Connexion

Actualités

Idoru

Elle est belle, elle est célèbre. Elle va se marier avec Rez, de l'indétronable groupe rock Lo/Rez. Mais elle n'existe pas. Rei Toei est une idoru, une créature virtuelle des petits écrans, nippons. Le medium de ce mariage serait le module primaire de programmation biomoléculaire Rodel-van Erp C\7A qui intéresse également les russes, auxquels il est interdit de fournir de la technologie sensible. Une course poursuite commence alors, mettant en scène des trafiquants et leurs porte-valises, des fans du chanteur comme Chia, qui effectue le voyage jusqu'à Tokyo pour juger de la véracité de la rumeur, et des ennemis jurés comme la directrice de Slitscan, acharnée à détruire l'image de la pop star

Comme souvent chez Gibson, l'intrigue importe moins que le décor. Elle n'est qu'un support pour décrire un futur immédiat chrome et acier qui bascule dans l'univers des apparences, noyé d'informations plus que d'informatique, un monde grouillant incapable de maîtriser ses mutations, où les personnes capables de dégager des points nodaux dans des masses de données informes sont très prisées et recherchées

Cette plongée hallucinante est à sa façon une fable sur la célébrité, qu'il convient de fuir non parce qu'elle est désormais factice mais parce qu'elle empêche de goûter aux joies sereines de l'anonymat.

Si la lecture de ce roman est vivement conseillée, elle est cependant gâchée par les irritantes coquilles qui le parsèment, mots oubliés, participes passés à l'infinitif et autres malveillances syntaxiques. Il aurait été décent, pour un livre cyberpunk, d'utiliser un correcteur orthographique et grammatical.

Boulevard des Étoiles

« Boulevard des Étoiles, le carnaval bat son plein… » La Terre est devenue un lieu de loisirs permanent depuis que les Alii, en effectuant le Grand Ménage, ont décimé les neuf dixième de la population. Les personnages composent à longueur de temps des jeux de rôle grandeur nature, mars l'ennui peut les conduire à les interpréter pour de vrai ; c'est ce qu'apprend bien involontairement Walt Umfrey, physicien sur le satellite Erymède, venu se distraire sur Terre (« La tête de Walt Umfrey »). On peut aussi se faire peur par procuration, en se branchant sur les pilotes de course qui frôlent la mort à 1500 km/h. « Yadjine et la mort » est probablement la plus belle nouvelle de ce recueil, où une femme tente de connaître Marq Folker, et, à travers lui, de contempler l'abîme de la mort. Cet univers de fête n'est pas tout rose : Perris, qui enquête dans l'entourage de la rimbaldienne (et transparente) star du rock Morry Jimmison, désire se venger de la secte qui a massacré sa famille. Enfin, les éternels désaxés désireux de devenir maîtres du monde sévissent toujours : le docteur Zo-Lost Goodtheirn met au point une armée de monstricules (« Les amis de monsieur Soon » et « À la recherche de monsieur Goodtheim »).

Baroque, foisonnant de détails, le recueil constituant Boulevard des Étoiles ne ressemble à nul autre. Il se rattache au cycle « eryméen » de Sernine, qui comprend quelques romans et nouvelles. Ces textes n'ont rien de spéculatif, on s'en doute, mais jouent métaphoriquement avec des images, des décors. Curieusement, bien que Sernine avoue dans l'interview finale attacher de l'importance au récit, les intrigues qu'il développe laissent indifférent (à l'exception de « Yadjine et la mort ») probablement en raison de la complexité et de la richesse du décor qui requiert sans cesse l'attention. Il manque peut-être à ces textes un point d'ancrage, un sujet central que les excès de cette société ne viendraient distraire. Mais il est difficile de ne pas tourner la tête dans cet univers. Car, « Boulevard des Étoiles, le Carnaval bat son plein »…

Un feu sur l'abîme

Est-il encore possible, en cette fin de siècle, d'écrire un space-opera tel que le concevaient E. E. “ Doc ” Smith ou Edmond Hamilton il y a plus d'un demi-siècle, c'est-à-dire un roman d'aventure démesuré, frénétique, ne laissant jamais à son lecteur le temps de respirer, et n'ayant en définitive d'autre but que de distraire ?

Et surtout, un tel livre peut-il être autre chose que parfaitement ringard ? À ces questions, Vernor Vinge répond oui sans hésiter et nous en donne la meilleure démonstration possible

À première vue Un feu sur l'abîme accu­mule tous les clichés propres au space-opera : intrigue prétexte (les héros doivent partir à la recherche d'un mystérieux artefact, seul capable de sauver l'univers du péril qui le menace), extraterrestres improbables (les Cavaliers des Slrodes, sortes de caoutchoucs en pot pensants), anthropocentrisme (la race des Dards, sur la planète desquels se déroule une grande partie du roman, a bâti une civilisation étonnamment semblable à notre propre moyen-âge, ce qui est d'autant plus étrange que leur morphologie est plus proche de celle du chien que de l'humain), combats spa­tiaux à vitesse supraluminique, sans parler de l'inévitable détour par quelques haut-lieux du genre, bar et marché galactiques en tête. Avec un tel matériau, l'approche parodique, telle que la pratique Red Deff par exemple, semble être le seul moyen pour l'auteur de ne pas sombrer dans le grotesque.

Pourtant, Vernor Vinge infirme ce point de vue. Pince sans rire de génie, il parvient à nous faire avaler les invraisemblances les plus énormes sans se départir d'un sérieux imperturbable. Les personnages, humains comme extraterrestres, révèlent rapidement des personnalités et des motivations com­plexes. Le souci du détail de l'auteur lorsqu'il décrit la civilisation des Dards et l'originalité de leur mode de pensée (la base de la société n’est pas l'individu mais la meute, les Dards n'accédant à l'intelligence que lorsqu'au moins quatre individus mettent leur psyché en commun) en font l'un des éléments les plus fascinants de ce roman. Et surtout, le récit est mené sans temps morts, ce qui, sur une telle longueur, relève de l'exploit.

Loin du souci de la rigueur scientifique chère à un Gregory Benford ou des préoccu­pations socio-politiques d'un Iain M. Banks, Vernor Vinge à son tour réinvente le genre. Son message : le space-opera n'a d'autre but que de divertir le lecteur. C'est pourquoi il doit être pris avec le plus grand sérieux. On ne peut que rester béat d'admiration devant le résultat.

La Piste indigo

Durant plusieurs décennies, le Fleuve Noir fut incontestablement l'éditeur le plus conservateur et le moins accessible, préférant faire travailler à la chaîne ses auteurs maison plutôt que s'ou­vrir aux nouveaux talents. La situation s'inversa complètement durant les années quatre-vingt et la collection « Anticipation » permit à ceux qui allaient devenir les auteurs les plus en vue de la science-fiction française (Ayerdhal, Lehman, Wagner, Genefort…) de faire leurs débuts professionnels. Ces der­nières années, si le Fleuve publie toujours autant, sinon plus, de jeunes écrivains, la plupart disparaissent après un ou deux romans, généralement fort médiocres. Qui se souvient aujourd'hui de Hugo van Gaert, Christophe Kauffman ou Lucas Gorka ? Et surtout : qui regrette leur disparition ?

Depuis la fin d' « Anticipation », les choses ne se sont pas arrangées, bien au contraire : la quasi-totalité des premiers romans publiés par le Fleuve Noir sont d'une nullité abyssale. À qui la faute ? À une politique éditoriale aberrante ou simplement à l'absence de bons manuscrits ? Probablement aux deux.

La piste indigo est symptomatique de cette crise. Le point de départ de cette his­toire n'est pas inintéressant : l'arrêt soudain du principal réseau informatique mondial, basé à Singapour, entraîne l'effondrement du système économique planétaire et attise les tensions internationales. Au Tibet une équipe improvisée d'informaticiens va tenter de débloquer la situation avant qu'il ne soit trop tard. Malheureusement, passé les pre­mières scènes d'exposition, le récit avance à la vitesse d'un cheval mort. De scènes répétitives en dialogues redondants et empruntés au possible (entre autres, les personnages ont tous la fâcheuse manie de répéter le nom de leur interlocuteur toutes les deux phrases), le roman s'enlise et le lecteur s'endort. On en vient à se demander si l'auteur se moque pas de nous lorsqu'il écrit : « Il restait de la guerre une attente interminable, attente de ce qu'il se passe enfin quelque chose. » (p.319) Les derniers doutes sont levés lorsque l'intrigue est enfin résolue, dans un flou artistique absolu, et qu'un des personnages s'exclame : « comment a-t-on gagné, on ne le saura jamais ! » (p.356) Le cynisme de Chabeuil n'a d'égal que la vacuité de son roman, dont la plus impardonnable des tares est d'être encore plus méprisant que méprisable.

Orages en terre de France

Rares sont les auteurs à avoir eu l'oppor­tunité de publier un recueil de nouvelles dans la défunte collection « Anticipation ». Michel Pagel est le seul à en avoir publié deux : Désirs cruels, en 1989, et Orages en terre de France deux ans plus tard. Ce dernier livre, aujourd'hui réédité, regrou­pe quatre uchronies se déroulant à la fin du XXe siècle, dans une France en guerre contre l'Angleterre depuis près de mille ans. La Révolution n'a pas eu lieu, la monarchie s'est maintenue des deux côtés de la Manche et l'Église est toujours aussi puissante et respectée.

Dans « Ader », un universitaire à la retraite construit la première machine volante. Une invention absolument révolutionnaire, mais qui risque fort de lui valoir les foudres de l'Église — au mieux l'excommunication, au pire la mort. « Bonsoir, maman » est une courte vignette où une malade revient une dernière fois chez elle, auprès de sa famille, avant de mourir. « Le Templier » raconte la machination mise en place pour discréditer Frédéric d'Arles, le plus célèbre télévangéliste français. Quatrième et dernière nouvelle, « L'inondation » s'intéresse au destin de trois personnages : un déserteur de l'armée anglaise, la femme qu'il a tuée, l'homme qui l'a ressuscitée.

Si ces textes relèvent de l'uchronie, Michel Pagel ne se soucie guère de justifier historiquement son univers et préfère s'intéresser à ses personnages. Le plus mémorable d'entre eux est certainement Frédéric d'Arles, manipulateur de foules, fou de Dieu, haïssable en tous points et pourtant extrêmement humain. Les protagonistes des autres nouvelles sont aussi finement dessinés : des hommes et des femmes subissant une guerre dont ils ne comprennent plus depuis longtemps les enjeux ; écrasés par le poids des traditions, essayant tant bien que mal de faire face à des situations exceptionnelles. Certains choisiront de se rebeller contre les pouvoirs en place et l'absurdité de leur condition, d'autres accepteront de transiger, n'ayant plus d'autre but que de sauver leur vie. Tout au long de ce recueil, Michel Pagel nous fait partager les désirs et les craintes de ses personnages leurs espoirs et leurs doutes. Une œuvre d'une rare sensibilité.

L'Impossible Quête

Jean-Christophe Chaumette est un auteur rare. C'est sans doute sa principale qualité. Après un polar-fantastique pas bon du tout (Le jeu, en 1989) et avant une fantasy franchement nulle (Le Niwaâd, l'an dernier, il publia au début des années 90 ce long roman que le Fleuve Noir a jugé utile de rééditer aujourd'hui. Point positif : sa publi­cation sous le label « Legend » plutôt que « Space ». Car, sous ses apparences de space opera, Le Neuvième Cercle est bien un roman de fantasy et de la pire espèce : une heroic fantasy aussi violente qu'imbécile.

Le cadre créé par Chaumette est tout fait rudimentaire et des plus incohérents : vastes empires guerriers s'étendant sur plusieurs systèmes solaires et voyages supraluminiques d'une part, systèmes éco­nomique et industriel primitifs — les armes sont fabriquées par des artisans forgerons ! — d'autre part. Comme le confirme un coup d'œil sur l'appendice en fin de second volume, l'auteur s'est plus attaché a créer un exotisme de pacotille qu'à mettre en place un univers vraisemblable, sinon original. Qu'importe d'ailleurs, puisque ce cadre a pour unique fonction de justifier les innombrables scènes de batailles qui sont le cœur du roman. Ici, Chaumette s'en donne à cœur joie : on s'éventre avec entrain, on s'étripe gaillardement, on se décapite à qui mieux mieux, on se démembre à longueur de pages, ad nauseum. Dans cette guerre, la diplomatie occupe une place on ne peut plus négligeable, la philosophie des différents belligérants ne dépassant de toute façon pas le stade du « Moi plus fort que toi, toi obéir moi sinon moi casser tête à toi ». Sur plus de 800 pages, cette forme de rhétorique peut lasser jusqu'au plus brutophile des lecteurs.

Lorsqu'elle ne patauge pas dans le sang et les tripes, l'histoire nous raconte le destin de Stanley Peterson, mercenaire cruel et sans pitié, au cœur dur comme la pierre, qui Dieu merci rencontrera l'Amour (avec un A majuscule et un corps de rêve) et deviendra le sauveur de l'humanité. Le tout entrecoupé de pensées profondes sur le sens de la vie, mélange de mysticisme bon marché et de confucianisme de bistrot. De là à dire qu'il n'y a rien à sauver de cette longue saga, il n'y a qu'un pas que je m'empresse d'ailleurs de franchir.

Les Voyageurs de l'infini

Chacune devant leur clavier ou à quatre mains, les soeurs Korb écrivent depuis une vingtaine d'années. Avec un bonheur à peu près constant et dans des genres très variés — même si leur préférence semble aller désormais à la littérature pour la jeunesse. De Laurence seule — qui n'était pas encore Lefèvre — j'ai conservé le souvenir très fort de ce bel et étrange roman : Paris-Lézarde, paru en 1977 chez Calmann-Lévy. La même a récemment publié l'étonnant Week-end infernal, dans la collection « Vertige Fantastique » de la Librairie Hachette — ce court roman fonctionne comme une mécanique parfaite à la manière d'un « Chair de Poule » réussi ou d'un bon épisode de La Quatrième Dimension. L'œuvre de Liliane m'est moins familière, elle est au moins l'auteur de La créature d'un autre monde, dans la collection « Faim de Loup ».

Un recueil co-signé Liliane Korb et Laurence Lefèvre, qui plus est placé ouvertement sous le signe de l'altérité et dédié à Fredric Brown, ne pouvait donc qu'attirer l'attention de l'amateur à la fois de forme courte et de SF classique que je suis !

Les Voyageurs de l'infini propose cinq nouvelles ayant pour point commun de mettre en scène des extraterrestres de passage sur notre planète. Il s'agit véritablement de Science-Fiction classique — au sens le plus précis de terme. La référence à Fredric Brown n'est en rien abusive : l'écriture est précise, fluide et soignée ; le ton est léger ; l'humour est omniprésent ; les variations de point de vue donnent une diversité d'approche et les chutes sont toujours bien amenées — celle de la dernière nouvelle, Les éclaireurs, repose sur une véritable trouvaille et « piège » même un lecteur adulte ! Ajoutons que ce recueil est illustré avec beaucoup de bonheur par un certain Gess dont je ne sais malheureusement rien (Membre de « l'écurie Delcourt », Gess est notamment le dessinateur de la série Carmen McCallum. Il semble s'intéresser depuis peu aux couvertures de romans : ainsi retrouve-t-on son nom sur un certain nombre des bouquins de l'Atalante. Voilà pour ton info, Francis. NDRC)

Les Voyageurs de l'infini est un des meilleurs livres de Science-Fiction pour la Jeunesse publié ces dernières années. À placer entre toutes les mains ! Grandes ou petites…

Ça vient de paraître

Mondes de poche

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
PayPlug