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Un procès pour les étoiles

Suite à une avarie survenue près de la Terre, les Tosoks demandent aux Terriens de concevoir les pièces nécessaires à la réparation de leur vaisseau en échange de secrets technologiques. On est, au départ, un peu surpris par la désinvolture avec laquelle s'établit ce « premier contact », Franck Nobilio, le conseiller scientifique du président des États-Unis n'hésitant pas, dans la demi-heure suivante, à effectuer une balade dans la navette des extraterrestres pour visiter le vaisseau spatial en orbite. En fait, Sawyer se hâte d'évacuer les préliminaires, car son propos est ailleurs, dans les minutes d'un procès aussi inhabituel qu'absurde dans le respect de ses procédures.

En effet, un membre de l'équipe scientifique accompagnant les Tosoks est sauvagement assassiné. Tout désigne l'un des extraterrestres. Pourtant, les Tosoks ne mentent jamais et leur civilisation est si pacifique que le meurtre est inconnu sur leur monde. La narration semble s'orienter vers l'enquête qui déterminerait ou non la culpabilité du suspect, et, si elle est avérée, fournirait une explication au meurtre, éventuellement liée aux us et coutumes de l'espèce, qu'on connaît encore mal.

Cette voie est effectivement exploitée, mais par le biais d'un procès que le caractère inédit rend encore plus spectaculaire. Les efforts de diplomatie, les problèmes de procédure engendrés par cette situation sont des morceaux d'anthologie. Comment, par exemple, défendre équitablement un extraterrestre quand tous les membres du jury sont humains ? Comment instruire le procès d'un individu non seulement ignorant des lois mais qui n'en relève pas, ne serait-ce que parce qu'il n'existe aucune juridiction terrestre susceptible de justifier de son identité ?

Bien entendu, l'enjeu du procès ne se limite pas au verdict concernant l'accusé. Il est planétaire dans la mesure où les conséquences risquent de mettre la Terre en difficulté, doublement même puisqu'il va permettre la révélation d'une vérité engageant la survie de l'humanité entière.

On sait les Américains friands de thrillers juridiques. Celui-ci en est un, original et rondement mené. Tour à tour drôle, inquiétant, haletant et bourré de coups de théâtre, ce roman a la vigueur d'un bon polar et l'intelligence d'une S-F de qualité : de quoi nous réconcilier avec un auteur dont on ne garde pas que de bons souvenirs.

Les cinq derniers contrats de Daemone Eraser

Le nom transparent de Daemone Eraser est lié à son activité de combattant des arènes, domaine où il excelle, peut-être parce qu'il n'attend plus rien de la vie depuis que son épouse repose dans un caisson d'animation suspendue. C'est alors qu'un Alèphe, créature qui maîtrise le temps, lui propose de vivre à nouveau avec sa compagne en échange de cinq meurtres. Des individus qui, l'Alèphe le garantit, méritent la mort… Eraser n'hésite pas longtemps. Avec Kimoko, la garde du corps qui l'aime en vain, et l'homme-chat Gilrein, également à son service, il se rend sur les planètes où l'attendent ses « contrats ».

Ceux qui supposent que cette trame très linéaire ne sert que de prétexte à de spectaculaires combats seront surpris de voir avec quelle habileté Thomas Day en fait le support de propos plus ambitieux exposés par petites touches très adroites. Existe-t-il une peine, si grande soit-elle, qui justifie qu'on s'interdise de vivre ? Peut-on fonder un amour, même absolu, sur des meurtres, fussent-ils légitimes ? Le sont-ils justement, alors qu'il s'agit de personnes paumées ou qu'une erreur a transformé en monstres, et en sachant que tant que quelqu'un a un souffle de vie il lui reste une chance de se racheter ? L'art d'aimer est le plus difficile ; cette philosophie de la vie que Thomas Day expose sans prétention est en réalité la trame cachée de ce roman qui marie intelligemment aventure et réflexion.

On apprécie également l'artifice de mise en page de la double conclusion, qui offre au héros d'explorer les existences entre lesquelles il a toujours balancé ; il revient au lecteur, également partagé entre ces deux solutions, de trancher, selon son tempérament.

Les Rêves de guerre, ce péché de jeunesse publié dans le même intervalle (chez Mnémos), permet de mesurer le parcours de Thomas Day, du récit d'aventures à la violence gratuite vers plus de psychologie et de maturité. Un bon texte.

Au tréfond du ciel

L'Étoile Marche-Arrêt présente la particularité de ne briller que trente-cinq ans puis de s'éteindre pendant deux cent quinze ans. Pourtant, une vie intelligente, arachnide, s'est développée sur son unique planète. À l'époque où débute le roman, elle a inventé la radio. Sherkaner Underhill est le Thomas Edison de cette civilisation qui suit une évolution plus ou moins parallèle à la nôtre (transports aériens, télévision) : grâce à ses réalisations technologiques, il transforme en profondeur une société attachée à ses traditions. C'est ainsi qu'il se permet d'avoir des enfants en-dehors des périodes autorisées. Mais celles-ci étaient imposées par l'hibernation forcée des Faucheux, qui a cessé d'être nécessaire depuis que le génial touche-à-tout a trouvé le moyen de subsister pendant l'extinction du soleil, malgré le gel de l'air et la disparition des ressources vitales à la surface de la planète. Ces avancées ne sont pas au goût des pays rivaux, ni des pouvoirs religieux qui, voyant leur autorité s'effriter, complotent contre Underhill, son épouse la générale Victory Smith, et ses enfants.

Parallèlement à cette intrigue déroulée sur l'espace d'une vie, deux autres civilisations sont explorées dans le détail : attirés par ses signaux radio, orbitent autour Marche-Arrêt le peuple Queng Ho, des marchands qui vendent des informations technologiques d'une planète à l'autre, et les Emergents, une société violente et sadique que seul le pouvoir motive. Thomas Nau, le chef des Emergents, a vite fait de se rendre maître de la flotte marchande qu'il convainc d'autant plus facilement de collaborer avec lui qu'une brève révolte a drastiquement réduit la flotte interstellaire au point de devoir attendre les progrès technologiques des Faucheux pour pouvoir réparer leurs vaisseaux et rentrer. Ezr Vinh, promu responsable à la tête des Queng Ho rescapés, fait figure de traître ; il complote pourtant avec un personnage légendaire vieux de mille ans, qu'on croyait disparu : Pham Nuwen, dissimulé à bord du vaisseau sous une fausse identité.

Queng Ho et Émergents assistent, des années durant, à l'essor d'Arachnia. Ils ont réussi à traduire leur langue avec les moyens barbares des Emergents : une bonne partie des Queng Ho ont été transformés en Focalisés, capables de se concentrer sur une tâche unique au détriment de tout autre préoccupation, y compris leur hygiène et leur alimentation. Créativité que Thomas Nau détourne à ses propres fins.

D'autres idées science-fictives sont exploitées avec un sens certain de la dramatisation ; ainsi, Trixia, jeune fille manipulée par Nau dont elle est la maîtresse, a le cerveau régulièrement purgé dès qu'elle perce le monstre à jour. Ailleurs, Vinge rend définitivement caduque toute unité de l'espèce compte tenu des distances interstellaires et de la précarité des civilisations. Grâce au projet de Pham Nuwen, les Queng Ho, éternels errants, deviennent du coup les garants d'une permanence ; en mettant leurs connaissances en réseau, autour de standards stables, ce qui n'était qu'un commerce devient une culture. Les civilisations naîtront et mourront, car il est impossible de les sauver toutes, mais ce qu'elles auront imaginé pour le progrès de tous sera préservé par les Queng Ho.

Si certaines naïvetés ou quelques ficelles narratives apparaissent ça et là, le roman est suffisamment volumineux pour que chacun trouve un ou plusieurs passages à son goût. Vinge a l'art de retomber sur ses pieds, avec légèreté et humour, au point de vite faire oublier les incohérences de son récit. Ces huit cents pages sont un vrai régal.

La Mort du nécromant

Une brique de 500 pages n'a rien d'anodin. Un tel mastodonte ne devrait paraître normal qu'à un public de la fantasy dont on sait qu'il a boudé toutes les évolutions du roman depuis le milieu du XIXe siècle, au point d'avoir cette année récompensé d'un prix Hugo du meilleur roman de science-fiction un opuscule de la série Harry Potter, Ubu du genre épique qui nous convie aux funérailles de Dick et Herbert

Martha Wells a par conséquent le souci de la description exhaustive. Bien que Pérec, dans sa description d'un lieu parisien, ait démontré l'inanité de la maniaquerie balzacienne, quantité de détails, dépourvus de lien avec l'action, épaississent la narration. Elle n'épargne pas non plus à son lecteur de belles tautologies, des « balcon à ciel ouvert » et autres « grotte caverneuse », que le traducteur — quitte à persévérer dans l'habile malhonnêteté — aurait dû corriger. La légèreté du récit convenait au format court, à une série d'épisodes dans la tradition du feuilleton Belle Époque, très rythmée, or, la naïveté de son enthousiasme lui ayant fait perdre toute mesure, nous obtenons la pagination d'une fresque.

Toutefois, Martha Wells se distingue du gros de la production par un syncrétisme mêlant Dumas et Arsène Lupin, fantastique lovecraftien et sorcellerie à la Lord Darcy. Afin que la sauce prenne, elle a créé une Vienne imaginaire, fusion des Paris et Londres du roman gothique ; un cadre malléable conservant toutefois un parfum. Au fond, elle n'a fait qu'appliquer à une époque postérieure au Moyen Âge une vieille recette de la fantasy, alors que dès l'invention de la poudre à canon des auteurs tels que Card avec Alvin le Faiseur ou Keyes dans Les Démons du Roi Soleil préfèrent s'en tenir à la ligne historique.

On ne peut pas considérer ce roman comme un chef-d'œuvre, loin de là. Il plaira cependant aux amateurs de fantasy hors normes, de même qu'aux esthètes nostalgiques d'une certaine littérature populaire. Ceux qui réunissent ces deux qualités éprouveront une bibliophagie aiguë. Bref un bon livre !

Dérapages

[Critique commune à La Machine aux yeux bleus et Dérapages.]

Pour le lecteur français, connaître un tant soit peu l'œuvre d'Ellison exige d'être « vieux » ou chineur. Après divers ouvrages — les récits de jeunesse chez Marabout, les textes de la maturité aux Humanoïdes Associés — sortis au cours des années 70, le silence s'est fait.

Or, l'enfant terrible de la SF US continuait d'écrire, de remporter des prix, de cracher sa colère à la face du système. Mais les nouvellistes ont, paraît-il, du mal à s'imposer dans notre pays, et Ellison n'a guère publié de romans, hormis de médiocres « Ace Books » au début de sa carrière, quelques incursions hors genre et une collaboration. Maigres perspectives, par ces temps de séries à rallonge pour culturistes en mal d'haltères.

Saluons donc l'initiative de Jacques Chambon, déjà responsable des parutions aux Humanos, qui propose coup sur coup deux recueils de l'auteur dont son ami Isaac Asimov se délectait à souligner la petite taille… et le grand talent.

La machine aux yeux bleus se veut un peu le Livre d'Or auquel Harlan Ellison n'a jamais eu droit. Cette anthologie présente en effet une sélection, effectuée en collaboration avec l'auteur, qui court sur vingt ans (de 1964 à 1984) et remet pas mal de pendules à l'heure. Certains des textes sont crûs, et percutants (« Mal de solitude », « La plainte des chiens battus », « Le prix de la sueur », « Vengeance aveugle »), d'autres plus introspectifs au point d'évoquer un Bradbury qui serait resté moderne, et acide (« Jefty a cinq ans », un authentique chef d'œuvre, « Écoute l'horloge sonner le temps », « Toute ma vie n'est qu'un mensonge »), mais tous puisent dans la vie de l'écrivain, une vie gauchie par un effet de miroir grossissant : en ne parlant jamais que de soi, au fond, il atteint ainsi à l'universel. Kafka ne procédait guère autrement.

Dérapages, par contre, est la traduction d'un ouvrage américain, le dernier en date d'Ellison (1997) et couvre essentiellement la décennie précédente. Institutionnalisé (« Le marin qui déposa Christophe Colomb à terre », un tour de force d'une intensité juvénile et un texte fantastique sans ambiguïté, a eu le rare honneur d'une reprise dans un prestigieux recueil des meilleurs récits de… littérature générale pour l'année de sa parution), diminué par de graves problèmes de santé, enfin heureux en mariage, l'écrivain aurait pu s'assagir. Il n'en est rien.

Difficile d'effectuer un choix parmi la bonne vingtaine de nouvelles ici rassemblées, marquées par une belle liberté et une grande diversité de ton, mais on signalera tout de même la superbe fantaisie écrite en collaboration avec le complice de toujours, Robert Silverberg (« Le dragon sur l'étagère »), un conte arabisant, noir, presque lovecraftien (« Ténèbres voilant la face du gouffre »), une vignette glaçante sur une alternative à la peine de mort (« Perpétuité plus un jour »), mais aussi « Le marin… » déjà cité, ou encore l'étrange « Minuit dans la cathédrale engloutie », et enfin le plat de résistance, le court roman « Un Méphisto en onyx », un mélange de fantastique et de polar dont les retournements de situation laissent pantois.

En tout, dans ces deux volumes, trente-trois voyages au court cours, dont on ne revient pas intact. C'est voulu, c'est superbe, c'est Ellison, tel qu'en lui-même il demeure.

La Machine aux yeux bleus

[Critique commune à La Machine aux yeux bleus et Dérapages.]

Pour le lecteur français, connaître un tant soit peu l'œuvre d'Ellison exige d'être « vieux » ou chineur. Après divers ouvrages — les récits de jeunesse chez Marabout, les textes de la maturité aux Humanoïdes Associés — sortis au cours des années 70, le silence s'est fait.

Or, l'enfant terrible de la SF US continuait d'écrire, de remporter des prix, de cracher sa colère à la face du système. Mais les nouvellistes ont, paraît-il, du mal à s'imposer dans notre pays, et Ellison n'a guère publié de romans, hormis de médiocres « Ace Books » au début de sa carrière, quelques incursions hors genre et une collaboration. Maigres perspectives, par ces temps de séries à rallonge pour culturistes en mal d'haltères.

Saluons donc l'initiative de Jacques Chambon, déjà responsable des parutions aux Humanos, qui propose coup sur coup deux recueils de l'auteur dont son ami Isaac Asimov se délectait à souligner la petite taille… et le grand talent.

La machine aux yeux bleus se veut un peu le Livre d'Or auquel Harlan Ellison n'a jamais eu droit. Cette anthologie présente en effet une sélection, effectuée en collaboration avec l'auteur, qui court sur vingt ans (de 1964 à 1984) et remet pas mal de pendules à l'heure. Certains des textes sont crûs, et percutants (« Mal de solitude », « La plainte des chiens battus », « Le prix de la sueur », « Vengeance aveugle »), d'autres plus introspectifs au point d'évoquer un Bradbury qui serait resté moderne, et acide (« Jefty a cinq ans », un authentique chef d'œuvre, « Écoute l'horloge sonner le temps », « Toute ma vie n'est qu'un mensonge »), mais tous puisent dans la vie de l'écrivain, une vie gauchie par un effet de miroir grossissant : en ne parlant jamais que de soi, au fond, il atteint ainsi à l'universel. Kafka ne procédait guère autrement.

Dérapages, par contre, est la traduction d'un ouvrage américain, le dernier en date d'Ellison (1997) et couvre essentiellement la décennie précédente. Institutionnalisé (« Le marin qui déposa Christophe Colomb à terre », un tour de force d'une intensité juvénile et un texte fantastique sans ambiguïté, a eu le rare honneur d'une reprise dans un prestigieux recueil des meilleurs récits de… littérature générale pour l'année de sa parution), diminué par de graves problèmes de santé, enfin heureux en mariage, l'écrivain aurait pu s'assagir. Il n'en est rien.

Difficile d'effectuer un choix parmi la bonne vingtaine de nouvelles ici rassemblées, marquées par une belle liberté et une grande diversité de ton, mais on signalera tout de même la superbe fantaisie écrite en collaboration avec le complice de toujours, Robert Silverberg (« Le dragon sur l'étagère »), un conte arabisant, noir, presque lovecraftien (« Ténèbres voilant la face du gouffre »), une vignette glaçante sur une alternative à la peine de mort (« Perpétuité plus un jour »), mais aussi « Le marin… » déjà cité, ou encore l'étrange « Minuit dans la cathédrale engloutie », et enfin le plat de résistance, le court roman « Un Méphisto en onyx », un mélange de fantastique et de polar dont les retournements de situation laissent pantois.

En tout, dans ces deux volumes, trente-trois voyages au court cours, dont on ne revient pas intact. C'est voulu, c'est superbe, c'est Ellison, tel qu'en lui-même il demeure.

Le Réveil d'Ymir

Nous sommes en 2284 sur Europa II, satellite de Jupiter (enfin, c'est ce que veut nous faire croire l'auteur). Le professeur Philippe XVI Kelsen met fin à ses jours en coupant le chauffage de sa combinaison spatiale plutôt que de tomber dans les griffes de l'assassin qui le poursuit. Kelsen enquêtait sur le « Réveil d'Ymir ». Sa mort suspecte appelle une autre enquête qui sera, elle, menée par le linguiste Elie IV Merrivale et une jolie étudiante : Eléonore.

Il y a beaucoup à dire sur ce quatrième roman de Nicolas Bouchard, auteur découvert avec le sympathique Terminus Fomalhaut (Encrage). On regrettera tout d'abord la première scène de poursuite, qui aurait dû être haletante, rythmée, et qui se contente (sans doute la faute à un style qui oscille entre le médiocre et l'épouvantable) d'être fort ennuyeuse, sans relief, avec une psychologie à peu près du niveau d'un roman de Jimmy Guieu à l'époque où il écrivait ses œuvres seul. Et puis, dans ce même chapitre, on trouvera, outre des ficelles narratives dignes de la pire littérature de gare (ce personnage que Kelsen connaît et qu'il appelle « elle »), des spéculations scientifiques qui se rapprochent dangereusement du concept révolutionnaire de l'éradication du moustique nocturne au lance-roquettes (notamment les moteurs ioniques sur les propulseurs dorsaux, rien que ça !, comme si des cartouches de gaz comprimé ne pouvaient pas suffire).

Dommage, car le sujet du livre : le langage et la description d'une société coupée entre universitaires plénipotentiaires et hors cursus aurait pu donner un très bon polar-SF. Mais comparé à des œuvres comme Babel 17 de Samuel Delany ou encore Les Langages de Pao de Jack Vance, Le Réveil d'Ymir fait bien pâle figure, surtout à 110 FF/16,77 € (alors que vous trouverez les ouvrages sus-cités en poche). Il serait bon que les éditeurs de tous poils (notamment Bragelonne, Mnémos et Nestiveqnen, qui vient de battre un record en publiant un gros navet de Claire Panier à 159 FF) cessent de publier à plus de 15 euros les « petits bouquins sympas sans plus » qui ont fait les grandes heures du Fleuve Noir « Anticipation ». Il y a un vrai danger à publier en grand format des romans qui ne le méritent pas : à force de se foutre de la gueule du lecteur, il finit par changer de fournisseur.

La Reine de Vendôme

La Reine de Vendôme est le premier volume du cycle éponyme de Colin Marchika, dont le second et dernier opus sortira en février 2002. On y suit un dénommé Eyr à la cours de la reine Sémiramis. Mais qui est Eyr ? Un aventurier ? Un conteur ? Visiblement, il s'agit du rejeton du magicien Manitardès, mais aussi du dépositaire des dernières volontés du Chevalier Corneille. Il sera au centre de toutes les intrigues qui animent le royaume. Et dans les dernières lignes de ce premier volume, comme dans Fight Club, vous aurez une révélation…

Il y a (en gros) deux façons d'écrire un roman de fantasy. La façon classique. Où les points de vue s'enchaînent, tout en descriptions et dialogues : scène 1 : Machin tue le dragon ; scène 2 : il trousse la princesse que gardait le dragon ; scène 3 : Bidule revient d'entre les morts, apprend que la princesse n'est plus vierge et décide de foutre un sacré bordel dans le royaume, etc. Jusqu'à la scène 69 où Machin tue Bidule et trousse (bis) la princesse. Et puis il y a la façon langage parlé : un compte-rendu des événements mené à la première personne, dans un style censé être enjoué ou enlevé (histoire de rigoler un peu).

Colin Marchika a choisi la seconde manière. C'est ce qui rend son roman attachant. Seulement, contrairement à ce que clament les éditions Mnémos, n'est pas Zelazny qui veut. Et mettre en regard Marchika avec l'auteur des Princes d'Ambre sur la quatrième de couverture tient d'une comparaison qu'on qualifiera… d'outrée, pour le moins. Car le style de Marchika — heurté et redondant — est l'exact opposé de celui du Zelazny des Princes d'Ambre : tendu et d'une limpidité constante. Pire, Eyr, en tant qu'unique narrateur, nous propose une galerie de personnages souvent superficiels, incohérents, aux motivations totalement troubles. Dénué d'une gouaille suffisante, Colin Marchika se brise sur les mêmes écueils que bien des auteurs du néo-polar français : il nous impose un narrateur irritant, qui s'empêtre sans cesse dans son récit, commente tout et n'importe quoi, jusqu'au moment où, lassé de ces bavardages inutiles, le lecteur-payeur n'a plus rien à secouer de ce qui arrive à ce héros fatiguant. Quant aux problèmes de style qui rendent la lecture pénible… un coup d'œil au premier chapitre suffira à convaincre que si Marchika en a sous le pied, il a encore du boulot avant de comprendre comment se servir de l'accélérateur.

Avec plus de maîtrise littéraire, une rigueur qui fait cruellement défaut (« style parlé » ne veut pas dire « style bafouillé avec des contradictions »), une narration plus serrée (si vous voulez comprendre quelque chose, un bon conseil : prenez des notes), cette Reine de Vendôme aurait pu être une grande réussite. Voilà un roman qui se contente de révéler un auteur prometteur (ce qui n'est déjà pas si mal). On passe pour cette fois (et son volume 2), mais on se jettera sur le prochain, pour voir l'évolution, que l'on espère positive, de cette nouvelle voix de la fantasy d'expression française, une voix d'ores et déjà originale et attachante. Enfin, histoire de conclure sur une note désagréable, on se permettra un commentaire sur la couverture (la carte de visite de cet ouvrage) : tout simplement monstrueuse, maronnasse et peu engageante ; elle devrait, si ce n'est tuer le livre en librairie, du moins lui faire sacrément mal…

Éros Millénium

La nuit, quand les gens honnêtes rêvent de leurs feuilles d'impôts ou de l'émoustillante poitrine de leur voisine, toute une part de la richesse insoupçonnée du monde se réveille : les jouets sortent de leurs coffres pour protéger les enfants endormis, les statues se mettent à danser sous une Lune complice, et, dans les hypermarchés du sud parisien, les haut-parleurs se mettent à crachoter : « Le petit Serge Lehman est attendu à l'accueil par ses lecteurs. » Après un long silence que seule une sympathique nouvelle dans Destination 3001 avait entamé, « Magma » marque le retour de Serge Lehman. À première vue, c'est un texte inepte, navrant et grotesque, narrant une fiesta-partouze sur un yacht gigantesque. Mais c'est surtout la preuve, s'il fallait encore l'apporter, que Serge Lehman est un écrivain complètement bloqué dès qu'il s'agit de parler de la chose sexuelle (difficile d'oublier les scènes de cul ridicules d'Aucune étoile aussi lointaine). Pour le reste de cette anthologie, on lira de très bonnes nouvelles de Luca Masali, Neil Gaiman, Henryk H. Loyche, Clive Barker, James Morrow… Et surtout un chef-d'œuvre, le texte de K.W Jeter, où l'auteur californien se lance dans un ballet d'Eros et de Thanathos en milieu hospitalier, une mise à mort à glacer le sang. Par ailleurs, on notera l'abyssale faiblesse de la sélection francophone, dont le meilleur texte est de loin celui de Roland C. Wagner, ayant le bon goût de ne pas se prendre au sérieux. Et on s'amusera beaucoup à lire l'avant-propos de Jean-Marc Ligny, qui enfonce à peu près autant de portes ouvertes que les chariots de réanimation dans une saison d'Urgences.
Pour conclure, voilà une anthologie à la lecture facile que le texte de K.W Jeter et, dans une moindre mesure, celui de Luca Masali, transforment en livre incontournable. On achète, et vite !

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