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Bifrost 64 spécial Jérôme Noirez est disponible à la précommande ! En attendant sa parution le 20 octobre, téléchargez gratuitement l'édito d'Olivier Girard.

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Pour patienter d'ici la sortie du Bifrost n°64 le 20 octobre, téléchargez gratuitement In Vino de Jérôme Noirez sur le blog Bifrost !

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Retrouvez les critiques des dix premiers numéros de Bifrost, accessible en ligne et gratuitement !

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Un an après la parution de Rosée de feu de Xavier Mauméjean, le point sur les critiques et les ventes.

Shock Rock

Parrainés par ce bon vieil Alice Cooper — qui nous gratifie d'une préface aussi amusante qu'oubliable, ramenant tout à lui-même — ces dix-neuf récits d'épouvante consacrés au rock en déclinent les mythes sur tous les tons. Des mythes ne surprennent plus. Jouer du rock, c'est gagner l'adulation des foules, et toutes les filles faciles de la terre ; dans ces conditions on est prêt à vendre son âme au diable (au vaudou, à une guitare ensorcelée…) pour s'imposer sur la scène. Et si c'est la musique du diable, elle sera bien capable d'expédier le public dans l'au-delà (David Schow) ou, c'est plus original, de l'en faire revenir (Ray Garton). A moins que ce ne soit l'adulation des fans qui fasse revivre un groupe mythique (Brian Hodge), ou une tragédie célèbre (Michael Newton).

Mais on finit par se lasser de ce cocktail de sexe et de malédiction symptomatique d'un regard finalement extérieur sur le rock, même porté par ceux qui en écoutent régulièrement. Surtout quand les nouvelles sont courtes, portées par une seule idée — la deuxième fois qu'il a été question de sexe et de loups-garous, j'ai baillé. La plupart textes qui ne font pas appel à un ressort fantastique (Patrick Gates, Rex Miller, Richard Christian Matheson, Thomas Tessier), obligés de rechercher la terreur dans les perversions de l'âme humaine, en tirent plus de force et de potentiel de surprise. Leurs protagonistes paumés ne sont pas musiciens, mais prisonniers de leur rapport à la musique.

À mon goût, les groupes musicaux fictifs (un expédient rendu souvent nécessaire par les difficultés posées par l'usage de personnalités vivantes…) souffrent de la comparaison avec ceux qui leur ont servi de modèle, qui auront toujours plus d'épaisseur dans l'imaginaire du lecteur. On est loin du fabuleux Armageddon Rag de George R. R. Martin ! A contrario, Graham Masterton réussit bien son coup en mettant en scène Jimi Hendrix dans « L'enfant vaudou », ou F. Paul Wilson, qui fait de Bob Dylan un personnage périphérique. Curieusement, cette nouvelle, qui ouvre le recueil, est de la SF : un voyage dans le temps. Mais on sait bien que la musique est la clé idéale des réminiscences… et que le rock est mort, avec son avenir derrière lui ! Ce qui explique qu'autant de textes de l'anthologie versent dans la nostalgie, situés dans le passé ou mettant en scène des fans fétichistes ou des rockers has-been (Ray Garton réussit fort bien cet exercice).

Jerry Shirley conclut l'anthologie et domine de la tête et des épaules un volume tout compte fait décevant. Sans doute parce que lui connaît vraiment le rock, et son milieu, et met une image vécue et contemporaine de la scène de Los Angeles au service d'une intrigue surprenante, qui emprunte à la SF et à la fantasy autant qu'à l'horreur.

Étoiles Vives 4

Au début des années 70, la collection « Galaxie-Bis », sous couvert de numéros spéciaux de la revue, proposait des romans de SF accompagnés en fin de volume d'une, parfois deux nouvelles. Qui n'avaient rien à voir avec le roman, mais fournissaient l'occasion d'agréables découvertes.

Il serait exagéré de dire que la nouvelle formule d'Étoiles Vives reproduit ce schéma, mais force est de constater que, avec la place que prennent désormais les « dossiers » consacrés à l'auteur-vedette de chaque numéro, les nouvelles additionnelles prennent désormais le statut d'appendice.

Mais pas sans intérêt. Dans ce numéro, Pat Murphy avec « De l'Amour et du sexe chez les invertébrés » nous donne une nouvelle variation sur l'éclosion d'un esthétisme désaxé dans un futur post-cataclysmique. Quand plus rien n'a de sens, le sexe conserve ses droits — pas de prétention à la rationnalité, mais du potentiel poétique.

Les notations sexuelles, par contre, sont introduites avec quelque gratuité dans « L'ultime territoire » de Jean-Jacques Nguyen et Thomas Day (pas vraiment de l'auto-publication de la part de Dumay/Day : le texte avait été accepté par CyberDreams, pour un numéro qui ne verra pas le jour). Ou alors, la ligne narrative de Naï, symbole sensuel, n'a pas le temps de se développer ; le sujet de l'histoire aurait pu être celui d'un roman. J'aurais aimé, en tout cas, voir appronfondir la personnalité perverse et fascinante de Van Hungen, l'astronef tueur automatisé ; j'ai beaucoup aimé les évocations astronomiques ; et beaucoup moins l'aspect mystique de l'intervention des maîtres secrets de la Galaxie.

G. David Nordley, enfin, se taille ici la part du lion. Auteur-phare de la revue Analog, il est dans le droit fil de Heinlein : comme de nombreux américains de l'école hard science, il postule un futur où le système solaire est colonisé et les astéroïdes exploités pour leurs minerais. Il est spécifiquement heinleinien quand il présente ce futur au travers des avanies de la vie quotidienne, et plus particulièrement du groupe familial nécessairement uni par l'adversité des « Compagnons de la Comète ». Ici, la sanction (involontaire) au manque de solidarité, c'est la mort dans l'espace… « Dans la grande faille de Miranda », enfin, est un de ces textes que, dans le paysage SF actuel en France, seule Étoiles Vives peut publier : c'est dans un genre très américain et pas à la mode, c'est très long, l'auteur n'est pas connu ! Félicitations donc à l'anthologiste, car ce récit est une perle : piégés par un séisme à l'intérieur de Miranda, un satellite d'Uranus mal consolidé, fait de bric et de broc, des explorateurs spatiaux doivent traverser le planétoïde entier pour survivre. Et le conteur arrive à nous tenir en haleine avec des pages de chimie et de spéléologie. Chapeau ! Et clin d'oeil brillant au Jules Verne du Voyage au Centre de la Terre.

Aucune étoile aussi lointaine

Après le futur proche de la série F.A.U.S.T., Lehman repart pour l'avenir lointain avec un space opera situé à quatre millénaires de notre époque, et pourtant ponctué de références à l'Histoire du futur dans laquelle s'inscrivent toutes ses oeuvres. Héritier de la famille propriétaire (et régnante) de la planète Murmank, Arkadih Tomekin passe au palais une enfance tissée de rêves de nautes, et de cours sur simulateur de vol. Mais l'âge des nautes et des flottes spatiales est passé, et le Toboggan, portail d'un réseau galactique de transmission de matière, débouche sur Murmank avant qu'Arkadi atteigne son adolescence.

Se fera-t-il commerçant, ou trouvera-t-il contre toute attente un vaisseau spatial prêt à l'emmener à travers la Voie Lactée pour une quête ponctuée de rencontres surprenantes et de batailles haletantes ? Question rhétorique. Le genre exige le vaisseau, quitte à céder à la nostalgie technologique, quitte à faire de l'humain un appendice — d'une discutable utilité — d'une machine plus intelligente que lui. Arkadih s'épanouira comme diplomate-enquêteur, alors que son vaisseau et lui parcourent les franges galactiques à la poursuite d'un ennemi mécanique vieux de trois cents siècles, le Noyau, un astronef voué à la destruction du vivant et légué par l'Avatar, la même force obscure qui a lâché les Hifiss contre les sapients.

S'inscrivant dans un genre, Lehman multiplie les hommages plus ou moins ciblés à sa tradition. Empires galactiques, distances historiques vertigineuses, et vaisseaux spatiaux encore en état de marche après des millénaires appartiennent au fonds commun. On pense au Van Vogt de La Faune de l'Espace quand se multiplient les rencontres avec des extra-terrestres de plus en plus exotiques, et au Saberhagen de la série des Berserkers à propos du Noyau, une machine qui parcourt l'univers pour torturer les êtres vivants (physiquement et mentalement). On pense aussi à leur héritiers plus récents : le Greg Bear de Héritage pour l'algue pensante, et surtout Iain M. Banks, autant pour le vaisseau intelligent qui n'emporte un équipage humain que parce qu'il veut bien, que pour une poignée d'autres détails, comme la présentation des signaux échangés avec l'Omnium ou l'arcologie de la Porte de Dante.

Tout cela est emmené avec maestria, peuples et lieux portent des noms claquants et poétiques (même si l'onomastique de Murmank n'approfondit pas son aspect russifiant), le rythme ne faiblit jamais, et les scènes d'action sont cadencées par des récits qui, mythiques ou vécus, soulignent le tempérament de conteur de l'auteur. Règle du genre aussi, les révélations et les coups de théâtre se succèdent avec une ampleur sans cesse croissante, pour un final de dimensions galactiques. Un travail brillant, qui sacrifie néanmoins l'originalité à la virtuosité.

Sous cette surface, Lehman raconte une histoire qui dévie quelque peu de la norme du space opera. Le space opera classique, comme beaucoup de fantasy classique, s'il n'est pas pur voyage extraordinaire (La Faune de l'Espace), adopte souvent l'intrigue de l'héritage à (re)conquérir, de l'enfant trouvé qui est en fait le prince légitime du royaume, ou du roturier qui conquiert la main de la fille du roi (cf. Les Rois des Etoiles, d'Edmond Hamilton).

C'est l'inverse qui se produit pour Arkadih Tomekin : on peut se demander dans les premiers chapitres du roman si le cadet « royal » de Murmank va se battre pour déposséder sa soeur du titre promis à celle-ci en héritage. Et non. Arkadih reste fidèle à ses rêves d'enfant : il veut se battre et explorer. Résultat, il semble ne jamais atteindre, ou trop tard, sa maturité affective ; et si le space opera classique passait par-dessus de tels détails sans en faire le moindre cas, le héros de Lehman en souffre constamment. Vivre en naute, c'est renoncer à la vraie vie, pour viser un objectif qui se dérobe constamment — au propre comme au figuré. De même que le Noyau, déjà reparti dans son errance, ne se trouve jamais à sa dernière escale connue, le bonheur ne se trouve pas dans les batailles spatiales ou les négociations (réussies) avec des étrangers ahurissants. Pas plus que l'amour dans les bras des filles conciliantes fabriquées sur mesure par les ateliers du vaisseau.

Si Lehman a écrit le livre sucré et calorique que son moi adolescent aurait aimé dévorer, il l'a épicé d'une pointe d'amertume et de doute. Mais on déguste sans prendre de pause.

S.O.S. Antarctica

Nous sommes au début du XXIe siècle, autant dire demain. Le traité qui garantissait à l'Antarctique sa non appropriation par quelque puissance que ce soit (état ou entreprise), son statut de territoire libre, l'interdiction de son exploitation à des fins industrielles, n'a pas été reconduit par les nations signataires. Résultat, en ces temps ou le pétrole est une denrée rare, les enchères montent. Les pays pauvres entreprennent de sonder les ressources du continent, le tourisme de l'extrême se développe, les scientifiques se démènent pour maintenir leurs subventions, les groupuscules d'écologistes radicaux prennent les armes… Les enjeux sont énormes. Au-delà d'un paquet de milliards de dollars, sur cette Terre surpeuplée, polluée, confrontée à un réchauffement intense, l'Antarctique est le plus précieux des symboles. L'humanité sera-t-elle suffisamment sage pour préserver ce dernier territoire propre et vierge en ménageant l'intérêt de chacun et, si elle y parvient, saura-t-elle appliquer cette sagesse nouvelle au reste de la planète ? Il en va de la pérennité de la vie sur Terre…

Pour traiter ce sujet ambitieux, l'auteur prend le parti de nous présenter une poignée de personnages très divers et différemment liés au continent glacé. Il y a les scientifiques, naturellement, leurs quêtes chimériques et leurs vaines disputes ; les prospecteurs de pétroles qu'il serait si facile de juger et pourtant ; ceux qu'on pourrait appeler les « naturels » et qui vivent au fin fond du froid, coupés du monde ; le paumé de service, qui va se trouver une motivation nouvelle au-delà d'une déception amoureuse qui le ruine ; la superbe et infatigable guide de l'extrême en but à ses clients touristes bornés ; le sage chinois aux aphorismes sibyllins mais à l'extrême humanité ; Wade, le politicien ultra urbanisé, par les yeux de qui, en grande partie, on découvre les merveilles de ce monde étrange, presque extraterrestre… Autant de destinés humaines divergentes, voire en totale opposition, qui vont pourtant se croiser, s'affronter, se mêler. Autant de lignes narratives imbriquées qui, petit à petit, tissent une toile de fond extrêmement dense et riche, époustouflante.

Depuis sa fameuse trilogie martienne, on savait Kim Stanley Robinson un auteur précis et minutieux. Avec S.O.S. Antarctica (titre ridicule auquel on préférera l'original, Antarctica, Inc.), il accouche une nouvelle fois d'un livre long, ambitieux, d'une rigueur scientifique sidérante (trop, parfois) et d'une portée humaine considérable. On est ici bien loin d'une science-fiction imagée et divertissante. Les digressions de l'auteur peuvent lasser, mais on reste ébahi devant la maîtrise narrative et l'extrême intelligence du propos.

Dans la gueule du dragon

Jarid Moray est un employé de la Semeru, une de ces entreprises multimondiales colossales et toutes puissantes dont l'étendue des possessions se compte en nombre de planète. Mais pas n'importe quel employé. Moray appartient à cette caste de politiciens d'élites, médiateurs hors-pair, que les multimondiales délèguent dans l'une ou l'autre de leurs précieuses colonies en cas de troubles politiques majeurs.

Muspellsheim, dans le système en formation Pelé, est une boule de lave éruptive, un enfer de chaleur radioactif agité de gaz mortels. Ces conditions pour le moins radicales n'ont pas empêché les humains de s'encrer en une colonie de cinq millions d'âmes dans le ventre d'Ymir, île artificielle réfrigérée en permanence, sorte de vaisseau géant naviguant sur les mers de roches en fusions de Muspellsheim. C'est une évidence : à Ymir, on rigole pas tous les jours. D'autant que les gouverneurs de la colonie ont depuis quelques temps la fâcheuse habitude de se faire assassiner. Et les factions indépendantistes, non contentes de s'entre-tuer, de commencer à poser des problèmes plus que sérieux au gouvernement officiel maintenu sous le potentat de la Semeru. Intrigues politiciennes, meurtres, velléités indépendantistes, séditions : c'est un boulot pour Jarid Moray, le super enquêteur…

Ainsi, après les jungles, l'espace profond, les mondes gazeux ou bien encore de glace (cf. « La fin de l'hiver » dans Bifrost 10), voici venir la lave et la chaleur insoutenable d'une planète en fusion. C'est l'évidence, Laurent Genefort aime à placer le cadre de ses histoires S-F dans des environnements extrêmes — à tel point qu'on en viendrait presque à se demander ou se situera l'action de son prochain bouquin… dans le cœur d'un soleil, peut-être ?

Le problème qui se pose dans le cas d'une semblable démarche est double. D'abord, trouver le juste équilibre narratif entre le cadre et l'intrigue, c'est à dire faire en sorte que l'importance sciemment donnée au décor ne fasse pas passer la trame de l'histoire en arrière plan. Second point : s'attacher à la cohérence et à la vraisemblance scientifique sans pour autant trop en faire (sous peine d'être confronté au premier point évoqué plus haut). Et force est de constater que Genefort se sort ici plutôt bien de cet exercice périlleux (qu'il pratique depuis un bon moment, rappelons-le).

L'histoire matinée de polar du présent roman se tient de bout en bout, et ce en dépit de certaines chutes de rythmes et quelques scènes visuellement peu claires. Quant au personnage de Jarid Moray il sait se faire attachant (on remarquera d'ailleurs qu'au fil des textes, l'auteur maîtrise de mieux en mieux le relief et l'épaisseur de ses protagonistes). Bref un roman sans génie narratif mais efficace, d'une lecture agréable, ce qui n'est déjà pas si courant ces derniers temps au Fleuve Noir…

Reste l'aspect de la cohérence scientifique de Dans la gueule du dragon. Et là, vraiment, rien à redire. On sentait déjà, dans les dernières œuvres de l'auteur, romans ou nouvelles, poindre ça et là la rigueur de la hard science. Néanmoins on ne peut s'empêcher de considérer le roman ici critiqué comme l'avènement réel de l'argument scientifique dans l'œuvre de Genefort, en espérant assister à la naissance du premier véritable auteur de hard science de la nouvelle vague de la S-F francophone. Amen, alléluia, il était temps !

Et on se prend à rêver à un Genefort aussi ambitieux dans le domaine narratif qu'il peut l'être dans son approche d'une science-fiction scientifiquement solide, un Genefort maniant les niveaux de lectures et les trames imbriquées comme il le fait des concepts scientifiques. Patience, un jour viendra…

Le Trône de fer

Pygmalion est un éditeur qui s'est fait une spécialité du roman historique moderne, des grands amours de l'histoire plus ou moins romancés. C'est aussi l'éditeur du best-seller de Marion Zimmer Bradley, Les dames du lac, et de La tapisserie de Fionavar de Guy Gavriel Kay.

George R. R. Martin est apparu en France dans les années 80, dans le sillage d'une vague qui portait Orson Scott Card, John Varley, Gene Wolfe et Scott Baker. Il a laissé deux romans marquants : L'agonie de la Lumière (J'ai Lu), un space opera dramatique, et Armageddon Rag (La Découverte), contant la pathétique tentative d'un journaliste nostalgique de ressusciter le Flower Power à travers un groupe rock. Sans oublier deux recueils de nouvelles impérissables : Chanson pour Lya et Des astres et des ombres, où il a sculpté l'essence même du sombre, du tragique et de la nostalgie.

 Pour Le Trône de ferA game of throne (pas de mention du titre original sur la traduction) — il a obtenu le prix Locus 97 en catégorie fantasy aux côtés de Mars la bleue (S-F) et de Stephen King (fantastique). Excusez du peu, d'autant que George R. R. Martin, bien qu'il soit loin de la notoriété de King ou de celle de la trilogie martienne de K. S. Robinson, n'est pas le parent pauvre du lot. Ce roman achèvera de convaincre certains détracteurs de la fantasy — dont je suis d'ordinaire — en apportant la preuve définitive (s'il le fallait) que ce genre peut aussi produire du bon, du très bon.

De Roger Zelazny à la « Pink Fantasy » chère à Jacques Goimard (Pocket), de R. E. Howard à J. R. R. Tolkien en passant par Elric ou Alvin jusqu'à Tigane et au Cycle des Epées de Fritz Leiber, la fantasy sait faire preuve d'une belle diversité. Martin inscrit son roman dans la veine réaliste de la fantasy médiévale. Il est ici question d'une Terre imaginaire mais résolument anglo-saxonne, où sont morts les dragons et le surnaturel réduit à l'état de légende. L'intrigue emprunte davantage à Alexandre Dumas qu'au Conan d'Howard. Il y a moins de sorcières dans ce roman que dans la réalité, nul magicien et la religion y est maintenue en arrière plan. Inutile de préciser que ce livre n'est pas pour ceux qui, dans la fantasy, recherchent le merveilleux.

George R. R. Martin, c'est autre chose. C'est sombre et dramatique. C'est dur et violent. Humain. Ici, le cynisme et le goût du pouvoir donnent le cœur d'assassiner un gamin de sept ans. Martin réussit à exhaler l'essence même du sordide à travers les pages qu'il donne à lire. Deux camps cependant : le cynisme et l'honneur ; deux clans : les Lannister et les Stark. Entre eux, la maison royale qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut. La luxure et l'inceste, le meurtre et la corruption, la lâcheté et le mensonge sont au cœur de l'univers proposé par l'auteur. Autant dire que ce n'est pas de la fantasy juvénile.

Tout cela ne serait rien, vraiment, si n'étaient l'œuvre et le talent de George R. R. Martin. Quand on parle de roman psychologique — sauf au meilleur de la littérature générale — , on entend d'interminables considérations sur les états d'âme des personnages. Chez Martin, la psychologie est inscrite dans l'action, en son cœur même. C'est dans l'action, à travers les péripéties et les événements que, progressivement, se dessine le caractère des personnages. L'évocation est alors d'une force rare. Martin ne se contente pas de dépeindre des caractères, surtout, et c'est bien ce qui fait la richesse de son talent, il les met en relation. Du coup, le roman est — relativement — court. L'auteur n'a pas tiré à la ligne, et c'est un récit intense qui vous embarque à l'instar des meilleurs thrillers, ce qu'il est en fin de compte.

Le Trône de fer mérite amplement son prix Locus. C'est un livre magnifique qui, hors la magie, n'est pas sans rappeler le film Excalibur (celui de Boorman). Martin n'a pas cherché à faire œuvre novatrice et originale, ni non plus à surprendre. Il a relevé le défi du classicisme : faire mieux plutôt qu'autre chose, et y est parvenu haut la main. On se languit déjà d'attendre la suite, Le Donjon rouge, dont la sortie devrait être imminente au moment ou vous lisez ces lignes. Espérons-le, car tout ce qu'on peut reprocher au Trône de fer est de n'être pas un roman complet. On n'attend pas une suite, mais la suite. Peut-être — sans doute — est-il possible de trouver des livres encore meilleurs, mais George R. R. Martin a réussi là un sans faute, rien sur quoi le critique ne puisse fonder un avis négatif, si ce n'est l'emploi des expressions « coma » et « état stationnaire », inadaptées à un cadre médiéval. Une broutille !

Le Trône de fer ne concerne peut-être pas tous les amateurs de fantasy, mais devrait aisément se concilier ceux qui sont rebutés par le surnaturel ainsi que les amateurs de romans historiques, sous réserve qu'ils puissent accepter que le texte soit purement imaginaire. Il faudra une bonne raison pour ne pas lire un roman de cette qualité. Vivement la suite !

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