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Les Armées de ceux que j’aime

Comment ça, un recueil ? La promesse de la collection « Une heure-lumière » n’était-elle pas d’offrir un texte court à chaque nu­méro : texte allant de la très grosse nouvelle au quasi-roman ? Et de faire découvrir une nouvelle facette d’un auteur, contemporain ou appartenant au patrimoine (ver­sion éditorialement pudique de « ancien ») ? Alors comment se fait-il que Les Armées de ceux que j’aime ne propose pas un texte, mais bien deux de Ken Liu qui a, de plus, déjà eu par trois fois les honneurs de cette collection (L’Homme qui mit fin à l’histoire, Le Regard et Toutes les saveurs) ? Pour ce cadeau bonus, grâces en soit rendues à Amazon via sa filiale de livres audio Audible. Dite filiale qui, première éditrice du récit original de Ken Liu, ne voulait pas en lâcher les droits pour une traduction papier en soli­taire. L’auteur y a donc tout naturellement adjoint un court texte pour contourner son contrat initial. Et c’est son public français qui se régale de ce tour de passe-passe juridique. Et découvre ici le versant poète de Ken Liu.

La novella qui ouvre le livre, « Les Armées de ceux que j’aime » est fortement inspirée du poème de Walt Whitman, « Je chante le corps électrique » dans son recueil Feuilles d’herbes. Non seulement le poème est largement cité, mais cette histoire post-apocalyptique douce-amère de villes errantes et d’humains accrochés à leur flanc ayant per­du leur science et leurs « rêves » fait écho aux vers du poème. Comme avec « The Gods Will Not Be Chained », « The Gods Will Not Be Slain » et « The Gods Have Not Died in Vain » — trois nouvelles au sommaire du recueil Hidden Girl and Other Stories ayant inspirées la série Pantheon sur AMC+ —, Ken Liu y explore les limites de l’humanité une fois reliée à la machine, que ce soit au niveau individuel ou au niveau de la collectivité. Quitte à nous offrir quelques mo­ments de body horror que ne renierait pas un David Cronenberg au sommet de sa forme. Le second récit, « Alter », assez bref, est une manière de poème en vers libres et prose, une rêverie — qui tourne parfois au cauchemar, Ken Liu ne pouvant s’en empêcher — sur des avenirs possibles pour l’humanité. Et le tout forme un ensemble étrangement cohérent et apaisant.

 

 

 

Lune froide sur Babylon

[ Ce billet porte sur Katie et Lune froide sur Babylon ]

2024 a vu la « Bibliothèque Michael Mc­Do­well » s’enrichir de deux titres. Katie et Lune froide sur Babylon viennent s’ajouter à la saga « Blackwater » (cf. Bifrost n°107) et aux Aiguilles d’or (cf. Bifrost n°114). Si Katie (1982) demeurait inédit en français, Lune froide sur Babylon (1980) fit l’objet d’une première traduction de notre côté de l’Atlantique en 1990, sous le titre Les Brumes de Babylone. Jamais réédité depuis, il re­paraît dans une traduction révisée.

La (re)mise en avant de ce dernier permet de (re)découvrir un pan de l’univers mcdo­­wellien pour l’heure absent de la « Bibli­o­- thèque » que lui consacre Monsieur Tous­saint Louverture, à savoir celui du thriller horrifique contemporain. Se distinguant en cela des historiques « Blackwater » et des Aiguilles d’or, Lune froide… se déroule en effet dans les USA du début des 80’s. Soit un contexte socio-politique, mais aussi fictionnel, que le roman reflète à plus d’un titre. Prenant place dans la rurale et floridienne cité de Babylon, entrecroisant tragiquement les destinées des Larkin (de modestes cul­tivateurs de myrtilles) et des Redfield (tenant lieu de magnats à Babylon), le récit dessine une Amé­rique qui bascule dans l’ultralibéralisme   des années Reagan. Celui-ci s’incarne dans le personnage de Nathan Redfield, figure de yuppie prêt à tout afin de satisfaire sa dévorante passion du lucre. Pour mettre en scène le cauchemar sociétal qu’est pour McDowell la mue reaganienne de son pays, l’écrivain acclimate au champ littéraire le genre cinématographique (éminemment early 80’s) du slasher. Lune froide… étant hanté par un psychokiller masqué tel le Michael Myers d’Halloween… mais aussi par d’authentiques spectres. Car, marqué par l’air du temps dans lequel il est composé, Lune froide sur Babylon n’en est pas moins profondément mcdowellien. Le roman relit en effet les éléments susdits selon une tonalité Southern Gothic pareille à celle de « Blackwater », accordant un rôle aussi surnaturel que décisif aux eaux marécageuses baignant Babylon…

Soit un monde duquel Katie semble, a priori, fort éloigné. La topographie parcourue par le roman est celle du Nord-Est des États-Unis, dont New York constitue l’espace nodal. Katie se déroule par ailleurs à la fin du xixe siècle, à l’instar des Aiguilles d’or dont il partage non seulement le contexte, mais encore l’inspiration littéraire. De même que ce dernier roman, Katie puise dans le pa­trimoine, ou plutôt dans le ma­trimoine romanesque du xixe, pouvant s’appréhender comme une relecture fantastico-horrifique de ceux de Jane Austen. Katie dépeint ainsi la jeune Philo Drax, synthèse très austenienne de vertu et de résilience, dont les espoirs, sociaux comme amoureux, sont (pour le moins) contrariés par celle donnant son titre au livre. Se posant en antithèse moralement absolue de Philo, Katie use avec une constance diabolique de talents (sur)naturels — tel l’art du maniement du marteau ou celui de la voyance — pour faire de la vie de Philo un enfer, tout en satisfaisant son insatiable appât du gain. La protagoniste de Katie n’est ainsi pas sans rappeler celui de Lune froide sur Baby­lon, en constituant (peut-être) une manière d’aïeule.

En réalité pas si éloignés l’un de l’autre, donc, ces deux nouveaux titres de la « Bibliothèque Michael McDowell »  participent d’une même contre-histoire des États-Unis via le prisme de l’Imaginaire. Celle-ci s’avérant d’autant plus con­vaincante que, une nouvelle fois, McDowell y fait montre d’un talent narratif d’une im­placable efficacité !

 

 

Hurlements

Alma Katsu, l’autrice américaine de Hur­lements, n’est pas une totale inconnue dans le domaine francophone. Elle y fit une première et fugace apparition en 2013 avec Le Secret de l’immortelle, traduction française du premier volume d’une tétralogie… dont les non-anglophones attendent toujours la suite (bravo aux éditions du Pré-aux-Clercs) ! L’auteur du présent article n’ayant point en­core lu le premier opus de cette « saga à la Twilight pour adulte » (dixit Cosmopolitan), il se gardera de gloser sur les raisons de ce manifeste échec éditorial… Mais il formera le vœu que Hurlements connaisse une carrière plus heureuse dans les librairies françaises, ce neuvième roman d’Alma Katsu s’avérant une stimulante découverte.

Il n’est ici point question d’un récit « à la Twilight pour adulte », mais d’une relecture à l’aune de l’Imaginaire d’un épisode aussi avéré que tragique du passé étasunien. Soit celui de l’expédition Donner (du nom d’une des familles la compo­sant), qui, au mitan du xixe siècle, se proposa d’acheminer presqu’une centaine de pionniers du Midwest vers la Californie. Bientôt bloquée par les neiges hivernales dans les hauteurs de la Sierra Nevada, l’entreprise vira au cauchemar. La moitié mourut de maladie ou de faim, l’autre survécut en consommant la première…

Cette catastrophe anthropophage a déjà inspiré la fiction, elle est notamment évoquée dans Shining, de Stephen King (cf. notre 80e livraison) tandis que les Torrance rejoignent l’Overlook Hotel. Si l’on se rappelle que Shining usait du genre horrifico-fantastique pour dévoiler le refoulé historique étasunien, on ne sera donc pas surpris de constater qu’Hurlements fait de la Donner Party (comme on l’appelle en anglais) le vecteur, via l’Imaginaire, d’une lecture critique de la conquête de l’Ouest. Même si le titre français risque d’emblée de divulgâcher (du moins auprès des cinéphiles) la singulière nature du mal sévissant dans Hurlements, on n’en dira quant à nous pas plus à son propos (notamment pour celles et ceux ne goûtant pas les films d’horreur des 80’s). Mais l’on soulignera qu’Alma Katsu lie non sans une certaine habileté la monstruosité au cœur de Hurlements au dévoilement des fondements racistes, misogynes ou bien encore homophobes d’une na­tion n’ayant pas encore achevé sa gestation. Et cet apocryphe roman historique qu’est Hurle­ments jette une lumière étrangement crue sur la contemporaine Amérique. Celle-là même qui vient d’offrir un second bail à la Maison-Blanche à un certain Donald T.…

 

 

 

Récits de H. P. Lovecraft

« Nom de Cthulhu ! H. P. L. est dans la “Pléiade !” » Voici l’exclamation que ne put réfréner l’auteur de la présente critique face à la couverture du volume n° 673 de la collection fameuse. Celle-ci associant à la canonique mention de « Bibliothèque de la Pléiade. NRF » les initiales et visage de celui qui fut longtemps l’incarnation même des « mauvais genres ». Ceux-là dont la publication sur papier bible et sous couverture cuir doré à l’or fin sembla longtemps relever d’un fantasme si improbable qu’il con­finait à une manière de délire. Mais tel n’est désormais plus le cas, puisqu’après avoir inscrit à son catalogue Frankenstein, Dracula (cf. Bifrost n° 95), puis 1984 (cf. Bifrost n° 102), la Pléiade étend encore son domaine de l’Imaginaire avec ce volume dévolu à H.P.L.

Certes forte de presque 1500 pages, cette « Pléiade » lovecraftienne n’en est pas pour autant une intégrale, mais plutôt une anthologie de sa prose fictionnelle. L’on n’y retrouve donc ni la poésie ni les textes théoriques, ni non plus la correspondance. Et sont encore absentes de ce volume ce qu’il est coutume d’appeler les « révisions », soient ces textes (co)écrits par l’auteur en tant que ghostwriter. On peut imaginer que pareils choix ne sont pas exempts de contraintes économiques. Rappelons que les (plus ou moins) intégrales lovecraftiennes précédemment proposées par Francis Lacassin (« Bouquins »), puis par David Camus (Mnémos) se quantifient chacune en de nombreux et conséquents volumes. Mais sans doute y a-t-il aussi dans la dimension anthologique de cette « Pléiade » H.P.L. l’expression d’un authentique programme éditorial, celui de concentrer en un seul volume l’essence littéraire de Lovecraft. Car celle-ci ne s’exprime sans doute jamais mieux que dans la trentaine de (plus ou moins lon­gues) nouvelles ici réunies, disposées selon un ordre chronologique et allant de « La Tom­be » (1917) à « Ce qui vit dans la nuit » (1935) en passant par « L’Appel de Cthulhu » (1928), « Dans les montagnes du délire » (1931) et autres sommets de l’art lovecraftien…

L’énoncé de quelques-uns des titres de cette « Pléiade » sonnera sans doute étrangement aux oreilles des lovecraftiens et love­craftiennes de longue date, car ils diffèrent de ceux communément donnés en français. « Les Montagnes hallucinées » sont ainsi deve­nues « du délire », et en lieu et place de « Celui qui hantait les ténèbres », il est désormais question de « Ce qui vit dans la nuit ». Ces variations d’intitulés révèlent qu’il s’agit ici de nouvelles traductions du canon lovecraftien, celles-ci ayant été confiées à un collectif ayant précédemment traduit pour la « Pléiade » Melville, London, Twain, Fitzgerald ou bien encore Roth. Sans doute y a-t-il là, une fois de plus, la manifestation d’une volonté d’être au plus près de la singularité littéraire de H.P.L., notamment de « sa débauche d’adjectifs, [de] ses intensifieurs omniprésents, [de] ses tics lexicaux », comme Laurent Folliot l’écrit en introduction du volume. S’élabore ainsi un style parfois moqué, mais dans lequel Folliot lit une « incantation poétique [et] une esthétique hautement proclamée de l’innommable ». Ou bien encore une manière d’avant-gardisme littéraire rapprochant H.P.L. de ces « grands innovateurs » que sont Proust et Joyce !

Si cette « Pléiade » n’atteint certes pas à l’exhaustivité des éditions dévolues à H.P.L. par « Bouquins » et Mnémos, elle n’en constitue pas moins un splendide hommage au « reclus de Providence », en l’inscrivant de belle et convaincante manière dans le panthéon des Lettres mondiales…

 

 

Roi Sorcier

Non, Legolas_du_92, tu te calmes, ce n’est pas du Roi Sorcier d’Angmar dont il est question ici.

Premier tome de la saga de « L’Aube du monde » (« Rising World » en VO), le dernier roman de Martha Wells — qui délaisse ici son « Journal d’un AssaSynth » — nous emmène dans un univers de high fantasy foisonnant de magie, de créatures, d’empires, de peuples, de… Bref, foisonnant. L’univers de la saga a pour évènement structurant la soumission de la quasi-totalité du mon­de par les Hiérarques, sorte d’empire de mages impitoyables et surpuissants. La narration se découpe en deux temporalités, alternées de chapitres en chapitres, une au présent, l’autre au passé. Le récit au passé relate le soulèvement qui met fin à la domination des Hiérarques, celui au pré­sent narre une enquête dans un monde s’étant restructuré sans eux.

Époque présente, nous suivons Kai et Ziede, un prince démon et une sorcière. On imagine volontiers un type cornu à la peau écarlate avec une queue finissant par une flammèche et une vieille dame avec un grand chapeau. Non, car Martha Wells entend bien poser les bases d’un univers détonnant de la fantasy classique. Un démon est un être de l’inframonde qui s’est incarné dans un corps venant de rendre l’âme. Une sorcière est une mage mais sans pustule obligatoire. Kai et Ziede, donc, se réveillent dans une prison sous-marine où ils ont été incarcérés et endormis par on ne sait qui, on ne sait où ni comment. Charge à eux de le découvrir et de détricoter un complot ourdi contre l’ordre politique qui a émergé lors de la dé­faite des Hiérarques. Au passé, Kai participe au soulèvement, lui-même sous les ordres d’un leader charismatique. Ce segment ra­conte également comment il rencontre Ziede et ses autres futurs compagnons.

Cela fait donc deux trames à mener dans une jungle touffue de fantasy en 464 pages. Spoiler : c’est laborieux. Si l’on peut apprécier l’écriture à cent à l’heure de Martha Wells, le flot incessant d’évènements, de bastons — un poil fastoches — et de sortilèges aussi spectaculaires qu’hasardeux, l’ensemble tremble sous les explosions et le poids d’un univers trop chichement détaillé. Pourtant, à consulter la carte en début d’ouvrage, le nombre de peuples et de magies dépeints, on pourrait s’attendre à un certain nombre de passages d’exposition voués à structurer la grue à la­quelle pend notre incré- ­dulité. L’autrice ne prend hélas pas ce temps. On aurait espéré de la narration au passé qu’elle fournisse  assez  d’éléments de compréhension pour apprécier celle au présent — mais ce n’est pas le cas. On fonce dans un tunnel aux lumières rares, plutôt envoûtantes… mais rares. Roi sorcier sera ap­précié pour son rythme et son originalité ; pour le reste, on attendra de voir si Queen Demon, sa suite, peine moins à se faire comprendre.

 

 

Sbires

Vous êtes-vous jamais interrogé sur le quotidien des personnages gravitant autour des super-héros ou des super-vilains ? Le taux incroyable de mortalité les frappant, par exemple ? Mais aussi leurs aspirations, leurs buts, leurs désirs ? Natalie Zina Walschots l’a fait, de brillante manière, pour les valets du mal dans Sbires. Où l’on découvre Anna Tromedlov, au nom régulièrement écorché par ses possibles futurs employeurs, en quête d’un emploi, de bureau de préférence. Car elle n’aime guère la lumière et ne se sent à l’aise que devant son ordinateur et ses colonnes de calculs. Mais les temps sont durs, y compris pour tous ces factotums nécessaires à l’organisation des plans machiavéliques : il faut bien préparer, calculer, chiffrer ces attaques gigantesques aux conséquences dévastatrices. Et ce ne sont pas les super-vilains qui s’en occupent. Non non. Ils disposent pour cela de petites mains mal payées à la couverture sociale désastreuse… et dont on se débarrasse au moindre problème. Sans parler des risques de blessures tout de même plus fréquents que dans d’autres métiers. Parlez-en aux Viandes, ces hommes (es­sentiel­lement) engagés pour leur physique impressionnant, mais qui ne font pas le poids quand un super-héros débarque dans la pièce et les jette comme des fétus de paille contre les murs. Surtout quand il s’agit de Supercollisionneur (prenez le Protecteur de la série The Boys, et vous aurez une petite idée de la force de frappe et de la dose de folie qui caractérisent ce personnage). Or, Anna est sans le vouloir projetée sur le devant de la scène et victime collatérale d’une rixe entre son patron et Supercollisionneur. Grièvement blessée, elle est mise à la porte (merci la souplesse du libéralisme !). Et va se pencher sur le coût humain des interventions des super-héros. Les résultats sont accablants.

S’attaquer à ces vedettes des comics, des films et des séries par l’intermédiaire de chiffres et de tableaux est une riche idée. Natalie Zina Walschots prend le problème par le petit bout de la lorgnette et signe un roman au rythme trépidant et aux retournements de situation nombreux. Surtout, elle ne se contente pas de signer un énième récit mettant en scène la décrépitude des super-héros : grâce au marteau sans appel du capitalisme, elle enfonce un clou définitif sur leur cercueil. Tout est monnayable, tout a un prix. On peut donc cal­culer le ratio avantages/inconvénients d’une intervention hé­roïque. Qu’est-ce qui coûte le plus cher ? Le service rendu ou les dégâts matériels et humains infligés durant l’opération ? Le constat est sans nuance. Et mo­tive Anna Tromedlov à sortir de sa réserve et à prendre l’ampleur qu’on imaginait dès le début du roman. Précédé d’une préface pertinente de Benjamin Patinaud, auteur du brouillon Syndrome Magneto (Bifrost n°111), Sbires, lecture revigorante et pleine de malice du mythe des super-héros, mérite le détour qu’un œil sur sa couverture aurait peut-être évité.

 

 

 

Le Grand Quand (Long London T.1)

Après Northampton, sa ville d’origine, dans Jérusalem (Bifrost n°88), Alan Moore a choisi Londres comme terrain de jeu pour ses expérimentations littéraires, s’inscrivant ainsi dans une lon­gue tradition portée par quantité d’auteurs d’Imaginaire (de Wells à Moorcock, en passant par Gaiman ou encore Miéville). Dans Le Grand Quand, pre­mier volume de la trilogie « Long London », le père des Watchmen pleure les plaies de cette ville-monde au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ne restent plus, de quartiers entiers, qu’amas de ruines et tas de pierres instables. Et au milieu, des habitants condamnés à sans cesse réinventer leur quotidien. Parmi eux, un jeune homme tout juste sorti de l’enfance, au nom évocateur et prémonitoire, Dennis Knuckle­yard. Comme nombre d’enfants en cette période grave, il est livré à lui-même. Enfin, pas tout à fait, puisqu’il a la chance d’être logé par Ada Benson (Ada Crevarde pour les intimes), propriétaire d’une librairie d’occasion où elle sévit avec sa mauvaise humeur légendaire. Envoyé pour récupérer un livre rare, Dennis se trouve plongé dans des affaires qui le dépassent de loin. Poursuivi, il s’échappe, sans le vouloir ni le comprendre, dans un Londres parallèle — la cité originelle. Pleine d’images et de folie, d’exubérance et d’excès. Où vivent des « cageots-crabes », des « papillons de nuit en pages de revues porno pliées », des « mollusques-chewing-gums » (mention spéciale à Claro, le traducteur, qui s’est fait plaisir). Mais aussi des êtres puissants et fabuleux. Qui dirigent en réalité les deux faces de la ville, et vont bientôt s’intéresser à ce jeune homme en possession d’un livre qui n’aurait jamais dû sortir de sa Lon­dres d’origine…

Que d’imagination dans cette promenade dans une cité au passé si dense, si riche ! Trop peut-être. Alan Moore, envahi par son sujet, oublie parfois qu’il ne s’adresse pas nécessairement à des spécialistes des rues et quartiers de la capitale anglaise, et perd son lecteur dans ses longues déambulations, do­cumentées, imagées mais souvent trop longues, car muettes pour beaucoup — même pour qui s’aiderait d’une carte Restent la verve et le style coloré, aux comparaisons dignes des sur­réalistes au meilleur de leur forme. Et qui permet d’habiller de beaux oripeaux une intrigue par moments proche d’un récit young adult, sauce Alan Moore s’entend : avec son jeune héros, amoureux d’une douce princesse (en fait, une jeune prostituée de quatorze ans) ; ses opposants cruels et sans pitié ; ses alliés puissants et mystérieux ; sa pythie aux oracles obscurs (le prince Mono­lulu, connu dans les milieux des courses de chevaux pour ses pronostics infaillibles, en principe). Et sans doute un rôle essentiel à jouer dans cette connexion entre deux faces d’une même cité. Des défauts qui ternissent la lecture du Grand Quand, mais n’empêchent pas d’avoir envie d’en savoir davantage sur cette ville baroque et fantasque au passé omniprésent.

 

 

 

Ascension

Futur très proche. Leigh, une biologiste marine originaire des Pays-Bas, part en mis­sion pour étudier une fosse océanique qui semble bien plus profonde que tout ce qu’on connaissait jusque-là. Sur site, elle et ses partenaires découvrent un « trou » d’une pro­fondeur bien supérieure à ce qu’ils pouvaient seulement imaginer. Sujets à d’étranges phénomènes liés à l’origine de la vie, ils comprennent aussi que ce qu’ils étudient n’est qu’un exemplaire parmi plusieurs compara­bles existant sur Terre.

Simultanément à leur expédition vite inter­rompue, on apprend, en fond (car tout est en fond dans ce roman, sauf Leigh et ses pensées), qu’un nouveau mode de propulsion spatiale a été mis au point qui permettrait d’aller des dizaines de fois plus vite que les engins spatiaux actuels, ouvrant ainsi la voie à des voyages bien plus lointains.

Par interconnaissance, Leigh intègre le programme spatial, programme mené dans le secret et confronté à une certaine hos­tilité dans un monde où la dé­gradation environnementale pro­duit, bien sûr, ses effets. Après un long entraînement, Leigh part, vers l’infini et au-delà, et…

Quelle purge ! Raconté com­me ça, on se dit que ça pourrait être intéressant, mystérieux. Sauf que non. C’est très long, ennuyeux en plus d’être souvent pompeux.

Leigh est une femme à l’enfance difficile, entre un père violent et une mère absente perdue dans des recherches mathématiques qui la coupent largement du monde réel. Leigh a aussi une sœur cadette, Héléna, que tous prennent pour son aînée tant elle est plus responsable qu’elle. Ce petit groupe, présent sans cesse à l’esprit de Leigh, ajouté à quelques rares autres dans le réel, forment la totalité des acteurs d’un récit à la limite du solipsisme.

Durant quatre cents pages, le lecteur voit le monde à travers les yeux de Leigh, une narratrice peu fiable qui lance une conversation et n’en présente les enjeux que bien après les protagonistes et le début, qui plonge le lecteur dans une situation nouvelle et se souvient seulement après qu’il aurait fallu l’introduire. De fait, la lecture est heurtée et peu agréable. Qu’en est-il, du reste ?

Narration qui amène à relire les pages précédentes, dialogues internes constants de Leigh qui se souvient de son père et s’interroge, de sa sœur enfant et s’interroge, de sa mère avant et maintenant — alors qu’elle vit une dégénérescence cognitive liée à l’âge — et s’interroge, absence du monde concret au-delà des espaces limités dans lesquels évolue Leigh (bateau, base, vaisseau) ; rien ne semble lié au-delà d’une analogie guère convaincante entre la perte cognitive de la mère qui vieillit et celle que subissent les (trois) astronautes en route pour le nuage d’Oort, ou alors tout est lié par des correspondances capillotractées sur la manière dont la vie retourne vers la vie dans une forme d’Ouroboros éternel. Et puis il y a des algues, antédiluviennes, nos ancêtres, qui accompagnent les voyageurs vers les confins du Système solaire, un système de propulsion qu’on ne comprendra jamais mais qui semble aussi scientifique que le phlogiston, Leigh qui pense à sa mère et se dispute avec sa sœur, la cheffe de mission dont la fille est enceinte et qu’elle ne peut pas voir, des approximations scientifiques grossières, etc.

Par son obscurité récurrente, Ascension fait penser au Autorité de Jeff Vandermeer, à cette différence près que Vander­meer est un auteur de weird expert et qu’il sait ficeler son histoire quand on a fondamentalement ici un faux auteur SF qui s’encanaille et déguise son roman de blanche — papa, maman et moi — à l’aide de tropes SF mal digérés au milieu d’illuminations « philosophi­ques » extraordinairement pompeuses.

 

 

 

Les Nuits sans Kim Sauvage

Si à l’évocation du titre du nouveau roman de Sabrina Calvo, le quinquagénaire frémit d’émotion, en proie à la nostalgie, l’esprit bouleversé par les images du clip tubesque du duo Voulzy-Souchon (sortez les chemises à col jabot, les choucroutes capillaires et les lunettes noires), pour Victoire, il n’en va pas de même. À vrai dire, pour la jeune pigiste du magazine de mode Jeudi, Les Nuits sans Kim Wilde et sa dé­clinaison visuelle qualité VHS sont un défi insurmontable. Dans le futur post-cyberpunk qui com­pose son quotidien, futur à venir et futur advenu (la faute à la fin de l’Histoire), Vic — on l’appellera désormais ainsi, comme ses intimes et collègues de travail — tire le diable Prada par la queue, en quête des nouvelles tendances qui ne manqueront pas de bousculer les routines de la fast fashion. L’identité de genre en vrac, sous le regard mesquin et jaloux des modèles de la « Maison » qui l’a adoptée, suite à son abandon au cœur du show room d’une grande enseigne de meubles et d’ustensiles de décoration low cost, elle s’efforce d’assimiler les codes de sa féminité toute fraîche. Rien de moins simple dans un monde botoxé où les pixels de l’Ouvert semblent de plus en plus indissociables de la réalité morose du Clos, l’univers matériel que tous cherchent à fuir. Elle ne renonce pourtant pas, se cherchant une identité stable et pérenne, avec l’aide de son assistante virtuelle Maria Paillette, IA jalouse comme une puce. Un combat peut-être perdu d’avance, à moins que Kim (Wilde) Sauvage ne parvienne à semer la confusion pendant la fashion week.

« L’Ouvert se ferme. L’Ouvert devient le Clos. L’âme du monde a été emprisonnée et tout le monde semble ravi. » Après Melmoth Furi­eux, Sabrina Calvo continue à explorer avec bonheur les coulisses du capitalisme mondialisé pour en dévoiler les arcanes toxiques et délétères. Un processus mortifère et silencieux dont les métastases colonisent jusqu’aux imaginaires. Dans une langue inventive et mutante, riche en trouvailles verbales à la sémantique floue, l’autrice taille dans les mots, créant des créatures textuelles étranges mais diablement séduisantes. Entre aliénation des esprits, domestication des corps et des désirs, Vic/Sabrina lutte contre le matérialisme de nos modes de consom­mation, avec rage et douceur, sans cesse sur le fil du doute. À l’instar de l’inconnue du clip de Voulzy, elle ne veut pas finir abandonnée sur le bord de la route, au profit d’une icône boostée aux hormones masculines. Se défiant des facilités du prêt à écrire et des recettes d’écriture, Sabrina Calvo dessine roman après roman une œuvre complexe à nulle autre pareille. Un patchwork à l’inventivité renversante, traversé de fulgurances poétiques chatoyantes. Au lecteur d’accepter de lâcher prise pour mieux y goûter. Il serait dommage de ne pas le faire.

 

 

 

Atlas de l’Enfer

Lecteur, vous qui entrouvrez cet Atlas de l’Enfer, oubliez tout espoir. Nathan Ballingrud n’est en effet pas du genre à distiller l’angoisse. Bien au contraire, il dévoile dans toute son horreur le caractère méphitique et inhumain de l’Enfer, se dépouillant des artifices du suspense pour nous faire ap­préhender ses manifestations les plus cauchemardesques. Sous la plume de l’auteur, cet espace toxique et maudit devient une réalité aussi tangible que sinistre. Et s’incarne sous nos yeux, déroulant ses paysages apocalyptiques d’où surgissent des abominations qui viennent contredire l’humour ma­cabre du proverbe détourné : là où il y a la Géhenne, il n’y a pas de plaisir.

En six textes, Nathan Ballingrud nous im­merge sans coup férir dans un monde marqué par une porosité des frontières que n’auraient pas désavouées Mike Mignola, d’ailleurs crédité au début du recueil, ou Jérôme Bosch. Sataniste jouant à l’apprenti sorcier, flibustier en proie à la déception amoureuse, libraire occultiste, adepte d’un culte impie, barman se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment, ou goules friandes de compétitions festives, tous se côtoient ou se croisent à l’interface de l’Enfer et de notre monde prosaïque, nourrissant les terreurs nocturnes suscitées par l’ésotérisme et le surnaturel. Difficile d’établir un classement entre les différents textes, tant ils oscillent entre le bon et le très bon. « L’Atlas de l’Enfer », qui donne son nom au présent recueil, constitue une entrée en matière prometteuse. Immergé au cœur du Bayou, on suit un libraire et l’homme de main d’un chef de la pègre à la recherche d’un livre, le fameux Atlas du titre, dérobé par une petite frappe bien mal inspirée. « Le Diaboliste » prend racines dans un patelin de l’Amérique profonde. Professeur fan d’occultisme, Timothy Benn vient d’y mourir, laissant en héritage à sa fille unique Allison une créature de l’Enfer invoquée par erreur. Pas de quoi améliorer sa réputation lunatique auprès de ses ca­marades. D’ailleurs, la créature s’empresse de lui prouver tout son amour en donnant substance au « Mon nom est Légion » de l’Evangile selon saint Marc. Après ce texte, « Crâneball » fait l’effet d’une pochade maca­bre, amusante et glaçante. Fort heureusement, on renoue avec l’horreur en découvrant « La Gueule », où l’on s’aventure dans la ville creuse, quartier frappé par une catastrophe métaphysique effroyable. Les lieux sont désormais abandonnés aux Chirurgiens, créatures infernales modelant les tissus des êtres vivants pour créer des artefacts à la beauté radicalement étrangère à notre monde. Difficile de ne pas penser aux stalkers des frères Strougatski en parcourant cette zone dont la configuration échappe à la raison. Avec « La Crasse », on atteint sans doute l’un des points d’orgue du recueil — et on comprend que le texte ait été adapté en film, tant le potentiel visuel, l’intrigue paranoïaque et angoissante nous secouent littéralement, au point d’en sursauter au moindre bruit pendant sa lecture. Une grande réussite, à peine éclipsée par le dernier texte qui boucle le recueil tout en refermant le cycle ouvert par « L’Atlas de l’Enfer ». « Le Billot du boucher », du nom du navire pirate à bord duquel em­barque Martin Dunwood, jeune adepte de la Société des Candélabres, ne lésine pas en effet sur l’horreur. Le bougre doit y honorer un rendez-vous à un festin en Enfer. Il espère en fait profiter de l’occasion pour fuir avec la fille du dirigeant d’un dangereux culte cannibale. Inutile de dire qu’il n’est pas le seul à tenir un agenda caché…

Grand recueil d’horreur, Atlas de l’Enfer apparaît donc com­me un incontournable pour l’a­mateur de lectures déviantes. Espérons que les difficultés rencontrées par Les Moutons Électriques ne remisent pas ce fruit amer du fantastique horrifique dans les poubelles éditoriales, nous faisant oublier un auteur dont le précédent recueil a reçu le Shirley Jackson Award. En attendant, ruez-vous sur le présent ouvrage car, comme chacun sait, l’Enfer est pavé de bonnes intentions.

 

 

 

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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