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Membre fantôme

En 2003, Brian Evenson frappait un grand coup littéraire avec sa novella The Brotherhood of Mutilation. Six ans plus tard, il donnait de ce texte une version longue avec  Last Days (sorti en français sous le titre La Confrérie des mutilés, au Cherche Midi, en 2008, mais reparu en poche chez Rivages).

On y suivait les traces de Kline, un détective amputé du bras à la suite d’une affaire qui avait mal tourné, engagé pour trouver le coupable du meurtre du fondateur d’une secte inconnue jusqu’alors : La Confrérie des mutilés. D’investigations en interrogatoires (soumis à des contraintes aussi absurdes qu’invincibles), Kline finissait par découvrir l’identité du meurtrier. Surtout, il se trouvait contraint de plonger dans un univers délirant et fanatique, un monde dans lequel les croyants amputent volontairement des parties de leur corps — le plus de parties étant le mieux, signe de foi et donc d’influence supérieures.

Le monde clos des mutilés est religieux, paranoïaque, violent, organisé suivant une logique aussi démentielle qu’implacablement poussée jusqu’à son terme (Kline, privé d’accès au corps de la victime comme aux lieux ou aux témoins, devra, par exemple, accepter lui-même des mutilations pour gagner la confiance et le respect nécessaires à ses investigations).

Dans la partie de Last Days qui est un ajout aux pages de Brotherhood of Mutilation (vous suivez ?), Kline, affaire résolue, se voit confronté à une autre branche du culte, encore plus fanatisée. Obligé à se transformer encore et encore par ceux qui l’ont kidnappé, Kline parvient à s’échapper in fine. Il vainc, fuit le culte, mais est transformé à jamais par ces épreuves, à la fois physiquement et mentalement.

Evenson, élevé dans une famille mormone et qui fut même prêtre de cette église avant de la quitter avec pertes et fracas, illustrait avec sa novella ce qu’il avait connu du fanatisme religieux, de la logique hors-sol des règles et disciplines, de la dépossession volontaire de soi, du sacrifice corporel qui est l’une des exigences de la foi dans tant de religions (du jeûne à la mutilation en passant par toutes les formes variées de mortification).

Membre fantôme est une suite qu’Evenson donne aujourd’hui à Last Days. On y voit un Kline à la dérive forcé de s’impliquer une fois encore quand, à la demande insistante des Paul (un sous-groupe), il doit enquêter sur une branche schismatique secrète qui assassine les membres de la secte et les mutile post-mortem (ce qui est pour eux incompréhensible). Kline reprend donc, à son corps défendant, son enquête aux marges de la folie religieuse et découvre, ce faisant, une coterie de fanatiques qui pensent pouvoir accéder à l’au-delà par des expériences de quasi mort. Il faudra à Kline une grande force de caractère pour résister tant à la tentation de l’embrigadement qu’aux épreuves que lui impose ce nouvel assortiment de foldingues.

Face à Membre fantôme, deux possibilités. Soit on n’a pas lu ses devanciers et je ne crois pas qu’on puisse s’intéresser à ce qui est une suite directe, ou même la comprendre. Soit on les a lus et alors on ne trouvera rien de bien neuf ni de bien intéressant dans cet appendice. Une suite inutile, en somme.

 

Éric JENTILE

Seule sur Terre

Seule sur Terre est un petit recueil de Charles « Chinatown, Intérieur » Yu qui contient trois textes de longueurs à peu près similaires.

On y trouve d’abord « Seule sur Terre», l’histoire de Jane… seule sur Terre en l’an 3020. Jane est une fille comme il y en a tant. Elle est étudiante, elle s’entend mal avec sa mère, elle doit rejoindre après les vacances la fac de Jupiter, et, pour le moment, elle a « un job d’été ». C’est la nature du job qui rend Jane extraordinaire : elle tient la boutique de souvenirs de la Terre, un monde qui est devenu un parc d’attraction touristique puis un musée puis une simple boutique après le départ de toute l’espèce humaine vers le système solaire puis les étoiles. La jeune fille, qui cherche à attirer le client, y raconte en accéléré l’histoire de la Terre et de l’humanité, puis les différentes tentatives de rendre bankable la planète défigurée par les conséquences de l’anthropocène. Au fil des pages et des quelques péripéties on comprend à quel point cette humanité diasporique ne nous ressemble pas et à quel point, aussi, elle a du mal à comprendre ce que fut notre mode de vie. Comprendrions-nous les humains de l’An Mille ? Sans doute avec grande difficulté.

« Systèmes » est le texte suivant. Peut-être écrit par une IA ou par l’un de ces systèmes qui savent tout de nous car ils enserrent nos existences et les rendent possibles dans leur modernité numérique, il constitue une superbe documentation de l’année du COVID vue par des intelligences spectatrices qui, elles, ne le craignaient pas. On y retrouve, à travers les trends de recherche d’humains apeurés par une épidémie arrivée trop vite pour qu’ils en comprennent les tenants et aboutissants, les peurs, les espoirs, les doutes d’une humanité confrontée en totalité à sa propre mortalité et à l’effondrement possible de tout système social. C’est joliment fait ; on s’y croirait revenu.

« Fable », enfin, est une psychothérapie effectuée sur le ton de la… fable. On y partage les tourments d’un homme qui, sous les oripeaux d’un récit de fantasy avec enchanteresse, dragons, épées, belles (ou pas si belles) à marier, et malédiction touchant l’enfant du héros comme c’est le cas dans La Belle au Bois Dormant par exemple, s’ouvre peu à peu à sa thérapeute grâce au décalage narratif qu’induit la mise en conte de l’histoire de sa vie, jusqu’à parvenir à exprimer sa rage et son désarroi intimes en dépit d’une vie que d’aucuns jugeraient confortable. Désarroi et rage intimes bien plus causés par les réactions du monde à son malheur que par son malheur lui-même. Comme dans Chinatown, Intérieur, Yu — et son personnage — décale son récit pour rendre explicite le problème. Ce n’est pas mal fait.

Le tout forme un recueil qu’on lira avec plaisir. Peut-être pour souffler entre deux lectures plus exigeantes.

 

Éric JENTILE

Les Amants du Ragnarök

Jórunn aime Hervor, mais la guerrière est tuée durant la bataille de Clontarf sans que la scalde aveugle puisse lui adresser ses adieux. Déterminée à réparer ce tort, elle décide de mettre à profit le seiðr que lui a enseigné Freyja pour rejoindre la Valhalle, où son amante combat inlassablement au côté des Einheriar avant de ripailler le soir venu à la table d’Odin. Iarnsaxa aime Thor, mais le dieu guerrier est fatigué des quêtes et des aventures. Le monde s’effondre et le héros de tant de sagas ne rêve plus que de la mort. Refusant d’entendre ce funeste destin, elle cultive son jardin au pied d’Yggdrasil, enterrant les dépouilles dans le sol durci par le gel de la plaine de Vígríd. Dans la morsure du froid du long hiver, la géante ne chôme pas un seul jour car les lointains royaumes humains de Midgard ne sont guère avares en guerriers et guerrières tombés au champ d’honneur. Il en faut d’ailleurs beaucoup pour se préparer à la lutte ultime contre les ennemis des Ases dont les forces s’amassent aux frontières. À moins qu’Iarnsaxa et Jórunn, alliée, ne puissent déjouer le destin avant que les Normes n’en aient tissé la trame implacable.

Avec Les Amants du Ragnarök, Jean-Laurent Del Socorro poursuit sa réécriture des mythologies européennes sous un angle queer et féministe. Après la matière de Bretagne (Morgane Pendragon, in Bifrost n° 110), il revisite l’univers des Eddas et des sagas, voire même leur déclinaison chez Marvel, à l’aune du Ragnarök et d’une romance épique. Ne tergiversons pas, le crépuscule des dieux nordiques dépeint par l’auteur français n’a rien d’une fresque wagnérienne. Aux accents pompiers des cymbales et des cors, il préfère les accords éthérés de la harpe, dont la mélancolie accompagne le périple de Jórunn et Iarnsaxa. Un voyage qui n’est pas sans rappeler celui d’Orphée — et dont le dénouement apocalyptique demeure le seul vrai moment épique d’un roman par ailleurs très plan-plan et répétitif. À vrai dire, on a un peu de mal à compatir aux tourments des deux héroïnes que seules les facéties de l’écureuil Ratatosk rendent supportables. Certes, Jean-Laurent Del Socorro confère à leur quête une tournure tragique, fin du monde oblige, convoquant le ban et l’arrière-ban de la mythologie et de la cosmogonie nordique. Mais Heimdal, Odin, Freyja, Loki, les Normes, les valkyries, Andhrímnir, Surt, les géants et tous les autres peinent à donner substance à un récit pour lequel on ne se passionne guère. Bref, il manque un véritable souffle pour succomber à la transe du seiðr et ainsi faire mentir l’ennui qui monte inexorablement. L’amateur de romantasy trouvera sans doute son compte à la lecture de Les Amants du Ragnarök, se réjouissant de la part plus importante accordée aux femmes dans un corpus de fictions souvent attaché aux représentations masculines stéréotypées, souvent empreintes d’un paganisme dévoyé par une interprétation réactionnaire. Il faut toutefois reconnaître que l’ambition reste ici très modeste et que l’on demeure au final sur sa faim. Avis aux amateurs.

 

Laurent LELEU

La lance de Peretur

Autrice multi primée outre-Atlantique, surtout pour des œuvres en rapport avec le monde LGBT, mais aussi dans le domaine de l’Imaginaire, Nicola Griffith ne bénéficie pas de la même aura dans l’Hexagone. Deux thrillers édités chez Calmann-Levy, il y a plus de vingt ans, et deux nouvelles parues dans les anthologies La Petite mort et Century XXI, cela ne pèse pas lourd dans la balance. La Lance de PereturSpear, en anglais — apparaît donc comme l’opportunité de (re)découvrir cette autrice, avec d’autant plus d’intérêt ici que le sujet est fort, la matière belle et le traitement tout en sensibilité. Plus connu dans nos contrées sous le nom de Perceval, Peretur se féminise ainsi sous la plume de Nicola Griffith, adoptant l’apparence d’une jeune sauvageonne élevée par une mère enchanteresse, dans le secret d’une grotte perdue de la vallée de la Tywi. Mais Peretur s’éveille au monde extérieur. Désireuse d’en savoir davantage sur ses parents, elle est irrésistiblement attirée par ce qui se passe au-delà du bosquet magique oùellevitrecluse.Lespaysansdursàla peine qui s’échinent sur leur bout de terre dans la crainte des bandits cruels qui les menacent, les chevaliers qui parfois traversent la vallée au galop et luir appellent les silhouettes ciselées sur la coupe cachée au tréfonds de la grotte, et toutes ces femmes résignées à vivre le destin tout tracé d’épouse : tout cela l’interpelle. Pourvue d’une armure récupérée sur un cadavre, d’une épée épointée, d’une lance et de son talent pour apaiser les animaux, elle décide de partir à la conquête de ce monde animée par le désir d’y trouver sa juste place.On l’acompris,si Nicola Griffith s’inscrit dans la continuation des récits de la Matière de Bretagne, un continuum de textes qui, depuis les écrivains du Haut Moyen Âge, s’est étoffé de moult épisodes et personnages au fil des réécritures et de leur adaptation par la pop culture, elle impulse cependant à son récit une tournure queer et cosmopolite bienvenue. La Lance de Peretur se veut ainsi une reconstitution vraisemblable du Haut Moyen Âge brittonique, empruntant au légendaire gallois ses toponymes et noms de personnages. Le roman est cependant aussi un récit de chevalerie où les prouesses viriles comptent moins que la quête d’une certaine harmonie. La recherche d’une perfection symbolique qui se passe d’Artus, des exploits guerriers de ses compagnons ou des tours de merlin pinpin deMyrddin,préférants’enteniràlareine Gwenhwyfar, au boiteux Llanza et à Nimue.

D’une écriture lumineuse, sans outrance et non dépourvue d’une certaine drôlerie, Nicola Griffith déroule ainsi un récit empathique qui rappelle les meilleures pages de Lavinia d’Ursula Le Guin, rafraîchissant par la même occasion le récit de chevalerie et la Matière de Bretagne. Voilà donc une lecture plus que recommandable, de surcroît dotée d’un paratexte éclairant signé Fabienne Pomel.

 

Laurent LELEU

Un corps d’avance

En 2320, l’humanité a vaincu la mort. Ou quasi. En effet, tous les 75 ans, le reset offre une remise à zéro des constantes physiques de chacun : hop, nous voilà repartis pour 75 ans — tout en conservant une apparence d’éternelle jeunesse. Et ce, garanti dix fois de suite — peut-être plus, mais la technologie manque encore du recul nécessaire pour le savoir. Le sujet du reset peut, au choix, garder le souvenir de sa (ses) vie(s) passée(s), ou décider de tout oublier pour véritablement repartir à zéro. Le prix à payer est une réaffectation géographique obligatoire (espace y compris, car dans ce monde futur, l’Homme ne se contente plus de la Terre, même si cet aspect n’est pour ainsi dire par traité dans le roman), et l’interdiction de recroiser et/ou recontacter ses anciennes connaissances, famille inclu. Ainsi suit-on Jinseï Fumetsuno, qui vient de subir son premier reset — et quitte donc son Japon natal pour Lyon. Une nouvelle vie s’offre à lui. De nouvelles aventures, puisque tout est à refaire, dans le cadre du programme reset qui le prend en charge pour ce nouveau départ, bien entendu.

Racontée à la première personne du présent, dans un style très rythmé, parfois syncopé mais pas désagréable, la première moitié de ce (court) roman est avant tout une introduction au monde futur qu’il expose. Et c’est là la force principale de ce récit, qui, d’un postulat socialement ambitieux quant aux bouleversements qu’il sous-tend, et qui plus est dans un futur somme toute lointain (le xxive siècle), propose un worldbuilding assez convaincant. Sans atteindre l’exceptionnelle virtuosité intellectuelle d’une Ada Palmer, l’autrice joue, pour partie, dans la cour d’un Jean Baret, le cynisme nihiliste en moins — « Je découvre un salle bondée, saturée de fumée verte au parfum de fraise. Néandertaliens. Sapiens. Androïdes. Avatars. Agenres. Femmes. Hommes. Quelques hologrammes aussi. Eux, je les déteste… » — et s’en tire fort bien du côté de la vraisemblance. Lou Jan semble avoir foi en la science, et donc dans des lendemains possibles, et cette humanité future en partie libérée des maux du présent, on a envie d’y croire avec elle. Une première partie comme une longue scène d’exposition, en somme, qui, même s’il ne s’y passe pas grand-chose, séduit malgré tout par sa vraisemblance et le nombre d’idées de SF qu’elle déploie, ce qui est loin d’être si courant.

Las. La suspension d’incrédulité, cardinale en science-fiction, est une chose fragile. Et en ce qui concerne l’auteur de ces lignes, Lou Jan la brise dans la suite de son récit, à trop le teinter d’un vernis aux atours plus fantastiques que scientifiques quant à l’après vie (peut-être faut-il voir ici une inspiration/hommage au Greg Bear d’Éternité, mais n’est pas Greg Bear qui veut). On doute. On y croit moins, et bientôt plus, jusqu’à se retrouver spectateur d’un livre pas désagréable (les parties « historiques » sont d’ailleurs très convaincantes), mais auquel on n’adhère plus, faute de vraisemblance.

Dommage, vraiment. Tant il ne fait guère de doute que l’autrice a l’étoffe d’une véritable créatrice de science-fiction, et un talent indéniable pour la mise en scène de mondes futurs structurés et crédibles. À la lecture du présent livre, son troisième roman, lui reste à mettre ce talent rare au service d’un récit à la hauteur de son worldbuilding, tout en évitant de casser le jouet en cours de route.

 

Laurent LELEU

Mauvaise Graine

Étrange et fascinant roman que ce Mauvaise graine, dans lequel Butler, sous l’angle du fantastique, analyse les dynamiques de pouvoir et de domination qui traversent les sociétés humaines au cours de l’histoire. C’est aussi un récit sur la passion, qui nous renvoie à une vision prédatrice des relations entre les deux sexes, où l’amour est marqué du sceau de l’infamie, surplombé par sa propre mort, éros et thanatos irrémédiablement jumelés.

Doro le Nubien, vieux comme le monde, mène une vie vagabonde et solitaire, en quête de terres pour « ceux qui sont différents », qu’il recherche et rassemble en groupes pour bâtir un nouveau peuple. C’est justement au cours d’une expédition dans le Nigéria du xviie siècle qu’il croise Anyanwu, 300 ans, guérisseuse et métamorphe, à la tête de sa propre lignée. L’attraction est immédiate. Chacun remue son terreau affectif pour faire don à l’autre de quelques parcelles intimes : son pouvoir, ses expériences et ses échecs, la douleur de perdre les siens, ses tourments d’immortel.

Doro ne prétend jamais être autre chose que lui-même, c’est-à-dire un vampire psychique habitant des corps et se nourrissant de ses hôtes pour survivre, doublé d’un pater familias tyrannique qui exige une obéissance totale de tout son peuple. Malgré cela, Anyanwu accepte de le suivre dans une de ses « colonies » d’Amérique, car il lui a promis un mariage en remède à sa solitude et des enfants qui, peut-être, lui survivront.

Toute la première partie du livre montre comment se tissent entre ces deux amants quasi mythologiques les fils d’une toile faite de séductions et de menaces, d’espoirs et de doutes, qui n’aura de cesse, au cours des siècles suivants, en dépit de violents différends, de les ramener l’un à l’autre.

Car depuis le début, le conflit ne fait que couver. Peut-il en aller autrement quand s’opposent deux cœurs si farouchement déterminés, deux volontés façonnées par des siècles d’expérience et aux aspirations si étrangères ? Loin de la considérer comme son égale, Doro entend qu’Anyanwu se soumette, alors qu’elle chérit la liberté pour elle-même et pour les autres. Qu’elle se résigne, plutôt qu’au simple rôle de mère de famille, à celui de matrice dans son programme de reproduction et de sélection destiné, à force de croisements entre « ceux qui sont différents », à créer une race d’êtres supérieurs doués de pouvoirs sur la matière et les esprits. En découvrant la nature réelle du pacte faustien auquel elle a (plus ou moins volontairement) consenti, Anyanwu prend également toute la mesure de la dangerosité de son adversaire. Puisque l’entente est impossible et que leur amour ne peut aboutir qu’à l’affrontement, elle mènera cette guerre non pas frontalement, ce qui n’aboutirait qu’à la faire tuer, elle et les siens, mais par le verbe, l’esquive et parfois le retrait, sans capituler.

Butler fait transpirer toute la complexité de cette relation durant de longues séquences de chassés-croisés et de règlements de comptes à travers le temps, qui se succèdent au risque de provoquer un léger sentiment de répétition. Cette réserve mise à part, le livre séduit par sa richesse, sa galerie de personnages, sa puissance d’évocation, ainsi que la multiplicité des niveaux de lecture qu’il propose. Quarante-cinq ans après sa sortie, il demeure un incontournable.

 

Sam LERMITE

Ce qui se dit par la montagne

L’histoire est connue : une succession de crises, amplifiées par la mystérieuse pandémie fongique du cadastrulamyces, a précipité l’effondrement de la civilisation en anéantissant la majeure partie de l’humanité. Les plus chanceux (les plus friqués) se sont réfugiés dans les dômes, environnements clos et confinés où ils tentent, une génération après l’autre, de maintenir intact le savoir humain et de perpétuer les différentes formes du vivant. À des fins scientifiques, ils admettent parfois dans leurs sanctuaires des membres des communautés extérieures, c’est-à-dire issus d’un monde rendu à son hostilité primordiale, là où le temps de cerveau disponible est exclusivement consacré à essayer de ne pas mourir de faim.

C’est une telle invitation que recevait la jeune Reid dans La Migration annuelle des nuages (critiqué dans notre n° 118). Dans cette suite, la voilà désormais parvenue à l’université Howse, terme de son périple. Le récit relate son intégration progressive (et difficile) au microcosme formé par ces universitaires condescendants et cloîtrés dans leurs bibliothèques aseptisées, qui ne voient d’abord en elle — comme dans tous les autres étudiants de l’extérieur — qu’un être inculte et sauvage. D’abord reconnaissante et vaguement soumise, Reid finit par endosser le costume d’agitatrice à mesure que l’université livre ses secrets. Car les dômes, loin d’être le lieu de l’émancipation qu’elle imaginait, sont à la fois un bunker et une prison. Pour les corps comme les idées. Si cette société élitiste n’a rien oublié du savoir de sa devancière, elle a choisi de le garder pour elle-même plutôt que de le partager avec les autres communautés, dans une perspective plus ou moins lointaine de reconstruction.

Porté par la combativité et le désir de futur de son héroïne, le récit examine dès lors les conditions d’émergence d’un nouveau pacte social, dans lequel le savoir ne serait plus un privilège mais un bien commun. En filigrane de la trajectoire de Reid, se dessine donc le portrait d’un monde marqué par les inégalités qui ressemble singulièrement au nôtre.

Cette charge idéologique ne sacrifie en rien au plaisir du conte. Premee Mohamed s’y entend pour déployer des images fortes et maintenir un rythme soutenu. Le format court de l’ouvrage, conjugué à sa richesse thématique, lui confère par ailleurs une rare densité. Si elle ne renouvelle pas vraiment le genre du post-apo, ni dans les idées ni dans la représentation, cette série en constitue une intéressante synthèse et confirme le potentiel de l’autrice dont on suivra avec curiosité les prochaines parutions.

 

Sam LERMITE

Le Rivage des femmes

Mnémos a la très bonne idée de rééditer cet excellent roman de SF féministe, initialement publié en VO en 1986, et indisponible depuis plus d’un quart de siècle en France. Dans le futur imaginé par Pamela Sargent — que l’on connaît aussi comme anthologiste de la SF écrite par des femmes — les hommes, par leur propension innée à la violence, ont détruit le monde tel que nous le connaissons. Lors de sa reconstruction, les femmes ont pris les choses en main, et instauré une société dans laquelle les hommes n’ont plus d’autre fonction que d’assurer la reproduction. Les femmes sont regroupées dans des enclaves bénéficiant de tout le confort, là où les hommes sont rejetés en dehors, dans des zones inhospitalières où ils tentent de subsister, luttant en bandes pour la possession d’un bout de territoire. Ils sont de temps en temps appelés par les femmes, au travers d’un dispositif de suggestion mentale, qui assimile celles-ci à l’image omnipotente de la Déesse désincarnée pour que leur semence soit recueillie pendant qu’ils rêvent d’accouplement. Les relations sexuelles dans chacun des deux mondes sont, de fait, homosexuelles. Un jour, une jeune femme, Birana, est expulsée de son enclave à cause de sa mère, meurtrière d’une de ses semblables, et qu’elle n’a pas dénoncée. Dans le monde sauvage, Birana fait la connaissance d’Arvil, un jeune homme qui tombe immédiatement sous son charme, et qui va tenter de conquérir son cœur, ce qui semble d’emblée assez compliqué étant entendu que dans ce futur, de par la séparation des genres, l’hétérosexualité a totalement disparu…

Le postulat de départ de ce fort roman de 550 pages — la destruction de la société patriarcale par ceux-là mêmes qui la dirigent, les hommes, et sa réinvention par les femmes — est assez savoureux dans son retournement initial. Une fois le décor posé, l’autrice nous livre néanmoins une analyse plus fine qu’une dichotomie binaire qui voudrait qu’il y ait les méchants d’un côté, les gentilles de l’autre : dans la société éveillée des Mères, tout n’est pas utopique, loin de là, puisqu’on y retrouve des jalousies, des trahisons, et qu’on peut expulser une femme qui refuse de se conformer aux règles en vigueur ou envoyer des drones abattre des êtres masculins rebelles. Alors que parmi les hommes, réputés aussi violents les uns que les autres, certains essaient de comprendre pourquoi la déesse les maintient dans cet état sauvage, et comment s’améliorer pour espérer que le fossé entre les deux sexes s’amenuise. Birana et Arvil vont peu à peu trouver leur voie entre leurs deux mondes, au gré d’une découverte mutuelle des préjugés et des blocages de chacun d’entre eux, et de rencontres qui vont tantôt conforter, tantôt ébranler leurs certitudes. Pamela Sargent aborde ici nombre de questions sur les notions de genre, l’égalité des sexes, le rapport à la maternité et aux relations sexuelles (consenties ou imposées), les mécanismes de domination, le libre arbitre, etc. dans un roman d’aventures rythmé, où la tolérance s’érige en choix de vie, sans toutefois tomber dans une ferveur idyllique qui de toute façon s’accorderait mal de la situation initiale. C’est très intéressant, subtil, prenant, et résolument moderne dans sa façon de traiter des problématiques que ce xxie siècle, marqué par les mouvements de type #MeToo, a choisi d’aborder frontalement. Un classique passionnant et salutaire.

 

Sam LERMITE

L’Inversion de Polyphème

Serge Lehman fut, avec entre autres Roland C. Wagner et Ayerdhal, l’un de ceux qui revivifièrent la SF francophone dans la dernière décennie du millénaire, alors qu’elle s’était doublement fourvoyée — avec la NSFPF (Nouvelle Science-Fiction Politique Française), puis avec le mouvement néo-formaliste, appelé « littératurant » par ses détracteurs. Après de belles années 70 à 85, la SF crevait. L’Imaginaire s’était alors réfugié dans le fantastique et l’horreur. Les jeunes auteurs d’alors comprirent vite que pour tenir debout, tout texte doit reposer sur au moins trois pattes : le style, la narration et la problématique. Surfant sur les succès des années 70, la NSFPF ne se préoccupa plus guère que de ce troisième aspect, bien qu’elle hébergeât aussi des auteurs de qualité à l’instar de Jacques Boireau, Joëlle Wintrebert ou Jean-Pierre Hubert. En réaction, les années 80 virent apparaître un néoformalisme dont le groupe Limite fut emblématique, axé avant tout sur la qualité de l’écriture, la recherche du style. Là encore, les meilleurs (Francis Berthelot, Jacques Barbéri, Emmanuel Jouanne ou Jean-Claude Dunyach) furent ceux qui ne s’y limitèrent point. Pendant ce temps, le Fleuve Noir « classique » perdurait encore. On y racontait des histoires, mais force est de convenir que des auteurs tels que Max-André Rayjean, Daniel Piret ou Georges Murcie ne forçaient nullement leur talent littéraire. La nouvelle génération d’auteurs comprit qu’il fallait écrire au moins correctement, raconter une histoire de SF, mais renvoyant aussi aux problèmes du monde contemporain et donc des lecteurs. Serge Lehman s’imposa comme le théoricien de ce courant néonarratif. Ce fut la période où la banlieue sud de Paris, surtout l’Essonne, devint une nouvelle terre fantastique, tout particulièrement dans l’œuvre de Lehman. L’Inversion de Polyphème en est sans nul doute l’un des exemples les plus resplendissants.

L’été 77. Quelques ados de 13 ans, désœuvrés, qui ne partent pas en vacances, se préparent à deux longs mois d’ennui en lâchant la bride à leur imagination florissante. Une cabane dans les bois où planquer les bouquins de SF et les BD fauchées chez le libraire du coin…

L’Imaginaire est là frappant de réalisme, au point que l’on peut subodorer une certaine dimension autobiographique. Combien d’ados de ces années 70 finissantes n’ont pas vécu quelque chose de semblable ? C’est sur cette trame digne du « Club des Cinq » que vient se greffer une dimension — au sens propre — science-fictive. La perception d’une dimension supplémentaire qui nous vaut l’évocation du célèbre roman d’Edwin Abbott : Flatland. Pas grand-chose ? Il n’en faut pas davantage à Serge Lehman pour offrir au genre l’une des meilleures novellas francophones de ces trente dernières années.

Aux yeux de votre serviteur, qui a plus ou moins le même âge que Serge Lehman, ce texte découvert et grandement apprécié lors de sa parution originale dans le n° 5 de Bifrost n’a pas pris une ride. Qu’en sera-t-il de générations plus jeunes ayant vécu des adolescences différentes ? Impossible à dire. Mais à défaut d’une évocation de leurs jeunes années, ils pourront y découvrir un passé enfui, une ancienne manière d’être jeune, d’un temps où l’on construisait son imaginaire avec son imagination pour seul outil plutôt que de le recevoir clef en main.

 

Jean-Pierre LION

Focus Lucie Delarue-Mardrus

Ce billet se focalise sur les deux ouvrages : L'Invitation à la mort et autres contes chimériques (1906-1907) et Le Fantôme dans la rose et autres contes visionnaires (1907-1914).

Le nom de Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) n’évoque plus rien pour personne, n’étaient quelques rares thuriféraires de la littérature de la première moitié du feu siècle. La dame fut pourtant une écrivaine de premier plan qui commença comme poétesse avant de passer aux contes dès 1906, puis aux romans.

Après que ses parents eurent refusé sa main au capitaine Philippe Pétain, elle épousa un orientaliste, le Dr Joseph-Charles Mardrus, qui lui fut une sorte d’égérie matérialiste et favorisa sa carrière par son entregent. Avant que le couple ne divorce, et que la belle ne laisse libre cours à ses penchants saphiques.

Elle écrivit plus de 400 contes, de nombreux romans, de la poésie et bien d’autres choses encore. S’applique parfaitement à elle la formule de l’américain Hugh B. Cave disant que « c’était une époque où il fallait faire fumer la machine à écrire pour faire bouillir la marmite ».

Les deux volumes proposés par Le Visage Vert reprennent les 70 contes qu’elle publia dans les colonnes du Journal (qui tirait à un million d’exemplaires à l’époque !), entre le 8 juin 1906 et le 31 juillet 1914. Le conte de presse, genre littéraire aujourd’hui éteint, exigeait productivité et régularité — en un mot : professionnalisme. Or, professionnelle, Lucie Delarue-Mardrus l’était. Par ses inclinations à l’étrange et au merveilleux, l’autrice se démarquait de la plupart de ses consœurs et confrères bien plus réalistes, à l’instar de Henri Duvernois. Elle était plus proche de la notion actuelle de conte, laissée par Perrault, Andersen ou les frères Grimm. Si elle avait vécu un peu plus avant, nul doute que ses contes auraient pu trouver place dans la rubrique insolite de Fiction. Les termes de chimériques, visionnaires, oniriques, merveilleux, reviennent dans le riche paratexte ici proposé ; fantasmagorique, aurait-on aussi pu dire.

Le thème récurrent de ces contes est la nostalgie de l’enfance perdue dans un passage à l’âge adulte qui obère le merveilleux. C’est ce même thème que Serge Lehman traita de façon masculine et plus moderne dans L’Inversion de Polyphème (Le Bélial’, mars 2025). Pour elle, c’était mieux avant. Elle est en cela réactionnaire (bien qu’il ne faille nullement donner à ce terme ses connotations péjoratives actuelles), et en phase avec sa vie personnelle.  Comme dans « Le Pays des Fées », de son contemporain germanique Hanns Heinz Ewers, le merveilleux ne réside bien souvent que dans la seule manière de voir. Cette nostalgie du paradis perdu de l’enfance est volontiers une métaphore plus large de la société, de la civilisation qu’elle ne conçoit que comme une factualité prosaïque, d’un monde en proie à l’entropie, dira-t-on un demi-siècle plus tard. Elle brosse souvent le tableau de différences sociales de l’époque, sans juger, estimant ses lecteurs à même de le faire par eux-mêmes.

Ces ouvrages indispensables ressuscitent une qualité d’écriture désormais oubliée. Il y a deux raisons d’acquérir ces livres : les 70 contes en eux-mêmes, bien sûr, mais aussi les préfaces de Leila De Vincente et Nelly Sanchez, et plus encore la postface de Jean-Luc Buard (attention, spoiler), qui sont d’une richesse et d’une précision ahurissantes, regorgent de données bio et bibliographiques, sans parler des annexes, qui recèlent une foultitude de détails sur les publications d’une femme de lettres qu’il convenait d’extraire d’un oubli où elle avait déjà commencé à sombrer de son vivant. Le paratexte ici offert par l’éditeur, pas loin de 130 pages pour les deux volumes, est tout simplement phénoménal, et représente une somme de travail considérable. Merci au Visage Vert et aux auteurs.

 

Jean-Pierre LION

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Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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