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Comme l’exigeait la forêt

Troisième numéro de Bifrost consécutif avec Premee Mohamed au sommaire des critiques, après La Migration annuelle des nuages (cf. Bifrost 118) et Ce qui se dit par la montagne (cf. Bifrost 119), un diptyque postapo. La découverte de cette autrice se poursuivra, avec une autre novella parue en août 2025, Et que désirez-vous ce soir. En attendant, c’est dans le domaine de la fantasy que nous emmène Comme l’exigeait la forêt.

Dans une vallée conquise par un tyran se trouvent deux forêts. Celle située au nord, l’Ormévère, est crainte par les locaux : ils savent que ce lieu obéit à des règles d’airain et que personne n’en revient jamais. Personne, sauf Véris, qui, une fois, est parvenue à réussir l’impossible.

Aussi, lorsque les deux enfants du tyran disparaissent en pleine nuit, et que les traces mènent jusqu’au bois maudit, il ne faut pas longtemps avant que Véris ne soit convoquée. Le temps presse. Parmi les nombreuses règles de la forêt, l’une indique qu’au-delà d’une journée passée en son sein, même un miracle ne peut être espéré… La mission de Véris est claire : ramener les enfants ou bien tout son village — a minima — sera rasé et ses habitants tués, y compris son grand-père, donc, et sa tante avec qui vit notre protagoniste. Si Véris ne croit guère à ses chances de réussite, elle n’a d’autre choix que de tenter.

Pour ressortir en un seul morceau de ce lieu effroyable, Véris devra user de ruse plutôt que de force. La scène où elle s’habille et s’équipe chez elle est à ce titre très réussie et intéressante, la narration verbalisant l’intérêt de tel type de vêtements plutôt que tel autre, ou encore l’importance de ne pas se retrouver sur place, les cheveux dans le visage en pleine urgence — difficile de ne pas penser à nombre d’héroïnes de films, séries ou jeux vidéo.

L’Ormévère et ses habitants sont au cœur du texte. Ce sont là des êtres qui ressemblent plus ou moins, ou par moments seulement, à des animaux connus ou à des silhouettes reconnaissables. Formes éthérées ou corps déchiquetés, membres surnuméraires ou absence totale de ceux-ci. Véris s’engouffre dans cette forêt comme dans un cauchemar, nouveau pour nous, en partie déjà vu pour elle.

Écrasée entre un tyran impitoyable et une forêt implacable, Véris lutte pour sa survie et celle des siens. La force est inutile, illusoire, vouée à se retourner contre qui la possède. Le salut passera par la roublardise, les pièges que la langue peut déjouer et l’entraide.

Une novella au goût de conte, avec ses enfants en danger et ses créatures terrifiantes, ballottée entre caprices humains et fatalité surnaturelle.

Mathieu Masson

Ribofunk

Ribofunk ? Koi Ksé Ksa ? Funk : musique afro-américaine conçue par Quincy Jones avec pour stars James Brown, Marvin Gaye ou Stevie Wonder. Plus positive que le Punk, selon Di Filippo. Et Ribo ? Eh bien…

Eh bien… Rien à voir avec les confiseries gélifiées germaniques… Mais à part ça. Tout ce que l’auteur nous en dit est que ce n’est pas « cyber », qui est un préfixe complètement has been depuis toujours. À la question « Êtes-vous Elon Musk ou Larry Page ? », Paul Di Filippo répond Musk. C’est une question technologique et nullement politique ; sur ce dernier plan, Di Filippo est aux antipodes du milliardaire de la tech, donc très à gauche, ainsi qu’il est aisé de le constater à la lecture du présent ouvrage. Dit autrement, la société qu’il nous propose au fil de ce fix-up laisse encore une place majeure au carbone et écarte le silicium d’un revers de manche. Selon lui, le xxie siècle sera biologique ou ne sera pas. Mais la vie va cependant en voir des vertes et des pas mûres : une peau verte comme une pomme Granny à défaut d’un martien, ça vous tente ? Alors, rendez-vous chez Di Filippo.

Ce bouquin a été publié outre-Atlantique à la fin du feu siècle où le cyberpunk ne survivait plus que sous une forme de revival. S’il est resté inédit dans la langue de Molière plus d’un quart de siècle — enfin, pas vraiment celle de Molière — il faut mettre le chapeau très bas au traducteur Jacques Fuentealba, qui mériterait bien un GPI dans la catégorie traduction pour ce faire. Personne n’avait jusqu’à présent osé traduire ça. Intraduisible. Bourré de références à en avoir les dents du fond qui baignent. Fuentealba s’est fendu de pas moins de 270 (!) notes de bas de page, ainsi que d’un lexique de… 80 entrées. Appréhender les unes et l’autre est assez pénible, avouons-le. Mais indispensable. Sans cela, le livre resterait totalement incompréhensible. Un exemple : « Lapinovin ». Vous vous dites lapin cuisiné au vin ? Raté. Il s’agit d’un croisement chimérique d’un lapin et d’un mouton (ovin). En ce qui concerne votre serviteur, le meilleur texte du recueil est « Petite Bosseuse », le seul qui échappe à toute cette logorrhée lexicale, et qui, de fait, se lit au fil des mots ainsi qu’il se doit. On a lu bien des essais sans autant de notes et de renvois…

Ce livre ne semble pas avoir été écrit pour nous, et moins encore pour les lecteurs de 1996, mais pour ceux de l’avenir, les lecteurs de l’époque où sont situés ces récits.

Paul Di Filippo a à cœur de nous présenter le background de son univers ribofunk, et c’est bien ce qui est intéressant. Dans la plupart de ces récits, il s’attarde surtout sur les prémisses, l’action principale, qui tient souvent du hard boiled, ne sert que de conclusion, sans que cela ne gêne le moins du monde. Si l’univers de Di Filippo diffère du cyberpunk par des choix d’options technologiques, biologiques et génétiques, plutôt qu’électroniques et cybernétiques, les points de vue économiques et politiques n’ont en rien changé : c’est un monde post-reaganien où les États tombent en déliquescence au profit de méga-corporations. Trente ans plus tard, dans un contexte de guerre de frontières à nos portes, le monde dépeint ne semble toutefois plus avoir la même pertinence.

À titre personnel, je n’ai pas du tout aimé. Mais on ne saurait toutefois le déconseiller. Il en va de Ribofunk comme de la Guinness : on aime ou on déteste, mais il faut y avoir goûté pour forger son opinion.

Broché, imprimé sur du beau papier dense, avec couverture à rabats, c’est un bel ouvrage pesant deux fois le poids de la plupart des livres comparables ; mais la maquette, pour moderne qu’elle soit, n’en est pas moins hideuse — avis personnel et relatif, bien entendu.

Jean-Pierre Lion

Éphémères

Publié en VO en 1979, Éphémères est un roman à la fois ambitieux et novateur, mais qui est loin de tenir toutes ses promesses. Il est de ces romans qui n’avaient pas été traduits à l’époque et ne sont guère à la hauteur de ceux qui l’avaient été, mais qui, à l’inverse, sont largement à leur avantage face à pas mal de productions actuelles.

Le roman de Kevin O’Donnell, auteur surtout connu pour ORA:CLE, en son temps (1986) paru chez « Ailleurs & demain », renouvelle de fond en comble le thème archi-classique du vaisseau générationnel en y introduisant une perspective que l’on qualifierait aujourd’hui de transhumaniste.

Belle scorie de la SF des années 50 (merci Edmond Hamilton et son Capitaine Futur), une cervelle humaine a été récupérée et consciencieusement lavée de son ancienne personnalité pour servir d’ordinateur au Mayflower, un vaisseau relativiste à moteur Bussard quittant une Terre à l’agonie pour rejoindre Canopus, à plus de 300 années-lumière, étoile supergéante de sept masses solaires, 70 fois plus grande que le Soleil et brillant 15 000 fois plus, donc peu crédible pour offrir une planète terrestre. Le voyage ne devait durer que seize ans pour ses passagers, mais, sans que l’on en comprenne bien les motivations, l’ordinateur central, dont le cerveau n’a manifestement pas été lavé assez blanc, met les moteurs relativistes en panne, et la durée du voyage passe alors à 1 000 ans (ici, il faudra au lecteur faire un effort pour admettre qu’un vaisseau relativiste qui n’a pas été conçu dès le départ comme un vaisseau générationnel puisse le devenir — le Mayflower est grand, deux kilomètres de long pour quatre cents mètres de diamètre, mais il n’est pas si grand que des séquoias puissent y pousser, et pourtant…). Kevin O’Donnell nous montre la totalité du voyage à travers le cerveau de l’ordinateur central qui guerroie pour son indépendance tandis que les générations éphémères d’humains se succèdent à bord, naissent et meurent tout en cherchant à s’affranchir de son contrôle… Comme dans La Ballade de Beta-2, de Samuel Delany, tandis que le Mayflower rampe dans l’espace, la Terre a inventé la propulsion ultraluminique. Ce vaisseau rencontre des extraterrestres durant son périple, recycle tout en tout telle une corne d’abondance, et est doté de gravité artificielle…

On n’y croit pas. O’Donnell en demande trop. Les défauts, comme le diable, gisent dans les détails. À trop vouloir en faire, à piocher sur trop d’étagères, O’Donnell finit par en faire plus qu’il ne le pouvait… Dommage.

Jean-Pierre Lion

La Colline au Gibet

Cette nouvelle que l’on croyait perdue, initialement publiée en 1890 dans un supplément du Dublin Dayly Express, vient d’être retrouvée, 130 ans plus tard, par hasard, dans les archives de la Bibliothèque nationale d’Irlande. Un texte d’environ 40 000 signes.

À mille lieues du « gore » tapageur et tonitruant, l’horreur s’y fait discrète, comme un filet d’eau cristalline et glacée qui vous dégouline le long de la colonne vertébrale en murmurant juste pour votre oreille ce presque silence qui vous contraint à l’entendre. Le fantastique transparaît en filigrane, juste sous la surface, psychologique plutôt que surnaturel, le mal y est tapi dans un calme ambigu. On est à cet instant si spécial, tendu, où cessent soudain tous les bruits de la jungle. Le fameux « les deux trous rouges au côté droit » du Dormeur du val d’Arthur Rimbaud, écrit vingt ans auparavant… Nulle odeur de soufre brûlant par ici qui pourrait peut-être bien pourrir malgré tout sous la surface, par en dessous, par derrière, insidieux.

C’est un joli petit livre illustré avec une couverture rigide, imprimé sur un papier de qualité. Un bel objet, certes, que l’on ne réservera pas moins aux thuriféraires de l’auteur et de littérature gothique. C’est de qualité, sans nul doute, mais 15 euros juste pour une nouvelle, fut elle sauvée des limbes, voilà bien une proposition éditoriale pour exégètes.

Jean-Pierre Lion

La Fille du feu

L’histoire présente comme un air de déjà-vu… Dans Charlie, paru il y a 45 ans (et porté deux fois au cinéma, en 1984 et 2022), Stephen King mettait en scène, avec la justesse de ton qu’on lui connaît dès qu’il touche de près ou de loin au royaume de l’enfance, une gamine terrorisée par ses pouvoirs pyrokinésiques et traquée par l’organisation gouvernementale qui les lui avait inoculés. Le roman brillait notamment par la profondeur psychologique de ses personnages (en particulier la relation entre Charlie et son père). C’était aussi un pur produit de son époque, nourri d’une paranoïa grandissante à l’encontre des dérives de la science et des manipulations étatiques (Bifrost louait les qualités de ce redoutable page-turner dans son n°54).

Période oblige, la variation proposée par Aurélie Wellenstein offrait la possibilité d’une métaphore pour explorer les peurs et les fantasmes liés aux conséquences du dérèglement climatique. On attendait un texte frontal, une critique sociale mordante, quelque chose de furieux et de révolté, en écho aux incendies monstres qui colorent désormais nos étés. Mais après une introduction prometteuse (maman qui regarde amoureusement sa fillette en train de la faire cramer), il apparait rapidement que La Fille du feu ne sortira guère de son sillon de fable contemporaine soft, mêlant éléments fantastiques, militantisme environnemental et quête spirituelle, dans un décor de forêt nordique qui s’affiche plus en symbole qu’en écosystème menacé d’effondrement.

Échappée d’un vague complexe scientifique, la pauvre Mia, 10 ans à tout casser, est bien encombrée de son pouvoir sur le feu, sans doute parce que tout le monde a tenté de l’éduquer au lieu de simplement l’écouter, réduisant en cendres faune et flore au long de son errance solitaire dans la taïga. Le destin la jette dans les bras tatoués de Nathanaël, musicien psychotique, chez qui elle va trouver un père de substitution et peut-être davantage, tous deux partageant les mêmes visions d’animaux fantômes, pendant que Cadzow l’inuit, le cœur double, saigne sans presque jamais rien exprimer en surface, consumé pourtant d’un désir qui l’éloigne peu à peu de ses semblables.

Plutôt que d’exploiter à fond le thème de l’opposition entre l’homme et la nature, la création et ses créatures, Wellenstein se concentre sur la relation inquiétante de ces trois individus écorchés. L’idée de faire de leurs tourments des marqueurs d’un véritable parcours chamanique ne manque pas de poésie, et c’est clairement la veine la plus réussie du roman, d’autant qu’elle est portée par une plume soignée, capable de peindre des paysages et des caractères avec force et sensibilité. Mais l’écriture ne parvient pas à combler les défaillances d’une intrigue en sous-régime, qui rate notamment ses séquences de révélation et se délite dans une course-poursuite guère haletante, où la tension dramatique ne suit jamais le crescendo attendu, échouant à créer, pour les personnages, une dynamique crédible de transformation intérieure, et pour le lecteur, une émotion sincère. Pas que le roman soit loupé, mais il n’arrive clairement pas au niveau de son illustre modèle…

Sam Lermite

Sintonia

La science-fiction stimulante, ouverte aux possibles, sans en occulter les aspects les plus anxiogènes, est devenue une denrée rare, dans nos contrées et ailleurs. Sintonia opte résolument pour cette approche, suscitant quelques réminiscences bienvenues qui réjouiront à la fois les amateurs de hard SF et les lecteurs attirés par des enjeux plus politiques et sociaux, voire par une certaine forme de poésie, celle d’un futur étrange et familier. Sur ces différents points, Audrey Pleynet coche toutes les cases d’une SF ambitieuse, ne lésinant pas sur le worldbuilding, avec un premier roman tenant toutes les promesses esquissées dans ses œuvres précédentes dans des formats plus courts.

L’effondrement promis, annoncé et attendu, s’est finalement produit, laissant le monde dans un piteux état. Guerre, pollution, pénurie et catastrophes écologiques ont fait plonger l’Amérique dans le chaos et basculer l’Afrique et l’Asie dans un angle mort. En Europe, Venise a survécu, prenant l’ascendant sur toutes les autres cités-États et usant de son influence pour prendre la tête de la renaissance nanotechnologique. La Sérénissime s’est hissée au sommet de tiges en nanotubes de carbone, troquant son union avec la mer contre un mariage de raison avec l’élément aérien. Elle a renoué avec son lustre d’antan, fondant sa puissance sur sa maîtrise des nanotechs. Pourtant, qui des guildes concurrentes, du Doge et de son conseil ou de la Pythie dont l’influence grandit sans cesse sur les esprits, détient les clés d’un avenir toujours incertain ?

Avant d’être le titre du roman d’Audrey Pleynet, Sintonia est surtout le nom d’une guilde de Venise dévouée à la cause de ses clients et à la pérennité de sa lignée. Cette sororité aux faux airs de Bene Gesserit entretient en effet avec les élites de la cité-État des relations contractuelles, usant du contrôle mental sur ses sœurs, mères et filles, pour mener à bien les missions d’assassinats qu’on lui délègue. Une activité très lucrative dans un monde où les machinations politiques sont le moteur de la concurrence et la manifestation de haines tenaces. Jusqu’au jour où les Sintonia deviennent elles-mêmes la cible d’une élimination en masse. Cet événement dramatique constitue l’épicentre d’une enquête pour les rares sœurs soldates ayant survécu. Qui les a trahies, et surtout pourquoi ? Tels sont les enjeux et le fil conducteur du roman. Par son truchement, on pénètre les arcanes des villes-tiges et des villes-bulbes, se familiarisant peu à peu avec une géopolitique conjuguant des éléments du passé et les avancées les plus pointues de la nanotechnologie. En compagnie de Talia, Azzura, Agnese et Reyna, on explore les coulisses du pouvoir de la Sérénissime, naviguant entre les différentes strates d’un monde marqué par un néo-féodalisme marchand impitoyable. Plus de quatre cents pages d’une intrigue resserrée, jalonnée de morceaux de bravoure, de violence, de complots, de secrets et de trahisons, ne dédaignant pas les sciences dures mais sachant se faire douce pour ménager des moments d’une beauté poétique transcendante.

Porté par toutes ces qualités, Sintonia s’annonce donc comme l’un des romans de la rentrée de l’Imaginaire à ne pas rater. Assertion non négociable.

Laurent Leleu

Un Regard en arrière

Paru en 1888 outre-Atlantique, Looking Backward, 2000 to 1887 a été publié plusieurs fois dans nos contrées, bénéficiant de deux traductions sous différents titres. Celle de Francis Guévremont est sans aucun doute la plus complète. Le présent ouvrage est d’ailleurs déjà paru une première fois aux Forges de Vulcain. Pour l’occasion, en plus de changer la couverture, l’éditeur a ajouté une préface de William Blanc et une postface de Manuel Cervera-Marzal. Un historien et un sociologue pour souligner l’importance dans l’histoire politique d’un livre dont le succès à l’époque lui a permis de faire jeu égal avec La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher Stowe, illustrant en-cela la montée de la critique socialiste face au triomphe de l’industrialisation. Entre anticipation rétro et fable politique, Un regard en arrière ne brille pourtant pas pour ses qualités narratives. Bien au contraire, didactisme et démonstration théorique prévalent, réduisant l’aspect romancé à la portion congrue. Et encore faut-il supporter les clichés très datés d’une écriture pesante. À vrai dire, le livre d’Edward Bellamy s’apparente surtout à un essai politique déroulé sur le mode d’une anticipation fantasmée.

La situation de départ, le réveil de Julian West, gentlemen de la fin du xixe siècle, en l’An 2000, au terme de plus de cent années de léthargie, n’est en effet qu’un prétexte permettant à l’auteur de dévoiler sa vision d’un monde socialiste résolument urbain, étatique, productiviste et collectiviste. À mille lieues des propositions hétérodoxes d’autres socialistes de l’époque, tel William Morris, dont l’œuvre figure également au catalogue de l’éditeur. À y regarder de plus près, l’An 2000 d’Edward Bellamy ressemble plus à une évolution douce du capitalisme, déchargé de ses aspects les plus nuisibles : concurrence, individualisme, propriété privée et agressivité. Un État fort, soucieux de l’intérêt général, y semble plus digne de confiance et plus préférable que des syndicats considérés comme des fauteurs de troubles. Bref, Edward Bellamy est à l’image de son milieu, soucieux de progrès social et économique, mais méfiant face aux « émotions » des classes laborieuses. En dépit de ce bémol, Un regard en arrière recèle cependant quelques fulgurances notables, en particulier cette vision urbaine de l’avenir. À l’heure des mégapoles mondiales, on ne peut que constater l’acuité de cette anticipation, même si la ségrégation socio-spatiale y prévaut en lieu et place de l’utopie bienveillante et égalitaire esquissée par l’auteur.

À défaut de s’enthousiasmer pour ce livre daté, reconnaissons donc à Un Regard en arrière de proposer une alternative au Talon de fer de Jack London et à La Jungle d’Upton Sinclair, même si l’anticipation d’Edward Bellamy n’a plus désormais qu’une valeur au mieux patrimoniale, au pire anachronique.

Laurent Leleu

Sous la brume

De Yann Bécu, on avait beaucoup apprécié Les Bras de Morphée et L’Effet coccinelle, deux romans SF aussi frénétiques que déjantés écrits par le Boris Vian de la SF contemporaine. Qu’en est-il donc de Sous la brume, son nouvel ouvrage ?

France, 2090. Notre monde en pire. Et aussi deux vraies nouveautés par rapportà 2025. D’abord la BRUMEtm, une technologie mise au point par la société tchèque POSEIDON, permet de capter les sons enregistrés involontairement dans la peinture, l’encre ou la glaise lorsque celles-ci étaient fraîches. Un passage en BRUMEtm permet donc de restituer les sons qui environnaient un tableau, un manuscrit,unepoterie au moment de sa création. Au prix de la destruction de l’objet dont ne reste, après l’opération, qu’un peu de sable inerte et un cristal qui contient les pistes audio de l’environnement sonore de l’objet lors de sa genèse. Le cristal ainsi généré peut valoir très cher s’il contient des données audio antérieures à la date du premier enregistrement sonore — soit 1860 — et encore plus si le locuteur est célèbre. Effet pervers de la chose, si certains touchèrent le jackpot grâce à une vieillerie, il fallut vite établir une liste des objets d’art à protéger car essentiels à l’histoire de l’humanité, et créer une police spécialisée pour lutter contre les criminels sans scrupule qui organisent des captations clandestines dans des piscines remplies de BRUMEtm, au prix de l’existence d’œuvres inestimables et souvent de la santé mentale des intervenants.

Ensuite, et c’est presque secondaire même si ça pourrit la vie,leséruptionssolaires deviennent de plus en plus problématiques dans un monde toujours plus électrifié et connecté.

Dans ce monde rieur de 2090, Sousla brume est l’histoire d’Arthur, qui rêve de s’enrichir grâce à une croûte passée de main en main dans sa famille depuis 1812, de Manon, qui traque les cupides destructeurs d’objets d’art, et de quelques autres qui, eux, sont de l’autre côté de la barrière. Mais aussi —les choses deviennent de plus en plus claires au fil des chapitres — d’un complot ? d’un trafic ? d’un détournement ? Dont il faudra que protagonistes et lecteurs comprennent les tenants et les aboutissants.

Commençons par ce qui est réussi. Yann Bécu, dans ce nouveau roman, fait toujours preuve de l’humour, de la vivacité, de la légèreté pétillante qui le caractérisent. De plus, et c’est sans doute la grande force de Sous la brume, il fait un minutieux travail de worldbuilding grâce à une myriade de détails qui permettent au lecteur de s’immerger en 2090. Un monde dans lequel IA et robots ont remplacé la plus grande partie du travail humain, laissant la majorité de l’humanité vivoter d’un modeste revenu universel. Un monde qui a adopté le crédit social à la chinoise, et dans lequel une partie des revenus n’est perçue que sous condition de dépense rapide. Un monde où l’eau est rationnée au point qu’une douche de plus de deux minutes est un luxe. Réussie, enfin, l’émotion que Bécu insuffle a ses personnages, juste et touchante.

Mais il y a aussi ce qui l’est moins. De fait, deux problèmes se posent à Sous la brume. D’abord, le roman est incontestablement trop long. Si aucune scène n’est superflue, toutes sont trop longues, toutes abusent de ping-pong verbaux et de cogitations qui les étirent au point qu’on risque fort de sauter certains passages pour accélérer une lecture qui pourtant intéresse — conséquence seconde de ce fait : on avance longtemps sans savoir précisément où on va, au point que le risque de décrochage existe. Deuxième défaut : la fin redistribue tant les cartes qu’elle tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. De plus, elle neutralise largement l’intérêt de l’un des fils du récit qui servait donc principalement d’écran de fumée.

Le tout donne un roman moins réussi que ses deux devanciers. La plume y est, le worldbuilding aussi, mais l’histoire, elle, est bien moins convaincante. Entre ses idées,Bécu n’a pas su trier.

Éric Jentile

Le Jour du souvenir (La constellation des ombres T.1)

On ne peut pas reprocher à Bethany Jacobs de ne pas aimer la SF. Aménageant des bouts d’intrigues, des thématiques, des idées, des décors, des personnages imaginés jadis par les Herbert, Le Guin, Butler ou même William Gibson, son roman se niche à la perfection dans des écosystèmes préexistants, mais à la manière d’un adolescent qui recouvre les murs de sa chambre pour dissimuler le papier peint, sans changer la disposition des meubles. Étrangement, le pur vertige science-fictif, le cœur du genre, si l’on peut dire, restera, au cours de ces 544 pages de péripéties, insaisissable et vide, plus désincarné encore que ne l’est ce dangereux souvenir que l’intrigue conspire à raviver, ou à étouffer. L’espèce de fraîcheur pop, baroque et progressiste que l’autrice semble rechercher, comme en contrepoint à l’embrasement imaginaire qui fut sans doute le sien à la lecture de ses aîné(e)s, ne se matérialise, in fine, que par un trop-plein glouton d’images et de symboles, sans perspective cosmique ou mythologique.

L’axe principal de l’histoire tourne autour de la récupération d’un certain artefact, une pièce mémorielle dont le contenu pourrait ébranler les fondations du Trèble, paisible agglomérat de mondes dominés par un clergé très puissant, la Parentèlité, et une oligarchie de grandes familles concupiscentes. Au début du récit, Chrono et Esek, deux des membres parmi les plus brutaux des Écclésiastes, sont chargées de retrouver et de détruire cet irritant MacGuffin. De planètes en planètes, leur (en)quête les mènera jusqu’à un personnage mystérieux issu de leur passé (qui n’aura de cesse de les manipuler), mais les confrontera également à la tragique histoire du peuple Juvani, victime d’un génocide que les dominants semblent tous plus ou moins désireux d’oublier. L’unité du Trèble sous la paix despotique de la Parentèlité et le destin des rescapés Juvani se révèlent évidemment liés.

Le roman, plutôt efficace et, il faut le souligner, bien construit, ne manque pas d’ambition ni de générosité si on doit mesurer celles-ci au nombre d’objets, d’ambiances et de personnages peuplant son disque d’accrétion. Son ampleur peine cependant à masquer un manque d’épaisseur, ne parvenant jamais à transcender l’impression qu’il n’est qu’un planet opera de contrefaçon, largement coloré de fantasy et nourri d’emprunts (on l’a dit) pas toujours bien digérés, fabriqué d’enjeux convenus, entrelacés de dialogues qui ne parviennent pas toujours à rendre crédible la supposée ambivalence morale ou la noirceur d’âme de la distribution.

Les méchants y sont donc très méchants, les grandes familles ne jurent que par les manigances, tout ce petit monde conspire pour le pouvoir et règle ses comptes au fil de nombreux combats épiques, dans une lointaine galaxie remplie de planètes exotiques… Tout ceci pourrait passer crème si seulement on n’avait pas déjà trempé les lèvres, et si souvent, dans ce bouillon de culture assez ordinaire, que les lecteurs les plus jeunes, ou les moins versés en SF, sont néanmoins susceptibles de trouver à leur goût.

Sam Lermite

Et il n’en resta plus que (n-1)

Sarah Pinsker est une autrice américaine multiprimée peu publiée en France, sauf dans Bifrost ou dans la revue Angle mort. À l’occasion d’un financement participatif, elle fait une nouvelle apparition en français dans le dernier avatar de la revue susnommée, aux éditions de L’Œil d’Or, avec Et il n’en resta plus que (n-1), un texte de 2017, finaliste des prix Hugo et Nebula, traduit par l’universitaire Julien Wacquez.

Futur proche. Sarah Pinsker a inventé un mécanisme pour voyager entre les dimensions. Plus précisément, l’une des innombrables Sarah Pinsker existant dans le multivers d’Everett a inventé un tel dispositif. Quatre autres Sarah Pinsker, quantologistes, comme elle, étaient aussi à deux doigts de le faire, coiffées sur le poteau en raison de divergences triviales de timing dans leurs univers respectifs.

À l’initiative de la première, les cinq Sarah quantologistes ont organisé une convention des Sarah Pinsker qui rassemble plus de deux cents d’entre elle(s) sur une île isolée de Nouvelle-Écosse. Un programme de convention classique, hommage aux conventions de SF : conférences, tables rondes, sociabilité, cocktails. Mais une convention très étrange car, si aucune des participantes (plus quelques participants suite à un changement de genre) ne connait les autres au début de l’événement, toutes se ressemblent (plus ou moins suivant les aléas de leurs existences), presque toutes portent le même nom (sauf quelques-unes, qui ont un nom d’épouse ou ont changé de patronyme pour diverses raisons), presque toutes vivent à Seattle ou Baltimore (quand ces villes existent encore). C’est sur les occupations qu’existe la plus grande variabilité, de quantologiste (?) à DJ en passant par journaliste, dresseuse de chien, rabbine ou enquêtrice d’assurances, entre autres.

Et lorsque l’une des Sarah (laquelle ?) est retrouvée morte, c’est précisément à la Sarah enquêtrice que la Sarah manager d’hôtel demande d’enquêter jusqu’à l’arrivée de la police retardée par la tempête. Une vraie ambiance à la Agatha Christie ; une situation dans laquelle n’aurait pas cru ni dû se trouver Sarah-enquêtrice, et pour laquelle elle n’a pas de connaissance particulière. Avantage : n’interrogeant ou ne suspectant que des Sarah, elle sait mieux que quiconque ce qu’il leur serait ou pas possible de faire, et peut mieux que quiconque interpréter leur non-verbal. Inconvénient : dans un rassemblement de femmes presque identiques, il faut parvenir à déterminer quelle Sarah est morte, savoir précisément à qui on s’adresse quand on parle, ne pas confondre l’une avec l’autre quand on raisonne. Il faudra à Sarah-enquêtrice une grande sagacité et un peu de chance pour résoudre le mystère.

Réflexion amusante sur les mystères des divergences biographiques (par la multiplicité des réponses apportées à la question : que serais-je devenue si…), enquête en lieu clos, Et il n’en resta plus que (n-1) pose aussi trois questions d’importance. D’abord, quels sont les événements ou les choix qui définissent une vie ? Puis, qu’est-ce qu’une vie désirable ? Enfin, qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie ? Face aux justifications qu’invoquera la coupable, le lecteur se demandera qui a le droit de répondre à de telles questions, et il aura peut-être envie d’aller relire Peter Singer pour s’éclaircir les idées.

Éric Jentile

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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