Publié en 1942, Le Grand Nocturne, recueil de sept récits, s’ouvre sur la nouvelle éponyme. Le héros, Théodule Notte, dont le nom se marie à la musique qui se répand dès la première page (« Un carillon versa sa pluie de fer et de bronze »), est un vieillard dont le cours paisible des jours s’écoule en la compagnie vespérale de son ami, Hippolyte Baes. Les deux compagnons partagent un étrange souvenir, celui d’un soir où, revenant de l’école, Théodule fut pris d’une forte fièvre et vit des choses qui n’existaient pas. Mais en est-il bien sûr? ? Voilà que les tissus du temps et de l’espace s’entremêlent et que le monde de la nuit, le monde conjuré par notre réalité, s’interpose et parfois emplit le présent, semant avec lui l’horreur et la mort. C’est alors l’obscurité qui envahit le recueil, celle des cales des navires, celle de « La Ruelle ténébreuse », autre nouvelle remarquable, qui engloutit le monde. Mais, plus qu’engloutir, voilà que cette porte du néant offre à ses monstres une issue vers la réalité. Ce sont les stryges, qui envahissent et qui tuent. Le thème de la porte revient d’ailleurs dans la nouvelle suivante, « La Scolopendre », où trois jeunes Juifs festoient en attendant la fin, fin certaine, fin terrible qui les poussera au suicide, fin écrite, celle d’un funeste réveil où une sorcière passée dans le royaume des morts ne peut y rester longtemps et repousse la porte de son cercueil. C’est alors que le recueil semble rompre sa cohésion et que la lumière succède aux ténèbres, sans signe avant-coureur, sans excuse. C’est pour mieux se refermer dans « Quand le Christ marcha sur la mer » et, avec une ironie terrifiante, destituer l’homme, l’amour et la religion. Enfin le recueil se clôt sur un chef-d’œuvre, « Le Psautier de Mayence », lorsqu’un maître d’école (qui fait écho au chemin de l’école emprunté par Théodule Notte), ayant hérité d’un incunable, le vend pour acheter un bateau et voguer avec son équipage vers une destination hors du temps et de l’espace où même l’orientation n’existe plus. Alors, ce n’est plus le Grand Nocturne qui s’invite dans notre monde, mais notre folie insensée qui nous y précipite.

La Croisière des ombres

Ce recueil est un chef-d’œuvre. Il reste cependant méconnu car, suite à l’échec commercial et critique de l’ouvrage, l’auteur récupéra certaines des nouvelles pour les placer dans d’autres recueils. L’édition Alma de La Croisière des ombres récemment publiée entend donc redonner l’étonnante unité de ce volume, tout entier placé sous le signe d’une solitude effarée. Comment, en effet, ne pas être frappé par ce singulier dénuement des personnages, ayant pour tout bagage un corps et des sensations. L’intellect refuse d’appréhender l’inconnu, à partir du moment où disparaît « cette paille de bon sens qui flottait solitaire, sur l’océan de ma terreur » (« Dürer, l’idiot »). On voyage donc seul, dans cette croisière des ombres, un voyage aimanté par l’infini de l’inconnu. Avec un style qui allie de manière singulière écriture blanche et métaphores inattendues, Jean Ray propose ici un rare équilibre entre une atmosphère angoissante proche de l’épouvante, et un fantastique qui laisse en suspens toute possibilité d’explication. C’est là le travail d’un virtuose, un maître de la nouvelle.

Les Contes du Whisky

Ce premier recueil de Jean Ray comporte deux parties : la première (16 courtes nouvelles) reprend le titre donné au volume, alors que la seconde (11 récits plus longs) s’intitule « Et quelques histoires dans le brouillard ». La première partie propose des récits composés de 1923 à 1925. Jean Ray offre une unité de lieu, avec le bar au nom éloquent de « Site enchanteur », et ces habitués, les errants de la mer à la langue âpre, poétique et brutale, parfois teintée d’antisémitisme. L’« or du whisky » fait miroiter d’étranges déformations de perspectives : l’ivresse provoque une autre vision du temps et de l’espace. L’ensemble du recueil ne peut être placé sous le signe du fantastique. Seuls cinq récits renvoient ouvertement au surnaturel, à l’aune des déformations, avec par exemple « Irish whisky » et cette transformation de Gilchrist en araignée, ou « Josuah Güllick, prêteur sur gages » et cette main autonome. Les autres nouvelles présentent elles aussi des aberrations. Le morbide se mêle alors, de manière étonnante, à la farce, comme dans « Mon ami le mort » ou « Le Saumon de Poppelreiter ».

La partie « Et quelques histoires dans le brouillard » est constituée de récits plus anciens qui proposent des variations. L’auteur détourne par exemple la tradition vampirique, avec la princesse Opoltchenska dans « Le Gardien du cimetière »? ; la Quatrième dimension s’illustre dans « Les Étranges études du Dr Pauken-Schläger ». Variations, aussi, par rapport à des modèles littéraires, « La Bête blanche » renvoyant à Conan Doyle, et « La Vengeance » à Edgar Allan Poe. Variations, de même, sur le monstrueux dans « L’Observatoire abandonné ». Une indéniable réussite.

Les Seigneurs de Bohen

Après un détour par la jeunesse avec sa trilogie « La Voie des oracles », Estelle Faye poursuit son exploration des arcanes de la fantasy, mais dans un registre ici plus « adulte », aux éditions Critic, avec un petit pavé de près de six cents pages – pour un prix de 25 euros, qu’on qualifiera pudiquement d’un peu élevé… Étiqueté dark fantasy, Les Seigneurs de Bohen est un one-shot, une rareté dans le domaine par les temps qui courent, qui s’intéresse aux destins croisés de plusieurs personnages. Sainte-Étoile tout d’abord, un bretteur à qui une sorcière a implanté une créature sous la caboche? ; Maëve, magicienne des Havres qui contrôle le sel? ; Wens, enfin, clerc injustement condamné aux travaux forcés dans les mines de Lirium. Des mines qui assurent la prospérité de l’Empire de Bohen depuis des décennies, et permettent à l’Empereur de perpétuer un régime de plus en plus autoritaire.

Les Seigneurs de Bohen raconte la chute d’un empire… par les yeux de personnages bien loin des puissants héros habituels. Le principal intérêt du roman vient de l’attachement de l’auteure à se pencher sur le destin de gens de rien qui vont finir par renverser l’ordre établi. En un seul roman, la Française brosse le portrait d’un univers foisonnant et, pour tout dire, assez passionnant, où les créatures surnaturelles sont légion. Elle offre aussi de surprenantes visions, à l’image de la ville de Bo-Chaï, perdue dans la jungle et partagée entre vivants et fantômes, ou de cette mine labyrinthique où les hommes meurent sous l’assaut des goules.

Les Seigneurs de Bohen reste pourtant dans la lignée des précédentes œuvres de Faye. On ne retrouve pas, ou si peu, de batailles épiques au cours de cette aventure portée sur l’intime, un parti pris qui s’avère à double tranchant. Le lecteur a le temps nécessaire pour s’attacher à des personnages réussis (même si sous-exploités pour certains, notamment Sainte-Étoile, dont le monstre ne sert finalement pas à grand-chose) qui offrent un point de vue original, tant ils évoluent en marge des centres du pouvoir et des enjeux politiques. C’est le point positif. Le négatif, c’est qu’Estelle Faye a aussi tout le loisir de retomber dans un travers déjà aperçu dans Un Éclat de givre : la romance. Il faut en effet sans cesse que tous ses personnages tombent amoureux, se languissent, s’embrassent fougueusement, se jettent les uns sur les autres… Des atermoiements sentimentaux qui ont non seulement tendance à casser le rythme de l’aventure, mais aussi à conférer une « guimauverie » pénible aux histoires racontées. Dommage…

Reste par ailleurs cette étiquette de dark fantasy, clairement forcée et qui vaut surtout pour la sous-intrigue de Yule, artificielle et résolue de façon précipitée – on est bien loin de la noirceur des illustres aînés mentionnés en quatrième de couverture… Bien sûr, Faye tente de faire passer quelques messages à travers son roman, dont un aspect social digne d’intérêt : on l’a dit, ici c’est la plèbe qui se rebelle, le peuple qui se soulève, la révolution est l’unique recours, et il faudra en payer le prix… Ensuite, c’est surtout le pouvoir de la culture qui devient une arme, ou comment la diffusion d’un livre peut tout bouleverser. Enfin, le roman est porteur d’un message de tolérance, notamment au travers de nombreux héros homosexuels ou transgenres (ce qui commence quand même à relever du cliché chez l’auteure), et de personnages aux dons réprouvés par une société confite de traditions et de croyances.

Au final, reste un livre grevé de défaut, mais riche d’un univers foisonnant, travaillé, habité de personnages attachants. Les amateurs du genre apprécieront sans doute.

Rêves de machines

À quoi rêvent les machines et autres intelligences artificielles? ? Peut-être aux individus qui ont permis leur existence. Cinq voix s’entremêlent dans ce roman de Louisa Hall, deuxième de son auteure. Il y a d’abord celle de la jeune Mary Bradford, qui, en l’an de grâce 1663, tient un journal où elle raconte son mariage arrangé avec un homme qu’elle n’aime pas et son périple vers l’Amérique. Mary, qui donnera trois siècles plus tard son nom au logiciel de discussion créé par Karl Dettmann, dont on lit les lettres à son épouse, elle qui aimerait tant que son mari dote le programme MARY d’une mémoire. MARY, logiciel à l’existence rendue possible par les travaux d’Alan Turing, que l’on découvre ici au travers de sa relation épistolaire avec la mère de son meilleur ami, Christopher Morcom, décédé trop tôt et à l’origine de la vocation du mathématicien. Dérivant de MARY, il y a MARY3, qui, en 2035, converse avec Gaby, fillette qui, comme bien d’autres gamines de son âge, se recroqueville sur elle-même après qu’on lui a retiré son babybot. Les conversations entre Gaby et MARY3 seront des pièces à conviction au cours du procès de Stephen R. Chinn, l’inventeur des babybots. Depuis sa prison, l’informaticien-roboticien rédige ses mémoires, raconte l’échec de son mariage et, globalement, de ses relations avec autrui. Et puis il y a ces machines, ces tas de babybots dans leurs entrepôts – qui rêvent.

Avec sa narration chorale, Rêves de machines rappelle le superbe Cartographie des nuages de David Mitchell (dont l’imposant L’Âme des horloges est paru ce printemps dernier). L’optique reste ici bien plus réduite, plus focalisée, et le résultat s’avère hélas moins convaincant. Le roman se lit bien, toutefois, Louisa Hall donne une voix bien particulière à chacun des protagonistes, et l’on retiendra notamment celles de Mary Bradford, petit bout de femme forte de caractère et sûrement née quelques siècles trop tôt, ou encore Alan Turing, fragile, peu sûr de lui, friand des post-scriptum à rallonge. Si les cinq protagonistes ont en commun d’entretenir un rapport plus ou moins proche avec la robotique, tous aussi contribuent à forger le futur tout en restant enracinés dans un passé dont ils ne parviennent pas à se défaire – le chiot de Mary Bradford, Christopher Morcom pour Turing, etc. Sur le papier, c’est intéressant – et ça l’est, indéniablement. Mais… passé la moitié du roman, l’ennui gagne, et ce n’est pas quelques changements de ton (telles les lettres de Karl Dettmann cédant la place à celles de son épouse, vingt ans plus tard) qui réveillent l’intérêt. À demeurer trop terre-à-terre, à ne montrer que des personnages au regard rivé au rétroviseur, Rêves de machines finit par laisser aussi indifférent qu’un ordinateur éteint.

La Malédiction

Vaille que vaille, Viktoriya et Patrice Lajoye poursuivent leur entreprise de mise à disposition auprès du lectorat francophone de textes issus des littératures de l’Imaginaire russe. Après Les Inhibés de Boris Strougatski, c’est au tour d’Henry Lion Oldie (pseudonyme du duo composé par Oleg Ladyjenski et Dmitri Gromov) de bénéficier d’une publication inédite dans la langue de Molière, cinq ans après le roman La Loi des mages. Cinq nouvelles en l’espèce, dont quatre ont déjà fait l’objet de parutions en France.

Peut-on revivifier l’amour? ? Et le revendre? ? Dans « Relève-toi, Lazar », manière de conte moral à la drôle d’ambiance, un homme va à la rencontre d’artisans du marché noir pour trafiquer les sentiments de sa femme à son égard… Le métro parisien a mauvaise réputation, en particulier la ligne 13, mais ce n’est rien en comparaison du « Huitième Cercle du métro », où les rames, les couloirs, les escalators sont désormais le prétexte de pièges mortels. Le narrateur en fait la dure expérience, au travers de ce récit haletant… Belle et triste nouvelle, « Viens me voir dans ma solitude » nous présente un passeur – le nocher des morts, probablement – confronté à un problème existentiel : il n’a plus personne à faire traverser, pour a simple raison qu’il n’y a plus personne tout court. Quel sens donner à sa vie, alors? ? Pareil sentiment d’inutilité frappe ce djinn, sorti de sa bouteille par un corbeau affamé : les humains ont disparu, la Terre est une désolation ravagée par les radiations. « Nevermore », disait le corbac de Poe, qui donne son titre à cette anxiogène nouvelle, quand bien même le corbeau d’icelle semble plutôt de l’avis contraire… « La Malédiction » est le seul texte inédit du recueil. Celle qui frappe le village de Clair-comme-bonjour, ses habitants devraient en être fiers – depuis cent ans, ils sont obligés de se montrer aimables entre eux sous peine de mourir. Or fiers, ils ne le sont pas. Pourquoi? ? Et comment y remédier? ? Un plaisant conte moral de fantasy.

On pourra reprocher une écriture parfois pataude (une traduction qui demeure un peu trop proche du texte? ?), rendant quelques passages confus et émoussant certaines conclusions brutales. Il n’empêche : très différentes dans leur ton, mêlant les genres – le postapo’ se fait conte, la mythologie prend une forme concrète, la fantasy se pare des atours de la fable morale –, ces cinq nouvelles font mouche et méritent qu’on s’y attarde.

Nous

Dans le futur de D-503, tout le monde porte un numéro. Dans le futur de D-503, toute la société est régie par les chiffres : chaque action est inscrite dans les Tables du Temps, qui lui octroient durée et périodicité, lesquelles sont inamovibles. Tout a été ainsi édicté dans un seul but : l’atteinte du bonheur perpétuel. La liberté, c’est la porte ouverte aux questionnements, à l’instabilité : la liberté, c’est le chaos. Alors, plus rien n’est laissé au hasard, même les relations sexuelles sont régies par des lois strictes : chacun a le droit à chacune (et vice versa), aussi on fait son choix et la personne choisie ne peut se défiler. Il va sans dire que, dans cette société, seule la communauté a son identité, ses membres en sont interchangeables. D-503 est ingénieur, il participe à la construction de l’Intégrale, un vaisseau spatial censé aller à la découverte d’autres mondes. D-503 est donc un parfait rouage de la société… jusqu’à ce que, au milieu de ses équations, se profile un X, synonyme d’inconnu, sous la forme d’une femme extrêmement attirante, I-330.

Evgueni Zamiatine, à l’aube des années 20, allait écrire l’une des plus grandes dystopies du XXe siècle, avant qu’Huxley et Orwell ne s’emparent de la thématique. On retrouve dans Nous le rouleau compresseur qu’est la société, la figure écrasante du Bienfaiteur tel le Big Brother de 1984, et évidemment la tentative de révolte du protagoniste, d’abord suiveur, puis leader. Alors qu’il n’était au début qu’un pâle quidam, D-503, à mesure que s’effondrent ses certitudes et qu’il entraperçoit les manquements, acquiert son indépendance d’esprit. Mais les racines de sa société s’ancrent fermement en lui – à plus forte raison parce qu’en sa qualité d’ingénieur, il vit dans un monde de chiffres qu’il ne considère donc pas comme une contrainte –, et il lui faudra lutter pour s’en défaire.

Écrit sous forme d’un journal intime, le roman fut d’abord traduit en français en 1929 par B. Cauvet-Duhamel (a priori d’après l’édition anglaise), lequel avait utilisé la narration au passé. Actes Sud publie en 2017 une nouvelle traduction, signée Hélène Henry, qui s’appuie sur le texte original et le remet donc au présent, changeant légèrement le titre au passage. Le livre y gagne en puissance, en fièvre révolutionnaire, mais y perd en lisibilité. Curieusement, pour une traduction de 2017, le style fait très daté. On ne saurait remettre en question les efforts de la traductrice (on espère juste que ça n’est pas elle qui a eu cette idée saugrenue d’abreuver son texte de tirets cadratins insupportables), mais, à titre personnel, j’ai commencé le texte dans son édition 2017 avant de le terminer dans son édition de 1929… La traduction de Cauvet-Duhamel étant toujours disponible dans la collection « L’Imaginaire » de Gallimard, sous le titre Nous autres, donc, à vous de voir si vous privilégierez fidélité ou lisibilité (la formule idéale étant sans doute de mélanger les deux).

Qu’à cela ne tienne, Nous / Nous autres s’avère une dystopie classique, bien moins connue que Le Meilleur des Mondes ou 1984, mais tout aussi implacable, tout aussi forte – incontournable, en somme.

Heimska, la stupidité

Eirikur Örn Norddahl, auteur islandais né en 1978, a signé un premier roman remarqué, Illska, le mal, sélectionné pour le prix Médicis étranger. Il revient ici avec Heimska, la stupidité, toujours chez Métailié.

Áki et Lenita sont tous deux écrivains. Le couple fusionnel qu’ils formaient autrefois, tant ils partageaient les mêmes conceptions de la vie et centres d’intérêt, bat désormais sérieusement de l’aile. Les étranges similitudes entre les romans que, chacun de son côté, ils écrivent, finiront par avoir raison de leur entente. Ils se séparent, et commencent alors à abreuver l’autre de mesquineries, en utilisant pour cela les personnes de leur connaissance. Car, dans ce futur proche, tout est scruté, scanné, enregistré : la surveillance est là, qui équipe chaque maison de multiples caméras diffusées en temps réel sur le net, et que n’importe qui peut donc consulter en toute liberté. Quoi de plus simple alors, pour se venger de l’être autrefois aimé, que de se livrer à diverses expériences sexuelles devant l’œil de ces caméras, que l’ancien conjoint consultera à coup sûr. À moins bien sûr que les caméras ne s’arrêtent, du fait de pannes d’électricité…

Ce court roman constitue une satire mordante de notre société actuelle, où l’étalage de la vie privée fait florès sur les réseaux sociaux. Norddahl ne fait rien d’autre que pousser le raisonnement à son extrême : désormais, plus rien n’est privé, tout est public et consultable par tous, et l’on est même mis au ban de la société si l’on décide d’avoir un peu d’intimité. Au début de leur mariage, Áki et Lenita, qui filent le parfait amour, décident de vivre l’un pour l’autre uniquement, et se coupent du monde. Cela ne durera pas bien longtemps : soumis à l’opprobre public à la suite de leur décision, ils rebranchent les caméras, pas tant du fait des reproches que parce que l’étalage de leur bonheur leur manque. Les personnages sont dès lors des victimes consentantes, qui assistent et participent à la déliquescence du monde. Et ce n’est pas leur milieu artistique, décrit férocement par l’auteur comme artificiel et narcissique, qui pourra les sauver, un milieu qui s’accommode fort bien de l’exhibitionnisme provoqué par la présence des webcams – allant jusqu’à l’encourager.

De manière assez inattendue, ce roman parle aussi de terrorisme. Un sujet qui pourrait apparaître un tantinet plaqué sur la thématique globale, mais Norddahl réussit à l’intégrer à son propos sans que cela paraisse surprenant. Il ne s’appesantit toutefois pas sur la question, quand bien même elle prendra de l’ampleur au fil de l’intrigue? ; le sujet est davantage contextuel, comme si, dans la dystopie envisagée ici, le terrorisme était réellement devenu un élément du décor, un phénomène parmi d’autres. Nulle surprise, donc, dans pareilles conditions, à ce qu’on ait parmi ses proches, y compris dans une ancienne usine de crevettes, des personnes prêtes à commettre l’irréparable. Encore une fois, l’auteur déforme la société actuelle pour en montrer les travers…

Marqué par un humour féroce qui n’épargne rien ni personne, Heimska, la stupidité se révèle un roman aussi étonnant que détonnant, une satire de l’opium du peuple que constitue aujourd’hui l’addiction aux réseaux sociaux qui fait mouche.

Apex

Apex clôt la trilogie posthumaniste entamée avec Nexus et poursuivie avec Crux. Le premier constat tient à la taille de l’ouvrage : il est tout bonnement énorme – près de 800 pages. Le deuxième tome, qui en faisait 630, était déjà assez boursouflé? ; on comprend combien le dernier né ne corrige pas le tir, loin s’en faut. Heureusement, l’ensemble est découpé en courts chapitres et le style de Ramez Naam ne manque pas de rythme, ce qui confère à cet énorme pavé une lisibilité plaisante (sans doute la qualité de la traduction, signée Jean-Daniel Brèque, y est-elle pour quelque chose).

Au niveau de l’intrigue, on retrouve les choses où on les a laissées à la fin de Crux. Le Nexus, la drogue qui augmente les capacités cognitives et télépathiques des êtres humains, s’est répandue, provoquant des réactions diverses, allant du rejet pur et simple de la part des conservateurs (dont le président des États-Unis) à l’acceptation sans retenue de toute une frange de la population. Toutefois, même au sein de celle-ci, le paysage est varié. Il y a les partisans de la méthode douce, qui, comme Kade, l’inventeur du Nexus, essaient de convaincre les gens de la plus-value apportée par sa création. Il y a les adeptes de la manière forte, à commencer par Su-Yong Shu, la scientifique qui n’existe plus que sous forme d’une IA démente convaincue que détruire le monde est le seul moyen d’en recréer un où les posthumains auront leur place, une volonté qu’elle s’applique à mettre en œuvre via sa surpuissance informatique. Et puis, quelque part entre les deux, il y a Breece, partisan du Front de Libération Post-humain, qui s’entête dans la provocation terroriste et risque fort d’obtenir des effets inverses à ceux escomptés sur la population… Un climat d’émeutes, en somme, au sein duquel les différents points de vue vont s’opposer, avec pour ambition commune d’entrer dans l’Âge du transhumanisme.

Depuis le premier tome, cette trilogie a sensiblement évolué d’une extrapolation scientifique vers un propos philosophique et politique. Même si la science et la technologie sont encore présentes dans Apex (à travers notamment la description des réseaux informatiques), elles deviennent secondaires par rapport aux réflexions sur le futur de l’humanité. On le sait depuis le début, Ramez Naam est un défenseur du posthumanisme. Pas utopiste pour autant, il a conscience que tout ne se fera pas sans heurts, qu’il existera des personnes qui instrumentaliseront ce qu’il considère comme le progrès. Mais l’auteur est intimement convaincu que cette ère transhumaine finira par advenir, et on ne saurait lui donner tort, tant l’évolution de la société depuis l’arrivée des réseaux sociaux et outils connectés en tout genre semble en constituer le premier palier. L’issue de la trilogie ne faisait donc aucun doute, et Apex ne surprendra guère sur ce point-là. Finalement, c’est bien le principal défaut de cette trilogie : après un premier tome véritablement excitant par tout ce qu’il laissait entrevoir, les deuxième et troisième se contentent de suivre la piste toute tracée à défaut de chemins de traverse susceptibles de déstabiliser le lecteur ou de démultiplier les effets de Nexus. Entendons-nous bien : ça ne fait pas d’Apex un mauvais roman. Comme ses prédécesseurs, c’est un page-turner efficace (bien qu’un peu trop délayé, on l’a dit) et intelligent, peuplé de personnages d’intérêt variable mais globalement bien travaillés car personnifiant les différents courants de pensée. La trilogie s’inscrit donc comme une des bonnes surprises de ces dernières années, et Apex la conclut solidement. On attendra donc le prochain roman de Ramez Naam avec impatience, en espérant qu’il réussisse à condenser ses idées tout en conservant intacte l’énergie débordante dont il fait montre dans la trilogie « Nexus ».

Version officielle

Durant ses congés d’été, le professeur d’histoire Jack Felter retourne à Franklin Mills. D’anciennes tristesses l’attendent dans la ville de son enfance, et Jack se prépare et à en connaître de nouvelles. Son père, un colosse vétéran du Vietnam, est diminué par la maladie, et Tony Sanders, un médecin psychiatre, est parti sans laisser de traces. Jadis son meilleur ami, Tony lui a pris Samantha, son amour de jeunesse. À la demande de celle-ci, Jack enquête sur la disparition. Dans ce but, il rencontre Cole Monroe, jeune patient schizophrène suivi naguère par Tony. Pour en savoir plus, Jack va devoir rentrer dans le jeu du garçon, un parcours à étapes qui pourrait conduire l’humanité très loin…

À nouveau, comme dans son premier roman L’Obsession, James Renner conduit un récit mêlant policier et science-fiction. Et, une fois de plus, il serait dommage d’en révéler trop, tant l’ensemble repose sur une succession de rebondissements emboités tels des poupées russes. D’un roman à l’autre, l’auteur fait montre d’une même ambition, cette fois la maîtrise en plus. En effet, là où trop souvent le précédent récit promet tait sans tenir, Version officielle parvient à maintenir jusqu’au bout une double exigence, celles de la forme et du fond. Renner conserve des constantes thématiques – pour faire simple, l’étrangeté du réel et les réactions des observateurs –, et convoque à nouveau son panthéon personnel (Rod Serling, Stephen King, Nikola Tesla, ici rejoints par Elvis), sans l’effet de plaquage exhaustif qui agaçait à la lecture de L’Obsession. Reste tout de même quelques incohérences narratives, comme le borgne qui « lève les yeux » (à moins qu’il ne s’agisse d’un souci de traduction? ?), ou la référence page 450 à Guantánamo, qui ne peut exister à ce moment-là en tant que camp de prisonniers dans cette réalité, toute la dernière partie du roman l’atteste.

Hormis ces détails, le roman est passionnant et atteste, par sa continuité avec le précédent, d’une œuvre en devenir. Renner interroge une nouvelle fois la mémoire, notre mode d’être essentiel au monde et aux autres. Tous les personnages principaux du roman incarnent un rapport particulier à la mémoire et à son interprétation. Jack est historien et donc garant de la mémoire collective? ; son père est victime de la maladie d’Alzheimer? ; sa sœur Jean est une ancienne junkie qui ne dispose pas de tous ses souvenirs? ; Samantha tient une boutique d’antiquités à l’enseigne de Nostalgia, soit la mémoire affective? ; Tony est psychiatre et les troubles paranoïaques de son patient Cole Monroe induisent une mémoire modifiante. L’ensemble de ces visées mémorielles, linéaires, partielles ou analogiques, forment une sorte de patchwork, une réalité hétérogène qui pourrait s’avérer viable, voire plausible…

James Renner parvient à raviver la problématique des réalités alternées par un biais original qui ne doit rien à l’uchronie, aux mondes parallèles ou au voyage dans le temps. Par-delà la radicale originalité du projet, on saluera également son audace littéraire, propre à heurter aussi bien les conspirationnistes que les tenants du politiquement correct. Le roman, en ce qu’il a d’inquiétant, c’est-à-dire de remise en cause de repères faussement rassurants, va à l’encontre de la frilosité générale qui semble régner sur l’expression d’art américaine. En témoignage, au moment où sont écrites ces lignes, la polémique orchestrée par certains membres de la communauté artistique afro-américaine contre Dana Schutz, précisément contre son tableau Open Casket peint en 1955 et qui représente Emmett Till, jeune Noir torturé et tué par des suprématistes blancs. Schutz se voit reprocher de s’approprier une douleur qu’elle ne peut saisir puisqu’elle est blanche… Surinterprétation et réécriture de l’histoire sont au cœur du roman de Renner, preuve une fois encore que les littératures de l’Imaginaire, en évoquant l’ailleurs, parviennent à capter l’ici.

Ça vient de paraître

Les Dieux lents

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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