Razzies 2010
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En attendant le palmarès 2011 des Razzies, à découvrir le 19 janvier dans le Bifrost n°65, voici les Razzies 2010, à lire ou relire (pour en rire ou non) sur le blog Bifrost !
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En attendant le palmarès 2011 des Razzies, à découvrir le 19 janvier dans le Bifrost n°65, voici les Razzies 2010, à lire ou relire (pour en rire ou non) sur le blog Bifrost !
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[Critique commune à La Parabole du semeur et La Parabole des Talents.]
Lauren Olamina se serait satisfaite d'une existence paisible, faite de livres et de jardinage. Peut-être alors aurait-elle pu suivre la voie tracée par son père, professeur d'université et prêtre baptiste. Mais le monde où elle vit ne le permet pas. Nous sommes en 2024, et le réchauffement global a transformé la Californie du Sud en désert encore urbanisé, mais ravagé par une criminalité totalement incontrôlable qui n'épargne que des îlots de normalité. Les Olamina vivent dans un de ces îlots, un petit quartier à l'abri de murs hâtivement édifiés et des armes à feu que chacun apprend à manier dès son plus jeune âge. Mais toute expédition à l'extérieur est source de danger, et on ne peut pas résister indéfiniment aux multitudes qui peuplent la rue et aux drogués dont le produit de prédilection pousse à une pyromanie cataclysmique.
Lauren sait qu'elle sera un jour jetée sur les routes avec le flot des réfugiés qui essaient, au péril de leur vie, de trouver un sort meilleur plus au Nord. Elle se prépare, à la fois en apprenant les méthodes de survie et en inventant (en découvrant, insistera-t-elle) une religion nouvelle. Ou une philosophie nouvelle, puisque Dieu n'y est plus personnalisé : Dieu est le Changement, tout simplement, et le devoir de chacun est d'accepter cette réalité et d'apprendre à façonner le changement autour de lui.
Butler joue ici la partition d'une anti-Orson Scott Card. Comme dans la série de Basilica, une famille autrefois riche est forcée à l'exil et doit s'en remettre à un de ses enfants pour servir de guide au nom d'une religion nouvelle. Mais la cellule familiale de Lauren explose à l'occasion de l'exode, et Butler a sur la religion et l'autorité des vues bien différentes de celles de Card. Le père lui-même de Lauren, en dépit de ses multiples qualités humaines, incarne l'échec des théories paternalistes sur la famille et la religion : c'est la violence dont il fait preuve pour tenter de remettre son fils Keith dans le droit chemin qui précipite la chute (morale, et physique) de ce dernier. Et quand Lauren prend la route, elle recompose des familles avant de composer la sienne, en accueillant tous les cas de figure : couples avec des enfants biologiques ou adoptés, lesbiennes, mixité raciale, différences d'âge… la volonté de survivre ensemble, de refuser la violence ambiante, prime sur tous les préjugés.
À la fin de La Parabole du Semeur, Lauren a réussi à stabiliser une petite communauté. La Parabole des Talents présente une structure dramatique parallèle à celle du premier volume : un début relativement calme, traversé de péripéties ; une catastrophe-pivot, la destruction du cadre de vie — à l'exil du premier volume répond l'asservissement sur place et un difficile retour à la vie, conclu ici par une mise en abîme avec une avance rapide de quelques décennies montrant Lauren à la fin de sa vie, et le devenir de la religion qu'elle a fondé. Mais ce sont les pages centrales, les plus terribles, qui sont les plus marquantes. L'esclavage figurait déjà dans La Parabole du Semeur : menace périphérique sur l'adolescence de Lauren sous les formes encore lointaines de la prostitution ou du sort des employés enchaînés à leur employeur par une dette sans cesse croissante. Là, il touche Lauren et les siens de plein fouet, avec tortures, négation de la personnalité, dispersion des familles… Butler avait déjà mis en scène l'esclavage dans son contexte historique (Liens de Sang), mais ici elle le fait renaître dans un XXIe siècle terriblement proche.
Car ce roman se distingue en décrivant un effondrement de la société qui n'est pas tant un contraste avec le système contemporain qu'une extrapolation de ses côtés les plus désastreux. L'État fédéral américain ne disparaît jamais ; il abandonne simplement de vastes portions de son territoire et de sa population aux mains d'une délinquance incontrôlée, de milices ou de compagnies sans scrupules. Et quand il reprend du poil de la bête, c'est pour adopter un style fasciste bigot et persécuter à nouveau les citoyens — et principalement les plus basanés, cela va de soi.
Butler s'engage ici franchement sur des thèmes qui lui tiennent à cœur (féminisme, discrimination raciale). Avec d'autant plus de force que la narratrice et protagoniste est par certains aspects proche de son auteur. Elle ressent l'envie irrésistible d'écrire ; elle est grande et d'aspect plutôt masculin, et n'a aucune envie de se cantonner au rôle de petite fille soumise. Si le chemin de Lauren la conduit à la reconnaissance pour la postérité, il passe par tant de souffrances qu'elle aurait peut-être préféré mener une vie ordinaire…
Autant La Parabole des Talents que La Parabole du Semeur sont des livres passionnants, écrits dans un style sans ostentation qui ne laisse pourtant jamais le lecteur en répit, nourris par un humanisme sans faille et un sens dramatique aigu.
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[Critique commune à La Parabole du semeur et La Parabole des Talents.]
Lauren Olamina se serait satisfaite d'une existence paisible, faite de livres et de jardinage. Peut-être alors aurait-elle pu suivre la voie tracée par son père, professeur d'université et prêtre baptiste. Mais le monde où elle vit ne le permet pas. Nous sommes en 2024, et le réchauffement global a transformé la Californie du Sud en désert encore urbanisé, mais ravagé par une criminalité totalement incontrôlable qui n'épargne que des îlots de normalité. Les Olamina vivent dans un de ces îlots, un petit quartier à l'abri de murs hâtivement édifiés et des armes à feu que chacun apprend à manier dès son plus jeune âge. Mais toute expédition à l'extérieur est source de danger, et on ne peut pas résister indéfiniment aux multitudes qui peuplent la rue et aux drogués dont le produit de prédilection pousse à une pyromanie cataclysmique.
Lauren sait qu'elle sera un jour jetée sur les routes avec le flot des réfugiés qui essaient, au péril de leur vie, de trouver un sort meilleur plus au Nord. Elle se prépare, à la fois en apprenant les méthodes de survie et en inventant (en découvrant, insistera-t-elle) une religion nouvelle. Ou une philosophie nouvelle, puisque Dieu n'y est plus personnalisé : Dieu est le Changement, tout simplement, et le devoir de chacun est d'accepter cette réalité et d'apprendre à façonner le changement autour de lui.
Butler joue ici la partition d'une anti-Orson Scott Card. Comme dans la série de Basilica, une famille autrefois riche est forcée à l'exil et doit s'en remettre à un de ses enfants pour servir de guide au nom d'une religion nouvelle. Mais la cellule familiale de Lauren explose à l'occasion de l'exode, et Butler a sur la religion et l'autorité des vues bien différentes de celles de Card. Le père lui-même de Lauren, en dépit de ses multiples qualités humaines, incarne l'échec des théories paternalistes sur la famille et la religion : c'est la violence dont il fait preuve pour tenter de remettre son fils Keith dans le droit chemin qui précipite la chute (morale, et physique) de ce dernier. Et quand Lauren prend la route, elle recompose des familles avant de composer la sienne, en accueillant tous les cas de figure : couples avec des enfants biologiques ou adoptés, lesbiennes, mixité raciale, différences d'âge… la volonté de survivre ensemble, de refuser la violence ambiante, prime sur tous les préjugés.
À la fin de La Parabole du Semeur, Lauren a réussi à stabiliser une petite communauté. La Parabole des Talents présente une structure dramatique parallèle à celle du premier volume : un début relativement calme, traversé de péripéties ; une catastrophe-pivot, la destruction du cadre de vie — à l'exil du premier volume répond l'asservissement sur place et un difficile retour à la vie, conclu ici par une mise en abîme avec une avance rapide de quelques décennies montrant Lauren à la fin de sa vie, et le devenir de la religion qu'elle a fondé. Mais ce sont les pages centrales, les plus terribles, qui sont les plus marquantes. L'esclavage figurait déjà dans La Parabole du Semeur : menace périphérique sur l'adolescence de Lauren sous les formes encore lointaines de la prostitution ou du sort des employés enchaînés à leur employeur par une dette sans cesse croissante. Là, il touche Lauren et les siens de plein fouet, avec tortures, négation de la personnalité, dispersion des familles… Butler avait déjà mis en scène l'esclavage dans son contexte historique (Liens de Sang), mais ici elle le fait renaître dans un XXIe siècle terriblement proche.
Car ce roman se distingue en décrivant un effondrement de la société qui n'est pas tant un contraste avec le système contemporain qu'une extrapolation de ses côtés les plus désastreux. L'État fédéral américain ne disparaît jamais ; il abandonne simplement de vastes portions de son territoire et de sa population aux mains d'une délinquance incontrôlée, de milices ou de compagnies sans scrupules. Et quand il reprend du poil de la bête, c'est pour adopter un style fasciste bigot et persécuter à nouveau les citoyens — et principalement les plus basanés, cela va de soi.
Butler s'engage ici franchement sur des thèmes qui lui tiennent à cœur (féminisme, discrimination raciale). Avec d'autant plus de force que la narratrice et protagoniste est par certains aspects proche de son auteur. Elle ressent l'envie irrésistible d'écrire ; elle est grande et d'aspect plutôt masculin, et n'a aucune envie de se cantonner au rôle de petite fille soumise. Si le chemin de Lauren la conduit à la reconnaissance pour la postérité, il passe par tant de souffrances qu'elle aurait peut-être préféré mener une vie ordinaire…
Autant La Parabole des Talents que La Parabole du Semeur sont des livres passionnants, écrits dans un style sans ostentation qui ne laisse pourtant jamais le lecteur en répit, nourris par un humanisme sans faille et un sens dramatique aigu.
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Au début du XIVe siècle, Ramon Llull a déjà derrière lui la plus grande part de son œuvre de polygraphe — poète, philosophe, romancier, logicien, théologien, en latin, en arabe, et en catalan (il est considéré comme le fondateur de l'emploi littéraire du catalan). Mais la curiosité, et le désir de convertir les infidèles par la démonstration logique de la véracité de la religion catholique, le poussent sans cesse à voyager. Il se rend à Byzance à l'invitation de son compatriote Roger de Flor, chef des mercenaires almogavars, qui s'apprête à épouser une nièce de l'Empereur. Mais surtout, Roger a besoin d'aide pour partir à la recherche du mythique royaume du prêtre Jean. L'existence de ce bastion chrétien et d'une richesse fabuleuse au milieu des territoires infidèles pourrait n'être que légende, et pourtant des siècles auparavant ses envoyés auraient sauvé Constantinople d'un premier siège par les musulmans. Les croisés ayant perdu leurs dernières têtes de pont en Palestine, et l'Anatolie grouillant de Turcs, l'expédition affronte des dangers de toute sorte et se réduit vite à un petit groupe, Roger et ses almogavars retournant à Constantinople pour régler leurs comptes avec leurs commanditaires grecs. Ramon Llull, lui, continue vers Samarcande…
Ce roman adopte la structure d'une histoire de monde perdu — le dangereux voyage de découverte, la réception dans la Cité secrète et utopique, la lutte contre un péril tout aussi surprenant qui pèse sur la Cité, et le retour final au monde ordinaire, sans espoir de jamais revoir la Cité. Avec une inversion d'importance — les mondes perdus de la littérature populaire du début XXe ramenaient jusqu'au présent des reliques du passé parfaitement conservées (ainsi Tarzan pouvait affronter des Romains, ou le Professeur Challenger des dinosaures). La cité d'Apeiron, qu'atteignent Llull et ses compagnons après force tribulations, a poursuivi la voie matérialiste ouverte par Aristarque de Samos, mais rejetée par l'immense majorité des philosophes grecs et totalement étouffée pendant des siècles par l'aristotélisme officiel de la chrétienté. En conséquence, le développement technologique des Apeironites — et par suite, point plus litigieux, leurs conceptions morales — les rapprochent considérablement du monde occidental actuel. Même si leur force motrice de prédilection est la vapeur (fans de steampunk, prenez note) avec cependant pour combustible le pétrole des environs de la Caspienne. C'est donc la vision du monde rationaliste, mais médiévale, de Llull, qui est confrontée à la modernité d'Apeiron. Et aussi à la réalité de la présence du Mal sur Terre, dans les passages les plus S-F du livre.
De quoi faire du « Docteur Illuminé » (dont les œuvres furent effectivement condamnées par le Pape quelques décennies après sa mort en 1316) un gibier d'Inquisition, et le récit est présenté comme une déposition écrite de Llull devant les enquêteurs du Sacré Collège, tenue secrète et relue des années plus tard par Nicolau Eimeric (le célèbre Inquisiteur d'Aragon nous étant ici désigné sous une graphie catalane plus moderne que celle qui apparaît dans les œuvres de Valerio Evangelisti). La comparaison est inévitable, et force est de constater qu'en dépit de ses tourments intérieurs (sa vocation et sa passion pour l'étude sont obscurcis par le péché originel d'une passion extra-maritale et de l'abandon de sa famille : le Docteur Illuminé avait connu une vie tumultueuse), le Ramon Llull d'Aguilera n'a pas la démesure morale et dramatique de l'Eymerich d'Evangelisti ; et La Folie de Dieu passe beaucoup plus de temps en batailles sans cesse plus spectaculaires qu'en interrogations existentielles. Mais nous avons là un très bon roman d'aventures, servi par le choix fort documenté d'une époque, de personnages historiques et de lieux peu connus et fascinants — fin de l'Empire Byzantin et dernières croisades, Llull et les almogavars, Asie centrale traversée par les influences helléniques, persanes et turques. À lire.
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À une époque indéterminée — proche futur, proche passé (uchronie, alors). Le centre-ville de Toronto a été ravagé par les émeutes. Les riches se sont repliés en périphérie tandis que, au cœur de la cité, ceux qui n'ont pu fuir, ou qui ont choisi de rester, se démènent tant bien que mal pour survivre dans ce no man's land brutal dépourvu de tout. C'est le royaume de Rudy Sheldon, trafiquant de drogue et sorcier vaudou, chef de gang et, pour l'occasion, chargé par le gouvernement de trouver un cœur humain susceptible de remplacer l'organe déficient du Premier Ministre. Une quête qui va bouleverser les vies de Ti-Jeanne et sa grand-mère Mami Gros-Jeanne, une célébrité du quartier, rebouteuse, guérisseuse et, accessoirement, maîtresse des arts de la « Terre de Guinée ».
La Ronde des esprits est un bouquin qui nous arrive auréolé d'un John W. Campbell Award et du prix Locus du meilleur premier roman. Par une jeune autrice (la quarantaine) vivant au Canada mais d'origine jamaïquaine qui, au vu du substrat culturel de son livre, n'a en rien renié ses origines. Une Nalo Hopkinson qui parle parfaitement français et dont Midnight Robber, le second roman (à ce jour inédit par chez nous), fut finaliste au Hugo 2001. Bref, il y a là tout un ensemble de petites choses qui concourent à mettre le lecteur dans une prédisposition particulièrement positive à l'encontre de La Ronde des esprits. Autant dire qu'on tombe de haut.
Même si Hopkinson fait d'emblée état d'une belle maîtrise narrative, pose son intrigue, ses personnages, avec efficacité — il est clair que tous les premiers romans sont loin d'afficher pareilles qualités. Même s'il y a cette sorcellerie vaudou aux parfums d'Afrique, cette magie et la plongée dans une culture radicalement autre qui sont, en définitive, le principal intérêt du livre. Parce que pour le reste, outre un ou deux moments de bravoure directement liés à cette magie évoqué plus haut, on en vient à se féliciter que le bouquin ne fasse que 200 pages.
À l'évidence, La Ronde des esprits pâtit d'une traduction médiocre, redondante, poussive, traduction qui contribue probablement au manque de saveur du livre. Mais qu'importe au lecteur francophone que le bouquin soit bien meilleur dans sa version originale ? Le fait est que J'ai Lu nous offre un grand format sans envergure. Demeurent deux solutions : le lire en anglais ou attendre une éventuelle réédition en poche à 5 euros. Pour l'heure : on passe.
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C'est pareil en pire, un peu, et ce « un peu » c'est pas rien. C'est demain (l'euro, la mondialisation encore plus mondiale, la loi du fric et compagnie, l'intégrisme, l'ultra-médiatisation), et c'est la merde. Mais voilà qu'un petit bout d'homme tout droit venu d'Amazonie va tout remettre en cause. Il est cool, écolo, prône le retour au nomadisme, l'abandon des possessions, et il soigne les gens à tout va. Il porte un nom bizarre, Vaï Ka'i, mais tout le monde l'appelle le Christ de l'Aubrac (ce qui est aussi assez bizarre, faut avouer).
Eux, ils sont quatre. L'un est tueur à gages, elle se met à poil sur le net, lui est journaliste pour un canard merdique, celui-là est le premier fidèle du Christ de l'Aubrac. Ils ne se connaissent pas mais on un point de convergence commun : le faiseur de miracles. Ils vont nous raconter leur histoire et, avec elle, l'effondrement de ce monde pourri qu'est le nôtre et l'avènement d'un nouveau mode de pensée. Alléluia !
On se doutait bien que Bordage était assez porté sur la spiritualité (qui a dit New Age ?) : désormais, on ne doute plus. On sait aussi que Bordage maîtrise certains procédés narratifs à la perfection, que multiplier les lignes de récit ne lui fait pas peur. De ce point de vue, L'Évangile du serpent est un modèle du genre : quatre personnages, quatre vies, quatre histoires, et autant d'intrigues qui, bien sûr, se trouveront réunies en fin de volume. Voilà qui a l'avantage de multiplier les chances d'identification du lecteur. Ce perso vous emmerde ? Pas de problème, vous en avez encore trois susceptibles de vous convenir. Et côté personnages, Bordage sait plutôt y faire. Sauf que là, si le projet de départ est séduisant (décrire dans nos sociétés modernes l'avènement d'un personnage — dieu ? — qui, à lui seul, va tout remettre en cause), le résultat final est décevant. D'abord, surtout, parce que l'auteur enfile les clichés comme d'autres des perles. Trop tissés d'évidences, les personnages en deviennent transparents. Tout cela fonctionne bien, trop bien, à tel point qu'on y croit plus. On ressort de L'Évangile du serpent en se disant que c'est une belle mécanique sans âme, un comble pour un nouvel Évangile… Et puis le discours de Vaï Ka'i et tellement convenu…
Si l'auteur n'a rien perdu de ses capacités narratives, de son empathie (il y a çà et là quelques vraies fulgurances de sensibilité), peut-être est-il devenu trop sûr de son talent, trop facile dans son écriture. Reste un livre qui se lit, certes, mais qui ne se vit pas.
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Voici donc, un quart de siècle après, la suite de La Guerre éternelle, le plus célèbre ouvrage de son auteur, prix Hugo et Nebula.
La guerre contre les Taurans a pris fin ; William Mandella et Marvygay Potter sont désormais des anciens combattants et, en 1 500 ans, la société a évolué. L'humanité est devenue Homme ; un ensemble de clones identiques dont les consciences sont interconnectées en un gestalt unique quelque peu effrayant pour les fossiles que sont les soldats de la guerre éternelle. Aussi les a-t-on parqués sur Majeur, une planète subarctique de Mizar.
Mais nos anciens combattant ont la bougeotte et ne goûtent guère le rôle de réservoir génétique qui leur est dévolu au cas où Homme tournerait mal. Ils se voient bien partir pour une petite promenade de 10 000 années lumières et un plongeon de 40 000 ans dans l'avenir à bord du croiseur Distorsion Temporelle. Et c'est ce qu'ils font après quelques molles péripéties.
Mais d'inexplicables événements ne tardent pas à survenir. Les anciens combattants sont contraints d'abandonner l'astronef en perdition et s'en rentrent sur Majeur, la queue entre les jambes, une vingtaine d'années plus tard par la grâce des effets relativistes… Et trouvent la planète déserte. Après s'être sommairement réinstallés, ils envoient une expédition qui trouve la Terre dans le même état.
Vient le temps des explications à l'aune desquelles on va juger ce roman, lisible au demeurant, quoique mou et peu passionnant. On ne voit pas où Haldeman veut en venir. De la suite d'un roman de guerre, fut-il antimilitariste, on s'attend à un conflit, ou du moins une forte tension, entre les humains et Homme par exemple. C'est un peu ce que nous promet le début. Et rien ne vient. On bifurque soudain vers les mystères, la disparition d'Homme et de Tauran, sans pour autant dépasser trois de tension.
Quant à l'apothéose, c'est vraiment le chapeau ! Non seulement il y a des Omnis qui vivent parmi nous depuis la nuit des temps et même avant sous forme de dryades, de taxis (sûrement celui de Taxi 2, ça expliquerait bien des choses !) ou d'hommes célèbres, mais en matière de deus ex machina on a droit a un must. C'est en effet dieu qui est responsable de tout ce cirque, qui remet tout en place et s'en va non sans avoir un peu changé la vitesse de la lumière. Heureusement qu'il ne l'a pas éteinte…
J'avouerai ne pas comprendre le but d'un tel ouvrage. Je connais quantité de livres écrits par des croyants pour inculquer la foi au lecteur et plus encore d'ouvrages anticléricaux incitant à la laïcité, voire à l'agnosticisme ou à l'athéisme. Pourtant, il ne semble pas qu'Haldeman ait viré crapaud de bénitier ni qu'il ait le moindre message derrière cette parodie de matérialisme mystique. De fait, j'ai l'impression d'une boutade pas drôle, d'une pitrerie mal amenée qui tombe à plat. À moins que…
La Guerre éternelle était un « one shot » et le reste. À la fin, certains romans sont finis et il serait bon qu'ils le demeurent. Qu'on se le dise. Haldeman nous l'a dit en se payant notre tête ; qu'on lui foute une paix éternelle avec ça. Cette Liberté n'apporte rien, sinon de la thune. Il n'y a pas de miracle, dieu fait un flop ! C'est un navet. Navrant.
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Même si « Imagine » a quelque peu amélioré sa maquette de couverture, l'illustration reste ici toujours et encore un véritable chasse-lecteurs. Il ne faut pas avoir peur pour lire un livre aussi laid. Ceux — espérons-les malgré tout nombreux — qui passeront cette épreuve, s'en verront bien récompensés.
Pour ce roman, Nancy Kress spécule que la baisse de la fertilité masculine qui s'observe actuellement en Occident va continuer de s'aggraver jusqu'à une stérilité quasi-totale à l'horizon 2035. Parmi les diverses explications avancées — mise en cause des bains chauds et des sous-vêtements trop serrés, réaction psychosomatique de castration induite par l'évolution du rapport sociétal entre les sexes, ou réponse tendant à faire baisser le stress proxémique généré par la surpopulation —, Nancy Kress retient celle de polluants chimiques perturbant le système endocrinien.
es gosses sont donc devenus rares et chers au sein d'une population riche ou pauvre mais toujours vieille. De plus, tous sont loin d'être en bon état… Animaux de compagnies et tamagochis ne suffisent plus à pallier le déficit affectif mais l'ingénierie biomédicale peut beaucoup pour vous sous réserve que vous — et votre compte en banque — puissiez beaucoup pour elle.
Mais l'Amérique est toujours aussi confite en morale qu'aujourd'hui. Les politiciens dont la façade éthique se doit d'avoir la pureté du diamant ont interdit la génétique humaine en fonction d'une opinion publique qu'ils ont façonnée. Côté cour, dans les hangars, on s'active clandestinement, tandis qu'en haut, on couvre et on renvoie l'ascenseur. Quelle importance si ça fait des dégâts chez les gens ordinaires… Ils ne valent quand même pas que l'on remette en cause l'ordre du fric !
C'est dans ce lourd contexte social que s'entrecroiseront Shana Walders qui voulait s'engager dans l'armée, le docteur Nick Clementi qui siège à une obscure commission du congrès et le danseur homo Cameron Atuli. Walders doit témoigner devant la commission où siège Clementi pour avoir vu des chimpanzés avec le visage d'Atuli. Comme le témoignage est gênant, et le président de la commission trempé jusqu'aux cheveux dans l'affaire, il est décidé de refuser à Walders de s'engager dans l'armée à la fin de son service. On en comprend mal la raison mais ça fait avancer l'intrigue sur les chapeaux de roue. Partie ratonner l'homo avec des copines de régiment, elle reconnaît sur Cameron Atuli le visage des chimpanzés. Elle aura ensuite bien du mal à approcher de ce jeune danseur dont la mémoire a été effacée ainsi que l'horreur qu'il a subie. Clementi, pour faire avancer ses vues, considérant les perturbateurs endocriniens issus de l'industrie chimique comme responsable de la crise démographique, va aider Walders.
Ce roman n'est pas totalement exempt de petits défauts mais ils contribuent à « booster » l'action et, de ce fait, correspondent à un choix, le bon. Nancy Kress tient la gageure de dépeindre en profondeur un contexte social dans un livre de 260 pages qu'elle mène tambour battant. Les Hommes dénaturés peut sans rougir prendre sa place au côté du Feu sacré de Bruce Sterling dans toute belle bibliothèque de S-F. Chapeau bas.