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Le Roi sans visage

Paris, 1860, Tandis que Napoléon III dirige d'une main de fer l'Empire français et que le baron Haussmann mène les grands travaux de rénovation de la capitale, dans l'ombre, d'étranges activités se déroulent. Des personnages de fiction abandonnent les pages de leurs livres pour s'incarner et hanter les rayons des bibliothèques. Les gargouilles fuient les églises vouées à la démolition. Des hommes apparemment sans histoire sont soudain pris de folie meurtrière avant qu'on ne les retrouve morts, le visage arraché. Autant de mystères que Georges Beauregard, agent du département Eugénie, est chargé de résoudre. Assisté d'un jeune morphopsychologue, d'un alchimiste du moyen âge et d'un authentique dragon, il a pour mission d'assurer la protection de ses concitoyens et de convaincre les démons de passage sur ce plan astral d'aller jouer ailleurs. Mal vu de ses supérieurs hiérarchiques, sa position devient franchement délicate lorsqu'une entité maléfique enlève le prince Jérôme, neveu de l'Empereur, et se propose de le renvoyer chez lui en plusieurs livraisons... Et pour couronner le tout, Beauregard apprend qu'un tueur en série est à ses trousses. Le Roi sans visage est le premier roman d'Hervé Jubert, un jeune auteur qui fit des débuts remarqués dans le fandom il y a moins d'un an. Il est vrai que la qualité de ses nouvelles tranchait nettement avec la moyenne de la production amateur, mais le passage à la forme longue demeure toujours délicat. On aborde donc ce livre avec une pointe de méfiance et, ô surprise, on en sort enchanté. Jubert n'a pas choisi la facilité en mettant en scène un univers d'une grande richesse et en multipliant personnages et rebondissements. Pourtant, tout au long d'un récit mené à un rythme frénétique, l'auteur fait montre d'une aisance digne d'un vieux routard. Le Roi sans visage ne cesse de surprendre, accumule les clins d'œil référentiels — je vous laisse le plaisir de les découvrir — et les morceaux de bravoure, parfois au détriment de la crédibilité, certes, mais l'on s'amuse tellement à suivre les multiples péripéties auxquelles sont confrontés Georges Beauregard et ses amis que l'on aurait mauvaise grâce de le reprocher à l'auteur. Au bout du compte, si Le Roi sans visage est un premier roman fort prometteur, c'est avant tout l'un des bouquins les plus jouissifs qu'il m'ait été donné de lire récemment.

Je suis la mort

Après un sympathique livre de science-fiction pour la jeunesse, Le Bleu des mondes, paru il y a un an dans la collection « Vertige » des éditions Hachette, J.-P. Hubert confirme avec ce nouveau roman son retour sur la scène éditoriale, après presque dix ans d'absence.

On ne peut que se réjouir de cette nouvelle, même si la qualité de Je suis la mort n'est pas à la hauteur de nos espérances.

Passons rapidement sur la laideur de l'illustration de couverture (une constante au Fleuve) et sur un titre peu engageant pour nous intéresser à l'histoire. L'action se situe au milieu du XXIe siècle, à Middenstad, mégalopole de quatre-vingt millions d'âmes s'étendant dans toute la vallée rhénane. L'humanité se remet plutôt mal d'une pandémie causée par des nano-ordinateurs biologiques, lesquels ont infecté le cerveau des vingt-cinq milliards d'habitants de la planète, modifiant leur comportement de façon souvent spectaculaire. Ainsi Jonis Fall, musicien réputé, accro à toutes sortes de drogues, est-il persuadé d'être la Mort. Le problème c'est qu'il n'est visiblement pas le seul à le croire, car certains organismes, comme la société Pandora, spécialisée dans les rêves de synthèse, ou l'Église de la Clarté Ultime, s'intéressent à lui Pour les uns, Jonis détient les clés de l'immortalité, pour les autres il est celui qui déclenchera l'apocalypse sur Terre.

Je suis la mort fait partie de ces thrillers cyberpunks à la française, sous-genre assez peu intéressant dans l'ensemble mais qui a donné naissance à quelques réussites mineures, comme Inner City de Jean-Marc Ligny. Dans le cas présent, si Jean-Pierre Hubert remet à jour certains gadgets, entre autres en introduisant les nanomachines, il n'apporte pas grand-chose de nouveau, son univers et son récit s'inscrivant dans un cadre dont on a depuis longtemps fait le tour. Je suis la mort s'avère être un produit de consommation courante, tout à fait à sa place dans cette collection, mais qui ne tend pas justice à son auteur.

L'Héritage de Saint-Leibowitz

Aujourd'hui encore, Walter M. Miller reste un mystère. Après une première période très productive — 42 nouvelles et novellas parues entre 1951 et 1957 — l'auteur obtint en 1960 un grand succès public avec Un Cantique pour Leibowitz, succès qui n'est sans doute pas étranger au fait que ce livre fut publié hors collection spécialisée. Puis plus rien. Hormis une anthologie consacrée à la guerre nucléaire — un thème pour le moins récurrent dans son œuvre — co-éditée en 1985 avec Martin H. Greenberg, Miller demeura muet jusqu'à sa disparition, début 96. Pas étonnant donc que la parution posthume de L'Héritage de Saint Leibowitz fasse figure d'événement.

Qu'un romancier revienne plusieurs décennies plus tard à l'œuvre qui l'a rendu célèbre n'a rien d'original. Cela n'a rien de rassurant non plus, les lecteurs de Fondation ou du Monde des non-A ne me contrediront pas sur ce point. Précisons tout de suite que L'Héritage de Saint Leibowitz n'est pas exactement une suite. La quatrième de couverture le présente très justement comme une arborescence, une ramification. L'histoire se déroule au XXXIIIe siècle, environ soixante-dix ans après la fin de la deuxième partie d'Un Cantique pour Leibowitz, dans laquelle un savant se rendait à l'abbaye de Leibowitz pour y retrouver les connaissances perdues de l'ancien monde. Ses recherches ont porté leurs fruits et la civilisation bénéficie désormais de « nouveaux » progrès techniques tels que le télégraphe, la dynamite ou les armes à feu. Du point de vue politique, la situation est de plus en plus tendue. D'un côté, l'Empire du Texarkana, qui a consolidé ses conquêtes du siècle précédent et s'affirme comme la puissance majeure du continent. De l'autre, la papauté, obligée de quitter la Nouvelle-Rome pour se soustraire à l'influence de l'empereur texark, et à présent en exil dans la ville de Valana. Entre les deux, les tribus de nomades que l'un et l'autre camp vont tenter de rallier à leur cause. À l'occasion de l'élection du nouveau pape, le conflit larvé va éclater au grand jour, conduisant inévitablement à la guerre. Témoin privilégié de cet affrontement entre les grands de ce monde, frère Dent-Noire Saint-Georges, simple moine à l'abbaye de Leibowitz, doutant de sa vocation, et qui verra sa vie bouleversée lorsque le cardinal Poney-Brun lui proposera de se mettre à son service et de l'accompagner à Valana.

Tous ceux qui ont lu Un Cantique pour Leibowitz seront sans doute d'accord pour reconnaître qu'il s'agit là d'un des livres majeurs de la science-fiction. Emblématique des peurs de son époque, il tranchait en outre sur la production S-F américaine des années cinquante par la noirceur de son propos, son pessimisme. On s'en doute, ce nouveau volume ne tient pas la comparaison face à son illustre prédécesseur. Il s'agit pourtant d'un fort bon roman. Miller décrit avec une profusion de détails et une bonne dose d'ironie cette société qui, au moment où elle retrouve la voie du progrès, renoue avec ses pires travers. Sur le fond, l'auteur a toujours aussi peu foi en l'homme, et même les institutions religieuses, qui autrefois jouaient un rôle capital dans la préservation des connaissances et au final assuraient la survie de l'humanité, ne sont cette fois pas épargnées, pas plus l'épiscopat, prêt à fouler au pied ses dogmes pour asseoir son pouvoir, que les moines de Leibowitz, imperméables aux mutations du monde qui les entoure et choisissant de s'abriter frileusement derrière leurs préceptes rigides plutôt que de se remettre en question. L'Héritage de Saint-Leibowitz raconte avant tout la quête d'un homme, Dent-Noire, qui, insatisfait des modèles de vie qu'on lui propose, n'aura de cesse de trouver sa propre voie. Là se situe la différence majeure entre les deux romans : alors que le premier dressait un réquisitoire sans concession à rencontre de la société dans son ensemble, le second s'intéresse essentiellement à l'individu et au sens qu'il peut donner à sa vie, malgré le monde. Derrière les mots, Walter M. Miller n'a jamais été aussi proche de nous.

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Retrouvez sur l'onglet Critiques les chroniques de livres du Bifrost n°11 !

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Les nouvelles du Dragon Griaule de Lucius Shepard sont désormais disponible en numérique à la pièce. Le recueil a par ailleurs été mis à jour avec quelques corrections de coquilles, à télécharger depuis votre bibliothèque.

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Bifrost 64 spécial Jérôme Noirez est disponible à la précommande ! En attendant sa parution le 20 octobre, téléchargez gratuitement l'édito d'Olivier Girard.

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Pour patienter d'ici la sortie du Bifrost n°64 le 20 octobre, téléchargez gratuitement In Vino de Jérôme Noirez sur le blog Bifrost !

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Retrouvez les critiques des dix premiers numéros de Bifrost, accessible en ligne et gratuitement !

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Un an après la parution de Rosée de feu de Xavier Mauméjean, le point sur les critiques et les ventes.

Shock Rock

Parrainés par ce bon vieil Alice Cooper — qui nous gratifie d'une préface aussi amusante qu'oubliable, ramenant tout à lui-même — ces dix-neuf récits d'épouvante consacrés au rock en déclinent les mythes sur tous les tons. Des mythes ne surprennent plus. Jouer du rock, c'est gagner l'adulation des foules, et toutes les filles faciles de la terre ; dans ces conditions on est prêt à vendre son âme au diable (au vaudou, à une guitare ensorcelée…) pour s'imposer sur la scène. Et si c'est la musique du diable, elle sera bien capable d'expédier le public dans l'au-delà (David Schow) ou, c'est plus original, de l'en faire revenir (Ray Garton). A moins que ce ne soit l'adulation des fans qui fasse revivre un groupe mythique (Brian Hodge), ou une tragédie célèbre (Michael Newton).

Mais on finit par se lasser de ce cocktail de sexe et de malédiction symptomatique d'un regard finalement extérieur sur le rock, même porté par ceux qui en écoutent régulièrement. Surtout quand les nouvelles sont courtes, portées par une seule idée — la deuxième fois qu'il a été question de sexe et de loups-garous, j'ai baillé. La plupart textes qui ne font pas appel à un ressort fantastique (Patrick Gates, Rex Miller, Richard Christian Matheson, Thomas Tessier), obligés de rechercher la terreur dans les perversions de l'âme humaine, en tirent plus de force et de potentiel de surprise. Leurs protagonistes paumés ne sont pas musiciens, mais prisonniers de leur rapport à la musique.

À mon goût, les groupes musicaux fictifs (un expédient rendu souvent nécessaire par les difficultés posées par l'usage de personnalités vivantes…) souffrent de la comparaison avec ceux qui leur ont servi de modèle, qui auront toujours plus d'épaisseur dans l'imaginaire du lecteur. On est loin du fabuleux Armageddon Rag de George R. R. Martin ! A contrario, Graham Masterton réussit bien son coup en mettant en scène Jimi Hendrix dans « L'enfant vaudou », ou F. Paul Wilson, qui fait de Bob Dylan un personnage périphérique. Curieusement, cette nouvelle, qui ouvre le recueil, est de la SF : un voyage dans le temps. Mais on sait bien que la musique est la clé idéale des réminiscences… et que le rock est mort, avec son avenir derrière lui ! Ce qui explique qu'autant de textes de l'anthologie versent dans la nostalgie, situés dans le passé ou mettant en scène des fans fétichistes ou des rockers has-been (Ray Garton réussit fort bien cet exercice).

Jerry Shirley conclut l'anthologie et domine de la tête et des épaules un volume tout compte fait décevant. Sans doute parce que lui connaît vraiment le rock, et son milieu, et met une image vécue et contemporaine de la scène de Los Angeles au service d'une intrigue surprenante, qui emprunte à la SF et à la fantasy autant qu'à l'horreur.

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