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La Poupée à tout faire

[Critique commune à Intrusion et à La Poupée à tout faire.]

Suite de l'intégrale (ou peu s'en faut) des nouvelles de Richard Matheson — avec au total cinq volumes prévus. Francis Valéry s'étant longuement et patiemment intéressé aux textes composant le premier volume (cf. Bifrost 14), nous nous intéresserons aux suivants de façon plus succincte. Au sommaire de ces deux opus, 30 nouvelles, offrant une bonne perspective des différentes facettes de Matheson. Tout d'abord, il y a bien sûr ces récits ancrés dans la banalité du quotidien, que l'auteur va imperceptiblement faire dévier vers quelque chose d'autre : c'est un homme qui ne se souvient plus de l'endroit où il a garé sa voiture (« L'Enfant trop curieux »), c'est un enfant qui pleure dans le noir (« Tina a disparu »), quelqu'un dont soudain personne ne semble se souvenir (« Escamotage »), ou un coup de fil anonyme (« Appel longue distance »). Dans ce registre, popularisé au petit écran par la série Twilight Zone, Matheson passe pour un maître. Ce n'est pas le seul auquel il s'est essayé. Certes, lorsqu'il s'adonne à la nouvelle humoristique, les résultats sont plus mitigés. Tantôt il sort la cavalerie lourde (« Funérailles », où un employé des Pompes Funèbres reçoit la visite de divers personnages de la mythologie fantastique, ou « Une tripotée de donzelles », pochade sans grand intérêt mettant en scène une nouvelle forme de prostitution), tantôt il ressasse de vieilles plaisanteries éculées (« Cher journal », relatant les tracas de la vie quotidienne à diverses époques ; « L'homme qui avait créé le monde », le titre dit tout). Parfois, aussi, le résultat est plus convaincant, comme dans « Miss Poussière d'Étoiles », que n'aurait pas renié Robert Sheckley ou « Une Armée de conspirateurs », narrant les malheurs d'un paranoïaque.

D'autres textes, pas forcément les moins intéressants d'ailleurs, relèvent d'une S-F ou d'un fantastique des plus classiques : « Le Dernier jour » ou « Descendre », côté S-F symptomatiques des peurs des années cinquante, « La Maison du crime » ou « Paille humide » dans le registre fantastique. À l'inverse, un texte comme « Danse macabre » surprend, tant il s'apparente plus volontiers à la science-fiction de la décennie suivante. Enfin, plus anecdotique, on trouvera dans ces volumes une nouvelle policière, « Toilettes pour hommes seuls », ainsi qu'un western, « Le Conquérant ». Le résultat est aussi varié qu'intéressant.

Intrusion

[Critique commune à Intrusion et La Poupée à tout faire.]

Suite de l'intégrale (ou peu s'en faut) des nouvelles de Richard Matheson — avec au total cinq volumes prévus. Francis Valéry s'étant longuement et patiemment intéressé aux textes composant le premier volume (cf. Bifrost 14), nous nous intéresserons aux suivants de façon plus succincte. Au sommaire de ces deux opus, 30 nouvelles, offrant une bonne perspective des différentes facettes de Matheson. Tout d'abord, il y a bien sûr ces récits ancrés dans la banalité du quotidien, que l'auteur va imperceptiblement faire dévier vers quelque chose d'autre : c'est un homme qui ne se souvient plus de l'endroit où il a garé sa voiture (« L'Enfant trop curieux »), c'est un enfant qui pleure dans le noir (« Tina a disparu »), quelqu'un dont soudain personne ne semble se souvenir (« Escamotage »), ou un coup de fil anonyme (« Appel longue distance »). Dans ce registre, popularisé au petit écran par la série Twilight Zone, Matheson passe pour un maître. Ce n'est pas le seul auquel il s'est essayé. Certes, lorsqu'il s'adonne à la nouvelle humoristique, les résultats sont plus mitigés. Tantôt il sort la cavalerie lourde (« Funérailles », où un employé des Pompes Funèbres reçoit la visite de divers personnages de la mythologie fantastique, ou « Une tripotée de donzelles », pochade sans grand intérêt mettant en scène une nouvelle forme de prostitution), tantôt il ressasse de vieilles plaisanteries éculées (« Cher journal », relatant les tracas de la vie quotidienne à diverses époques ; « L'homme qui avait créé le monde », le titre dit tout). Parfois, aussi, le résultat est plus convaincant, comme dans « Miss Poussière d'Étoiles », que n'aurait pas renié Robert Sheckley ou « Une Armée de conspirateurs », narrant les malheurs d'un paranoïaque.

D'autres textes, pas forcément les moins intéressants d'ailleurs, relèvent d'une S-F ou d'un fantastique des plus classiques : « Le Dernier jour » ou « Descendre », côté S-F symptomatiques des peurs des années cinquante, « La Maison du crime » ou « Paille humide » dans le registre fantastique. À l'inverse, un texte comme « Danse macabre » surprend, tant il s'apparente plus volontiers à la science-fiction de la décennie suivante. Enfin, plus anecdotique, on trouvera dans ces volumes une nouvelle policière, « Toilettes pour hommes seuls », ainsi qu'un western, « Le Conquérant ». Le résultat est aussi varié qu'intéressant.

Aventures lointaines 02

Deuxième, et déjà dernière parution pour cette anthologie : décidément, les choses changent vite dans le petit monde de l'édition française, et pas forcément pour le meilleur. Au sommaire, quatre noms pour trois textes seulement, dont une assez longue novella. « Mittelwelt », uchronie signée Stephen Baxter, se déroule dans un univers proche, sinon identique, à celui de sa première nouvelle parue dans Aventures Lointaines n°1, « Tu ne toucheras plus jamais terre ». On y assiste au premier vol d'un bombardier révolutionnaire devant permettre à l'armée allemande d'asseoir sa supériorité militaire. L'histoire ne présente guère d'intérêt et, contrairement à la précédente, qui s'achevait sur la découverte d'un artefact assez stupéfiant, se révèle sans surprise.

Le texte co-signé Robert Holdstock et Garry Kilworth est d'une autre trempe. Présenté sous la forme d'un journal intime, et s'étendant sur une vingtaine d'années, il conte la quête d'un homme à la recherche de l'immortalité. Les auteurs font montre dans cette novella d'une érudition impressionnante, s'ingénient à mêler le vrai et le faux. Le résultat est passionnant.

Troisième et dernière nouvelle, « Nirvana, mode d'emploi », de Sylvie Denis, met en scène une jeune scientifique partageant sa vie entre ses recherches sur une maladie infantile détruisant la faculté de mémorisation de ses victimes, et sa passion pour « LE film », lequel n'est jamais cité, mais aisément reconnaissable. Parallèlement, un second récit décrit l'arrivée sur une planète sauvage de divers extraterrestres, réunis dans l'attente de l'arrivée de leur mentor. J'avoue que cette nouvelle m'a laissé perplexe, en particulier quant à sa résolution, qui me semble d'une gratuité totale.

Deux petits tours et puis s'en va, donc. Dommage, même si ce second volume s'avère inférieur au premier, nul doute que cette anthologie aurait pu nous proposer encore quelques beaux moments.

Billet sans titre

Retrouvez sur l'onglet Critiques les chroniques de livres du Bifrost n°18 ainsi que son guide de lecture Philip K. Dick !

Les Loups des étoiles

Edmond Hamilton est surtout connu pour Les Rois des étoiles, un space opera flamboyant datant de 1949 que l'on peut sans hésiter qualifier de classique de la S-F. La présente trilogie ici réunie en un volume, écrite à la fin des années 60, met en scène Morgan Chane, un enfant terrien élevé sur la planète des Loups des étoiles, de redoutables pirates galactiques. Pourchassé par ceux-ci parce qu'il a tué l'un d'eux, il est recueilli par un groupe de mercenaires en compagnie de qui — et notamment de leur chef, John Dilullo — il va vivre trois aventures dans la grande tradition du genre. Que le but de la quête soit une arme fabuleuse, un mode de transport révolutionnaire ou, tout simplement, un bijou merveilleux, il est avant tout prétexte à des aventures endiablées, pleines de bruit et de fureur, où le souffle épique de l'auteur entretient sans peine la suspension de l'incrédulité chère à la S-F en dépit de quelques approximations sur le plan scientifique. De plus, Hamilton trouve le moyen de coller à l'actualité sans en avoir l'air. Ainsi, l'Errance libre, que l'on découvre dans Les Mondes interdits, fait irrésistiblement penser, jusque et y compris dans les motifs employés par Chane pour la condamner, à une métaphore du voyage psychédélique. Et l'on ne sera pas surpris que cette inscription dans une réalité contemporaine de cette écriture fasse de ce titre le meilleur et le plus profond de la trilogie, puisque toute bonne S-F ne parle que du présent.

En attendant l'année dernière

Le docteur Eric Sweetscent est spécialiste des greffes d'organes, attaché au service personnel de Virgil Ackerman, PDG de la FCT. Mais tout son talent médical ne lui vaut pas un salaire aussi conséquent que celui de sa femme Kathy spécialisée dans la recherche d'antiquités destinées à la reconstitution du Washington de 1935, ou du moins des quelques rues qui furent le cadre de l'enfance du patron de la FCT. En théorie, pourtant, l'appareil de production terrien devrait être tourné vers l'effort de guerre, puisque la Terre livre bataille aux Reegs — des extraterrestres insectoïdes — pour satisfaire aux clauses d'un traité d'entraide avec les Lilistariens qui, eux, ont forme humanoïde.

Appelé aux côtés du secrétaire de l'ONU et dictateur de la planète, Gino Molinari, Eric découvre que ce dernier déploie toute son énergie à résister aux demandes des « alliés » de plus en plus autoritaires des Terriens, en utilisant des maladies psychosomatiques comme manœuvre dilatoire. Et surtout, il se retrouve intoxiqué au JJ-180, une drogue qui crée une accoutumance immédiate et handicapante, mais qui permet de voyager dans le temps, sans contrôle sur la date de destination (qui peut être le passé ou le futur), ni certitude que l'époque visitée est réelle et non hallucinatoire.

On peut au premier abord croire ce roman politique, le lire comme une dénonciation de la guerre du Vietnam, par exemple, avec la firme qui soutient l'effort de guerre produisant également des drogues à usage militaire potentiel, et surtout la conviction que l'on s'est trompé d'ennemi — en effet, les Reegs, pour monstrueux qu'ils paraissent, sont un peuple pacifique et ce sont les alliés Lilistariens qui représentent un véritable danger pour la Terre.

En fin de compte, pourtant, la vraie préoccupation du roman est personnelle. S'il a été réécrit et publié en 1966, ce roman datait au départ de 1963 — époque d'écriture intense pour Dick (dix romans en deux ans !), et de rapports mouvementés avec son épouse Anne, que l'on reconnaît dans Kathy Kathy est une femme possessive, qui ne perd jamais une occasion d'écraser son mari de sa supériorité, et pourtant, alors qu'il se perd dans les méandres d'univers parallèles, Eric ne l'oublie jamais et prend en conclusion du roman la décision de s'occuper d'elle, alors que le JJ-180 (qu'elle a pris avant son mari) lui a causé des dommages irréparables. Anne était artisan joaillier et, à un moment de leur disputes matrimoniales, Philip la fit interner pendant deux semaines dans une clinique psychiatrique : les parallèles sont évidents.

Mais le livre ne peut se réduire à l'un ou l'autre aspect, ni même à la somme des deux. Parfois décousu au niveau de l'intrigue, En Attendant l'année dernière fourmille de ces remarques philosophiques parfois déjantées qui étaient la marque de fabrique de Philip K. Dick, parfois émises par les personnages, parfois par des machines, comme ces taxis-robots qui prennent si souvent le rôle de confident dans le monde de l'auteur. Ici par exemple, Dick revient plusieurs fois sur le rôle des objets. La construction de Wash-35 (et d'autres villes du passé) est vécue comme une falsification, mais Dick défend le faux comme analogue de la création artistique, ou de sa reproduction. Je vois aussi les villes reconstituées comme des préfigurations grandeur nature des combinés qui apparaissent dans Le Dieu venu du Centaure, comme une moquerie ultime de la course à la consommation. Mais les objets deviennent brutalement hostiles lorsque Kathy éprouve pour la première fois les effets du manque de JJ-180, et se retrouve entourée d'un univers coupant et abrasif, privée de la capacité de toucher et manipuler. Pendant deux pages, on se croirait dans une première version de l'univers de Serge Brussolo. Bref, chaque lecture fait sortir quelque chose de plus des livres de Dick.

Le Dieu venu du Centaure

Dès le début, Barney Mayerson ne sait pas où il est. Sa confusion initiale est vite dissipée : il s'est réveillé dans le lit de sa nouvelle assistante, Roni, d'une beauté renversante et d'une inquiétante ambition. Barney et Roni travaillent dans le département précog des Combinés P.P. (Poupée Pat), une firme qui vend aux colons de Mars (et d'ailleurs) des maisons de poupée (analogues à l'univers de Barbie). Pourquoi les habitants d'environnements aussi stériles et hostiles que ceux de Mars et des satellites de Jupiter se jettent-ils comme un seul homme sur des jouets ? C'est que les combinés s'utilisent avec une drogue, le D-Liss, qui permet à ses consommateurs de se projeter en hallucination dans le monde luxueux de Pat. Et c'est Léo Bulero, patron des CPP qui organise le réseau clandestin de vente du D-Liss.

Tout se complique avec le retour du système du Centaure de Palmer Eldritch, un industriel parti là-bas depuis dix ans (et sans doute entre-temps possédé par un extraterrestre). Eldritch et son organisation proposent aux colons une nouvelle drogue, le K-Priss, qui menace le marché de Léo Bulero, et celui-ci s'apprête à lutter contre Eldritch par tous les moyens. Mais quand Eldritch lui fait absorber du K-Priss, il se retrouve perdu dans un univers hallucinatoire empli de visions du futur, ou tout au moins d'un futur probable, comme ceux que Barney et Roni entrevoient avec leurs talents précognitifs. Un futur dans lequel il va devoir tuer Eldritch.

Quand Barney est envoyé sur Mars, il prend lui aussi du K-Priss, et toute la dernière partie du roman se passe dans des univers hallucinatoires qui prennent le visage de la réalité. Quand ce n'est pas la réalité elle-même qui est contaminée par la présence envahissante d'Eldritch ou de ses stigmates (bras artificiel, dents d'acier, yeux à fentes). Et là, Barney Mayerson ne sait vraiment plus du tout où il est… ni même qui il est quand il voit son propre bras se transformer en celui d'Eldritch…

Écrit au milieu de la période de productivité la plus intense de Philip K. Dick (en 1963-64, il pondit aussi Dr Bloodmoney, Les Clans de la lune alphane, En attendant l'année dernière, Simulacres, La Vérité avant-dernière, Dedalusman [Le Zappeur de mondes], Les Joueurs de Titan, Brèche dans l'espace, et une première version de Mensonges et Cie : excusez du peu !), Le Dieu venu du Centaure est un des chefs-d'œuvre de Dick. On y retrouve une imagination extravagante, pas toujours soucieuse de cohérence logique (le New York du futur, où il fait 80 °C à midi en raison du réchauffement climatique, paraît difficilement vivable). On retrouve un réseau de personnages analogue à celui de beaucoup de ses œuvres — comme dans En Attendant l'année dernière, on a le protagoniste, un employé (Mayerson/Sweetscent), son ex-épouse (Emily, qui ici fait de la poterie et a déjà quitté Mayerson), un patron plutôt bienveillant malgré son manque de scrupule (Leo Bulero/Gino Molinari), et un certain nombre de personnages secondaires — ici, les colons martiens sont intéressants, mais leurs petits démêlés sont laissés de côté une fois que la drogue est ingérée. On retrouve le mélange d'humour et de compassion caractéristique de Dick. Les Combinés P.P. sont un produit à la limite du ridicule, un regard ironique sur toute la société de consommation ; pourtant la loyauté à l'égard de Leo Bulero est un pivot moral pour Barney, qui ne se pardonne jamais de n'avoir pas risqué sa vie pour son patron quand ce dernier se confrontait à Palmer Eldritch sur la Lune. Son départ pour Mars est un exil expiatoire pour le désert, et la première personne qu'il rencontre dans le vaisseau spatial du voyage est une missionnaire. On retrouve aussi, bien entendu, les univers hallucinatoires qui préfigurent Ubik.

Mais ces univers (ou ces futurs potentiels) sont chargés d'un poids métaphysique qui les relient autant à la Trilogie divine de la fin de la vie de l'auteur (Siva, L'Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer) qu'à une oeuvre mineure de ses débuts, Les Pantins cosmiques, où une petite ville américaine était le théâtre de la lutte éternelle entre Mazda et Ahriman, dieux respectifs du bien et du mal dans l'ancienne religion persane. Toute sa vie, Philip K. Dick a été obsédé par les théories gnostiques, ou dualistes, dont les représentants les plus connus en France furent les Cathares languedociens aux XIIe et XIIIe siècles. Pour résumer brièvement, si Dieu, le vrai, est bon, l'univers que nous connaissons est mauvais, car il a été créé non par Dieu, mais par un démiurge, qui est mauvais. Les âmes humaines, qui sont d'essence divine, souffrent dans leurs gangues de chair, et doivent tendre à une réincarnation dans l'univers du vrai Dieu, un univers spirituel et bon. Dans certaines versions de la doctrine, ce parcours ne peut être accompli qu'après une succession de réincarnations — que Philip K. Dick, toujours foisonnant, voit comme un passage par une ribambelle d'univers parallèles qui se rapprochent de l'univers du Bien (voir sa conférence à Metz en 1977 ; mais ces univers sont déjà évoqués ici, où ils sont créés par le K-Priss).

Le dualisme imprègne Le Dieu venu du Centaure (dont le titre original, soit dit en passant, est The Three Stigmata of Palmer Eldritch ; référence religieuse aussi, aux stigmates du Christ, qui serait plutôt l'adversaire du démiurge dans les théories cathares). C'est bien entendu Palmer Eldritch qui joue le rôle du démiurge, créateur d'univers et persécuteur des hommes. Un dialogue à la fin du chapitre 12 est explicite sur ce point ; "« Vous voulez parler de Dieu », fit Anne Hawthorne. (…) « Mais… un dieu qui fait le mal ? » murmura Fran Schein dans un souffle."

La publicité pour le K-Priss proclamait : « Dieu promet la vie éternelle. Nous, nous la dispensons ». Une éternité de terreur, sous les yeux à fentes de l'omniprésent Eldritch ! Pourtant, alors même qu'ils ne savent plus dans quelle réalité ils sont, ni même parfois qui ils sont, les personnages de Dick, « créatures issues de la poussière », ne perdent pas l'espoir. Sacré Phil K. Dick !

Le Maître du Haut-Château

« Lorsqu'on referme un roman de Dick, les quelques secondes d'hébétude qui s'ensuivent sont encore de Dick », pourrait-on dire, en paraphrasant un poncif célèbre. Et jamais ça n'a été plus vrai que pour ce Maître du Haut-Château, qui dispute à Ubik le titre de chef-d'œuvre absolu de l'auteur dans le cœur de ses admirateurs. Écrit en 1961, alors que Dick sort d'une grave dépression causée par la dégradation de son couple et le refus systématique des éditeurs de publier ses romans de littérature générale, ce roman coup de poing sera son premier gros succès commercial, couronné par le prix Hugo en 1963.

L'idée de départ du roman semble tenir en une phrase : les puissances de l'Axe ont gagné la deuxième guerre mondiale, et occupent les États-Unis (les Japonais à l'ouest, les nazis à l'est). Cet axiome pourrait donc naturellement rattacher le roman au concept d'uchronie, mais il va en réalité bien au-delà. Il ne s'agit pas pour Dick d'imaginer simplement le monde tel qu'il aurait été si… Dick, tel qu'en lui-même, préfère brosser les humbles, les faibles qui subissent le système. Les passages où il disserte ponctuellement sur la géopolitique de l'ordre nouveau font figure d'exposés scolaires où l'auteur démontre (avec un soupçon de pédantisme laborieux) l'étendue de ses connaissances sur les rouages des dictatures de la première moitié du siècle. Car Le Maître du Haut-Château touche à des thèmes très personnels à l'auteur. Ses biographes ont maintes fois souligné le traumatisme enduré par le jeune Dick à la vue d'un soldat japonais brûlé vif, pendant les actualités cinématographiques, alors que l'ensemble de la salle s'esclaffait bruyamment. Deux ans plus tard, c'est à nouveau au sujet des Japonais qu'il s'opposera de manière violente et définitive à son père, en prenant ouvertement parti contre la bombe d'Hiroshima. Dick ne s'est en outre jamais caché d'une certaine curiosité mêlée de répulsion à l'égard du IIIe Reich, et d'une certaine tendresse vis-à-vis des Japonais.

L'action du roman se déroule sur la côte pacifique, sous une férule nippone sensiblement plus souple que celle des nazis. Les orientaux ont apporté avec eux le Yi-King, ouvrage de divination chinois, auquel occupés et occupants se réfèrent souvent pour résoudre leurs problèmes importants. Dans ce monde dominé, un auteur, Hawthorne Abendsen, reclus dans un château fortifié, a pourtant écrit un récit audacieux, « La Sauterelle pèse lourd », où il raconte comment les Alliés ont défait nazis et japonais et remporté la guerre… en suivant alternativement plusieurs personnages dont les destins s'entrecroisent (Robert Childan, vendeur d'antiquités folkloriques américaines ; Tagomi, un fonctionnaire japonais ; Frank Frink, un artisan juif qui se lance dans la joaillerie d'art ; et Juliana, l'ex-femme de ce dernier partie à la rencontre d'Abendsen après avoir lu son livre), Dick va amener le lecteur à se poser une unique question : en quoi notre monde est-il plus réel et vraisemblable que celui du roman, et que celui du roman dans le roman, « La Sauterelle pèse lourd » ? Cette réflexion s'appuie sur l'utilisation judicieuse et visionnaire des philosophies orientales, qui préfigure leur popularisation durant une décennie qui se nourrira jusqu'à l'excès de Yi-King et autres Livre des morts tibétain.

On peut supposer avec un brin d'amertume que ce récit a triomphé en son temps grâce à son premier degré (uchronie intelligente, avec une touche de patriotisme qui n'a pas dû être sans flatter le lectorat américain). Il ne s'intègre pourtant pas moins à l'œuvre de Dick et annonce sans aucun doute ses réflexions sur la réalité et ses leurres (notamment Le Dieu venu du Centaure et Ubik). Cependant, ces thèmes sont explorés ici d'une façon plus allusive que dans ses romans à venir, et il sera demandé au lecteur un effort de réflexion supplémentaire, subtilement dickien : percer les apparences et mettre à jour une vérité déconcertante, que l'on n'est d'ailleurs pas sûr de jamais comprendre.

Loterie solaire

À l'époque où il publie Loterie solaire, Philip K. Dick, qui n'est alors âgé que de 26 ans, n'a rien d'un écrivain débutant : il est en effet l'auteur de plus de 70 nouvelles et d'une poignée de romans de littérature générale qui n'ont pas trouvé acquéreur. On peut cependant considérer qu'il s'agit là de son premier vrai roman de science-fiction publié puisque le manuscrit des Pantins cosmiques, écrit antérieurement, dort encore dans ses tiroirs. Ce premier opus a souvent été assimilé — et Dick lui-même, loin de s'en cacher, l'a revendiqué en diverses occasions — à un exercice de style vanvogtien, tant l'ombre de l'auteur du Monde des à (paru six ans plus tôt) plane sur le récit. Influence flagrante des maîtres (Van Vogt, mais aussi Bester ou Sheckley) d'ailleurs clairement perçue par la critique qui accueillit plutôt bien le roman.

Dans le futur qu'imagine Dick, le pouvoir absolu sur le système solaire est attribué aléatoirement à un citoyen quelconque (le Meneur de Jeu), élu par une roue de la fortune atomique, le Minimax (ou bouteille). Mais le système a aussi son pendant : conjointement à la désignation du Meneur, le Minimax désigne un assassin légal, chargé d'éliminer le Meneur par tous les moyens. Il revient à ce dernier de démontrer ses capacités de chef en survivant au Défi durant les 13 années de son mandat, à la condition que les aléas du Minimax ne décident pas de son remplacement dans l'intervalle. Comme le remarque l'un des personnages avec une logique déconcertante, si le principe du Minimax débarrasse la société des intrigues politiciennes, le Défi préserve dans le même temps la charge suprême des incompétents que le hasard pourrait y installer.

Après avoir disposé ses pièces sur l'échiquier, Dick les lance avec virtuosité dans un chassé-croisé dont l'enjeu n'est rien de moins que l'équilibre du monde. D'un côté, Reese Verrick, Meneur de Jeu depuis dix ans, évincé par une saute brutale de la bouteille, entouré de ses vassaux (parmi lesquels l'infortuné et idéaliste Ted Benteley, qui lui a prêté allégeance alors qu'il le croyait encore Meneur). De l'autre, Leon Cartwright, son successeur, un humble technicien adepte de l'utopie prestonite (qui professe l'existence d'une dixième planète, le mythique Disque de flammes), protégé par une garde personnelle de télépathes. Entre les deux, Keith Pellig, le régicide officiel, téléguidé par un Verrick prêt à tout pour éliminer le nouveau Meneur. Et quelque part dans l'espace, au-delà des colonies du Directoire, le vaisseau des prestonites qui fonce à la recherche d'une hypothétique planète…

S'il n'est pas toujours évident de déceler derrière l'académisme juvénile de cette Loterie solaire les germes des futures thématiques qu'abordera Dick, il n'en demeure pas moins que l'auteur fait déjà preuve d'une maîtrise indiscutable des ficelles de son récit, acquise par son expérience de nouvelliste, tout en paravents et en subtils doubles-fonds. Car ce meilleur des mondes que les mathématiques ont créé et dont Dick dépeint les rouages avec application, est un idéal sophistique qui a tôt fait de partir en morceaux sous sa plume corrosive : cette société tellement moderne vit dans les faits selon une hiérarchie qui ressuscite un lien féodal médiéval et une ribambelle de superstitions archaïques (interprétation des augures, monomanie des amulettes). La corruption et le clientélisme rongent le système, et il apparaît bientôt évident que le monde de joueurs dépeint par Dick se résume essentiellement à un monde de tricheurs.

Philip K. Dick, souvent acide dans l'autocritique, n'a jamais renié cette oeuvre de jeunesse, avec tout ce qu'elle comporte d'emprunts aux maîtres du genre. Sans être l'unique pierre sur laquelle s'édifiera l'une des plus complexes et des plus fluctuantes œuvres personnelles de la science-fiction, Loterie solaire n'en est pas moins le résultat d'une réelle réflexion d'auteur, et la preuve d'une incontestable maturité de conteur.

Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

Curieux destin que celui de ce roman, publié en 1968, sous le titre original, ô combien plus savoureux, de Do Androids Dream of Electric Sheep ? (Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, titre repris par la traduction française de 1979). Écrit en 1966 (la même année qu'Ubik), alors que Dick sort difficilement d'une période creuse de plus d'un an en matière d'écriture, ce récit n'était assurément pas prédisposé à devenir un polar futuriste culte devant l'objectif de Ridley Scott. Mais revenons au roman.

En cette fin de vingtième siècle, la Terre a subi les profondes blessures d'une guerre nucléaire totale, forçant l'humanité à émigrer massivement vers les colonies du système solaire, et provoquant l'extinction quasi-définitive de nombreuses espèces animales. Malgré une propagande massive en faveur de l'émigration, une poignée d'humains est restée sur Terre et occupe les grands ensembles dépeuplés. Pour tenir le coup, ils disposent des boîtes à empathie qui leur permettent de fusionner spirituellement et presque charnellement avec Wilbur Mercer, un curieux prophète qui semble charrier toute la misère du monde sur ses frêles épaules. Ils disposent aussi de « l'orgue d'humeur » grâce auquel ils peuvent déterminer artificiellement la tournure que prendra leur état d'esprit. Cette société disloquée reconnaît au moins un signe fort d'identification sociale : la possession d'un authentique animal vivant, dont la valeur, selon l'espèce, est soumise aux lois du marché.

Rick Deckard est un blade runner, un chasseur de primes officiel dont la besogne exclusive est de « réformer » les androïdes — qui servent en temps normal de main d'œuvre aux émigrants — lorsqu'ils réussissent à s'introduire frauduleusement sur Terre. Mais les androïdes, à l'instar du dernier modèle Nexus-6 fabriqué par la firme d'Eldon Rosen, se confondent de plus en plus avec les humains, dont ils ne diffèrent presque plus que par leur singulier manque d'empathie. Un vice qui les rapproche des « spéciaux », ces humains rendus simples d'esprit par les retombées, et mis au ban de la société. Six androïdes sont dans la nature, et Deckard compte bien rafler la prime pour remplacer son mouton électrique par tout autre gros animal, pour peu qu'il soit, cette fois-ci, bien vivant.

Définir l'humain, c'est une fois encore le pari que relève Dick avec virtuosité dans son récit. Pari qui télescope ici son autre thématique de prédilection, la réalité truquée, avec toutefois une variante notable : ce n'est pas une réalité artificielle qui se substitue — ou se superpose — à la nôtre, mais notre propre réalité qui se détériore, envahie d'une part par la « bistouille » (principe entropique défini par le « spécial » John Isidore, engendré par la prolifération d'objets et de déchets inutiles), et d'autre part en voyant ses éléments vivants remplacés par autant de simulacres, parmi lesquels les androïdes, qui n'ont d'ailleurs pas forcément conscience de leur non-humanité lorsque des souvenirs factices leur tiennent lieu de mémoire. Deckard est en proie aux mêmes incertitudes qu'éprouverait tout autre personnage dickien dans une réalité divergente : l'homme auquel je suis confronté est-il réel ? le suis-je moi-même ? puis-je éprouver de l'empathie, voire des sentiments, envers une androïde ? Le mercerisme, qui fait office d'ultime béquille à une empathie humaine chancelante, pourrait-il n'être qu'une imposture de plus ?

Blade Runner est un roman remarquable qui ne doit pas être éclipsé par le succès de son adaptation à l'écran. On le rapprochera de préférence de la période martienne de l'auteur (à l'inverse du Dieu venu du Centaure, ce sont ici les terriens qui ont besoin de dérivatifs pour ne pas sombrer dans la schizophrénie).

Dick aurait pu être le fossoyeur de son propre roman en acceptant l'offre juteuse qui lui était faite d'écrire la novélisation du film de Ridley Scott. Remercions son orgueil d'écrivain de l'en avoir dissuadé.

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