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Critiques de Bifrost

Julian

Signe des temps, la guerre atomique n’a plus la cote en science-fiction. Exit les paysages vitrifiés, balayés par les vents radioactifs. La faute au réchauffement climatique et aux autres périls générés par l’hyperconsommation. Même si l’accident nucléaire reste plus que jamais d’actualité, la peur semble s’être décalée vers d’autres sujets de préoccupation. A l’heure où la perspective du pic pétrolier hante toutes les prévisions, pourra-t-on se passer de cette ressource ? La transition énergétique s’effectuera-t-elle en douceur ?

En bon auteur de SF, Robert Charles Wilson explore les possibles. Au XXIIe siècle, la période de l’Efflorescence du pétrole a été remisée dans les poubelles de l’Histoire. Frappée par la Grande Affliction — comprendre : l’effondrement des économies fondées sur la consommation d’hydrocarbures —, l’humanité a connu le repli sur elle-même. Pénuries multiples, chute des villes, famine, guerres pour le contrôle des ressources, avec en guise de solde de tout compte des millions de morts. La fin du village global et le retour à l’esprit de clocher.

Les Etats-Unis ont pourtant survécu au chaos. Au prix d’un retour au temps du charbon et de la vapeur. Une récession assortie d’un repli sur des valeurs traditionnelles, pour ne pas dire réactionnaires. Ainsi, le pays à la bannière étoilée (étoiles désormais au nombre de soixante) entame une nouvelle séquence de sa jeune histoire. La république ayant troqué la démocratie contre la ploutocratie, la pérennité des institutions est désormais assurée au temporel par l’armée et au spirituel par l’Eglise du Dominion. Avec la bénédiction de Dieu et du marché, l’aristocratie eupatridienne — riches magnats de l’industrie, générée par le recyclage de l’activité passée, et grands propriétaires terriens confondus — domine la masse des travailleurs réduits à un quasi-servage. Elle peut compter sur l’appui tacite de la classe bailleresse. Mais à l’heure où la nation est engagée dans une longue guerre d’usure contre les Mitteleuropéens, cet équilibre reste-t-il tenable ? Pour Julian Comstock, neveu encombrant du dictateur Deklan Comstock, le temps du changement est venu. Mais est-on jamais sûr de la direction imprimée à l’Histoire ?

Julian est la version prolongée de la novella éponyme, parue en France dans le volume Denoël « Lunes d’encre » Mysterium. Dès les premières pages, il se dégage du roman de Robert Charles Wilson un charme suranné propice à la nostalgie. Un sentiment éprouvé à la lecture de la plupart des romans de l’auteur. De même, l’atmosphère de Julian suscite de multiples réminiscences. Axis rappelait Ray Bradbury, A travers temps Clifford D. Simak, et La Cabane de l’aiguilleur John Steinbeck. Ici, on ne peut s’empêcher de penser à Walter M. Miller et à Gore Vidal, auteur dont le Julien partage un certain nombre de thèmes communs et de péripéties avec le roman de Wilson. On y trouve le même personnage, né trop tard, féru de philosophie, de science, et obsédé par la grandeur d’un passé qu’il souhaite restaurer. Bref, on se laisse prendre par cette reconstitution presque historique d’une Amérique retournée à ses valeurs pionnières, quelque part entre la fin du XVIIIe et le XIXe siècle.

Pour autant, l’auteur canadien ne se cantonne pas exclusivement au registre de la nostalgie. Il sait se montrer très drôle à l’occasion. On pense notamment à cette adaptation de la vie et de l’œuvre du naturaliste Charles Darwin sous la forme d’un film d’aventure, romancé et ponctué de chansons et de combats contre des pirates. Sans doute le morceau de bravoure du roman de Robert Charles Wilson.

Au-delà du contexte post-apocalyptique et du drame individuel, le propos de Julian se focalise sur la question du sens de l’Histoire. A un moment du récit, lorsque Julian Comstock affronte l’un des dirigeants du Dominion, le jeune homme affirme que l’histoire du monde est écrite dans le sable et évolue avec le souffle du vent. Manière pour lui d’exprimer son opposition à l’hégémonie définitive du Dominion. Manière pour lui aussi de livrer le fruit de ses réflexions. Une philosophie politique fondée sur l’inéluctabilité et l’imprévisibilité des changements historiques. Toutefois, ce n’est pas parce que rien ne dure que rien n’a d’importance. Julian Comstock se veut un idéaliste, porté par une vision mystique. Chevauchant le changement, il cherche à créer un monde fondé sur la Conscience où chacun pourrait sans hésiter faire confiance à autrui. Vaste projet et tâche éreintante vouée à un échec magnifique.

Au final, même si Julian peut dérouter l’amateur de Robert Charles Wilson, ce roman parvient à mêler les préoccupations sociétales et intimes, la littérature populaire et la réflexion, le drame et l’Histoire. Ce récit, à part dans la bibliographie de l’auteur, se révèle une œuvre subtile, attachante et douloureusement humaine. Un futur classique, pas moins.

Cinacitta

Rome, ville ouverte. Un nombre incalculable d’Africains, de Roumains et surtout de Chinois ont remplacé les Italiens, partis vers des terres plus tempérées au Nord. Ils grouillent dans les rues et les avenues immortalisées par Fellini, colonisant peu à peu ces lieux mythiques. Des théories de pousse-pousse, de pékinois en maillot de corps, insensibles à la chaleur de la canicule permanente, tirent et poussent leur fardeau dans les odeurs de cuisson de pâtes de soja, sous les néons criards des enseignes couvertes d’idéogrammes. On pourrait croire cette vision issue des cauchemars d’un esprit fiévreux et paranoïaque. Et pourtant, telle est désormais la réalité dans la ville éternelle.

« La réalité n’est rien d’autre qu’une déformation mentale, un espèce de malentendu collectif. »

On l’appellera Marcello. Dernier Romain de naissance à habiter la cité, il nous livre sa confession, il nous confie sa vérité. Des mots et des mots, vides de sens pour tout autre que lui. Car aux yeux de tous, il est un monstre : « l’homme qui dort avec les cadavres ». Présumé coupable d’un crime atroce. Meurtrier d’une prostituée chinoise. Pourtant, en son for intérieur, il sait que les apparences sont trompeuses.

« La vérité, c’est que personne ne veut comprendre personne. Tout le monde voudrait être compris, et c’est à ça que se limite le désir de compréhension des gens. »

Avec Cinacitta, mémoire de mon crime atroce, les éditions Asphalte — tout juste un an au compteur — proposent un roman inclassable, à l’atmosphère déroutante, dont le propos oscille sans cesse entre drame et satire. On y suit le cheminement intérieur d’un artiste raté, ex-galeriste, vivant de ses rentes de chômeur dans une Rome devenue asiatique. Spectateur de la décadence de l’Urbs, du moins à ses yeux, conquise sans coup férir par de nouveaux barbares, il nous convie également au spectacle de sa déchéance. Narrateur de sa propre histoire et par conséquence faux candide, Marcello tente de reconstituer l’itinéraire menant à son crime supposé. Un cheminement entaché de jugements caustiques, de préjugés racistes, de digressions bavardes et d’états d’âme navrants. Il nous emmène dans les méandres de sa mémoire, au cœur des ténèbres de sa psyché tourmentée.

Si dans les précédents romans parus dans l’Hexagone les personnages principaux de Tommaso Pincio étaient des êtres vivants, Kurt Cobain dans Un amour d’outremonde (Denoël « Lunes d’encre ») et Jack Kerouac dans Le Silence de l’espace (Folio « SF »), ici Rome occupe incontestablement le devant de la scène. La capitale italienne apparaît transfigurée par la canicule et l’invasion chinoise, en proie à une mutation contre-nature aux yeux de Marcello, et cette vision provoque chez lui fascination et répulsion. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’une immersion en terre étrangère et pourtant familière, dont l’atmosphère baroque souligne la chute inéluctable de Marcello. Peu à peu, la cité romaine s’impose comme un acteur majeur de l’intrigue, emplissant de sa présence le vide de l’existence du narrateur et faisant paraître encore plus piteuses sa chute.

Comme de coutume avec l’auteur italien, fiction et réalité contemporaine entrent en résonance, l’une nourrissant l’autre. Pincio convoque la Rome de Fellini, du moins son souvenir, lui faisant supporter le choc de la mondialisation et de ses effets. Dans une ambiance fin du monde très cinématographique, entre Wong Kar-Wai et David Lynch, Marcello erre dans la ville, habillé en dandy, entre sa chambre d’hôtel à deux pas de la fontaine de Trevi, et la Cité interdite, le bar à bières et à prostituées où il a ses habitudes. Comme dans La Dolce vita, il se voit offrir plusieurs choix, mais il préfère laisser couler, fier de son oisiveté et de son manque d’intérêt pour l’avenir.

Bref, on est troublé par la banale humanité, empreinte d’une ironie désespérée, du personnage de Marcello. On est envoûté par l’ambiance immersive et impressionné par la construction impeccable de l’intrigue. « D’abord petit à petit, puis d’un seul coup », Tommaso Pincio réussit à nous piéger avec sa dangereuse vision. Après le flop d’Un amour d’outremonde, espérons que le lectorat ne manquera pas une nouvelle fois le rendez-vous.

La Triste Histoire des Frères Grossbart

Pseudo-fantasy historique au style unique et aux innombrables références, La Triste histoire des frères Grossbart rejoint les œuvres de Jeff Vandermeer au rayon OLNI. (Vandermeer, qui recommande d’ailleurs chaudement le bouquin à qui veut l’entendre ; on a vu des patronages plus durs à porter.) Dense, difficile, violent, halluciné et… hilarant, le roman de Jesse Bullington a la saveur unique des grands livres. Intelligent, bien raconté, tragicomique et fondamentalement absurde, le « scénario » n’utilise aucune ficelle du genre et s’apparente plus à un jeu avec le lecteur. Située au milieu du XIVe siècle, au fin fond des montagnes autrichiennes, l’intrigue dérive assez vite dans l’anti-quête initiatique. On y suit le parcours (la fuite) des frères Grossbart, pilleurs de tombes de pères en fils depuis des temps immémoriaux, et non dénués d’une certaine forme de bondieuserie toute personnelle (mais très éloignée des standards locaux, tout de même). Après avoir massacré la femme et les filles d’un fermier du cru (lors d’une scène décidément anthologique aussi drôle qu’horrifique et injuste), les deux frères quittent leur village et traversent les montagnes pour fuir leurs poursuivants. Poursuivants dont ils se débarrassent assez vite pour se perdre rapidement dans une dense forêt. C’est le début d’un voyage délirant et très sérieux (vers L’Egypte mythique, terre païenne sur laquelle ils espèrent régner par la volonté de la vierge Marie — plus tout à fait vierge, comme les deux frères l’admettent eux-mêmes, mais c’est une autre histoire) au cours duquel ils rencontreront des démons visqueux, des sorcières épuisées, des princesses cachées et autres délires extrêmement bien agencés par un auteur dont on ignore tout mais qu’il va falloir surveiller de près.

Pour un coup d’essai, Bullington signe un coup de maître, avec des personnages d’une rare présence, une totale absence de manichéisme et un humour cynique de bon goût. Ici, la violence gratuite ne l’est jamais (un peu quand même, d’accord, mais légèrement décalée), les situations les plus absurdes suivent une logique implacable et les dialogues pour le moins truculents ont sans doute poussé au suicide le traducteur. Il fallait assurément le talent d’un Jean-Daniel Brèque ou la verve d’une Nathalie Mège pour venir à bout d’un truc (?) pareil, mais — surprise — c’est Laurent Philibert-Caillat qui s’y colle, et force est de reconnaître qu’il s’en tire haut la main. Et pourtant, le défi était de taille. Rendre en français ce mélange unique d’horreur-comico-rabelaisien-gore-mystico-délirant avait de quoi doucher les enthousiasmes. Alors ne boudons pas notre plaisir, d’autant que les éditions Eclipse ont eu l’excellente idée de conserver la (très bonne) couverture anglo-saxonne, sorte de croisement entre Escher et Dürer version destroy. Avis au public, La Triste histoire des frères Grossbart est un roman aussi étonnant qu’enthousiasmant. Et drôle, aussi. Et sanglant. Avec des têtes coupées. Oui, bon.

Alien, No Exit

De La Confrérie des mutilés à Père des mensonges, Brian Evenson a largement montré ses qualités d’auteur dérangeant. On soutiendra sans peine qu’il fait désormais partie des grandes plumes du roman contemporain anglo-saxon. Publiée fort logiquement chez « Lot49 » (collection hautement recommandable dont on s’enverrait bien l’intégralité du catalogue sans ciller), l’œuvre de cet ancien mormon (dont les démêlées avec son église sont connues — à tel point qu’il a dû renoncer à tout pour écrire) s’inscrit dans une logique critique implacable, où une violence sourde met peu à peu le lecteur mal à l’aise, malgré un humour noir assez détonnant. C’est donc avec une surprise teintée d’incrédulité qu’on découvre ce Alien, No Exit™, paru certes au Cherche Midi, mais pas dans la collection « Lot49 ». Après quelques pages, on s’aperçoit aussi que si la traductrice est restée la même, elle n’a pas dû bénéficier des services du même correcteur (ou alors saoul ?). Concordance des temps hasardeuse, structures des phrases pour le moins curieuses, on se dit que ce roman-là n’a pas forcément été considéré comme l’œuvre majeure de l’auteur. On craint même que le label Monstre-avec-des-dents n’ait quelque peu submergé les scrupules de l’éditeur, bien décidé à se faire du pognon quand même, parce que bon, y a pas de raison.

Bref, surpris, mais pas forcément consterné, le lecteur lit. Et là, oui, le lecteur est peu à peu mal à l’aise, mais pas pour les mêmes raisons. On s’attend en fait à une sorte de relecture métacritique de Alien, au sens de la conscience du monstre en tant qu’entité raisonnée dans un registre marxiste teinté de religiosité fallacieuse, bref, on s’attend à du Evenson, quoi, mais en fait, non, l’auteur aime Alien, et ça tombe bien, du Alien, il en a trois cents pages à fourguer. Bilan, une franchise. Une sorte de Star Wars™ sans intérêt, certes bien foutu, très pro, mais lamentable du début à la fin. Un machin qu’on s’attend à trouver sous le label Warhammer 40 000™, pas au Cherche Midi. L’histoire, vous y tenez vraiment ? Bon. Un chasseur d’Aliens estime être responsable du massacre de sa famille (il a tort, mais il souffre, et cette souffrance est importante, ça donne de la graisse au personnage). Comme il a du mal à s’en remettre (un peu comme Thomas Day, après avoir palpé l’à-valoir de Resident Evil™), il décide de se cryogéniser et de se réveiller dans super-longtemps, histoire d’oublier un peu. On le décryogénise, et, surprise, il se rend compte que, en fait, pour lui, c’est comme si sa famille était morte hier sous les coups de dents des monstres bien connus. Il continue à souffrir. Par désœuvrement, inconscience ou handicap mental, il accepte de jouer les experts sur une planète perdue que se disputent deux grosses multinationales très méchantes. Une attaque d’Aliens y a, paraît-il, eu lieu. Il s’y rend, découvre la mise en scène et se rend compte qu’il a mis le doigt dans… dans quoi ? Allez, dans un complot. Voilà. Jusque-là, c’est assez chiant. Heureusement, il y a une chouette scène de torture et, ah quand même, des attaques d’Aliens.

Bref, pour faire court, il faut vraiment être fan d’Alien pour aimer ce roman. Mais vraiment fan, hein, pas juste aimer le film de Ridley Scott pour son ambiance et son étrange beauté. Non non, il faut bouffer du Alien au petit déjeuner, avoir un mug Alien et boire des grandes chopes d’acide en se marrant avec les potes. Pour les autres, Alien, No Exit™ sera un peu court, au sens littéraire, s’entend.

Treis, altitude zéro

On avait apprécié Les Tours de Samarante, premier volume d’une trilogie dont Treis, altitude zéro est la partie centrale. Même si pénétrer dans l’univers âpre de Norbert Merjagnan est difficile, tant il est exigeant envers son lecteur : près de cent pages à devoir accepter de ne pas réellement comprendre où on va, qui on croise, ce qu’est ce monde. L’auteur semble dire à celui qui ouvre les pages de ses œuvres : découvrir mon univers n’est pas aisé, les phrases ne sont pas qu’un simple outil transparent, les mots ne sont pas interchangeables. Bref, écrire est un choix et lire un travail. Mais un travail plaisant. D’autant plus quand on a rongé son frein, quand on a suivi sans garantie autre que le choix d’un éditeur (remercions-le, d’ailleurs, de publier un nouvel auteur français de cette qualité) et que l’on découvre enfin l’architecture de cette société, les liens qui unissent les personnages.

En débutant Treis, altitude zéro, on se dit que la période d’adaptation est terminée. Que l’on va entrer directement dans l’histoire, sans le long sas du premier roman. Erreur ! Norbert Merjagnan nous ballotte à nouveau sur des sentiers dont il ne révèle les contours que progressivement. Les variations de style, selon les personnages suivis, forcent encore à l’attention et à la concentration.

Heureusement, des têtes connues émergent : Cinabre et Oshagan. La première, dont l’importance capitale et la force inouïe se dévoilent peu à peu. Le second, obstiné, à la recherche de sa sœur, finalement vivante. Triple A, également, petit être inadapté à la société qui l’a vu naître mais qui s’avère pièce centrale d’un avenir incertain. De nouveaux personnages apparaissent aussi, remplacent ceux qui n’ont pas survécu aux Tours de Samarante. La marraine, être énorme, Méduse revisitée avec ses tresses de métal en guise de cheveux. Itaka Ten, le mystérieux hurleur, aux pouvoirs si particuliers. Le Seigneur Valar de Thirce, qui s’oppose à sa hiérarchie et risque tout pour sauver son monde du péril mécanique qui le menace : les Borgs et leur univers de machines. On découvre aussi de nouveaux lieux, entraperçus dans le premier opus : l’aliène, frontière avec l’ennemi, vaste désert aux habitants durs. Et, surtout, Treis, la Cité mère, pourrie, gangrenée par le mal qui ronge la planète et la menace de plus en plus violemment. Les fils, mis en place dès le début des Tours de Samarante, continuent à se dévider, à se mêler vers un destin que l’on devine tragique. La machine, comme dans les tragédies antiques, semble se dérouler, inexorable, et broyer sans pitié ceux qu’elle croise.

Pour nous faire découvrir son univers, Norbert Mejagnan utilise la langue dans ce qui fait sa force : chacun a ses propres tics, sa façon de s’exprimer. Aussi, l’auteur adapte sa syntaxe et son lexique à ses personnages. Dans les chapitres qui narrent le destin hors du commun de Triple A, le gamin des rues à l’aise nulle part, heureux seulement quand il court, le rythme des phrases s’accélère, tressaute ; le vocabulaire devient familier, voire vulgaire. A d’autres moments, l’écriture se fait caressante, lyrique. C’est une des richesses de ces livres et une de ses principales difficultés. On doit sans cesse rester concentré, sous peine de perdre le fil de cet univers noir, des paragraphes à la poésie sombre et rugueuse. Et on pense à des auteurs comme Thierry Di Rollo, pour qui le rythme de l’écriture, les respirations ont une telle importance. Exigeant est décidément l’adjectif qui caractérise le mieux ces deux premiers volumes. Mais cela n’est pas gratuit et l’on ne regrette en rien d’avoir persévéré à s’aventurer dans ce monde. En attendant la fin, explosive, sûrement, dans le troisième et dernier tome, un ultime volet qu’on espère à paraître avant trois ans d’intervalle…

Sœur Onden

[Critique commune à Frère Ewen, Sœur Ynolde, Frère Kalkin et Sœur Onden.]

Quand on pense à Pierre Bordage, le premier mot qui vient à l’esprit est conteur. Créateur d’univers riches et complexes, de personnages attachants et d’aventures grandioses. Dès la trilogie des Guerriers du silence, l’auteur avait prouvé sa capacité de bâtisseur de monde, son talent pour entraîner le lecteur au fil de centaines de pages sans le laisser sur le bord de la route. Et s’il a montré qu’il pouvait à l’occasion jouer avec les textes courts dans le recueil Dernières nouvelles de la Terre, son rythme de prédilection reste de très loin celui des épopées. A-t-il voulu écrire ici son Odyssée, son Enéide ? En tout cas, dans le quatrième tome de la présente saga, Sœur Onden, un vaisseau porte bien le nom d’Odysseus. Et n’en doutez pas : des voyages, il y en aura !

La trame, comme dans toute série, est plutôt simple : un danger définitif plane sur l’humanité (une humanité pourtant répartie sur une centaine de mondes), et au-delà d’elle, sur tous les êtres vivants. Face à cette menace extrême, un groupe mystérieux, la Fraternité du Panca, envoie cinq émissaires. Ils sont censés se rejoindre, un par un, et former les cinq maillons d’une chaîne pancatvique. Les pouvoirs du dernier frère, celui qui aura recueilli les âmnas (mémoires) des quatre précédents, seront, en principe, suffisants pour lutter contre le mal et sauver l’univers… Mais encore faut-il que ces cinq-là se rejoignent. Et cela n’a rien de facile (évidemment…) ! Car tous devront traverser la galaxie et affronter des ennemis redoutables.

Raconté de la sorte, le fil narratif s’avère pour le moins simpliste. Mais après tout, quand on lit l’Odyssée, l’histoire de base l’est encore davantage : Ulysse, qui a fâché Poséidon (et d’autres), va mettre dix ans à rentrer chez lui. Point. Le reste se résume à une suite d’aventures. Un principe de simplicité qu’on retrouve dans la plupart des œuvres au long cours. Ce qui importe ici, en définitive, c’est le talent de conteur de l’auteur, sa capacité à renouveler les pièges, les ennemis, les situations. Et, dans l’ensemble, Pierre Bordage possède le souffle nécessaire — on peut même remarquer qu’en France, dans ce registre, au sein des littératures de l’Imaginaire, il est peut-être le seul à l’avoir. Même si certains passages, certaines pages tirent en longueur, manquant ça et là de l’énergie nécessaire pour maintenir la curiosité du lecteur, l’ensemble demeure entraînant, telle une machine bien huilée.

Dans le premier tome, Frère Ewen, Pierre Bordage pose son décor et met en place les schémas qui serviront de modèles. Le premier maillon (cinquième, en fait, selon le décompte de la Fraternité), appelé par le Panca, est un jeune homme ayant oublié sa foi et un serment prêté un peu vite. Jusqu’au jour où il reçoit un message, directement dans son esprit : « Tu dois te mettre en route sans attendre, frère Ewen. Un péril immense menace les espèces vivantes de la Galaxie. » Or, ledit Ewen a fondé une famille. Sa femme, enceinte, est prête à accoucher. Il a déjà une fille. Après quelques hésitations, il part pourtant sans les prévenir. C’est le début d’un long voyage (quatre-vingts ans !) qui va le voir regretter sans cesse le choix qu’il a fait : abandonner les siens pour répondre à un appel venu d’on ne sait où afin de faire barre à un danger hypothétique. Et c’est aussi le principal défaut de ce roman : l’auteur semble parfois tourner en rond. Les tourments de frère Ewen, même s’ils sont légitimes, finissent par lasser. La rencontre avec un couple de jeunes amoureux dans le vaisseau, s’il apporte un peu de diversité et quelques rebondissements, peine à maintenir l’attention. On arrivera toutefois sans trop de mal jusqu’au dénouement (prévisible), tant l’auteur sait rendre vivants et touchants ses protagonistes…

Car c’est peu de dire que Pierre Bordage, à l’instar d’un Orson Scott Card, sait inventer des personnages auxquels on ne peut que s’attacher, tellement il montre de l’empathie envers eux. Pour enrichir son histoire, il fait dès le deuxième volume, Sœur Ynolde, appel à son point fort et multiplie les intervenants : c’est à présent trois personnages que nous suivons en alternance. En plus de sœur Ynolde, le quatrième maillon, le lecteur est invité à mettre ses pas dans ceux de son possible assassin, Silf. Car si le danger encouru par l’univers devrait forcer les hommes à se serrer les coudes, il n’en est bien évidemment rien. Certaines factions pensent que le Panca est néfaste : la dernière fois qu’une chaîne s’est créée, les victimes ont été innombrables. Aussi, les meilleurs tueurs sont lancés à la recherche de la jeune femme. Multiplication des intervenants, mais également variation dans la narration : Bordage utilise la forme du journal pour un troisième personnage. Ce qui apporte une variété bienvenue. Ajoutez à cela quelques surprises dans l’intrigue et nous voilà devant un roman très agréable. Tout comme les deux volumes suivants (Frère Kalkin et Sœur Onden), où l’auteur poursuit dans cette veine. Les doutes continuent à travailler les maillons de la chaîne (surtout que tous n’ont pas choisi cette voie), mais sont moins constamment ressassés que dans Frère Ewen. Les aventures se suivent et s’interpénètrent avec une évidente fluidité et une grande maîtrise.

Et l’on voit, au fur et à mesure que les pages se tournent, l’univers évoluer. C’est surtout flagrant avec les modes de transport. Si, au début de Frère Ewen, les voyages durent parfois une vie d’être humain, dès la fin de ce roman, un nouveau moyen de propulsion est mis en place. Et cela va en s’accélérant. Dans Sœur Onden, traverser la galaxie devient d’une grande rapidité. Mais les risques encourus sont bien plus importants. Certains vaisseaux n’ont pas une chance sur deux d’arriver à bon port. Pour parachever cette course de vitesse, le facteur « temps » fait son entrée dans ce quatrième volume : sous la forme de couloirs temporels, aux flux chaotiques et aléatoires.

Toutes ces évolutions densifient le monde inventé par l’auteur. Ce n’est pas une simple juxtaposition de planètes à la faune et à la flore diverses, aux sociétés plus ou moins différentes, mais un univers construit, crédible (en tout cas, pour une odyssée) et décrit par petites touches, avec le sens du détail qui donne vie à une cité, à ses habitants. Le riche bestiaire est utilisé dans la narration, pas comme simple décor, mais comme élément clef de l’histoire. De plus, l’auteur use d’un procédé mis en œuvre, entre autres, par Isaac Asimov dans le cycle de « Fondation » : à chaque début de chapitre, il place une citation ou une définition tirée d’ouvrages d’Odom Dercher (qu’on rencontre d’ailleurs en chair et en os dans Frère Kalkin). Cela crée du relief : un regard lointain et faussé par la distance ou le temps. Ainsi qu’un clin d’œil au lecteur qui découvre, lui, la réalité des choses, à la différence de l’historien, qui fait souvent fausse route.

Dans Sœur Onden, avant-dernier volume de la série, Pierre Bordage commence à lever le voile sur certains mystères : on découvre quelques réponses à des questions de fond, on en apprend davantage sur cette fameuse organisation du Panca dont personne ne sait rien. Mais ce n’est encore que le début des explications. Prévu pour novembre 2011, le cinquième et dernier tome, Frère Elthor, est donc attendu avec impatience. Pour clore en beauté cette saga en définitive si attachante. Pour savoir si l’univers patiemment construit par Pierre Bordage prendra fin du fait de cette menace mystérieuse. Ou s’il survivra, lui et tous ses habitants, qu’on a appris à aimer. On l’a dit, Bordage est un conteur. Le cycle de La Fraternité du Panca en est un nouvel exemple.

Frère Kalkin

[Critique commune à Frère Ewen, Sœur Ynolde, Frère Kalkin et Sœur Onden.]

Quand on pense à Pierre Bordage, le premier mot qui vient à l’esprit est conteur. Créateur d’univers riches et complexes, de personnages attachants et d’aventures grandioses. Dès la trilogie des Guerriers du silence, l’auteur avait prouvé sa capacité de bâtisseur de monde, son talent pour entraîner le lecteur au fil de centaines de pages sans le laisser sur le bord de la route. Et s’il a montré qu’il pouvait à l’occasion jouer avec les textes courts dans le recueil Dernières nouvelles de la Terre, son rythme de prédilection reste de très loin celui des épopées. A-t-il voulu écrire ici son Odyssée, son Enéide ? En tout cas, dans le quatrième tome de la présente saga, Sœur Onden, un vaisseau porte bien le nom d’Odysseus. Et n’en doutez pas : des voyages, il y en aura !

La trame, comme dans toute série, est plutôt simple : un danger définitif plane sur l’humanité (une humanité pourtant répartie sur une centaine de mondes), et au-delà d’elle, sur tous les êtres vivants. Face à cette menace extrême, un groupe mystérieux, la Fraternité du Panca, envoie cinq émissaires. Ils sont censés se rejoindre, un par un, et former les cinq maillons d’une chaîne pancatvique. Les pouvoirs du dernier frère, celui qui aura recueilli les âmnas (mémoires) des quatre précédents, seront, en principe, suffisants pour lutter contre le mal et sauver l’univers… Mais encore faut-il que ces cinq-là se rejoignent. Et cela n’a rien de facile (évidemment…) ! Car tous devront traverser la galaxie et affronter des ennemis redoutables.

Raconté de la sorte, le fil narratif s’avère pour le moins simpliste. Mais après tout, quand on lit l’Odyssée, l’histoire de base l’est encore davantage : Ulysse, qui a fâché Poséidon (et d’autres), va mettre dix ans à rentrer chez lui. Point. Le reste se résume à une suite d’aventures. Un principe de simplicité qu’on retrouve dans la plupart des œuvres au long cours. Ce qui importe ici, en définitive, c’est le talent de conteur de l’auteur, sa capacité à renouveler les pièges, les ennemis, les situations. Et, dans l’ensemble, Pierre Bordage possède le souffle nécessaire — on peut même remarquer qu’en France, dans ce registre, au sein des littératures de l’Imaginaire, il est peut-être le seul à l’avoir. Même si certains passages, certaines pages tirent en longueur, manquant ça et là de l’énergie nécessaire pour maintenir la curiosité du lecteur, l’ensemble demeure entraînant, telle une machine bien huilée.

Dans le premier tome, Frère Ewen, Pierre Bordage pose son décor et met en place les schémas qui serviront de modèles. Le premier maillon (cinquième, en fait, selon le décompte de la Fraternité), appelé par le Panca, est un jeune homme ayant oublié sa foi et un serment prêté un peu vite. Jusqu’au jour où il reçoit un message, directement dans son esprit : « Tu dois te mettre en route sans attendre, frère Ewen. Un péril immense menace les espèces vivantes de la Galaxie. » Or, ledit Ewen a fondé une famille. Sa femme, enceinte, est prête à accoucher. Il a déjà une fille. Après quelques hésitations, il part pourtant sans les prévenir. C’est le début d’un long voyage (quatre-vingts ans !) qui va le voir regretter sans cesse le choix qu’il a fait : abandonner les siens pour répondre à un appel venu d’on ne sait où afin de faire barre à un danger hypothétique. Et c’est aussi le principal défaut de ce roman : l’auteur semble parfois tourner en rond. Les tourments de frère Ewen, même s’ils sont légitimes, finissent par lasser. La rencontre avec un couple de jeunes amoureux dans le vaisseau, s’il apporte un peu de diversité et quelques rebondissements, peine à maintenir l’attention. On arrivera toutefois sans trop de mal jusqu’au dénouement (prévisible), tant l’auteur sait rendre vivants et touchants ses protagonistes…

Car c’est peu de dire que Pierre Bordage, à l’instar d’un Orson Scott Card, sait inventer des personnages auxquels on ne peut que s’attacher, tellement il montre de l’empathie envers eux. Pour enrichir son histoire, il fait dès le deuxième volume, Sœur Ynolde, appel à son point fort et multiplie les intervenants : c’est à présent trois personnages que nous suivons en alternance. En plus de sœur Ynolde, le quatrième maillon, le lecteur est invité à mettre ses pas dans ceux de son possible assassin, Silf. Car si le danger encouru par l’univers devrait forcer les hommes à se serrer les coudes, il n’en est bien évidemment rien. Certaines factions pensent que le Panca est néfaste : la dernière fois qu’une chaîne s’est créée, les victimes ont été innombrables. Aussi, les meilleurs tueurs sont lancés à la recherche de la jeune femme. Multiplication des intervenants, mais également variation dans la narration : Bordage utilise la forme du journal pour un troisième personnage. Ce qui apporte une variété bienvenue. Ajoutez à cela quelques surprises dans l’intrigue et nous voilà devant un roman très agréable. Tout comme les deux volumes suivants (Frère Kalkin et Sœur Onden), où l’auteur poursuit dans cette veine. Les doutes continuent à travailler les maillons de la chaîne (surtout que tous n’ont pas choisi cette voie), mais sont moins constamment ressassés que dans Frère Ewen. Les aventures se suivent et s’interpénètrent avec une évidente fluidité et une grande maîtrise.

Et l’on voit, au fur et à mesure que les pages se tournent, l’univers évoluer. C’est surtout flagrant avec les modes de transport. Si, au début de Frère Ewen, les voyages durent parfois une vie d’être humain, dès la fin de ce roman, un nouveau moyen de propulsion est mis en place. Et cela va en s’accélérant. Dans Sœur Onden, traverser la galaxie devient d’une grande rapidité. Mais les risques encourus sont bien plus importants. Certains vaisseaux n’ont pas une chance sur deux d’arriver à bon port. Pour parachever cette course de vitesse, le facteur « temps » fait son entrée dans ce quatrième volume : sous la forme de couloirs temporels, aux flux chaotiques et aléatoires.

Toutes ces évolutions densifient le monde inventé par l’auteur. Ce n’est pas une simple juxtaposition de planètes à la faune et à la flore diverses, aux sociétés plus ou moins différentes, mais un univers construit, crédible (en tout cas, pour une odyssée) et décrit par petites touches, avec le sens du détail qui donne vie à une cité, à ses habitants. Le riche bestiaire est utilisé dans la narration, pas comme simple décor, mais comme élément clef de l’histoire. De plus, l’auteur use d’un procédé mis en œuvre, entre autres, par Isaac Asimov dans le cycle de « Fondation » : à chaque début de chapitre, il place une citation ou une définition tirée d’ouvrages d’Odom Dercher (qu’on rencontre d’ailleurs en chair et en os dans Frère Kalkin). Cela crée du relief : un regard lointain et faussé par la distance ou le temps. Ainsi qu’un clin d’œil au lecteur qui découvre, lui, la réalité des choses, à la différence de l’historien, qui fait souvent fausse route.

Dans Sœur Onden, avant-dernier volume de la série, Pierre Bordage commence à lever le voile sur certains mystères : on découvre quelques réponses à des questions de fond, on en apprend davantage sur cette fameuse organisation du Panca dont personne ne sait rien. Mais ce n’est encore que le début des explications. Prévu pour novembre 2011, le cinquième et dernier tome, Frère Elthor, est donc attendu avec impatience. Pour clore en beauté cette saga en définitive si attachante. Pour savoir si l’univers patiemment construit par Pierre Bordage prendra fin du fait de cette menace mystérieuse. Ou s’il survivra, lui et tous ses habitants, qu’on a appris à aimer. On l’a dit, Bordage est un conteur. Le cycle de La Fraternité du Panca en est un nouvel exemple.

Sœur Ynolde

[Critique commune à Frère Ewen, Sœur Ynolde, Frère Kalkin et Sœur Onden.]

Quand on pense à Pierre Bordage, le premier mot qui vient à l’esprit est conteur. Créateur d’univers riches et complexes, de personnages attachants et d’aventures grandioses. Dès la trilogie des Guerriers du silence, l’auteur avait prouvé sa capacité de bâtisseur de monde, son talent pour entraîner le lecteur au fil de centaines de pages sans le laisser sur le bord de la route. Et s’il a montré qu’il pouvait à l’occasion jouer avec les textes courts dans le recueil Dernières nouvelles de la Terre, son rythme de prédilection reste de très loin celui des épopées. A-t-il voulu écrire ici son Odyssée, son Enéide ? En tout cas, dans le quatrième tome de la présente saga, Sœur Onden, un vaisseau porte bien le nom d’Odysseus. Et n’en doutez pas : des voyages, il y en aura !

La trame, comme dans toute série, est plutôt simple : un danger définitif plane sur l’humanité (une humanité pourtant répartie sur une centaine de mondes), et au-delà d’elle, sur tous les êtres vivants. Face à cette menace extrême, un groupe mystérieux, la Fraternité du Panca, envoie cinq émissaires. Ils sont censés se rejoindre, un par un, et former les cinq maillons d’une chaîne pancatvique. Les pouvoirs du dernier frère, celui qui aura recueilli les âmnas (mémoires) des quatre précédents, seront, en principe, suffisants pour lutter contre le mal et sauver l’univers… Mais encore faut-il que ces cinq-là se rejoignent. Et cela n’a rien de facile (évidemment…) ! Car tous devront traverser la galaxie et affronter des ennemis redoutables.

Raconté de la sorte, le fil narratif s’avère pour le moins simpliste. Mais après tout, quand on lit l’Odyssée, l’histoire de base l’est encore davantage : Ulysse, qui a fâché Poséidon (et d’autres), va mettre dix ans à rentrer chez lui. Point. Le reste se résume à une suite d’aventures. Un principe de simplicité qu’on retrouve dans la plupart des œuvres au long cours. Ce qui importe ici, en définitive, c’est le talent de conteur de l’auteur, sa capacité à renouveler les pièges, les ennemis, les situations. Et, dans l’ensemble, Pierre Bordage possède le souffle nécessaire — on peut même remarquer qu’en France, dans ce registre, au sein des littératures de l’Imaginaire, il est peut-être le seul à l’avoir. Même si certains passages, certaines pages tirent en longueur, manquant ça et là de l’énergie nécessaire pour maintenir la curiosité du lecteur, l’ensemble demeure entraînant, telle une machine bien huilée.

Dans le premier tome, Frère Ewen, Pierre Bordage pose son décor et met en place les schémas qui serviront de modèles. Le premier maillon (cinquième, en fait, selon le décompte de la Fraternité), appelé par le Panca, est un jeune homme ayant oublié sa foi et un serment prêté un peu vite. Jusqu’au jour où il reçoit un message, directement dans son esprit : « Tu dois te mettre en route sans attendre, frère Ewen. Un péril immense menace les espèces vivantes de la Galaxie. » Or, ledit Ewen a fondé une famille. Sa femme, enceinte, est prête à accoucher. Il a déjà une fille. Après quelques hésitations, il part pourtant sans les prévenir. C’est le début d’un long voyage (quatre-vingts ans !) qui va le voir regretter sans cesse le choix qu’il a fait : abandonner les siens pour répondre à un appel venu d’on ne sait où afin de faire barre à un danger hypothétique. Et c’est aussi le principal défaut de ce roman : l’auteur semble parfois tourner en rond. Les tourments de frère Ewen, même s’ils sont légitimes, finissent par lasser. La rencontre avec un couple de jeunes amoureux dans le vaisseau, s’il apporte un peu de diversité et quelques rebondissements, peine à maintenir l’attention. On arrivera toutefois sans trop de mal jusqu’au dénouement (prévisible), tant l’auteur sait rendre vivants et touchants ses protagonistes…

Car c’est peu de dire que Pierre Bordage, à l’instar d’un Orson Scott Card, sait inventer des personnages auxquels on ne peut que s’attacher, tellement il montre de l’empathie envers eux. Pour enrichir son histoire, il fait dès le deuxième volume, Sœur Ynolde, appel à son point fort et multiplie les intervenants : c’est à présent trois personnages que nous suivons en alternance. En plus de sœur Ynolde, le quatrième maillon, le lecteur est invité à mettre ses pas dans ceux de son possible assassin, Silf. Car si le danger encouru par l’univers devrait forcer les hommes à se serrer les coudes, il n’en est bien évidemment rien. Certaines factions pensent que le Panca est néfaste : la dernière fois qu’une chaîne s’est créée, les victimes ont été innombrables. Aussi, les meilleurs tueurs sont lancés à la recherche de la jeune femme. Multiplication des intervenants, mais également variation dans la narration : Bordage utilise la forme du journal pour un troisième personnage. Ce qui apporte une variété bienvenue. Ajoutez à cela quelques surprises dans l’intrigue et nous voilà devant un roman très agréable. Tout comme les deux volumes suivants (Frère Kalkin et Sœur Onden), où l’auteur poursuit dans cette veine. Les doutes continuent à travailler les maillons de la chaîne (surtout que tous n’ont pas choisi cette voie), mais sont moins constamment ressassés que dans Frère Ewen. Les aventures se suivent et s’interpénètrent avec une évidente fluidité et une grande maîtrise.

Et l’on voit, au fur et à mesure que les pages se tournent, l’univers évoluer. C’est surtout flagrant avec les modes de transport. Si, au début de Frère Ewen, les voyages durent parfois une vie d’être humain, dès la fin de ce roman, un nouveau moyen de propulsion est mis en place. Et cela va en s’accélérant. Dans Sœur Onden, traverser la galaxie devient d’une grande rapidité. Mais les risques encourus sont bien plus importants. Certains vaisseaux n’ont pas une chance sur deux d’arriver à bon port. Pour parachever cette course de vitesse, le facteur « temps » fait son entrée dans ce quatrième volume : sous la forme de couloirs temporels, aux flux chaotiques et aléatoires.

Toutes ces évolutions densifient le monde inventé par l’auteur. Ce n’est pas une simple juxtaposition de planètes à la faune et à la flore diverses, aux sociétés plus ou moins différentes, mais un univers construit, crédible (en tout cas, pour une odyssée) et décrit par petites touches, avec le sens du détail qui donne vie à une cité, à ses habitants. Le riche bestiaire est utilisé dans la narration, pas comme simple décor, mais comme élément clef de l’histoire. De plus, l’auteur use d’un procédé mis en œuvre, entre autres, par Isaac Asimov dans le cycle de « Fondation » : à chaque début de chapitre, il place une citation ou une définition tirée d’ouvrages d’Odom Dercher (qu’on rencontre d’ailleurs en chair et en os dans Frère Kalkin). Cela crée du relief : un regard lointain et faussé par la distance ou le temps. Ainsi qu’un clin d’œil au lecteur qui découvre, lui, la réalité des choses, à la différence de l’historien, qui fait souvent fausse route.

Dans Sœur Onden, avant-dernier volume de la série, Pierre Bordage commence à lever le voile sur certains mystères : on découvre quelques réponses à des questions de fond, on en apprend davantage sur cette fameuse organisation du Panca dont personne ne sait rien. Mais ce n’est encore que le début des explications. Prévu pour novembre 2011, le cinquième et dernier tome, Frère Elthor, est donc attendu avec impatience. Pour clore en beauté cette saga en définitive si attachante. Pour savoir si l’univers patiemment construit par Pierre Bordage prendra fin du fait de cette menace mystérieuse. Ou s’il survivra, lui et tous ses habitants, qu’on a appris à aimer. On l’a dit, Bordage est un conteur. Le cycle de La Fraternité du Panca en est un nouvel exemple.

Frère Ewen

[Critique commune à Frère Ewen, Sœur Ynolde, Frère Kalkin et Sœur Onden.]

Quand on pense à Pierre Bordage, le premier mot qui vient à l’esprit est conteur. Créateur d’univers riches et complexes, de personnages attachants et d’aventures grandioses. Dès la trilogie des Guerriers du silence, l’auteur avait prouvé sa capacité de bâtisseur de monde, son talent pour entraîner le lecteur au fil de centaines de pages sans le laisser sur le bord de la route. Et s’il a montré qu’il pouvait à l’occasion jouer avec les textes courts dans le recueil Dernières nouvelles de la Terre, son rythme de prédilection reste de très loin celui des épopées. A-t-il voulu écrire ici son Odyssée, son Enéide ? En tout cas, dans le quatrième tome de la présente saga, Sœur Onden, un vaisseau porte bien le nom d’Odysseus. Et n’en doutez pas : des voyages, il y en aura !

La trame, comme dans toute série, est plutôt simple : un danger définitif plane sur l’humanité (une humanité pourtant répartie sur une centaine de mondes), et au-delà d’elle, sur tous les êtres vivants. Face à cette menace extrême, un groupe mystérieux, la Fraternité du Panca, envoie cinq émissaires. Ils sont censés se rejoindre, un par un, et former les cinq maillons d’une chaîne pancatvique. Les pouvoirs du dernier frère, celui qui aura recueilli les âmnas (mémoires) des quatre précédents, seront, en principe, suffisants pour lutter contre le mal et sauver l’univers… Mais encore faut-il que ces cinq-là se rejoignent. Et cela n’a rien de facile (évidemment…) ! Car tous devront traverser la galaxie et affronter des ennemis redoutables.

Raconté de la sorte, le fil narratif s’avère pour le moins simpliste. Mais après tout, quand on lit l’Odyssée, l’histoire de base l’est encore davantage : Ulysse, qui a fâché Poséidon (et d’autres), va mettre dix ans à rentrer chez lui. Point. Le reste se résume à une suite d’aventures. Un principe de simplicité qu’on retrouve dans la plupart des œuvres au long cours. Ce qui importe ici, en définitive, c’est le talent de conteur de l’auteur, sa capacité à renouveler les pièges, les ennemis, les situations. Et, dans l’ensemble, Pierre Bordage possède le souffle nécessaire — on peut même remarquer qu’en France, dans ce registre, au sein des littératures de l’Imaginaire, il est peut-être le seul à l’avoir. Même si certains passages, certaines pages tirent en longueur, manquant ça et là de l’énergie nécessaire pour maintenir la curiosité du lecteur, l’ensemble demeure entraînant, telle une machine bien huilée.

Dans le premier tome, Frère Ewen, Pierre Bordage pose son décor et met en place les schémas qui serviront de modèles. Le premier maillon (cinquième, en fait, selon le décompte de la Fraternité), appelé par le Panca, est un jeune homme ayant oublié sa foi et un serment prêté un peu vite. Jusqu’au jour où il reçoit un message, directement dans son esprit : « Tu dois te mettre en route sans attendre, frère Ewen. Un péril immense menace les espèces vivantes de la Galaxie. » Or, ledit Ewen a fondé une famille. Sa femme, enceinte, est prête à accoucher. Il a déjà une fille. Après quelques hésitations, il part pourtant sans les prévenir. C’est le début d’un long voyage (quatre-vingts ans !) qui va le voir regretter sans cesse le choix qu’il a fait : abandonner les siens pour répondre à un appel venu d’on ne sait où afin de faire barre à un danger hypothétique. Et c’est aussi le principal défaut de ce roman : l’auteur semble parfois tourner en rond. Les tourments de frère Ewen, même s’ils sont légitimes, finissent par lasser. La rencontre avec un couple de jeunes amoureux dans le vaisseau, s’il apporte un peu de diversité et quelques rebondissements, peine à maintenir l’attention. On arrivera toutefois sans trop de mal jusqu’au dénouement (prévisible), tant l’auteur sait rendre vivants et touchants ses protagonistes…

Car c’est peu de dire que Pierre Bordage, à l’instar d’un Orson Scott Card, sait inventer des personnages auxquels on ne peut que s’attacher, tellement il montre de l’empathie envers eux. Pour enrichir son histoire, il fait dès le deuxième volume, Sœur Ynolde, appel à son point fort et multiplie les intervenants : c’est à présent trois personnages que nous suivons en alternance. En plus de sœur Ynolde, le quatrième maillon, le lecteur est invité à mettre ses pas dans ceux de son possible assassin, Silf. Car si le danger encouru par l’univers devrait forcer les hommes à se serrer les coudes, il n’en est bien évidemment rien. Certaines factions pensent que le Panca est néfaste : la dernière fois qu’une chaîne s’est créée, les victimes ont été innombrables. Aussi, les meilleurs tueurs sont lancés à la recherche de la jeune femme. Multiplication des intervenants, mais également variation dans la narration : Bordage utilise la forme du journal pour un troisième personnage. Ce qui apporte une variété bienvenue. Ajoutez à cela quelques surprises dans l’intrigue et nous voilà devant un roman très agréable. Tout comme les deux volumes suivants (Frère Kalkin et Sœur Onden), où l’auteur poursuit dans cette veine. Les doutes continuent à travailler les maillons de la chaîne (surtout que tous n’ont pas choisi cette voie), mais sont moins constamment ressassés que dans Frère Ewen. Les aventures se suivent et s’interpénètrent avec une évidente fluidité et une grande maîtrise.

Et l’on voit, au fur et à mesure que les pages se tournent, l’univers évoluer. C’est surtout flagrant avec les modes de transport. Si, au début de Frère Ewen, les voyages durent parfois une vie d’être humain, dès la fin de ce roman, un nouveau moyen de propulsion est mis en place. Et cela va en s’accélérant. Dans Sœur Onden, traverser la galaxie devient d’une grande rapidité. Mais les risques encourus sont bien plus importants. Certains vaisseaux n’ont pas une chance sur deux d’arriver à bon port. Pour parachever cette course de vitesse, le facteur « temps » fait son entrée dans ce quatrième volume : sous la forme de couloirs temporels, aux flux chaotiques et aléatoires.

Toutes ces évolutions densifient le monde inventé par l’auteur. Ce n’est pas une simple juxtaposition de planètes à la faune et à la flore diverses, aux sociétés plus ou moins différentes, mais un univers construit, crédible (en tout cas, pour une odyssée) et décrit par petites touches, avec le sens du détail qui donne vie à une cité, à ses habitants. Le riche bestiaire est utilisé dans la narration, pas comme simple décor, mais comme élément clef de l’histoire. De plus, l’auteur use d’un procédé mis en œuvre, entre autres, par Isaac Asimov dans le cycle de « Fondation » : à chaque début de chapitre, il place une citation ou une définition tirée d’ouvrages d’Odom Dercher (qu’on rencontre d’ailleurs en chair et en os dans Frère Kalkin). Cela crée du relief : un regard lointain et faussé par la distance ou le temps. Ainsi qu’un clin d’œil au lecteur qui découvre, lui, la réalité des choses, à la différence de l’historien, qui fait souvent fausse route.

Dans Sœur Onden, avant-dernier volume de la série, Pierre Bordage commence à lever le voile sur certains mystères : on découvre quelques réponses à des questions de fond, on en apprend davantage sur cette fameuse organisation du Panca dont personne ne sait rien. Mais ce n’est encore que le début des explications. Prévu pour novembre 2011, le cinquième et dernier tome, Frère Elthor, est donc attendu avec impatience. Pour clore en beauté cette saga en définitive si attachante. Pour savoir si l’univers patiemment construit par Pierre Bordage prendra fin du fait de cette menace mystérieuse. Ou s’il survivra, lui et tous ses habitants, qu’on a appris à aimer. On l’a dit, Bordage est un conteur. Le cycle de La Fraternité du Panca en est un nouvel exemple.

Les Univers des Fantastiques

Poursuivant sa réflexion sur l’imaginaire fantastique, initiée avec déjà cinq titres dans la collection « Regards sur le fantastique », Roger Bozzetto se penche cette fois sur les hybridations et les dérives qui permettent de passer d’une forme narrative à une autre, suivant des motifs issus d’un creuset originel. Ce sont donc les mêmes images et métaphores ancestrales, mythologiques, qui se déploient selon les traitements imposés par les époques et formes narratives. Un premier exemple est donné avec quatre domaines des fantastiques autour de la mort et de l’immortalité, de l’invisible et du rêve. Cette lecture transversale se poursuit avec cinq trajectoires différentes, à travers des auteurs qui sont six : André Pieyre de Mandiargues, Tomaso Landolfi, Richard Matheson, Graham Masterton et deux auteurs japonais, Mura-kami et Ogawa. L’exercice continue dans les domaines du merveilleux, notamment avec l’arbre et le dragon, principalement ceux, d’univers très différents, de Pern et de Terremer ; l’imaginaire moderne, essentiellement de science-fiction, est traité avec les figures du savant fou et du mutant, ce qui permet de revisiter le bestiaire des monstres de l’Antiquité et des siècles où ils peuplaient les terres inexplorées jusqu’à la fabrique de monstres (les Dr Moreau et Lerne), les mutants et les extraterrestres.

La démonstration étant faite, Roger Bozzetto en vient à considérer comment s’est constitué l’imaginaire de la science-fiction sur ces bases, Jules Verne et Robert Heinlein étant les auteurs choisis pour illustrer la façon dont le discours technique s’inscrit dans la narration littéraire. Qui dit cohérence dit corpus : l’intérêt de cette lecture transversale est de montrer qu’un agrégat de motifs semblables favorise l’émergence d’une nouvelle littérature, en l’occurrence la science-fiction, dont on suit les variations depuis le merveilleux scientifique de Renard jusqu’à la fiction spéculative de Heinlein.

Là où Bozzetto innove, c’est en évoquant la crise actuelle de la science-fiction, la déclinaison de figures amalgamées et redéployées parvenant à épuisement. Attaquée à la fois sur le front de la littérature générale, dont il montre qu’elle n’a de réalité que dans le fandom, et sur celui de l’imaginaire avec la fantasy qui, suite aux désillusions face à la science et aux craintes de l’avenir, réactive avec succès d’autres figures, la science-fiction doit trouver de nouvelles voies. Il es-quisse, très grossièrement, trois pistes, avec comme exemples La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean (brillante analyse montrant qu’anticipation et rétrospection proposent la même sidération), l’approche très mainstream du Ballard de Millenium People, et celle, aux frontières de la fantasy, avec L’Ecorcheur de Neal Asher. Roger Bozzetto préconise également un rapport à la science dans un paradigme neuf, sous-entendant que les auteurs actuels, hormis quelques-uns comme Greg Egan ou K. S. Robinson, chacun dans deux voies différentes, ne se préoccupent plus guère de spéculer sur les évolutions de la science en interaction avec celles de la société, comme si ces avenirs se trouvaient parasités par les technologies déjà présentes dans le paysage (un « déjà-là » qu’il avait évoqué en début d’ouvrage à propos du fantastique, « impossible et pourtant là ») et que le rêve se limite à imaginer les conséquences négatives. Tout cela n’est pas entièrement neuf : encore fallait-il formaliser cette nécessité de dépassement à la lumière d’une analyse, qui, si elle survole plus qu’elle n’approfondit, a le mérite de circonscrire le débat.

Si cette lecture transversale est proche de la mémétique, problématique abordée en fin de volume, Roger Bozzetto n’évoque pas, au moins pour dissiper l’impression de parenté, les subjectivités collectives développées par Gérard Klein dans Trames et moirés. Mais il est vrai que ce dernier réfute le rapprochement et que Bozzetto ne fait ici, de son propre aveu, qu’une première approche encore circonspecte des mécanismes par lesquels les idées s’hybrident et essaiment dans la littérature. Mémétique ou pas, ce survol passionnant montre bien comment chaque époque recense et promeut des types de fictions correspondant à sa sensibilité, tout en jouant toujours avec les mêmes motifs.

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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