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Les Royaumes du Mur

Il  y a deux ans, dans sa nouvelle Carnets d'Henri James (in Les Eléphants d'Hannibal), Robert Silverberg faisait dire à cet auteur, parlant de l'un de ses amis écrivains : « Le meilleur de son œuvre est derrière lui, et il est évident qu'il le sait. Je prie Dieu, s'il existe, de ne pas me réserver pareil destin. » Il est certes facile pour le critique de sortir une phrase de son contexte et d'en tirer les conclusions qui l'arrangent, mais il n'en reste pas moins indiscutable que les derniers romans de Silverberg font pâle figure face aux chefs-d’œuvre qu'il signa il y a un quart de siècle. Dans une interview récente à la revue américaine Locus, l'auteur reconnaissait se sentir mal à l'aise avec la Science-Fiction actuelle et les contraintes du marché. Visiblement peu attiré par les thématiques modernes, il a ces dernières années opté pour un classicisme auquel il ne nous avait guère habitué, tant sur le fond que sur la forme, et s'est retrouvé catalogué, bon gré mal gré, « vieille gloire de la SF américaine ». Bref : un homme du passé.

Certes, Les Royaumes du mur, comme les romans qui lui ont succédé, n'est pas foncièrement mauvais. Les personnages que Silverberg met en scène sont plutôt attachants, et la société extraterrestre qu'il décrit, si elle n'est pas des plus originales, n'en est pas moins intéressante. Reste que l'on a l'impression d'avoir déjà lu cette histoire de pèlerins partis à la rencontre de leurs dieux des dizaines de fois, et que ce récit souffre de sa linéarité — au fil de leur progression, les héros affrontent un danger, puis un autre, puis un autre… Au bout du compte, si l'on n'a pas l'impression d'avoir perdu son temps à la lecture de ce livre, on a néanmoins tôt fait de le ranger dans quelque recoin poussiéreux de sa mémoire. Et l'admirateur de Robert Silverberg de constater, désolé, que celui-ci écrit désormais des romans oubliables.

Les vieux routiers de la Science-Fiction pourront retrouver dans Les Royaumes du mur le plaisir éprouvé à recevoir des nouvelles d'un vieil ami que l'on ne voit plus guère depuis qu'il est parti couler une retraite paisible sur la côte. Quant aux jeunes gens qui nous font le plaisir de nous lire, nous leur conseillons ardemment de faire un détour par les deux « Omnibus » récemment publiés par les Presses de la Cité, ils comprendront sans mal ce qui faisait de Silverberg un auteur d'exception.

Quatre cents milliards d'étoiles

Brièvement entrevu dans les pages de Fiction à la fin des années 80, publié dans l'anthologie Century XXI (Encrage) puis dans les pages de Galaxies, c'est au tour des grandes collections de SF françaises de s'intéresser à Paul J. McAuley, l'un des écrivains les plus talentueux de la nouvelle vague britannique. Après Les Conjurés de Florence (Denoël « Présences »), et en attendant la traduction du splendide Fairyland, J'ai Lu publie aujourd'hui son premier roman.

Quatre cents milliards d'étoiles se déroule dans un futur assez éloigné. L'humanité est en guerre contre les Alea, une race extraterrestre dont elle ignore tout. Afin de percer leurs secrets, Dorthy Yoshida, une jeune télépathe, est envoyée sur une planète terraformée par les Alea. Son rôle au sein de l'équipe d'exploration est de tenter d'entrer en communication avec les créatures primitives qui peuplent ce monde, surnommées les Bergers, et de découvrir le lien qui les unit aux Alea.

Même si McAuley a fait bien mieux par la suite, ce premier roman est loin d'être inintéressant. Quatre cents milliards d'étoiles est un space opera mâtiné de hard science, s'inscrivant dans une tradition établie par Hal Clement ou Larry Niven, et poursuivie ces dernières années par des auteurs comme David Brin et Gregory Benford. Le traitement des divers thèmes de ce roman (télépathie, écologie, première rencontre avec une civilisation extraterrestre, etc.) n'est pas foncièrement original, mais il est globalement bien maîtrisé. Paul J. McAuley a su créer un univers crédible et intéressant, dont il ne révèle que progressivement les mystères. Ajoutons à cela un personnage principal féminin attachant de par sa complexité, qui plus est traité sans une once de machisme, et l'on obtient un roman qui, s'il ne bouleverse pas les données du genre, se lit avec un plaisir évident.

Souhaitons que J'ai Lu aura la bonne idée de traduire les deux romans suivants de McAuley, Secret Harmonies et Eternal Light, situés dans le même univers que celui-ci.

Cyberkiller

Quatre ans et demi après sa première publication, le Fleuve Noir réédite Cyberkiller, roman dans lequel apparaît pour la première fois l'univers que Jean-Marc Ligny a ensuite développé dans Inner City (J'ai Lu), ses deux récents livres pour la jeunesse parus chez Hachette (Slum City et Le Chasseur lent), ainsi que dans quelques nouvelles. Ligny a pour l'occasion sensiblement retravaillé ce roman, y ajoutant quelques péripéties et modifiant divers éléments de son intrigue.

On résumera l'histoire en deux lignes : Deckard, un agent de Maya, la compagnie leader sur le marché informatique, est chargé de débarrasser le cyberspace d'un programme pirate, Cyberkiller, capable de tuer physiquement les utilisateurs du réseau tombés entre ses griffes virtuelles. Intrigue prétexte à la découverte de ce XXIe siècle divisé entre Haute et Basse Réalité (la réalité virtuelle opposée au monde réel), entre les enclaves où les inners prospèrent et les bidonvilles où les outers s'entretuent pour survivre, entre les multinationales toutes-puissantes et les sectes obscurantistes.

Le cyberspace tel que le décrit Ligny doit beaucoup à Sega et Nintendo. À lire ce roman, on en vient à se demander si le réseau peut servir à autre chose qu'à sauver des princesses numériques en détresse, et accessoirement à leur faire subir les derniers outrages. On est ici bien loin des extrapolations vertigineuses d'un Greg Egan. L'enjeu de ce roman est ailleurs, Cyberkiller se veut avant tout un roman d'aventure bien enlevé, et de ce point de vue le contrat est respecté. On regrette néanmoins que la société dans laquelle se situe cette histoire ne soit que trop schématiquement esquissée — mais l'auteur développe cet aspect de façon satisfaisante dans Inner City — et que l'écriture soit bâclée — même s'il n'est pas l'un des meilleurs stylistes de la Science-Fiction française, Ligny est capable de bien mieux que ça. À lire pour se détendre, entre deux parties de Tomb Raider.

Aux yeux la lune

Petit à petit, Michel Jeury disparaît des rayonnages SF des libraires. Voilà une dizaine d'années que l'auteur du Temps incertain a délaissé la Science-Fiction pour le « roman du terroir », et les rééditions de ses oeuvres antérieures se font rares. Ce qui est d'autant plus déplorable que nombre d'auteurs de la nouvelle vague, de Lehman à Wagner en passant par quasiment tous les autres, lui doivent beaucoup et ne s'en cachent pas. L'embellie éditoriale que nous connaissons actuellement pourrait remédier à cet état de fait et permettre aux nouveaux lecteurs de (re)découvrir ce pilier de la SF hexagonale.

Parmi les « introuvables » de Michel Jeury, il y a les vingt volumes parus dans la collection « Anticipation » entre 1979 et 1992 — y compris les trois romans signés du pseudonyme d'Albert Higon, écrits à l'origine pour les éphémères éditions Patrick Siry. Il ne s'agit certes pas de la production la plus ambitieuse de l'auteur, mais on y trouve d'indiscutables réussites.

Aux Yeux la lune est le premier de ces titres à être réédité. On y rencontre un groupe d'enfants immortels, ne vivant que pour s'amuser, insouciants, irresponsables, et dont tous les besoins et les envies sont pris en charge par Sem, l'ordinateur vivant. Mais lorsque celui-ci les abandonne sur Coeur-de-la-Guerre avant de disparaître définitivement, Ania et ses amis devront apprendre à survivre et à échapper aux hordes guerrières qui s'affrontent sans répit sur ce monde de folie.

Si Aux Yeux la lune est un Jeury mineur, à l'étroit dans le carcan des 192 pages réglementaires en « Anticipation », il n'en est pas moins plaisant, en particulier grâce à son personnage central, Ania, qui, de spectatrice-consommatrice de l'horreur régnant sur Cœur-de-la-Guerre, va devenir bien malgré elle actrice de ce conflit, et par là même s'humaniser. Un sentiment que renforce la chute pour le moins abrupte de ce roman, stigmatisant l'absurdité de la société dans laquelle Ania se débat.

Souhaitons que cette réédition soit la première d'une longue série, en rêvant, qui sait, d'un retour de Michel Jeury à la Science-Fiction.

Escales sur l'horizon

Ah, quelle belle grosse anthologie de Science-Fiction française inédite ! Klein en a rêvé, Lehman l'a fait ! Il ne s'agit pas de retirer à Ayerdhal le mérite d'avoir été le premier à publier une anthologie de ce type chez un grand éditeur (Genèses chez J'ai Lu), mais ce n'était pas un grand format et elle ne se voulait pas aussi éclectique ! Pour célébrer ce renouveau, Lehman rappelle, dans une longue introduction un rien didactique, l'historique de la S-F et ce qui fait sa spécificité tout en analysant les réticences que nourrissent envers le genre les non-lecteurs. La partie concernant les causes objectives du ghetto dans lequel se retrouva la Science-Fiction française est un peu plus faible, comme d'ailleurs certaines remarques qui nourriront maints débats, mais l'essentiel est dit : la Science-Fiction française existe, elle sait être aussi passionnante que l'anglo-saxonne, la preuve en étant immédiatement donnée avec seize textes dont certains sont de courts romans.

Les thèmes des nouvelles abordent fréquemment les questions du savoir et de la mémoire, de la revendication, de la répliquation (technologique) et de la disparition.

Le savoir est au centre de la nouvelle de Sylvie Denis, « Avant Champollion », où la redécouverte de la version originale de Paul et Virginie permet de prévoir le retour de l'hiver sur une planète à la révolution extrêmement lente. Si le savoir permet de prévoir, il est aussi une arme comme le rappelle Laurent Genefort dans « Proche Horizon », où le secret de la spatiocénose avec les osmos est très convoité. La connaissance interdit en revanche : tout retour en arrière, de sorte qu'on a toujours recours, en dernier ressort, à l'homme pour résoudre les problèmes qu'amène le progrès, C'est ce qu'illustre « Hippo ! » de Thierry Di Rollo, alors que Francis Valéry, qui associe encore une fois voyage et mémoire dans « Des Signes dans le ciel », montre que la technologie ne peut tout mémoriser et que la transmission orale du savoir a encore, parfois, sa raison d'être. « Les souvenirs sont vivants » affirme la chercheuse de « Voyageurs », qui sait enfin que sa théorie concernant les extraterrestres (laquelle l'a mise au ban de sa communauté) était juste. Autour de la satisfaction et la frustration, de la rupture et de solitude aussi Jean-Jacques Girardot brode un texte tendre où le souvenir de l'être cher disparu suffit à le faire vivre encore.

Roland Wagner, de son côté, poursuit l'exploration de son univers avec « Musique de l'énergie, un aperçu de la Terreur », cette période sans cesse évoquée dans son cycle. Ici, la mémoire s'inscrit dans l'inconscient collectif, lequel engendre la psychosphère. Encore faut-il éradiquer de cet mémoire les aspects négatifs des années cinquante pour ne garder que le meilleur, l'Esprit du rock, dont l'histoire est ici retracé au cours d'un mémorable combat onirique. La mémoire collective prend vie dans la psychosphère, mais les mémoires informatiques devenues intelligentes peuvent aussi devenir vivantes : les I.A. revendiquent le statut des sapiens dans « L'Affaire des crimes météorologiques » d'André-François Ruaud qui signe là une belle uchronie. Comme pour Les animaux dénaturés de Vercors ou Tinounours sapiens de Beam Piper, le seul recours passe par un procès. Revendication encore et technologies du virtuel et de la génétique chez Jean-Jacques N'Guyen où est menacé « L'amour au temps du silicium », quand une mère crée plusieurs versions de son fils dont elle refuse l'homosexualité. Des manipulations génétiques aboutissant à un hybride d'humain et de tyrannosaure permettent à une femme de revendiquer sa liberté dans « La Fiancée du roi » de Joëlle Wintrebert. Et c'est de la plus affable des manières que « Le Hib » des Béotins imaginé par Guillaume Thiberge réclame le droit à la tranquillité et écarte les diplomates de la Terre.

Chez Wintrebert, la nouvelle s'ordonnait autour de la disparition, collective, des dinosaures, et de celle, individuelle, d'un homme atteint d'un cancer. Mais il est des disparitions plus douloureuses comme le sacrifice des Batiks refusant de poursuivre la guerre contre l'homme (« Scintillements » d'Ayerdhal). L'émotion est la même quand s'éteint une identité virtuelle qui avait été ressuscitée à bord d'un vaisseau spatial pour le tirer d'un mauvais pas. « Scorpion dans le cercle du temps » est en même temps un flamboyant space opera sur fond de guerre spatiale, où Jean-Louis Trudel jongle avec les espaces démesurés du cosmos et de la virtualité. La race peut ne pas s'éteindre mais muter pour s'adapter aux conditions de vie des planètes qu'elle colonise ; c'est ce que nous apprend « Le vol du bourdon » d'Yves Meinard. C'est pour lutter contre l'entropie que l'homme se livre à l'art, mais les sculptures génétiques, à base d'animats, sont elles aussi éphémères, à moins peut-être d'atteindre l'éternité en choisissant le « Dernier Embarquement pour Cythère » comme nous y convie Richard Canal. Car l'amour est éternel. Et il vaut mieux peut-être engendrer la vie que des œuvres d'art, tels les extraterrestres exilés de Dunyach. Encore faut-il avoir des raisons de croire en l'avenir, sinon leur accouplement ne sera qu'une parodie pour laisser, comme les hommes, le souvenir de leur passage. « Nos traces dans la neige » est probablement la plus belle nouvelle du recueil, qui confirme les qualités de styliste de Dunyach. Pour clore en beauté sur le thème de la disparition, Thomas Day imagine dans un texte violent une lente fin du monde : « L'Erreur » est en effet de croire qu'elle sera apocalyptique alors qu'elle a déjà commencé : ce sont les continuelles informations morbides qui tuent à petit feu l'humanité.

Au total, le lecteur aura voyagé loin et vite dans le temps et l'espace, grâce aux auteurs de cette anthologie. Ils prouvent qu'en matière d'exotisme, la Science-Fiction française n'a rien à envier aux autres. Ce recueil sera probablement l'anthologie phare qui éclairera la décennie à venir.

Timequake

Timequake pourrait être bien l’ultime ouvrage de Kurt Vonnegut, le testament littéraire d’un homme qui jette un dernier regard sur sa vie et son œuvre. Vonnegut conduit un fin récit, celui de « Timequake 1 », une œuvre avortée où il est question d’un tremblement de temps en 2001 qui provoque un bond de dix années dans le passé et une relecture à l’identique de l’Histoire.

« Quel but peut avoir une telle répétition ? » Comme l’éternel retour de Nietzsche, elle se résout par une délivrance, ici celle de l’humanité par Kilgore Trout, l’alter-ego littéraire de Vonnegut.

Timequake raconte la genèse de ce premier roman, mais il parle avant tout de son auteur, de sa propre expérience du tremblement de temps. Vonnegut retrouve sa famille, ses amis ; il parle de ses opinions, de la seconde guerre mondiale, « la deuxième tentative de suicide ratée de l’humanité ». Il revit ses joies et ses peines qu’il traverse comme un fantôme. Son récit le conduit dans un état d’épuisement « au dernier pique-nique » où sont conviés ses chers amis disparus.

À tout prendre, la vie vaut-elle d’être vécue ? L’issue se joue dans un dialogue entre Vonnegut et son double littéraire. Les mots sont drôles, souvent las mais aussi violents. Vonnegut jure tellement la censure américaine recommande la censure parentale.

Certes la vie n’est pas rose mais l’ironie n’est-elle pas à même de la sauver ?

« — C’est quoi le blanc dans la chiure d’oiseaux ?

— C’est aussi de la chiure d’oiseaux. »

Le Chat venu du futur

Les chats tiennent une place considérable dans la Science-Fiction. Probablement parce que tous les écrivains cohabitent avec un (ou plusieurs) chat(s). Et parce qu'il arrive, à l'occasion, que la Science-Fiction soit écrite par des écrivains. Qu'il nous soit permis — juste pour titiller la fibre nostalgique de nos lecteurs les plus âgés — d'évoquer les numéros spéciaux consacrés aux greffiers du légendaire fanzine Lunatique, de Jacqueline Osterrath. Introuvables, bien sûr ! Au rayon des moins grandes raretés (trouvables donc chez les bouquinistes), on conseillera sans réserve Une porte sur l'été de Robert Heinlein, variation majeure sur le motif du voyage dans le temps et ses effets pervers, et Parabellum Tango, l'un des meilleurs romans de Pierre Pelot. Dans l'un comme dans autre, le centre de la problématique science-fictive est occupé par un matou.

Quant au signataire de cette critique, les lecteurs de Bifrost savent déjà que les pages de sa fiction sont animées des déambulations d'un matou archétypal : Georges (dans l'Agence Arkham), Albert (dans le jardin d'Howard et Henry), Alexandre (le chasseur d'archéoptéryx dans « Un rêve d'hippocampe » in Étoiles Vives 3), et j'en passe. C'est que ce matou archétypal, véritable Chat Eternel faisant pendant au Héros Eternel de Michael Moorcock, occupe bel et bien le centre de l'univers, donc de la Littérature. Et par conséquent de la Science-Fiction (voir plus haut).

Et l'on en restera là.

Sauf à signaler le petit ouvrage hérétique cosigné par Jeury « père et fille » (comme le précise le bandeau publicitaire), et dans lequel les chats n'ont pas, à proprement parler, beau rôle. Les auteurs ont visiblement fait cause commune avec les chiens : ces êtres stupides, vicieux et bruyants, dotés d'une âme d'esclave, dont les étrons tapissent nos rues et les pissous font crever nos arbres. Se la jouant « culture de la culture » — on le dira ainsi pour moquer gentiment d'Edgar Morin — les auteurs nous relatent l'arrivée d'un chat du futur venu enquêter sur « quand, comment et pourquoi l'intelligence est arrivée aux chiens » (et non aux femmes — comme au cinéma) ; le but étant de justifier le départ de la Terre des chiens et des robots, en l'an presque 3000. Ça vous rappelle quelque chose ? C'est exprès…. (cf. Edgar Morin).

Retour inattendu (dans tous les sens du terme) de Michel Jeury dans la S-F — et premiers pas (publiés) de Dany Jeury dans l'écriture. Je ne suis pas certain que le double ghetto S-F/Littérature Jeunesse soit ce que l'on peut offrir de mieux à une jeune auteure souhaitant se faire la main, a fortiori avec un parrainage aussi lourd à porter — les plus jeunes de nos lecteurs l'ignorent probablement, mais Jeury le père, fut en son temps une jolie pointure dans la catégorie S-F française.

Bref, cette collaboration nous vaut un livre très mince, à peine une novella, avec un synopsis linéaire, des dialogues saupoudrés d'expressions « à la mode » chez les jeunes (enfin, les auteurs le croient…), et où la psychologie des personnages prend vite des allures de girouette dans la tempête. La cible est ici les « à partir de 10 ans ». Ce qui nous confirme dans l'idée que plus la tranche d'âge visée est basse, plus il est difficile d'écrire quelque chose à la fois original, léger, bien mené, agréable à lire… en un mot : convaincant. Ce Chat venu du futur évolue hélas à des années-lumière du Jeury du Monde du Lignus

Odyssées aveugles

Après le remarquable Axiomatique signé Greg Egan, dont nous vous faisions béatement l'éloge dans ces colonnes il y a quelques mois, voici que nous arrive un autre petit bouquin à la couverture bizarroïde de l'éditeur montpelliérain DLM, un volume qui nous propose de faire plus ample connaissance avec Eric Brown, l'un de ces jeunes écrivains prometteurs issus des bancs du magazine britannique Interzone.

L'ouvrage s'ouvre par une courte préface non signée — qu'on attribuera sans peine à la nouvelle responsable de collection, Sylvie Denis — présentant les thématiques récurrentes de l'auteur. Une initiative dont on ne peut que se féliciter puisque, hormis trois nouvelles publiées dans CyberDreams (DLM), une autre dans Univers 1989 (J'ai Lu) et enfin un dernier texte paru dans l'anthologie Century XXI (Encrage), force est de constater qu'en France, on ne sait que bien peu de choses d'Eric Brown.

Avec « L'homme décalé », premier des quatre textes présentés, nous entrons de plein pied dans l'univers créatif de l'auteur, une matière que Brown puisera invariablement tout au long du recueil dans le vaste champ des motivations, affres et autres aspirations de « cette chère humanité », comme l'aurait dit en son temps un certain Curval. Ainsi, le héros de « L'homme décalé » a un problème : il est victime de ce que l'on pourrait qualifier de vieillissement sensoriel. C'est à dire que ce qu'il voit en ce moment s'est déroulé il y a plusieurs heures, le goût qu'il a dans la bouche n'est que le fantôme gustatif de son petit déjeuner du matin, ce qu'il entend présentement a été dit hier, etc… Bref sa perception sensorielle est complètement décalée, éclatée. On avouera avoir connu des nouvelles basées sur des idées plus communes… Au final un texte étonnant, une entrée en matière remarquable.

Avec « Du rififi au grenier », on passe d'une ambiance très intériorisée à une nouvelle qui, si elle conserve par instant un côté indéniablement introspectif, puise davantage ses ressorts dans l'action. Isabella est une méga-télépathe Tutsi aux pulsions sexuelles un tantinet pédophiles. Elle peut lire les pensées, bien sûr, mais aussi les influencer. Son job ? Intervenir sous couvert gouvernemental en cas de pépin. Et un tueur fou qui découpe deux cent cinquante touristes au laser dans un Disney Land satellisé, ça, c'est un vrai pépin. Nul besoin d'en dire plus. Outre le fait que « Du rififi au grenier » soit une nouvelle au titre français ridicule, c'est aussi et sans conteste la perle de ce recueil, une nouvelle courte mais d'une puissance certaine et dont les trois dernières pages, gageons-le, n'ont pas finies de surprendre…

Arrive « Mourir pour l'art — et vivre », peut-être la nouvelle la plus ambitieuse d'Odyssées aveugles. L'histoire s'inscrit dans un monde futuriste passablement décadent ou la dernière mode pour faire sensation en société réside dans l'exhibition de bubons et autres chapelets de cellules cancéreuses hypertrophiées. Un régal, quoi. Comme dans « L'homme décalé », le héros de « Mourir pour l'art — et vivre » a subi un accident lors d'un vol spatial, son vaisseau ayant été détruit par une nova. Rescapé miraculeux mais défiguré (son ordinateur occipital a fondu lors de la catastrophe !), il ne cesse de revivre le souvenir de ce drame au cours duquel sa femme a perdu la vie. De retour sur Terre, il se lance dans une carrière de sculpteur, utilisant comme matériau une substance extraterrestre capable de communiquer, par simple contact, les sentiments qu'on y imprime. C'est lors de son premier vernissage qu'il rencontrera Lin Chakra, une artiste fascinée par la mort et les émotions qui y sont liées… « Mourir pour l'art — et vivre » est une nouvelle intéressante quoique parfois à la limite du « téléphoné », un texte qui, en définitive, promet beaucoup et donne un peu moins qu'il était possible d'espérer.

Odyssées aveugles s'achève enfin sur « Les disciples d'Apollon », une magnifique histoire d'amour entre deux personnes condamnées. D'aucuns trouveront sans doute que l'argument science-fictif est ici bien mince. Ils auront probablement raison. Ce qui n'ôte rien aux qualités réelles de ce texte ou la sensibilité de l'auteur sourd de chaque mot.

En refermant ce petit recueil, on ne peut que se dire qu'Eric Brown est un bien bel auteur, un de ces écrivains qui, dans une remarquable économie d'effet, use avec bonheur des ressorts de la Science-Fiction pour nous faire nous mieux connaître, loin, très loin des images classiques d'un genre trop souvent banalisé. En somme une superbe démonstration à dévorer sans tarder.

Le Livre des merveilles

« Il est le sésame et la clef qui ouvrent les riches cavernes du rêve et du souvenir dont on ne saisit que les fragments. Non seulement c'est un poète, mais celui qui transforme à son tour chaque lecteur en poète. » Voici comment Lovecraft présentait Edward John Morton Drax Plunkett, dix-huitième baron Dunsany (1878-1957), auteur qu'il considérait, sinon comme le maître, en tout cas comme l'un des siens, un écrivain qu'aujourd'hui nombre de critiques n'hésitent pas à propulser au rang de fondateur de la Fantasy moderne.

Affirmons-le d'emblée, ce Livre des Merveilles est une bonne surprise, et ceci à double titre. Avant tout, il est la réédition d'un ouvrage publié en 1924 que beaucoup désespéraient de trouver. Et puis il est aussi le premier volet d'une nouvelle collection (eh oui, encore une !) exclusivement consacrée au Fantastique et dirigée par Xavier Legrand-Feronnière, le rédacteur en chef de l'excellent Visage Vert (éditions Joëlle Losfeld), une revue semestrielle spécialisée dans le Fantastique ancien que nous vous avons abondamment présentée dans Bifrost 07.

De l'œuvre copieuse de ce Lord irlandais (environ soixante volumes, dont sept recueils de nouvelles, des pièces de théâtre, des romans, plusieurs volumes d'autobiographie, etc.), on ne connaît en langue française que bien peu de choses. Ainsi, outre La fille du roi des elfes (roman de Fantasy publié chez Denoël en « Présence du Futur » ! ), on citera pour mémoire Vent du Nord, un superbe roman de littérature générale réédité il y a quelques mois chez Terre de Brume, Encore un Whiskey Monsieur Jorkens ? aux défuntes éditions Néo (1985) et, surtout, le tout bonnement incontournable Merveilles et Démons, un recueil de nouvelles traduites par Julien Green aux éditions du Seuil (1991) puisant sa matière dans deux ouvrages originaux de Dunsany, A Dreamer's Tales et The Book of Wonder, c'est-à-dire Le Livre des Merveilles en question (dont Merveilles et Démons emprunte trois nouvelles sur les vingt-quatre qu'il propose au total). À cet ensemble, nous ajouterons une poignée de nouvelles publiées indépendamment, dont l'une d'elles, « Diable d'histoire » (« Told under Oath »), le fut dans le numéro 14 de Fiction (1955), et nous aurons à peu près fait le tour de la question. On comprendra qu'en conséquence, la réédition du Livre des Merveilles revêt une importance toute particulière.

Les nouvelles de Dunsany sont généralement très courtes (Le Livre des Merveilles qui, dans la présente réédition, fait une centaine de pages en compte néanmoins quatorze). Plus que de nouvelles, il est d'ailleurs préférable de parler de rêves intérieurs ; une manière et une thématique de l'onirisme qui, comme chez Lovecraft sont omniprésentes dans la plupart de ses œuvres et, plus particulièrement, dans ses textes courts. Ici, tout comme dans Merveilles et Démons, l'auteur nous invite a découvrir son pays imaginaire, son « Bord du Monde' au travers des aventures de personnages qui, bien souvent, hésitent à mi-chemin entre le monde réel et les merveilles de ces paysages orientalisant entraperçus. Toujours comme chez Lovecraft, la grise banalité du quotidien le dispute aux dangereuses splendeurs des mondes imaginaires, dont on sent bien qu'il suffirait de peu de choses pour qu'elles vous happent, vous fassent irrémédiablement basculer dans la folie. Chez Dunsany, le cauchemar n'est jamais très loin du rêve.

On l'a dit, cette réédition du Livre des Merveilles est une excellente surprise. On se permettra toutefois d'émettre un bémol. Car comparant les traductions des trois textes conjointement publiés dans Merveilles et Démons (traduction de Julien Green) et du Livre des Merveilles (traductions de Marie Amouroux), on comprend combien les versions du premier sont supérieures à celles du second. N'est pas Julien Green qui veut, c'est évident, néanmoins peut-être aurait-il judicieux d'un tantinet revisiter les traductions de Marie Amouroux qui, sauf erreur, sont celles de l'édition originale de 1924. Quoiqu'il en soit ne boudons pas notre plaisir et remercions les éditions Terre de Brume. François Truchaud affirmait en 1985, parlant du Livre des Merveilles : « …ce livre mythique existe, je l'ai lu, il faudra bien le rééditer un jour ! ». Voilà qui est fait. Et quand on sait que le prochain titre à paraître dans la collection « Terres Fantastiques » n'est autre que les Chroniques du Petit Peuple d'Arthur Machen (un autre des maîtres du reclus de Providence), on ne peut que souhaiter avec enthousiasme une longue vie à semblable entreprise.

Ça vient de paraître

Traduire au futur

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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