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Gunpowder Moon

Le quatrième de couverture de Gunpowder Moon le recommande « pour tous ceux qui ont aimé Seul sur Mars. » Raté, la comparaison est mauvaise. Vous avez adoré À la poursuite d’Octobre rouge ou La Somme de toutes les peurs de Tom Clancy ? Vous allez vous régaler avec Gunpowder Moon. Certes, le livre de David Pedreira est de la science-fiction pure et dure : on parle de mines d’hélium-3 sur la Lune dans un monde où la Terre se relève difficilement d’une catastrophe climatique d’envergure. Mais c’est avant tout une intrigue policière mâtinée d’espionnage politico-commercial comme savaient si bien les écrire Tom Clancy ou John Le Carré.

Sur la Lune, dans une station minière américaine au milieu de la mer de la Sérénité, l’impensable se produit : un homme est assassiné. Tout semble pointer vers les rivaux commerciaux des États-Unis : la Chine et leur base de Nouveau-Beijing 2, mais Caden Dechert, ancien marine qui, lassé par les combats, s’est reconverti dans les activités minières, ne partage pas cet avis. La course contre la montre est lancée pour résoudre ce crime et éviter une nouvelle guerre entre les deux grandes puissances, sur le sol lunaire comme sur Terre.

Écrit par un ancien journaliste, dont il s’agit ici du premier roman, Gunpowder Moon garde les traces d’un style coupé au cordeau, allant à l’essentiel et sachant gérer ses effets pour garder l’attention du lecteur toujours en éveil. En revanche, l’action tarde à se mettre en place : il faut attendre une cinquantaine de pages pour arriver au meurtre proprement dit. Et le narrateur, Caden Dechert, perdu dans ses souvenirs de combattant dans la plaine de la Beeka met un temps fou à se rendre compte de l’évidence : le crime est une affaire interne à la base. Toutefois, même en prenant le temps d’expliquer quelques détails importants dus à l’environnement spatial choisi (le régolithe et les particularités de la poussière lunaire, les points de Lagrange, etc.), David Pedreira ne tombe pas dans le piège fréquent en hard SD et ne noie pas son public sous un monceau de détails. Il signe avec Gunpowder Moon un livre que les amateurs du genre ne lâcheront pas de sitôt. Petit bémol, la lectrice que je suis a trouvé ce roman très testostéroné, même si le poste de responsable de la sécurité échoit à une femme, dotée d’un rôle prééminent. Peut-être parce que l’auteur l’a écrit comme un homme, sauf les rares fois où il insiste assez pataudement sur son genre ? Une maladresse qui ne gâche pas le plaisir pris à parcourir ces pages.

Dark Run

Voici un livre choisi par l’autrice de ces lignes uniquement sur sa couverture (1), signée par le vétéran John Harris : un cube perdu dans l’espace, ou peut-être un océan, et un minuscule vaisseau planant au-dessus. Avant même de retourner l’ouvrage pour en lire le résumé, le lecteur ou la lectrice en espère quelques pages d’« Évasion », comptant sur Dark Run pour plonger la tête dans les étoiles et s’échapper de la réalité. Et vous aurez parfaitement raison. Le résumé continue sur la lancée, en promettant une équipe de chasseurs de primes peu à peu rattrapés par le passé mystérieux de certains d’entre eux.

Affirmons-le d’emblée : ni la 1re de couverture ni sa 4e ne mentent. Si vous souhaitez un space opera qui cherche à vous faire réfléchir sur la condition humaine ou l’évolution de la technologie dans la galaxie, passez votre chemin. Ici, on vous vend de l’action, de la sueur, du sang et de la poudre. Rien de plus, rien de moins, mais le plat est joliment préparé et parfaitement assaisonné. Les saveurs y mêlent le classicisme de toute bonne histoire de pirate avec des touches plus exotiques. On y retrouvera un capitaine charmeur cachant un sombre passé, une seconde implacable et d’une droiture affolante, une pilote casse-cou, un guerrier effrayant – mais avec un cœur en or – et une novice petite-bourgeoise s’encanaillant dans les bas-fonds. Le tout saupoudré d’une couche cyberpunk lourde de prothèses, de tatouages mouvants et de bidouille informatique bien menée. Sans oublier une modernisation bienvenue du genre, avec une galerie de personnages très diversifiée sans surreprésentation du monde anglo-saxon.

Certes, Dark Run prend son temps pour s’installer et présenter ses personnages. Mais dès la situation mise en place, le rythme s’accélère. L’action court aux quatre coins de la galaxie, en passant par l’espace aérien franco-espagnol et notre bonne vieille Terre, alterne entre courses-poursuites, motorisées ou non, fusillades et embuscades, actes de piraterie ou escroquerie de haute volée. Certains personnages, dont L’Homme qui rit ou les jumeaux, sont sous-exploités et trop peu mis en valeur. Mike Brooks les garde-t-il en réserve pour les prochains épisodes de la série ? C’est une possibilité, sur le compte de laquelle on mettre aussi la fin abrupte de Dark Run, à laquelle il ne manque qu’un « À suivre… » ou un « Dans notre prochain épisode… », tellement l’envie de donner une suite aux aventures de l’équipage du Keiko est palpable chez l’auteur. D’ailleurs, deux autres romans sont déjà sortis en version originale. Le lecteur voudra-t-il les lire ? Pour ma part, ce sera oui. À la façon dont on retrouve un blockbuster estival au cinéma, avec pop corn et cerveau sur les genoux. Pour quelques heures…

(1). Présentée dans la revue papier dans sa version anglaise, celle de l’édition française étant affublée d’un bandeau jaune à l’accroche si grotesque qu’il nous a semblé préférable de vous l’épargner. [NdRC]

L'Autre Moitié du ciel

Sur le principe, ce livre avait tout pour plaire. Une maison d’édition réalisant un travail soigné avec des auteurs originaux généralement dans les goûts de la chroniqueuse de ces lignes, une thématique féministe dans l’air du temps et intéressante. Et dans les faits ? Ne mâchons pas nos mots, L’Autre moitié du ciel est un livre décevant. Il n’est tout simplement pas à la hauteur de ce qu’on attend d’un livre : à savoir un dialogue entre un auteur et son lecteur. Ou ici, une autrice et sa lectrice. La plume de Sara Doke est certes belle et facile à lire. Le fond en revanche est un monologue presque d’un bout à l’autre des 240 pages du recueil. Seul le texte intitulé « La Femme du miroir » arrive à toucher son public par sa sincérité, parfois cruelle. Tout le reste n’est qu’une démonstration du talent et la culture de l’autrice. Oui, Sara Doke connaît parfaitement le monde de la science-fiction au point de faire de cette connaissance l’un des ressorts principaux du texte «  Lire ou mourir ». Ou d’écrire dans le style d’auteurs qu’elle admire comme dans « Anita Rossa ». Oui, Sara Doke est cultivée et nous propose ainsi différentes déclinaisons de la geste arthurienne dans ce recueil. Et pourtant, cela ne suffit pas. Il y a une différence subtile entre bien connaître son ou ses sujets et s’en servir pour nourrir sa propre réflexion, et étaler sa connaissance et s’en parer au point de laisser son récit passer au deuxième plan. C’est malheureusement ce second effet qu’obtient Sara Doke dans la majorité des textes en prose de ce recueil. À trop vouloir montrer ses références et les dessous intimes de ses textes, elle ne fait que lasser ses lecteurs sans leur laisser le loisir de s’immerger pleinement dans les histoires qu’elle raconte. Et donc d’être à l’écoute de son message.

Les Révoltés de Bohen

Les révolutions, parfois, finissent mal et sont confisquées : en France par exemple, 1789 se termine avec le coup d’État de Thermidor qui élimine Robespierre et pave le chemin du Consulat puis de l’Empire. Que reste-t-il alors aux anciens révolutionnaires qui, victimes de leurs ambitions infinies de transformation sociale, deviennent alors les parias d’un ordre guère moins oppressif que l’ancien ? Telle est la question que pose Estelle Faye dans Les révoltés de Bohen : une révolution a eu lieu plusieurs années avant le début de l’intrigue – c’était le sujet des Seigneurs de Bohen publié en 2017 – mais ses leaders soit sont morts, soit se sont dispersés, soit ont été corrompus d’une façon ou d’une autre… et le nouveau système politique s’apparente chaque jour un peu plus à un retour orgueilleux à l’ordre ancien, si bien que la restauration se fait réaction.

Réaction politique : le nouveau maître de Bohen est une très ancienne entité parasite implantée par magie dans la tête et le corps d’un des héros de la Révolution, et s’il possède le titre de Régent c’est parce qu’il cherche à restaurer la dignité impériale à son profit. Réaction sociale : à la parenthèse de (relative) tolérance révolutionnaire succède une nouvelle phase de rigorisme où les minorités (qu’elles soient intellectuelles, cultuelles ou sexuelles voire tout à la fois) sont appelées à disparaître, et les femmes à tenir la place qui leur est prescrite par la tradition. Réaction civilisationnelle, en fait : le projet du Régent est en effet plus sombre encore qu’il y paraît à première vue, et son objectif consiste à rétablir un système hiérarchique mis au rebut mille ans plus tôt.

Face aux périls de la réaction, Estelle Faye oppose des personnages d’exception mais qui savent rester toujours simples. Ancienne pasionaria de la révolution, magicienne exilée au-delà des mers, imprimeur de tracts illicites, chef d’une cellule clandestine… les personnages positifs ne manquent pas dans Les révoltés de Bohen, et s’ils sont lents à faire progresser leurs intérêts c’est parce que ceux-ci sont plus grands qu’eux-mêmes. Quand la révolution est dénaturée, quand la réaction triomphe au sommet de l’État, c’est qu’il ne reste plus aux plébéiens que le recours à la révolte spontanée. En ce sens, le titre de ce livre est fort bien trouvé : à l’échec de la révolution qui pèse sur ce monde vont répondre les succès remportés par chacun des révoltés, chacun de son côté, jusqu’à la bataille finale où leurs chemins convergent.

Le message d’Estelle Faye est d’espoir et de progrès, ce qui ne manque pas d’intérêt en notre époque de crispations sociales. Il est donc d’autant plus dommage de subir la façon dont ce message est délivré – car Les révoltés de Bohen est long, lent, et même lourd par moments. Les personnages – et donc leurs backstories – se multiplient sans que l’inflation des entrées au Who’s who de Bohen semble toujours justifiée : on finit même par en confondre entre eux. Les lieux sont peu situés les uns par rapport aux autres si bien que la géographie de Bohen en ressort nébuleuse : dans un texte où certains personnages se déplacent beaucoup à pied, cela n’aide pas à évaluer la dimension temporelle du récit dont la chronologie se fait parfois difficile à suivre… Enfin, ce livre ne dévoile son grand schéma que d’une façon trop peu graduelle et en tout cas trop tard pour en développer toute la saveur. La (dark) fantasy qui en émerge semble donc perdue quelque part entre « Le Trône de Fer » et Übel Blatt, le caractère cruel du destin et la folie de la vengeance implacable en moins…

Les belles idées ne suffisent pas toujours à écrire un livre passionnant : celles qui ont présidé à celui-ci auraient mérité meilleure illustration !

Mes Moires – un pont sur les étoiles

Qui est Jean-Pierre Dionnet et pourquoi lire son autobiographie ?

À la première question, nul doute que les lecteurs de Bifrost répondraient sans peine. Mais leurs réponses ne seraient peut-être pas identiques et évoqueraient la parabole des aveugles et de l’éléphant, tant les activités de notre homme sont diverses. Lecteur boulimique et curieux de tout, passionné dès son enfance par la bande dessinée, il découvre les comic-books en 1962, lorsqu’il vient faire ses études à Paris, et en acquiert très vite une connaissance encyclopédique. Il met celle-ci à profit pour rédiger des articles dans des fanzines, ce qui lui ouvre les portes de revues moins confidentielles. Dans les années 1970, on le voit écrire des scénarios pour Pilote et participer brièvement à L’Écho des savanes. Puis, après une tentative avortée, il lance en 1975 Métal hurlant avec Druillet, Mœbius et Jean-Pierre Farkas. C’est bientôt le succès, et l’apparition d’une nouvelle génération de dessinateurs et de journalistes qui va révolutionner la BD française. Mais notre homme est tenté par la télévision, et là aussi il joue le rôle de passeur qui lui est cher, faisant découvrir à un large public la musique et le cinéma qu’il aime. Hélas ! cette dispersion est fatale à sa revue chérie, qui disparaît en 1987, après avoir essaimé dans le monde entier — pas toujours selon les souhaits de son maître d’œuvre. Il revient alors au scénario de BD – ainsi qu’à de multiples autres activités – et il n’a pas fini de nous étonner.

Et pour revenir à la seconde question : ce livre est à lire parce que, non content de nous raconter sa vie – sans en omettre les périodes les plus noires –, Jean-Pierre Dionnet raconte aussi toute une période qui a vu les genres qui nous sont chers passer du statut de distractions pour débiles à celui de culture « geek ». Il suffit d’avoir vécu cette période, ne serait-ce qu’en simple lecteur, pour confirmer que les descriptions et les analyses de Dionnet sont parfaitement justes. Et comme il a fréquenté certains des acteurs les plus marquants de cette révolution, il en profite pour en brosser des portraits tantôt fouillés, tantôt esquissés, mais toujours sensibles et passionnants. Pour nous limiter aux membres de Notre Club, on croise ici Jacques Goimard, Jacques Sadoul – ses deux « Maîtres Jacques », comme il le dit –, Jacques Bergier, Michel Demuth, et même ce trublion de Harlan Ellison, avec qui ses relations finirent par devenir orageuses. Naturellement, ce sont ses amis et collaborateurs les plus proches qui ont droit à la part du lion, tant ils reviennent dans le récit de sa vie : Mœbius, Druillet et Philippe Manœuvre – on remarquera que leurs relations se sont distendues avec le temps.

Si le fond de l’ouvrage est passionnant, la forme, elle, est franchement louable. Respectant grosso modo une narration chronologique – mise en forme par son collaborateur, Christophe Quillien ? –, l’auteur travaille parfois « par sauts et gambades », évoquant telle personne ou tel événement décalé dans le temps à l’occasion d’une association d’idées. Et quant au style, il est vif, allègre, épicé d’humour mais aussi d’émotion. Seul regret en ce qui me concerne : l’absence d’un index, qui serait pourtant le bienvenu tant on croise dans ces pages des gens remarquables.

Jean-Pierre Dionnet termine en évoquant un vieux projet de roman sur lequel il a envie de revenir. On l’attend avec impatience, car notre homme prouve ici qu’il est un écrivain.

Rosewater : Insurrection

Bonne nouvelle : moins de six mois après la parution de l’un des meilleurs romans de l’année, J’ai Lu en publie sa suite, Rosewater : Insurrection. L’action reprend moins d’un an après les événements et les révélations du premier tome (cf. le Bifrost 95), mais du point de vue littéraire, la forme a changé. Exit son narrateur unique, Kaaro, qui, s’il ne disparait pas tout à fait du récit, y tient un rôle secondaire pendant sa majeure partie. À la place, Tade Thompson adopte à tour de rôle le point de vue de différents personnages, dont certains sont déjà connus des lecteurs. Il y a d’abord Aminat, la compagne de Kaaro, chargée par les services secrets nigérians d’évaluer l’ampleur de la contamination des humains par le biodôme alien ; Alyssa, une jeune femme qui se réveille un matin sans aucun souvenir, au côté d’un homme qui prétend être son mari ; Anthony, l’une des incarnations de l’intelligence extraterrestre, qui découvre que sa mission et son existence même sont menacées ; sans oublier Jack Jacques, le maire de Rosewater, dont les manœuvres politiciennes vont précipiter sa ville dans le chaos.

Et effectivement, passés les premiers chapitres qui font le point sur la situation dans ce coin d’Afrique et rappellent l’importance cruciale de ce qui s’y joue, le récit s’embarque très vite dans une course ininterrompue où chaque protagoniste tente de mener à bien ses propres objectifs tout en essayant de survivre aux bombardements massifs, aux émeutes, aux attaques de zombies ou de créatures extraterrestres devenues omniprésentes. Dans ce contexte, les alliances se font et se défont au fil des circonstances, et les retournements de situation se multiplient.

Si Rosewater souffrait parfois d’un trop-plein d’informations et se perdait à l’occasion dans ses incessants allers-retours temporels, son successeur s’avère moins dense et, à quelques exceptions près, abandonne les flashbacks au profit d’un récit plus linéaire. Tade Thompson laisse même de côté des pans entiers de l’univers qu’il a mis en place pour se focaliser sur les seuls éléments qui servent la présente intrigue. Le résultat parait plus maîtrisé, plus efficace également. On y retrouve aussi son goût pour une horreur viscérale, laquelle surgit généralement sans prévenir et sous les formes les plus baroques.

Plus fascinant que jamais, l’univers de Rosewater continue de se révéler comme l’une des œuvres de science-fiction les plus originales et les plus importantes de ces dernières années. On attend avec impatience son ultime volet.

Mémoires d’outre-mort

Les vampires sont des pauvres types comme les autres. C’est la conclusion qui ressort à la lecture du nouveau roman de Christopher Buehlman (après Ceux de l’autre rive, qu’on avait plutôt apprécié dans les pages bifrostiennes de notre 73e livraison, et Entre ciel et enfer, qui avait bien moins convaincu – in Bifrost 81). L’écrivain nous amène à New York, en 1978, sur les pas de Joey Peacock, transformé en vampire au début des années 30, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent. Un demi-siècle plus tard, l’éternel gamin traine dans les bas-fonds de Manhattan, passant ses journées à dormir dans quelque recoin du métro et ses nuits à chasser. Comme ses congénères, Joey évite de tuer ses proies et se contente de leur prélever juste assez de sang pour se nourrir, avant de les hypnotiser afin qu’ils oublient tout de leur rencontre. Son seul objectif semble être de ne pas éveiller la suspicion de ses contemporains et de poursuivre éternellement sa petite routine vampirique.

Loin de l’image de prédateur que la littérature et le cinéma fantastique ont imposée au fil des décennies, le vampire selon Buehlman serait plutôt un nuisible, quelque part entre le cafard et le moustique. Un être médiocre et assez pitoyable, ce qui finirait par le rendre presque sympathique, surtout lorsque débarquent en ville de nouveaux arrivants, aux mœurs nettement plus bestiales, et qui vont réduire Joey et ses comparses au rang de proies.

Dans l’ensemble, les personnages de Mémoires d’outre-tombe sont assez bien campés, et on se plait à suivre la communauté qu’ils constituent dans leurs pérégrinations nocturnes. Malheureusement, le roman n’est pas pour autant exempt de défauts. À commencer par un démarrage poussif, qui s’étire sur plus d’une centaine de pages. Autant les séquences qui détaillent le quotidien de Joey servent à donner de l’épaisseur au personnage, autant le long flashback qui revient en détail sur sa transformation n’apporte pas grand-chose. Par la suite, le roman gagne un peu en rythme, mais il faut attendre son dernier quart pour le voir enfin s’emballer.

Par ailleurs, on peut s’étonner que l’écrivain ait choisi de situer son action en 1978 alors qu’il n’en tire quasiment aucun profit. Hormis quelques scènes anecdotiques (l’évocation d’un concert de Led Zeppelin, un rapide passage au Studio 54, quelques références culturelles ici ou là), le roman aurait pu sans mal se dérouler vingt ans plus tôt ou trente ans plus tard.

Au final, on ressort de cette lecture un poil frustré, avec l’impression que Christopher Buehlman n’a pas su concrétiser les quelques bonnes idées qu’il tenait. Pas désagréable, mais au bout du compte décevant.

La Conquête de la Sphère

Après deux premiers tomes parfaitement réussis, on attendait de voir comment Johan Heliot allait conclure sa trilogie «  Grand Siècle » et sceller le destin de Louis XIV, de l’intelligence artificielle d’origine extraterrestre qui a pris possession de son esprit, et de la famille Caron.

Pour ces derniers, la situation n’a jamais été aussi calamiteuse que lorsque s’ouvre La Conquête de la Sphère : Jeanne et Pierre ont dû fuir la France et vivent chichement en Bohème, Estienne est enfermé à la Bastille et Marie, ne pouvant subvenir aux besoins matériels de sa fille, s’est résignée à la confier à la Marquise de Sévigné. Seul Martin, à bord du Soleil, le vaisseau spatial qui s’apprête à quitter l’orbite terrestre en direction de Mars, semble échapper à la malédiction qui frappe sa famille. Jusqu’à ce que, dans un accès de colère, il tue un sous-officier et soit envoyé dans les soutes du navire !

Pendant ce temps, alors que les progrès technologiques ont transformé en profondeur le royaume de France, le XVIIe siècle semble devoir s’achever dans un déferlement de violence. L’armée menée par le frère de Louis XIV multiplie les massacres des populations conquises, au moment où une coalition menée par le pape s’apprête à lui faire face. Et à Paris, la situation se tend à mesure que les effets de la guerre se font ressentir chaque jour davantage.

Johan Heliot continue de dérouler son uchronie avec la même aisance et réécrit l’Histoire avec jubilation, tout en veillant à rester dans les limites de la vraisemblance. Il use à l’occasion de quelques hasards bien pratiques pour placer ses héros en position d’acteurs ou de témoins privilégiés des événements en cours, mais le récit n’en souffre pas.

La partie la plus originale du roman concerne le voyage du Soleil vers Mars, raconté du point de vue de personnages incapables d’appréhender pleinement leur situation. L’occasion surtout pour l’auteur de signer un proto space opera aussi improbable et haut en couleurs que réjouissant, qui aborde avec délectation toutes les figures imposées du genre. De quoi finir de nous convaincre de ranger «  Grand Siècle » parmi les meilleures œuvres de son auteur, juste à côté de la « Trilogie de la Lune  »

Genocidal Organ

Si la science-fiction est omniprésente dans les mangas et animes, la SF littéraire japonaise ne s’exporte pas vraiment. Rares sont les auteurs dont plusieurs œuvres ont été traduites en français (Yasutaka Tsutsui ?). Mais, après le très intéressant Harmonie, il y a quelques années, c’est Genocidal Organ, le premier roman de Project Itoh, auteur prometteur hélas décédé prématurément, qui a droit aujourd’hui à une traduction française – chez Pika, éditeur surtout connu pour publier des mangas (et qui en a d’ailleurs sorti parallèlement l’adaptation BD, re-hélas, au mieux médiocre).

Dans le futur qui sert de cadre au roman, le traumatisme du 11 Septembre a été accentué par un autre attentat de masse : une bombe nucléaire artisanale qui a anéanti Sarajevo. Afin de prévenir ces massacres, les pays développés se sont transformés en sociétés de surveillance, où tout est traçable.

Seulement, des massacres, il y en a d’autres – ailleurs, dans les pays en voie de développement : le XXIe siècle a vu une recrudescence des conflits ethniques, et on ne compte plus les génocides, qui ne constituent guère qu’un bruit de fond pour les Occidentaux.

Qui interviennent pourtant dans ces guerres, déléguant beaucoup à des sociétés militaires privées – mais dans l’ombre, des commandos sont à l’œuvre. Ainsi de l’équipe emmenée par Clavis Shepherd, notre narrateur : ses supérieurs dans les services de renseignement américains lui désignent des cibles coupables de crimes de génocide, à charge pour lui de les éliminer – on peut tourner les choses comme on veut, c’est un assassin.

Bien sûr, en tant que soldat américain, il fait partie des « gentils », et les cibles qu’on lui désigne sont des « méchants », des monstres avec du sang sur les mains. Et pourtant, depuis le décès de sa mère, dont il se sent responsable, Clavis commence à douter…

Et son tourment s’accentue quand on lui ordonne d’éliminer un citoyen américain, John Paul – un bonhomme insaisissable, mais qui semble toujours être dans le coin quand éclate un conflit génocidaire. Serait-il responsable de cette épidémie de massacres de par le monde ? Mais comment un homme seul aurait-il un tel pouvoir ? Enfin, Clavis, le tueur psychologiquement et chimiquement modelé pour ne pas hésiter à abattre un enfant soldat, est-il seulement en mesure de « juger » cet homme ?

Genocidal Organ est un roman riche, au sujet fascinant et terrifiant, et à la narration prenante. Il développe nombre de bonnes idées de SF, de la linguistique à la technologie militaire de pointe. Le roman ne manque pas d’images fortes, et le constat des génocides, dès les terribles premières pages, produit des séquences atroces qui nouent le ventre. Le personnage de Clavis Shepherd est plus complexe qu’il n’en a l’air : un jeune homme intelligent et cultivé, qui en impose et qui pourtant doute.

Ce qui ne signifie pas que le récit soit exempt de défauts : il tend à se montrer pontifiant, surtout – et parfois de manière naïve, cocktail fâcheux (l’effet est sans doute rendu plus sensible par une traduction qu’on qualifiera de « perfectible »). Son caractère très référentiel pourra aussi irriter, encore qu’on appréciera le tour de force d’avoir rendu les Monty Python sinistres…

Ces défauts sont regrettables, mais Genocidal Organ demeure un bon roman, prenant et fascinant. On a toutes les raisons de se féliciter de cette traduction – et déplorer que l’auteur ait eu une vie et une carrière aussi courtes.

Feu et Sang T2

Six mois après la première partie (parce que Pygmalion), nous avons enfin droit à la seconde partie… du premier tome de Feu et sang, soit la chronique des trois siècles durant lesquels la dynastie Targaryen a régné sur Westeros. Rassurez-vous cependant, ou désespérez, le tome 2 ne sortira pas de sitôt, George R.R. Martin ayant affirmé qu’il voulait conclure la saga principale du « Trône de Fer » avant de revenir sur cette « préquelle ». On a donc de la marge.

Reste que cette « seconde partie », même publiée indépendamment, n’est jamais que la deuxième moitié d’un livre unique. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les mêmes qualités et les mêmes défauts valent pour les deux volumes. Au premier chef, cette seconde partie est, comme la première, le cul entre deux chaises : ni vraiment roman, ni vraiment chronique, une tentative de solution intermédiaire qui ne convainc jamais totalement, les qualités des deux registres étant souvent absorbées par leurs inconvénients respectifs. Formellement, Martin ne s’applique guère, de toute façon, et on ne lira pas Feu et sang pour la joliesse de l’expression.

Mais qu’importe : l’histoire qui nous est narrée est toujours aussi prenante, et le récit est plus dense et plus vif que dans les romans du « Trône de Fer », et tout spécialement les derniers (le rendu des dialogues y est pour beaucoup). Pourtant, elle n’a probablement pas grand-chose d’original, puisant à tour de bras dans l’histoire notamment européenne, avec toujours, de manière très marquée, ce côté « Les Rois Maudits », associant haute et basse politiques, guerre et crime.

Si le premier volume s’était achevé au crépuscule d’un règne long, prospère et (relativement) paisible, la crise est au cœur de celui-ci : une inévitable querelle successorale, où le machisme a sans surprise sa part, précipite les Sept Couronnes dans la guerre civile. Les alliances se font et se défont au gré des caprices et des intérêts particuliers, les monarques éphémères se succèdent à toute vitesse sur le Trône de Fer, et cette « Danse des Dragons », comme on l’appelle, bien ironiquement, marque surtout l’avènement d’une ère maudite, où les glorieuses en même temps que terribles créatures si intimement associées aux Targaryen brillent désormais par leur absence. Au plan symbolique ou très prosaïquement, tout cela donne la conviction d’un lamentable gâchis – comme il se doit. Et quand bien même à l’occasion tel noble seigneur exceptionnellement intègre, tel amiral intrépide multipliant les odyssées maritimes, cherchent à nous rappeler que, dans cet univers sordide, il existe bel et bien des héros. Rassurez-vous, les crapules brutales et cruelles sont bien plus nombreuses…

Un bon point pour cette seconde partie : même sans parvenir tout à fait à donner véritablement le sentiment que l’on lit une chronique, George R.R. Martin use d’un expédient pertinent, et plus marqué que dans le premier tome, qui est la confrontation de sources contradictoires. Car il est bien des manières de conter les événements de la « Danse des Dragons » ; avouons que les récits obscènes du truculent Champignon, fou et sage, auront sans doute la préférence du lecteur… comme du mestre narrateur qui prétend s’en offusquer.

La très brusque « conclusion » du récit laisse cependant un goût amer en bouche – l’histoire, de toute évidence, se poursuit au-delà, jusqu’au Roi Fou et à la révolte de Robert Baratheon… Ce sera pour un autre volume, et clairement pas tout de suite.

Même bilan, en somme, que pour la première partie : un livre formellement perfectible, un projet plus ou moins assuré, mais une histoire qui passionne et enthousiasme, en éclairant par ses thèmes la saga principale. On n’en demandait au fond pas beaucoup plus.

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