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L'Enfance attribuée

L’Enfance attribuée a une place à part dans la collection « Une heure-lumière » : celle du premier texte réédité plutôt qu’inédit, ce dernier ayant été initialement publié il y a vingt ans par Le Bélial’. Vu sa qualité, on ne peut que se réjouir du fait que l’éditeur le remette à la disposition du plus grand nombre, dans une traduction révisée qui plus est.

Il s’ouvre sur une bonne nouvelle pour un couple de 2092, autorisé à retro-concevoir un enfant. Autorisation rarissime, car dans cette Amérique future où la nanotechnologie rend les gens immortels et capables de rajeunir à volonté, il n’en est délivré que 1200 par an. Après cette courte introduction, le premier tiers sert à présenter le monde (dystopique, entre rigidité du contrôle gouvernemental, pestes nanotech forçant les villes à se terrer sous une canopée défensive, robots s’assurant en permanence que vous n’êtes ni un criminel, ni contaminé, et grossesses illégales punies de la plus effroyable des façons) ainsi que la façon dont Sam et Eleanor se sont rencontrés. Ce n’est qu’au début du second tiers que le twist dans l’intrigue va se mettre en place (il se voit venir d’assez loin et rappelle un roman de Frederik Pohl), avant qu’on n’examine ses conséquences (à la fois terribles et touchantes) jusqu’à la fin.

L’Enfance attribuée , écrit en 1995, est un texte incroyable, mêlant de façon magistrale une vision des promesses des technologies futures (nanotech, IA, génétique, téléprésence par holographie, etc.) et surtout de leurs (dystopiques) conséquences sociales. Il montre le délitement du lien social quand la majorité des rencontres se font par holos interposés ou quand les IA ou les clones sont plus humains que les congénères du héros ; celui de l’instinct paternel/maternel quand il doit être renforcé par des médicaments ; celui de la société quand il y a des « immortels » et des humains de base (le fait de condamner les premiers au statut des seconds étant d’ailleurs une sentence pour les criminels ou les gens contaminés par les pestes nanotech) ; celui des libertés individuelles, y compris celle, fondamentale, de concevoir à volonté, quand le gouvernement se fait totalitaire et son contrôle absolu, particulièrement face à celui qui n’entre pas dans la norme sociale ou sanitaire ou celle qui conçoit illégalement. Et un texte où le sense of wonder (un mariage auquel six millions de personnes assistent au premier rang dans l’église) côtoie l’horreur la plus absolue (la signification exacte du terme retro-conception).

Bref, voilà un court roman visionnaire, du Greg Egan avant l’heure, un mélange harmonieux entre SF scientifique et sociale, entre utopie technique et dystopie sociétale, entre sense of wonder et sense of dread, à lire absolument par tout amateur du genre qui se respecte.

Aurora

Dans la bibliographie de Kim Stanley Robinson (KSR), Aurora, publié en VO en 2015, se place entre 2312, au solide univers mais incapable de raconter une histoire, et Red Moon, qui en narrait plus ou moins correctement une mais péchait au niveau d’un contexte lunaire décevant. Se pose donc la question de savoir comment ce roman va se situer, et les interrogations augmentent encore à la lecture de la quatrième de couverture, où le résumé ne fait que quelques phrases. Et pour cause…

En effet, si le point de départ est clair (un vaisseau générationnel est dans la phase finale de son approche de Tau Ceti et de ses planètes), et si, pendant un bon tiers, le roman suit la partition qu’on imagine, l’auteur va ensuite lui faire prendre un tournant complètement inattendu qui en occupera les deux tiers suivants et qui explique la discrétion de la quatrième. Qui mentionne aussi une citation du Guardian selon laquelle il s’agirait du meilleur livre de KSR depuis la « Trilogie martienne », voire de son meilleur tout court. On se calme ! Volume unique, narration plus maîtrisée que dans 2312, univers plus abouti que dans Red Moon, rythme et intérêt constants quasiment d’un bout à l’autre et profondeur des thématiques traitées, Aurora a tout pour plaire, oui, surtout à celui qui ne connaît pas la prose de KSR ou n’y adhère guère d’habitude. Mais non, il n’éclipsera pas la «Trilogie martienne », monument du planet opera à la richesse hors-norme.

On peut découper l’intrigue en plusieurs phases : la première montre le vaisseau en transit vers Tau Ceti, parle d’écologie et de sociologie ; la seconde concerne l’arrivée, bascule dans le planet op’, montre que KSR est aussi à l’aise pour décrire un monde extrasolaire fictif que lorsqu’il parle de Mars ; la troisième revient sur l’aspect sociologique, fait émerger une vraie IA (qui, d’ailleurs, est supposée être l’autrice du récit, ce qui mène à un savoureux jeu avec le lecteur : par la voix de ses personnages, KSR critique son propre roman !), nous fait vivre la fascinante introspection d’une conscience artificielle (et propose un livre aussi anti- « Singularité = fin du monde » que possible) ; la quatrième est un festival de Hard SF, avec un basculement de la thématique du vaisseau-arche et une utilisation de la mécanique orbitale qui aurait donné un orgasme à Arthur Clarke ; enfin, l’ultime partie nous reparle d’écologie, mais sous une forme différente. L’ensemble est passionnant de bout en bout (ou quasi), sous quelque aspect (SF, sociologique, scientifique, écologique, etc.) que ce soit, pour peu qu’on oublie les quelques dizaines de pages de fin, sans intérêt.

KSR imagine les libertés qu’il faudra sacrifier pour qu’un vaisseau à générations fonctionne (celle de choisir quel métier exercer, où habiter, quand et si faire un enfant), les mesures à adopter si la mission déraille (et dans les deux cas, ce qui est acceptable ou non), les dangers biologiques du syndrome d’insularité, le fait que le débarquement est aussi délicat que le voyage, mais que le vrai danger ne vient pas d’une phase planifiée difficile, mais bel et bien de ce qui arrive quand l’imprévisible surgit. Comment faire si l’option A est caduque mais qu’il n’y a pas de consensus sur la B ? Que faire si cela menace de déclencher une guerre civile ?

Au final, cette parabole écologique, qui, en parlant d’un vaisseau-monde (thème SF où ce roman s’impose désormais comme une référence), crie l’urgence de respecter le nôtre, montre que l’humain est inadapté à l’univers et quantité négligeable face à la puissance de la vie… microbienne (résolvant ainsi d’une étonnante façon le paradoxe de Fermi). Sans oublier de dénoncer l’idiotie, presque le crime, d’une génération narcissique qui, lançant des vaisseaux vers d’autres étoiles, condamne à la souffrance leurs descendants, les animaux et les astronefs eux-mêmes. Paradoxalement, Aurora constitue ainsi autant une ode à l’astronautique qu’un violent réquisitoire contre son utilisation à la légère. Et replace le crucial au centre du jeu : le bien-être de l’humain et de son environnement. Essentiel.

Acadie

Acadie est le premier texte traduit en français du britannique Dave Hutchinson, auteur prolifique, éclectique (il exerce aussi bien dans la forme courte que la longue, n’hésitant pas à mélanger les genres) et atypique (journaliste de profession, il est resté vingt ans sans publier de fiction). Duke est Président de la Colonie, habitat spatial fondé par une généticienne de génie ayant fui un demi-millénaire plus tôt une Amérique livrée à un régime théocratique et d’alt-right aux lois bioéthiques draconiennes. Depuis, la Colonie se cache des innombrables sondes de l’Agence terrienne gérant la colonisation dans des systèmes extrasolaires précisément choisis parce qu’ils sont peu propices aux activités minières ou au peuplement. Lorsque le récit commence, la chance de la petite utopie, où un anarchisme bon enfant se couple à d’extravagantes modifications génétiques – Iain Banks n’est pas loin —, vient de tourner : une sonde a franchi, sans qu’on comprenne comment, les considérables défenses et systèmes de détection de la Colonie. Et le pire, c’est qu’on ne sait pas depuis combien de temps, ni si l’Agence n’est pas déjà en route. Une seule solution : évacuer. Le récit va s’articuler selon deux axes : les événements dans le présent, et les analepses expliquant les circonstances de la fondation de la Colonie et comment Duke a rejoint ses rangs.

Entre New Space Opera aux échos transhumanistes (ingénierie génétique, hyperpropulseurs, communication par intrication quantique, etc) sérieux centré sur la bioéthique, et humour décalé (on donne le pouvoir précisément à ceux qui n’en veulent pas, les noms de vaisseaux sont désopilants, le ton caustique du narrateur est savoureux, le Conseil de la Colonie, constitué de gens transformés par la génétique en elfes, hobbits, Klingons ou même Toons, est un pur délire de geek), on se dit qu’on tient là un roman intelligent, sympa, mais somme toute mineur. Et là, dans le dernier quart, a lieu LE retournement de situation qui remet absolument tout, l’humour y compris, en perspective. S’il peut éventuellement se voir venir, selon la culture SF du lecteur, cela n’en gâche pas pour autant son impact vertigineux, et si la thématique mise en jeu peut paraître, de prime abord, du rabâché, ayant été lourdement exploitée, en autre au cinéma, ces vingt-cinq dernières années, ce serait négliger le fait que l’auteur lui fait subir un twist très intéressant.

Avec Acadie, Hutchinson fait une entrée fracassante dans la SF accessible aux francophones, signant un (court) roman aussi intelligent (dans sa façon d’alerter sur les dangers de certaines technologies) que vertigineux (via un retournement de situation radical au moment où le lecteur s’y attend le moins). Un must-read, sans nul doute.

Péripériques

Aux États-Unis, dans un milieu rural, Burton Fisher, vétéran de guerre pensionné, charge sa sœur de le remplacer sur la surveillance d’un immeuble. Elle assiste à un meurtre qui déclenche une horde de tueurs contre sa famille. Autour d’elle, des amis et connaissances s’associent pour la défendre, dont Conner, autre vétéran sévèrement mutilé qu se promène sur sa moto à trois roues ou Tommy Constantine, shérif adjoint qui compose ou compense face aux trafics orchestrés par le mafieux local.

À Londres, Wilf Netherton, alcoolique, est l’attaché de presse d’un mannequin, Daedra West, aux performances artistiques extrêmes, dont la sœur Aelita a été assassinée après qu’il lui a offert un étrange cadeau, un polt, un individu décédé coincé dans un fragment de passé auquel on peut se connecter. Bienvenue en kleptocratie, société post-apocalyptique où néo-monarchies corrompues, oligarchies, entreprises véreuses et zoneurs se déchirent pour contrôler le monde par l’argent. La nanotechnologie est omniprésente et les protagonistes évoluent beaucoup par téléprésence, par drones, exo-squelettes et clones décérébrés servant de périphériques, au milieu d’un arsenal robotique de la même veine, avec par exemple des michikoïdes, poupées de porcelaine domestiques. L’enquête d’Ainsley Lowbeer auprès de Netherton, de son riche ami Lev Zubov, rejeton d’une famille de klepts, et de son personnel, Ossian, majordome et ancien voyou, et Ash, une femme avec deux pupilles à chaque œil, permet d’explorer cette société située soixante-dix ans dans le futur de la première intrigue.

Les deux trames temporelles évoluent en alternance et finissent par se rejoindre selon un artifice science-fictif qui sera progressivement élucidé. C’est le reproche qu’on peut faire à ce roman : une rétention d’informations de façon à générer une attente artificielle masquant une intrigue policière convenue. Ainsi, le jackpot évoqué dès le début est défini à la page 400. Le tout est un catalogue pour geek exposé avec parcimonie, un élément dans chacun des 123 chapitres qui saucissonne le roman. La narration, laconique et elliptique, joue la carte de l’immersion où rien n’est explicité ni montré, autre procédé de masquage qui impose une lecture attentive, avec force retours en arrière.

Ce refus de clarification de l’intrigue, occultée au profit d’une vitrine technologique, explique le fort ancrage dans le quotidien, à même de présenter les objets usuels ou les coquetteries de demain, de la trousse à pharmacie futuriste aux copeaux remplaçant la chasse d’eau dans les toilettes en passant par les tatouages mobiles. Rien qui n’ait déjà été vu ailleurs, mais l’accumulation finit par brosser un panorama convaincant, même si aucune réflexion ne vient orienter le propos. Gibson, en revanche, est passé maître dans la mise en situation : là où de nombreux auteurs exploitent les possibilités d’une technologie, dans la perspective d’une volonté de puissance au service de l’action, il met en évidence les failles et les difficultés d’usage au quotidien. Ainsi, deux combinaisons d’invisibilité face à face s’épuisent à se refléter mutuellement, et un périphérique peut être surpris de voir son visage dans la glace ou être humilié, transféré dans la peau d’un koala. Là, le réalisme de Gibson se révèle bon, avec des touches d’humour discret.

L’ensemble, au final, n’est pas inintéressant, et se révèle même passionnant dans le dernier tiers, lorsque tout a fini par se décanter et que le récit prend enfin ses marques, avec quelques scènes mouvementées. Reste à savoir si pareille compilation technologique justifiait un roman.

En approche : le catalogue 2020

En approche : le catalogue 2020 du Bélial' ! Quarante-quatre pages couleurs sous une couverture de Victor Mosquera, à paraître le 19 mars. Pour en découvrir la version bêta, rendez-vous ici .

 

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