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L'Amour au temps des dinosaures

Voici un livre rusé. On y trouve de l'amour, et des dinosaures — ou plutôt, un seulement — mais l'essentiel de l'action ne s'y déroule pas au Crétacé ; et de toute façon, l'intrigue finit par s'effacer devant d'autres éléments du roman.

Owen Vannice est un richissime fils de famille. Mais c'est la gloire scientifique qu'il désire, et il se sert de la fortune de ses parents pour se faire inviter dans une station expérimentale paléontologique et ramener à travers le temps une jeune apatosaure, Wilma, à la capacité crânienne remarquable (elle est au moins aussi intelligente qu'un lapin). Il compte en faire le sujet d'une expérience confirmant ses théories sur le développement adolescent... mais peu importe.

Les transports de spécimens entre les époques sont-ils légaux ? Pas trop, mais quand on a de l'argent, c'est un détail. Et c'est à l'argent d'Owen que s'intéressent beaucoup deux escrocs du voyage dans le temps. Voici une proie beaucoup plus juteuse que les habituels touristes grassouillets pour Genevieve et son père August. Problème : Genevieve, chargée comme d'habitude de séduire le pigeon, se prend au jeu, à la fois repoussée et attirée par la gaucherie et la goujaterie d'Owen (bon spécimen de développement bloqué à l'adolescence).

L'intrigue de base est connue, mais autant Genevieve qu'Owen sont des personnages complexes et attachants. La première est une arnaqueuse qui balance entre un sentiment paradoxal pour Owen et les injonctions de son père, aigrefin endurci. Le deuxième clame haut et fort qu'il s'oppose à l'exploitation commerciale du passé... tout en se pardonnant son propre rapt d'apatosaure. Mais sa sincérité n'est pas en doute quand il finit par se rebeller contre ses parents, tous les deux obsédés par leur carrière commerciale, et tout aussi méprisables qu'August en fin de compte.

Le livre est avant tout captivant du fait de l'arrière-plan décrit, celui d'un passé dont des fragments divergents, les « moments-univers carbonisés », ont été colonisés par les gens du futur, dans des buts strictement commerciaux : exploitation minière, enlèvement de personnalités célèbres (Kessel avoue sa dette à la nouvelle « Mozart en verres miroirs »), et surtout tourisme. La description du Jérusalem de l'an 40, avec ses rocades pour les 4x4 d'excursion, ses hôtels à Jacuzzi et ses marchands de souvenirs, glisse vite du burlesque au cruel. On y retrouve bien l'ambiance des zones touristiques du tiers-monde d'aujourd'hui, où richesse côtoie pauvreté avec une inédite insolence.

Le livre s'arme de farce pour dévier vers l'ironie, et une dénonciation parfois très didactique de la mondialisation capitaliste. Et ça passe ! Kessel sait se couler dans le style oratoire des figures historiques qu'il met en scène (Yeshu, de Nazareth ; Abraham Lincoln) ; et surtout il sait nous attacher au destin, pathétique de prime abord, puis admirable, d'un personnage à l'image finalement moins forte, Simon le Zélote. Il n'est pas, dans le moment-univers que traversent Owen et Genevieve, devenu l'Apôtre Pierre, et c'est à mon sens la création la plus poignante du roman.

À partir d'un matériau tiré de diverses sources (au-delà de Sterling et Shiner, on pense à Sheckley, voire à Roméo et Juliette...) et de positions politiques familières (il y a trente ans en France, on aurait dit « chrétien de gauche ! »), Kessel a tissé un roman extrêmement réussi, lisible à tous les niveaux.

Téranésie

Après trois romans et un quinzaine de nouvelles, Greg Egan s'est imposé comme l'auteur le plus important des années 90. Et avec des textes tels que « Cocons » (in CyberDreams 04), « Océanique » (in Bifrost 20), « Les Tapis de Wang » (Galaxies n°6) ou « Vif Argent » (Bifrost 11), son talent de nouvelliste n'est plus à prouver. En revanche, les romans sont davantage controversés. Leur sont reprochés froideur, complexité et manque de force narrative, et ce en dépit de spéculations scientifiques et éthiques de très haut vol. Leur public semble devoir rester partagé.
Avec Téranésie, on revient sur l'idée centrale de L'Échelle de Darwin de Greg Bear — paru l'été passé dans la même collection. D'étranges événements génétiques adviennent soudain, sans être ni fortuits ni aléatoires. Où Bear nous propose une modification de l'Homme, Egan met en scène des évolutions spontanées au sein de la faune de certaines îles du Sud.

La première moitié du roman n'a que peu à voir avec la S-F. La vie d'un garçon de neuf ans sur une île déserte ; la guerre ethnique en Indonésie ; la rencontre forcée du jeune garçon en question avec la cousine de sa mère, intellectuelle extrémiste new age et politiquement correcte ; quelques années plus tard, son homosexualité ; et en toile de fond la présence de sa petite sœur, Madhusree... Rien d'ardu là-dedans, ni de très passionnant. Ça se laisse plutôt bien lire, mais on en vient vite à ronger son frein. Ce n'est pas parce que le lecteur du XXIe siècle ne se satisfait plus de la S-F en fer blanc de grand papa, de ses personnages stéréotypés, qu'il faut se payer du travers inverse. La moitié du roman rien que pour camper le personnage, c'est un peu lourd, surtout qu'avec la réputation de l'auteur, on est en droit d'attendre un minimum de spéculation. On nous l'a promis, mais ça ne vient guère...

Madhusree, devenue étudiante en biologie, à la suite de ses parents, décide de retourner dans l'archipel de son enfance où les plus étranges espèces continuent d'émerger. Prabir, en parfait pot de colle, l'y suit. Ou plutôt retourne en Téranésie affronter les fantômes de son passé.

Après avoir noté l'importance prise par la biologie dans la S-F contemporaine, où s'inscrit Téranésie, il faudra admettre que ce roman n'a rien de génial. Greg Egan n'a ici ni le souffle d'un véritable romancier, ni la force dont il fait preuve en tant que nouvelliste. Si son écriture froide et distanciée est tout à fait propice à la mise en relief de problématiques socio-affectives engendrées par les progrès de la technologie, elle ne convient guère aux ambitions mainstream qui président à Téranésie. Le roman tourne autour du lien à la sœur, aux parents, à la guerre, à la culpabilité. Mais l'aspect biologique n'y relève que de l'épiphénomène.

Finissant en queue de poisson, mais plus accessible et facile à lire que l'on pouvait s'y attendre, on se demande si, finalement, on n'a pas placé la barre de nos attentes trop haut pour que Téranésie ne déçoive pas quelque peu.

La Stratégie de l'ombre

On ne change pas un cheval qui gagne. Proverbe de turfiste. Or, Ender est un cheval qui gagne. Je ne parle pas bien sûr de son éclatante victoire sur les Doryphores mais du fait qu'il a imposé O. S. Card comme un auteur de premier plan en raflant par deux fois le doublé prix Hugo et Nebula pour La Stratégie Ender et La Voix des morts. Suivirent encore Xénocide et, plus anecdotique, Les Enfants de l'esprit.

Plutôt que de pondre une suite de plus, Card a choisi la voie de l'audace en optant pour un retour à la source : à l'École de Guerre, à l'époque où la menace des Doryphores planait sur l'Humanité et où Ender y faisait ses classes.

Rappelons le contexte, pour ceux qui ignoreraient tout de la série. Par deux fois, l'Humanité a été en butte aux attaques des Doryphores et le proverbe dit jamais deux sans trois. Troisième fois qui pourrait bien être la dernière car c'est là une guerre d'extermination. Vaincre ou disparaître. Pour survivre, si possible, l'Humanité a sélectionné les plus brillants de ses enfants dans le but d'en faire les officiers de cette guerre sans pitié. Leur entraînement est implacable, destiné à faire d'eux des machines non à combattre ou à tuer, mais à vaincre. Bien qu'étant des enfants, ils sont manipulés, conditionnés, soumis à une pression maximale de la part d'instructeurs qui exacerbent l'émulation au-delà de toute limite. La fin justifie les moyens. La survie justifie tous les moyens, même inhumains. C'est ce que pensent les instructeurs de l'École de Guerre. Le lecteur pourra tout à loisir se poser la question et essayer d'y répondre.

Card tient la gageure de revenir à l'École de Guerre à l'époque où Andrew Wiggin, dit Ender, y séjournait. Il revient donc sur les même événements mais vu, cette fois, par Bean. Si Ender était le chef, le maître de guerre, Bean sera son éminence grise.

On ne dira jamais assez combien Card est un conteur émérite, mais il est ici au mieux de sa forme. Pour copieux qu'il soit, La Stratégie de l'ombre se lit pour ainsi dire sans déglutir. Une nouvelle fois, l'auteur gagne son pari haut la main en réalisant l'alchimie d'une histoire passionnante et d'un art de la narration des plus consommés. De la bien belle facture.

La Tour des rêves

Blaine Ramsey est un prospecteur d'un type particulier : il recherche à travers le monde les images s'adressant à l'inconscient collectif pour le compte d'une agence de publicité qui a besoin de régulièrement réactiver son stock d'icônes susceptibles de toucher un large public. Mais en Palestine, il fait un cauchemar récurrent où la superbe Aïda le supplie de la sauver de ses tortionnaires.

Dans la réalité, Aïda est la star du cinéma égyptien, d'autant plus inaccessible que ses fans sont prêts à tout pour l'approcher. D'autres prospecteurs s'y sont brûlé les ailes... Malgré la désapprobation de ses employeurs, Blaine Ramsey se rend au Caire, tant pour élucider le mystère de cette image envahissante que pour déclarer sa flamme à celle qui hante ses nuits.

Quel archétype incarne Aïda ? De quelle catastrophe est-elle la prophète ? Débarquant dans une ville au bord du chaos, où les attentats succèdent aux tremblements de terre, Blaine s'engage à corps perdu dans une quête qui le mènera sur les rives de la folie.

On ne peut qu'être séduit par cette S-F orientaliste, où la technologie, loin d'être omnipotente (ni utile, quand on songe à l'usage que font les publicistes des icônes archétypales), laisse la place à une culture plus axée sur la spiritualité et où le romantisme ainsi qu'une certaine poésie ont encore droit de cité. De quoi faire paraître étriqués et conservateurs les romans de S-F traditionnelle. Il fut un temps où l'apparition de la sexualité dans la S-F la rendit moins conformiste. Des auteurs de la trempe de Jamil Nasir la rendraient enfin plus universaliste.
Voilà une première traduction d'un auteur qui devrait faire parler de lui, une découverte à ne pas rater...

Pollen

Joëlle Wintrebert aborde à nouveau les difficiles relations entre les sexes, à la recherche de l'équilibre.
Sur la planète Pollen, les femmes, dégoûtées de la violence des hommes, ont remplacé la cellule familiale par une triade composée de deux femmes et d'un homme. La violence masculine est ainsi largement tempérée par les éléments féminins. En revanche, sur le Bouclier — satellite qui assure la défense des colons débarqués sur Pollen — , les proportions hommes-femmes sont inversées et la violence, non seulement domine, mais est entretenue à des fins martiales. Pour éviter que ce noyau de barbarie ne se retourne contre ses supérieures, les guerriers peuvent, une fois l'an, au Bal du Don, enlever le quota de filles que les généticiennes de Pollen rendent à ce moment fertiles.

Sur Pollen, Sandre, pour des raisons politiques et passionnelles, se rend coupable d'un meurtre. Sa mémoire effacée, il est envoyé sur le Bouclier. Mais l'une de ses sœurs, Salem, tient tant à lui qu'elle se débrouille pour devenir l'épouse d'un guerrier et le suivre dans son exil tandis que son autre sœur, Sahrâ, âme en peine qui passe dans de nombreux bras, finit par étudier l'histoire et se lance dans la politique.

Dès le départ, Joëlle Wintrebert met donc à mal cette utopie en y décrivant un meurtre. Le procès et les événements qui en découlent sont l'occasion de découvrir les rouages de cette société qui, sous couvert de paix et d'harmonie, dissimule une violence doublée d'un profond cynisme. La matriarchie de Pollen pratique une discrimination sexuelle encore plus révoltante dans la mesure où elle est fondée sur une énorme duperie.

L'écriture ciselée de l'auteur sert à merveille le propos, en féminisant les pluriels incluant les genres masculins et féminins ; comme pour mieux dénoncer l'insidieuse stigmatisation des sexes dans des rôles, fonctions et schémas préétablis, le vocabulaire subit parfois de subtiles variations de genre secouant les habitudes du lecteur. L'histoire se déroule avec fluidité, dévoilant méthodiquement les facettes de cet univers sexiste. Joëlle Wintrebert en a volontairement gommé les aspects technologiques, ce qui lui donne une apparence bucolique des plus trompeuses. Le contexte sociologique et politique est en revanche décrit avec minutie, à travers les pérégrinations de personnages décidément très attachants ou fort bien campés. Bien que psychologiquement différents, Salem, Sandre et Sahrâ manifestent des qualités humaines démontrant à elles seules l'inanité d'une thèse sexiste de la violence. Au total, Joëlle Wintrebert signe son retour sur les devants de la scène éditoriale avec un livre intelligent joliment troussé. Voilà qui n'a rien d'une surprise, mais c'est toujours un grand plaisir.

Nova Africa

Parmi les nombreux épisodes qui précèdent la guerre de Sécession figure l'épopée de John Brown, abolitionniste convaincu et radical, qui tenta de susciter une révolte des Noirs contre les esclavagistes. Dans cette uchronie, il réussit son pari, ce qui permet la création d'un État noir, Nova Africa, et l'évolution accélérée du pays vers les États-Unis socialistes. En 1959, alors que l'homme se prépare à poser le pied sur Mars, on s'apprête en même temps à fêter le centenaire du raid vainqueur de John Brown...

Yasmin Odinga est intéressée à ces deux événements : son mari, astronaute, est mort au cours de la mission ; son grand-père a bien connu John Brown et elle ramène ses lettres destinées à être lues à Harper's Ferry (Virginie), au cours de la cérémonie. Lettres qui, avec d'autres transmises par les héritiers de quelques protagonistes de l'époque, retracent les événements ayant abouti à cette uchronie. Mais le voyage éclair de Yasmin à Harper's Ferry est contrarié par des relations tendues avec sa fille et des ennuis mécaniques qui l'empêchent d'être de retour à temps chez sa belle-mère pour qu'elle ne soit pas seule à assister à l'atterrissage sur Mars. Happée par un passé encore prégnant, hésitante sur ses choix à venir, elle effectue, le temps de ce court séjour à Nova Africa, son itinéraire personnel qui la délivrera des chaînes qui la rendent esclave du passé.

Terry Bisson, auteur éclectique bien connu des lecteurs des éditions du Bélial' (deux romans parus à ce jour, Voyage vers la planète rouge et Homme qui parle, sans parler d'un troisième à venir), aussi à l'aise dans le space opera que la S-F sociologique, signe ici un récit tout en finesse et demi-teinte, qui marie une langue riche et complexe à une intrigue intelligente. Sa vision d'un univers socialiste débarrassé de la haine et du racisme, écologiquement responsable, vaut le détour.

Comme Orson Scott Card l'avait expliqué au festival Utopia en 1999 (cf. Galaxies n°20) : la difficulté de raconter une uchronie réside dans la nécessité pour le lecteur de connaître l'épisode historique pris comme point de divergence. Aussi, malgré le pessimisme de Card quant à l'inculture de ses concitoyens, on peut cependant estimer que le raid de John Brown est plus connu outre-Atlantique qu'en France... De fait, on conseillera une documentation un peu plus ample que la page de présentation en début de volume sur la véritable histoire de John Brown ; l'intelligence du récit de Bisson n'en paraîtra que plus évidente.

La Détente

Poursuivant des recherches sur l'anti-gravité dans le laboratoire de Karl Brohier, prix Nobel de physique, Jeffrey Horton, Gordon Greene et Leigh Thayer tombent sur une découverte destinée à bouleverser le monde : une onde qui enflamme les composés de nitrate. Quand tout ce qui contient de la poudre est susceptible d'exploser entre les mains de qui pénètre dans son champ d'action, on imagine sans peine les conséquences d'une telle invention...

Très vite, la perspective d'un désarmement mondial se profile. Et tout aussi rapidement, on s'interroge : est-il vraiment souhaitable ? Les pays ayant assuré leur domination technologique se retrouveraient démunies face à un ennemi, certes armé d'arbalètes, mais bien supérieur en nombre. Et le problème va au-delà de cet aspect géopolitique : il devient désormais possible de désarmer les truands, ou encore de rendre à nouveau cultivables les terrains minés à travers le monde. À condition de s'armer de bonne volonté car, on l'imagine sans peine, les opposants à la découverte ne manquent pas. Le lobby des vendeurs d'armes à feu, très actif aux USA, n'est pas le seul à hurler à la trahison : les militaires, qui mettraient au rencard leurs joujoux sophistiqués et perdaient leurs crédits de recherche, tentent également de manipuler le président Breland pour l'empêcher d'offrir la « Détente » au reste du monde... Un président américain, ancien joueur de base-ball, aussi charismatique qu'intègre, qui est bien le plus improbable des nombreux personnages de ce roman, une manière de Kennedy en version améliorée. Il gagnera néanmoins en crédibilité quand, sous la pression des conseillers politiques et militaires, il déviera sensiblement de son projet initial. Quant aux inventeurs, ils sont priés de rendre le champ d'action directionnel, ce qui permettrait de jouer sur les deux tableaux : conserver les armes à feu ET la « Détente »...

Le récit développe avec une précision quasi clinique les événements qui accompagnent cette découverte, depuis les expériences menées en secret jusqu'aux premières utilisations, à des fins éthiques ou humanitaires en premier lieu, militaires ensuite. Le livre n'est pas dénué d'humour, ni de références à l'œuvre de Clarke, probablement glissées par un Kube-McDowell ayant sans nul doute rédigé le roman sous la direction du « maître ». Le suspense demeure cependant constant : si les scènes d'action sont rares, les échanges de points de vue rendent passionnante la lecture de ce roman qui met le doigt où ça fait mal et fait désespérer de la nature humaine.

On attend la suite avec, sinon de l'impatience, pour le moins de l'intérêt.

L’Alchimiste du neutronium

Rien n'arrête la progression des Possédés revenus d'entre les morts. Non contents d'investir le corps des vivants, ils sont capables de créer des objets à partir du néant ou de lancer des éclairs. Les maigres moyens défensifs des humains ne suffisent pas à les contenir, d'autant plus que leur éradication ne résout rien. L'organisation d'Al Capone se décline à présent à l'échelle de systèmes planétaires et, sur l'astéroïde Valisk, Rubra est forcé de capituler.

D'autres problèmes compliquent la situation : Quinn Dexter, toujours orienté vers les forces des ténèbres, se rend sur Terre pour y semer la terreur et la désolation. Alkad Mzu, armée du terrifiant Alchimiste, capable de détruire une planète, est recherchée par de multiples factions. Il ne s'agit pas seulement de l'arrêter dans son désir de vengeance, mais d'empêcher les Possédés de s'emparer de son engin de mort.

C'est principalement cette traque qui est au centre de ce quatrième volume, toujours aussi foisonnant d'intrigues et de personnages, de cette fresque monumentale qu'est L'Aube de la nuit. Bien que la situation semble désespérée, de valeureux combattants, avec leurs faibles moyens, résistent à l'invasion. Aucune solution n'est encore en vue, bien que des pistes se dessinent à présent : les Kiint, ces extraterrestres qui se tiennent à l'écart des autres espèces, savent ce qui a causé cette rupture dans le réel mais refusent de délivrer le moindre secret, affirmant que la réponse réside au sein de chaque espèce...

Au terme de 2000 et quelques pages de scènes de bravoure et d'actions éclatantes, on sent tout de même la lassitude s'installer ; les fils entre les protagonistes tardent à se nouer et les éléments du puzzle à se rassembler. Pis : des situations se compliquent avec l'arrivée de nouveaux intervenants, comme ce frère caché de Joshua Calvert, qui revendique son vaisseau en héritage. Hamilton continue de s'amuser avec les codes du space opera, des soaps et des romans feuilleton en général, sans presser le rythme. En habile conteur, il maintient ce qu'il faut de suspense pour entraîner le lecteur avec lui et lui faire miroiter une résolution de l'intrigue qui ne peut qu'être surprenante... dans un millier de pages ! Monumental.

BIOS

Voici un roman concis, compact et coupant, une œuvre étrangement courte en ces temps de gros pavés bien trapus, mais qui laisse dans la mémoire une trace bien plus importante que sa longueur le laisse supposer.

Il est vrai que l'auteur, Robert Charles Wilson, n'est pas de ceux qui font ce à quoi on s'attend.

Darwinia, que l'on a pu lire dans la collection « Lunes d'encre » il y a un an, commençait comme un roman d'exploration. Il aurait pu n'être que cela, avec toute la panoplie désormais trop connue des longues expéditions en terre étrangère et des descriptions de paysages exotiques... Passionnant quand on a douze ans, barbant quand on a lu ses classiques, du Monde Vert à L'Anneau-monde, en passant par Rama et autres lieux plus ou moins exotiques...

Robert Charles Wilson avait choisi d'éviter cela et de construire son roman sur une série de ruptures, ce qui n'est pas du goût de tous les lecteurs.

Ceux-ci auraient cependant tort de se priver des plaisirs qu'offre cet auteur qui manie aussi bien l'émotion forte que la science dure, et dont le goût du détail et la finesse d'écriture ne sont pas donnés à tous.

Si BIOS laisse comme un goût d'amertume dans la bouche, c'est que nulle part on n'y cède à un quelconque romantisme, que ce soit celui du Futur, de la Science ou de l'Espace.

L'action se déroule au XXIIe siècle. Après une période de troubles et d'instabilité, la Terre a retrouvé calme et prospérité sous la férule des Familles et des Trusts des Travaux. Un système dominé par une élite bureaucratique tatillonne et une hiérarchie sociale pesante et rigide.

Dans ce contexte, le voyage spatial existe, mais il coûte extrêmement cher et n'est pas vu d'un œil favorable par toutes les factions politiques qui se combattent au sein des Trusts.

Le XXIIe siècle de Robert Charles Wilson n'est pas une utopie et les personnages de BIOS, autrement dit, le personnel de la station orbitale Isis, ne sont pas des héros.

En effet, de nos jours, l'explorateur spatial est souvent présenté soit comme un héritier sophistiqué des pionniers de l'ouest Américain — à la Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne — soit comme un descendant des aventuriers de la littérature populaire — comme le mercenaire de Chasm City d'Alastair Reynolds. Les personnages de BIOS ne sont ni l'un ni l'autre : leur identité dépend entièrement de leur origine socio-économique et géographique, leur liberté de mouvement est toujours limitée, soit par leur conditionnement, soit par le contexte.
La protagoniste principale, Zoé Fisher, a été clonée et génétiquement modifiée pour survivre à la surface de la planète Isis, environnement dont les formes de vies sont si peu compatibles avec celles de la Terre que personne ne peut s'y promener à l'air libre. Même les scaphandres les plus sophistiqués, même les mesures de protections les plus extrêmes échouent à protéger les colons de micro-organismes d'une agressivité inconnue sur Terre. Le directeur de la station, Kenyon Degrandpré, est un haut fonctionnaire entièrement soumis aux Familles : volontairement castré en gage de loyauté et uniquement préoccupé par sa carrière. Les scientifiques qui travaillent à bord de la station orbitale et dans celles qui se trouvent sur la planète sont différents car ils viennent soit de Mars, soit des lointaines colonies Kuiper, indépendantes des Trusts et de leur système social rigide. Mais pour eux, la vie sur Isis se réduit à la vie à l'intérieur de stations que les micro-organismes locaux semblent avoir décidé de détruire.

Quant à Zoé Fisher, elle a été créée pour explorer Isis et son merveilleux — et mortel — biotope. Mais elle va surtout se révéler à elle-même : une jeune fille dont le thymostat, un régulateur sensé lui épargner les troubles d'une psyché soumises à des hormones non régulées, a été saboté. La liberté qu'elle trouve est bien réelle — mais elle est le fruit d'une intervention extérieure. Zoé, qu'elle soit un clone fabriqué par Devices and Personnels ou une jeune femme qui se découvre une nouvelle personnalité, de nouvelles émotions — dont l'amour — n'est pas plus libre, pas plus maître de son destin qu'aucun des autres personnages du livre, qu'ils soient prisonniers du système social terrien, des Trusts, ou tués par la planète qu'ils tentent d'explorer.

Tout cela peut paraître peu engageant, et le serait effectivement si l'auteur n'avait l'immense talent de faire vivre une civilisation à la fois crédible et réaliste — le futur des Familles sonne juste, il pourrait bien être un de ceux qui nous pendent au nez — et des personnages vivants. L'exploration d'Isis et le mystère que cache l'agressivité de la planète à l'égard de l'humanité sont passionnants. Une vieille et excellente idée de S-F est ici revisitée avec maestria. Mais il est évident que pour l'auteur, du moins dans ce livre, le futur de l'intelligence ne réside pas dans les individus — ce qui, pour une conscience occidentale du XXIe siècle, n'est jamais agréable à considérer.

Reste qu'avec BIOS, la collection « Folio SF » nous livre son premier inédit dans le domaine de la fiction. Et pour une première, voici un bien joli morceau de lecture.

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