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Danse aérienne

La novella ou court roman, est la forme majeure sous laquelle se présente la S-F contemporaine, il n'est désormais pas rare de voir les revues spécialisées américaines inscrire deux novellas au sommaire d'une même livraison 1. Le nombre important de novellas de qualité publiées chaque années a fait du Prix Hugo décerné a cette catégorie de textes, l'une des récompenses les plus convoitées par les auteurs.

L'émergence de la novella est évidemment un signe des temps. L'hypertrophie littéraire a frappé toutes les catégories de textes : le roman « normal » de 250 à 300 pages (la plupart des Simak, Farmer, Dick, Heinlein, Silverberg, Sturgeon… antérieurs à 1970) a disparu au profit du pavé à la Hypérion. La nouvelle traditionnelle de 10 a 20 pages est devenue novella. Quant aux « short stories » — ces courtes nouvelles à chute à la Fredric Brown que la défunte revue Fiction avait baptisées « contes » et qui sont considérées dans les pays anglo-saxons comme la forme la plus achevée de la littérature — elles ont tout simplement disparu !

Contrairement à la nouvelle qui laisse parfois le lecteur sur sa faim, la novella permet d'exploiter au mieux une idée, de développer une situation, d'envisager des implications sociales, politiques ou esthétiques, de mettre en scène des personnages étoffés. Par ailleurs, une novella bien construite est « dégraissée » des longueurs qui affligent trop de romans récents. Pour beaucoup d'amateurs de S-F la novella fait donc figure de longueur idéale.

C'est le cas de Danse aérienne de Nancy Kress, une novella publiée en 1993 dans Isaac Asimov's SF et proposée par les éditions Orion dans une traduction compétente signée Thomas Bauduret.

L'assassinat de deux ballerines bio-améliorées conduit une journaliste à enquêter dans les milieux de la danse professionnelle et du business du bricolage génétique. L'enquête est parfois confuse — la « fouineuse » se doublant d'une mère inquiète pour sa fille Deborah, qui ne rêve que d'être admise dans le prestigieux corps de ballet d'Anton Privitera. Les intrigues secondaires et les rapports tendus mère/fille (qui concernent quatre personnages) ont tendance à ajouter à cette confusion. Jusqu'à la révélation finale portant sur des expériences menées en dépit d'une interdiction décrétée au niveau mondial — comme si l'on pouvait être assez naïf pour croire qu'une interdiction officielle pouvait empêcher les scientifiques de jouer avec leurs éprouvettes ! Ce que la science est capable de faire, elle le fait. Dans tous les cas. C'est dans sa nature. Ne serait-ce que parce que les politiques (qui sont tous des paranoïaques) sont persuadés que « ne pas le faire » signifie prendre du retard par rapport aux voisins qui eux le feront. La course a la connaissance n'admet aucune règle, ne supporte aucun frein.

Difficile en sortant de la lecture de Danse aérienne, de ne pas faire le rapprochement avec l'œuvre et les préoccupations de Greg Egan évoquées par l'éditeur français en quatrième de couverture, en particulier avec des textes comme « Notre-Dame de Tchernobyl » ou « Comme paille au vent » — hélas la journaliste Susan Matthews n'a pas la stature des privés et autres enquêteurs « destroys » de Greg Egan, et les spéculations de Nancy Kress sur le génie génétique paraissent singulièrement étriquées en regard de la démesure de l'auteur australien.

Reste un personnage intéressant : Angel, un doberman bio-amélioré, doté de la parole et du QI d'un enfant de cinq ans. Les scènes écrites de son point de vue sont réussies ; l'évolution des rapports entre Caroline Olson, la danseuse étoile génétiquement bricolée, et son chien, fournit un fil conducteur au récit. Les deux personnages sont de même nature et leur déchéance sera identique.

Reste également une réflexion pertinente sur l'Art : tous les moyens sont-ils bons pour atteindre les sommets (du dopage aux bio-améliorations) ou la pratique artistique doit-elle rester « naturelle » — avec pour corollaires ces certitudes rassurantes offertes au spectateur que l'artiste n'est que le fruit d'un travail acharné, et qu'il n'y a donc pas de différence physiologique fondamentale entre le spectateur et l'artiste qu'il admire ? Nancy Kress apporte un élément de réponse moralisateur : la nature finit par retrouver ses droits et se venger ; les artistes bio-améliorés se détruisent donc peu à peu. Tout en cédant à la tentation nihiliste, le personnage de Deborah propose un éclairage beaucoup plus romantique : il faut rendre sa vie la plus intense possible, quitte à la consumer a toute allure.

Tonnerre Lointain

 

Chan Coray le leader des Défenseurs, revient pour le troisième volet de ce qui est bien l'un des événements éditoriaux les plus marquants de ces derniers mois : le cycle FAUST. Un événement, dit-on ? Sans doute et à double titre. D'abord de par sa forme, bien sûr, parce qu'une série (annoncée par l'auteur en plusieurs dizaines de tomes !) sous une unique signature, par un écrivain français et en grand format qui plus est, il y a là de quoi en étonner plus d'un. De par son fond, ensuite, c'est à dire les qualités éventuelles de la dite série, qui, après lecture des trois premiers opus, ne peuvent qu'enthousiasmer un lectorat francophone qui commence tout juste à se rendre compte qu'avec des gens comme Ayerdhal, Bordage ou Genefort (j'en oublie mais c'est exprès…), et bien une S-FF tant pertinente que divertissante, ça n'a rien d'un vœu pieux ! La preuve.

Donc, et chacun l'aura compris, FAUST, c'est très bien. Sauf que, à force de lire des trucs très biens, eh !, on devient exigeant (le lecteur est un animal bruyant : il crie quand c'est pas bien parce qu'il a le sentiment de s'être fait voler, il crie aussi quand c'est bien histoire d'être sûr de ne pas se faire voler la prochaine fois…). Aussi, force est de constater que Tonnerre lointain nous laisse, après lecture, comme un petit arrière-goût de déception.

L'auteur le dit lui-même, dans ce qu'il a plaisamment nommé son « pathos final », le présent volume marque la fin de ce que l'on pourrait appeler une première partie dans l'œuvre énorme que représente FAUST pris dans son intégralité future. Et, pour conclure cette fameuse première partie, Lehman a délibérément choisi de recentrer l'action autour de son héros, Chan Coray. Un choix apparemment légitime, puisque Coray s'impose comme pilier de l'actuelle trilogie, une trilogie de mise en place, est-on tenté d'écrire. Si le choix est légitime, il n'en fait pas moins passer très au second plan le cadre général de la série, à savoir la guerre que se livrent l'Instance (les entreprises-états, les méchants, quoi) et les gouvernements démocrates. Envolées donc les lourdes ambiances d'espionite aiguë de Les défenseurs, envolées aussi les multiples facettes d'une intrigue à plusieurs vitesses (globalement, bien sûr, car Lehman continue de construire ses romans en mêlant les points de vue, les lignes narratives, mais il le fait ici de manière nettement moins systématique et pertinente). Un recentrage, donc, autour d'un Chan Coray embarqué dans une quête personnelle qui a tout d'une initiation… Ainsi Tonnerre lointain perd-il en intensité dramatique, en efficacité. En revanche et naturellement, le personnage de Coray se développe de bien belle manière. À tel point qu'on en vient a s'interroger sur les motivations de l'auteur quant au choix évoqué plus haut, lorsque ce dernier avoue, toujours dans son « pathos final », réserver un rôle bien moindre à son jeune héros dans les volumes à venir… Mais pourquoi, alors, l'avoir présentement développé de la sorte ?

Bref, Tonnerre lointain n'est pas le meilleur des trois premiers tomes de FAUST (la palme allant incontestablement au tome deux) ; l'auteur se contentant d'exploiter son univers, d'affiner ses personnages. Ce qui n'en fait pas un mauvais roman, loin de là : l'écriture de Lehman garde toute son acuité, toute sa limpidité, et il continue de nous assener de ces retournements surprises dont-il a le secret, On ira même au-delà en affirmant qu'avec ce tome, Lehman démontre comment, à partir d'une simple histoire de quête (encore… !) sans beaucoup d'originalité, en fait d'une intrigue bien mince, il parvient a édifier un roman malgré tout captivant, ce qui est bien là la preuve d'un talent indéniable (mais ça, on le savait déjà).

En attendant donc impatiemment la suite, un quatrième volume intitulé L'âge de chrome (la date de publication n'est pas, au moment ou nous imprimons, annoncée, mais l'on peut présager du début d'année 98), une longue nouvelle space op' dans Bifrost 07, mais surtout et plus près de nous L'ange des profondeurs, premier volet d'une série de six tomes à paraître, toujours au Fleuve Noir, dans la collection « Mystère S-F ».

Le Sang des Immortels

Verfébro est de ces petites planètes un peu perdues et résolument hostiles. Couverte d'une jungle impénétrable (dont certaines essences d'arbres atteignent plusieurs centaines de mètres de hauteur !), soumise à une Restriction Technologique à la suite de troubles autonomistes fomentés par quelques groupuscules autochtones, les tout puissants cartels multimondiaux semblent se désintéresser du devenir de ce monde qui n'offre, après tout, que de bien faibles perspectives d'enrichissement. Jusqu'à ce qu'on retrouve un pauvre bougre cousu vivant dans un sac de jute huilé et qui, après plus de dix années de ce traitement, respire encore… De là à conclure à l'immortalité, il n'y a qu'un pas. D'autant que les légendes sur le Drac, un monstre vénéré comme un dieu par certains sauvages du fin fond de la jungle et dont le sang, le Soma, rendrait immortel, sont tenaces. Tirer la légende au clair, c'est ce que devront faire quatre aventuriers d'outre monde, découvrir si, oui ou non, le secret de l'immortalité se cache dans l'enfer vert de Verfébro. La traque peut commencer…

Le sang des immortels, c'est avant tout la jungle. Un sujet que Genefort maîtrise parfaitement (on se souvient d'Arago, également au Fleuve Noir), et qu'il a visiblement étudié de très près. Le maître Stefan Wul n'est pas loin, ses forêts de Nôo (en deux tomes chez Denoël) non plus.

C'est aussi une belle démonstration de la part de l'auteur, qui fait tout à la fois preuve d'une grande précision et d'un réalisme consommé dans l'énoncé d'innovations technologiques séduisantes, tout comme, et peut-être même plus encore, dans l'approche descriptive et narrative d'un écosystème aussi complexe que celui d'une jungle extraterrestre. À tel point que le reste, l'essentiel est-on tenté d'écrire, à savoir la trame, l'histoire, apparaît ici moins constitutive du roman que simple prétexte. On conviendra que c'est, malgré tout, un peu plus qu'un détail…

Bon. Genefort nous livre sa version de la quête du Graal ? Et après ? La trame narrative est plutôt simpliste, les personnages d'un piètre intérêt, et pourtant, et pourtant… Genefort sait raconter les histoires, et si celle-ci ne brille pas d'une originalité flamboyante, cela ne la rend pas moins divertissante pour autant. On se laisse aisément prendre au jeu de cette course-poursuite, on oublie la faiblesse générale de l'intrigue pour ne plus goûter que le plaisir d'une histoire simple et dynamique inscrite dans un cadre pour le moins hostile (la jungle, en l'occurrence). Pas de fioritures donc, de redondances et autres figures stylistiques ampoulées, à tel point qu'en fait, plus qu'une petite faiblesse globale de l'histoire, c'est peut-être une certaine froideur d'écriture qu'on pourrait reprocher à l'auteur…

Mais qu'importe en vérité ? Reste après lecture une impression finale : celle d'un roman distrayant, pas un chef-d'œuvre, certes, mais un bon brin de lecture d'aventure S-F C'est déjà pas si mal, non ?

Faust / Eric

Waooo ! fait le lecteur ingénu. Un nouveau tome (le neuvième !) des Annales du Disque-monde de Pratchett ! ? Et chacun de se frotter les mains, de se ruer sur l'ouvrage en question avec d'autant plus d'empressement qu'il marque le retour de deux figures vedettes de ce cycle vedette, le mage Rincevent et son fameux Bagages, deux héros qu'on avait plus vu depuis un petit moment (depuis trois volumes, pour être précis). Et puis il faut bien dire que l'aspect général de l'ouvrage a de quoi susciter l'intérêt, voire l'enthousiasme, et ceci même avant toute lecture. Parce que si un nouveau Pratchett est toujours une bonne surprise, un nouveau Pratchett consacré aux Annales du Disque-monde dans un format plus grand que celui des précédents opus, qui plus est richement illustré de dessins couleur intérieurs signés Josh Kirby, voilà bien de l'événementiel !

Bon. Une fois passé le plaisir visuel, la surprise, la joie qu'occasionne immanquablement l'acquisition d'un beau bouquin, arrive un moment où il faut bien se résoudre à le lire, le dit bouquin… Et c'est précisément là que nous attend une autre surprise, et pour tout dire sensiblement moins sympathique que la première : ce Pratchett là n'est pas un bon Pratchett. Ainsi, si l'aspect général du livre tendait fermement et d'emblée a faire pencher la balance côté « plus », sa lecture nous pousse irrésistiblement vers le « moins ». Moins drôle, moins captivant, moins imaginatif… (en guise d'exemple de ce que peut faire Pratchett quand il est en forme, reportez-vous à Au Guet !, le huitième tome des Annales en question). Un peu comme si l'auteur anglais avait perdu de son extraordinaire verve, de son sens du dialogue hors norme. Faust / Eric est un roman qu'on lit aussi vite qu'on l'oublie, un roman sans doute, aussi, vite écrit. Voilà bien le genre de bouquin fleurant bon le coup éditorial… Avec Faust / Eric et ses Annales du Disque-monde, Pratchett continue de passer en revue, sur un ton satirique très personnel, les grands poncifs de la Fantasy (ici le pacte satanique). Il le fait avec moins de brio qu'à son habitude, ce qui n'empêchera pas les inconditionnels (ils sont légions), de goûter les aventures du jeune Eric, ce bien piètre apprenti sorcier assorti d'un démon pour le moins curieux. Les autres feront l'économie des 89 FF du prix d'achat, en attendant un dixième volet qui ne saurait tarder (Les zinzins d'Olive-Oued, en novembre). Car sans doute il sera bien meilleur…

Born Killer

 

Jason Born est du genre de ces types curieux qui passent leur temps a tuer les autres. Nourris au napalm dès leur plus jeune âge, ces mecs sont de toutes les guerres, de tous les combats. Ils parcourent inlassablement le monde un flingue à la main, tirent sur tout ce qui bouge et dans tous les coins, ce qui, généralement, est plutôt salutaire pour leur propre personne parce que sans ça, il est probable que c'est sur eux-mêmes qu'ils tireraient. Jason Born est ainsi, à la différence près que lui, il est mort. Ou plus exactement il était… Mort ? Pulvérisé, même, dans l'explosion d'une grenade qu'il a fait péter peu de temps après avoir assassiné le Président des États-Unis d'Amérique. Que voulez-vous, on ne se refait pas… Sauf que Jason Born, le bien nommé, après être mort, et bien lui il renaît ! Et avec, en guise de corps, une machine ultra perfectionnée (ça vous dit quelque chose ? ah bon…), dans un Los Angeles du futur en ruine, avec pour mentors des types qui ont tous la même bouille et qui parlent pas beaucoup… Mais que se passe-t-il ? (prononcer avec l'accent nippon, svp).

Patrick Eris n'a rien d'un débutant. Il a en effet publié (sous un autre nom et n'insistez pas, on ne vous dira pas lequel !) près d'une dizaine de romans S-F, pour la plupart chez l'éditeur parisien Fleuve Noir. C'est également un traducteur Anglais/Français plus qu'affirmé. Aussi est on en droit de s'interroger sur la relative médiocrité du présent (petit !) bouquin. Un rythme narratif haché, une succession notable de clichés, défauts que ne parviennent pas a faire oublier une écriture très simple mais néanmoins nerveuse ainsi qu'une chute relativement inattendue. Dommage. D'autant que la collection « 4 D » nous avait habitué à mieux. Ce qui soulève une autre interrogation : la légitimité de ce Born Killer, un roman violent post apocalyptique, au sein d'une collection qui tentait jusqu'à lors de se positionner sur le space opera. Voilà qui risque de dérouter bien des lecteurs. Une preuve supplémentaire, s'il en fallait, que faire le choix indubitablement louable et courageux de ne publier que des auteurs francophones, pose des problèmes certains quant à la tenue d'une ligne éditoriale stricte (on en sait quelque chose, à Bifrost). Bref, on ne peut faire mouche à tous les coups. Aussi se rassurera-t-on très probablement à la lecture du prochain titre de la collection, Futur sans Étoiles, la suite des aventures de Delcano par Raymond Milési, dont le premier volet est, on s'en souvient, un véritable petit bijou.

L'Aube incertaine

 

Tem, tout juste remis de sa confrontation avec un archétype psychopathe et des incroyables révélations nées de ce combat (L'odyssée de l'Espèce), rempile à nouveau, mais cette fois dans le but de tirer au clair une série de décès (des meurtres ?) touchant exclusivement les adeptes du Délirium, un mouvement artistique essentiellement basé sur le credo du « vite et jusqu'au bout » très populaire auprès des jeunes. Une enquête à première vue moins dangereuse que sa précédente affaire, à première vue seulement…

Les Futurs Mystères de Paris, série dans laquelle prend place L'aube incertaine en tant que quatrième opus, bénéficient d'un atout de taille : Tem, son héros. En effet le caractère sympathique de ce personnage, un privé doté d'un étrange pouvoir, celui d'être oublié par tout (ordinateurs, administrations, etc) et tout le monde, n'échappera à personne. Deuxième gros plus de la série : son cadre, un monde ayant connu la Grande Terreur, sorte de conjonction ou l'univers de nos fantasmes s'est fondu avec celui de notre quotidien. Au sortir de cette catastrophe l'homme s'est assagi, a abandonné la plupart de ses pulsions autodestructrices, a renoué, bien souvent, avec la spiritualité. Une nouvelle race est apparue, les Millénaristes, mutants pacifiques aux pouvoirs étranges (dont Tem fait parti). Tout cela transposé dans un Paris du milieu du XXIe siècle, une banlieue, une France décalée mais néanmoins très proche, délicieusement « franchouillarde ». Tout cela participe d'une ambiance unique, vraiment particulière.

Pour toutes ces raisons L'aube incertaine s'impose comme un Polar S-F attachant. Et, s'il n'atteint pas le foisonnement du tome précédent (L'odyssée de l'Espèce), il n'en demeure pas moins distrayant. On notera que l'auteur continue a diversifier les points de vues (un principe amorcé dans l'épisode précédant), propulsant certains des personnages environnant Tem au rang de narrateur, d'où un gain très net en authenticité. De même on remarquera que ce présent tome est beaucoup plus lié à ses prédécesseurs, ce qui n'interdit pas une lecture indépendante quoiqu'on ne puisse totalement la recommander.

Les Aigles d'Orient

 

Voilà donc que nous retrouvons Wang, notre jeune héros Sino-Russe, à l'occasion de la sortie des Aigles d'Orient, second et dernier tome de la nouvelle saga SF signée Pierre Bordage.

Souvenez-vous : le monde est coupé en deux par le REM, une muraille électromagnétique réputée indestructible et infranchissable. À ma gauche l'Occident, plein aux as, riche de la misère de ceux de ma droite, j'ai nommé la république Sino-Russe et la Grande Nation Islamique. Nous avions quitté Wang tout auréolé de sa victoire sur le redoutable Hal Garbett, chef des forces américaines lors des 106èmes Jeux uchroniques. Nous le retrouvons plongé dans les tourments mortels des 107èmes, alors que, petit à petit, l'adolescent commence à prendre conscience de ses propres atouts et que se révèle à lui, impérieuse, une tâche dont-il se sent nouvellement investi : faire chuter le REM. Tandis que, dans l'ombre, oeuvrent des forces qui le dépassent de beaucoup…

On l'a déjà dit (in Bifrost 05), Pierre Bordage est sans doute l'un des espoirs les plus sûrs de la nouvelle SF française. Il possède toutes les qualités pour devenir un auteur de premier plan : un réel sens narratif, une conscience aiguë des ressorts de l'épique, qualités auxquelles s'ajoutent vraisemblablement un intérêt non feint pour la société, le monde dans lequel il vit — d'où l'intérêt prospectif de ses récits, une particularité qui nous permet de le rapprocher, notamment avec ce présent roman, d'un auteur comme Serge Lehman.

Wang est une saga, une belle, une grande aventure pleine de rebondissements. Ce n'est pas que ça, bien sûr. C'est aussi un avertissement, un message emprunt d'une profonde humanité, d'une sensibilité certaine. On l'aura compris, voilà un bouquin à lire. Toutefois ceci ne doit pas nous faire oublier que, au-delà des qualités évoquées plus haut, Wang n'est pas le chef-d'œuvre absolu dont on nous parle, ça et là, dans une certaine presse. Le texte est long, très long, parfois trop. Ainsi, au milieu de ce tourbillon d'aventures palpitantes, il arrive qu'on se surprenne à s'ennuyer. Rien de bien grave, qu'on se rassure, mais tout de même. Wang est à prendre pour ce qu'il est : la confirmation, après Les Guerriers du Silence, de la naissance d'un futur grand auteur, un écrivain de qui on pourrait bien dire, un jour, c'est un maître. Oui, un jour…

Les Rives d'Antipolie

 

Dans un monde submergé par l'Ecryme, une mort liquide, le couple Kechelev mène un combat révolutionnaire contre le régime en place. Mais le Lysandlr, le dirigeable qui transportait leur matériel illégal, vient de s'écraser. Louise, leur fille, est seule susceptible d'aller chercher cette cargaison tombée aux mains d'un dirigeant local. Avocate-duelliste de formation, elle prend la route, un cheminement qui lui dévoilera quelques-uns des mystères de l'Ecryme…

Mathieu Gaborit, qui jusqu'ici s'était cantonné dans le domaine de la Fantasy (cycles des Crépusculaires et d'Abyme, toujours chez Mnémos) nous livre donc, avec Les Rives d'Antipolie, son premier roman de Science-Fiction. Et force nous est donnée de constater que pour un coup d'essai, voici qui est plus que prometteur. En effet on ne se lasse pas de naviguer dans cette Europe déchirée, de découvrir comment la catastrophe de l'Ecryme influe tant sur les protagonistes que sur la technologie (très baroque). Le tout prenant place dans un univers pas fondamentalement novateur mais ne manquant pas d'intérêt (à mi-chemin entre Russie communiste décadente et société de survivance post-apocalyptique, c'est dire…), un monde déchiré vu au travers de personnages à la psychologie remarquablement affinée. L'occasion de découvrir un univers complexe, combinaison de politique et de corps de métiers érigés au rang de castes (peut-être un héritage de ces univers de Fantasy familiers à l'auteur).

Le premier texte d'une série intitulée Bohème ainsi que le premier volume de la collection Mnémos à paraître sous le label Science-Fiction (enfin…), un premier volet sans doute pas révolutionnaire mais qui a le mérite de nous faire languir d'une suite.

L'Empire des Abîmes

 

Aldoran est un dormeur, un médiateur que l'on réveille de sa transe cryogénique dans les moments de crises graves. Et justement… Le monde de Sombre-flot, planète de boue productrice d'une substance de Jouvence recherchée dans toute la Galaxie, sombre dans la terreur. Car ce qui aurait pu être une fantastique source de revenus s'avère posséder un revers de médaille cauchemardesque. En effet les habitants du noyau, depuis longtemps coupés de la surface, n'ont pas trouvé de meilleure occupation que de terroriser les autochtones par des décharges magnétiques détruisant les habitations et massacrants la population. Maux dont les nantis, soit dit en passant, sont protégés car résidents dans de véritables palaces volants. Aldoran va devoir concilier les intérêts des deux partis, du moins le croit-il, au début, avant que les événements ne prennent un tour nouveau…

Voici donc un monde austère et hostile, décrit dans un court roman qui se lit aisément et par lequel on se laisse facilement entraîner. Un récit qui s'insère dans une série reprenant le personnage d'Aldoran, dans le cadre d'autres missions, mais qui souffre de réelles incohérences. Un exemple : la molécule de bois n'existe pas en tant que telle (le bois est une structure très complexe qui ne peut se réduire à une molécule — détail que semble ignorer l'auteur), et franchement, même si elle existait, il apparaît très peu probable que l'injection d'une telle substance fasse pousser des bourgeons sur un infortuné cobaye ! Certes nous sommes ici dans le domaine des littératures de l'Imaginaire, un domaine qui n'autorise pas, malgré tout, n'importe quelle énormité…

On terminera en précisant que côté narration l'intrigue est bien menée quoique parfois un brin inconsistante, les personnages pâtissant d'une psychologie bien peu élaborée.

Chroniques des sept cités

 

Les Éditions du Khom Heïdon sont apparues voici une bonne année et ont trouvées leur niche éditoriale dans les nouvelles littératures populaires où le livre est un produit dérivé, novelisation d'un film, d'une série TV ou, comme ici, d'un jeu de rôle. Si les novelisations d'œuvres audiovisuelles visele très grand public et sont l'apanage des grosses machines commerciales, à l'inverse, les novelisations de jeux ciblent le public plus restreint mais boulimique à la fois des rôlistes et des lecteurs de Fantasy.

Les Chroniques des Sept Cités offrent une Fantasy d'inspiration toute leiberienne, un univers qui doit beaucoup à celui du Cycle des Épées. Samarande, dont le nom évoque les Mille et Une Nuits, est bien plutôt une nouvelle Lankhmar, Sakcha, le héros, un émule du Souricier Gris et Erlbir un avatar de Fafhrd, personnages auxquels Jacq a adjoint Narubio barde et monte-en-l'air, et Myrdhil, amazone plus de choc que de charme… Ajoutons Dar Yam, le préfet de nuit, un Eliott Ness local et Draqo en pendant d'Al Capone, autant d'évidentes références puisque, à l'instar de Lankhmar (en laquelle on peut voir le Chicago — ville de naissance de Leiber — des années 30), Samarande est infestée par la pègre où Anciens et Félins tiennent le haut du pavé.

À la suite du vol d'un joyau, Sakcha et sa bande sont entraînés dans une guerre des gangs larvée où les Toges Noires, branche criminelle de la secte de la Vierge Noire, affiliée aux puissances infernales, essaient de dresser Félins et Anciens les uns contre les autres. Sakcha, l'homme-chat, se trouvera un ennemi récurrent acharné à sa perte en la personne de Xariss, l'homme-rat. Après le joyau maléfique (tome 1), la lutte se poursuivra de plus belle et de façon de plus en plus personnelle (tomes 2 et 3). Xariss s'emparera de Lyse, l'amour de Sakcha, pour l'attirer dans un piège où il tombera et où Erlbir trouvera la mort, avant de se venger sans pitié mais en vain.

L'intrigue est complexe à souhait mais toujours limpide et pleine de rebondissements. Le premier tome peut se lire indépendamment, mais les suivants sont beaucoup plus liés. Le dernier, empreint de tragique, est en tout point excellent pour qui cherche une littérature de divertissement. Car c'est bien sûr de divertissement à l'état pur dont il est question dans cette trilogie. On ne retrouvera pas, sous la plume de Jacq, le charme du verbe de Leiber, mais cette courte trilogie génère une dynamique de lecture époustouflante. On est surpris de la qualité de l'intrigue et de la rapidité de l'action à couper le souffle. À lire par plaisir.

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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