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Critiques de Bifrost

Merfer

Des rails à perte de vue. Des dizaines, des centaines, des milliers. Telle est la Merfer. Une gigantesque étendue peuplée d’animaux extraordinaires, à l’instar de la grande darboune australe, une taupe géante (plusieurs dizaines de mètres de hauteur) que l’on chasse pour sa viande et sa graisse. Mais aussi un monde où l’on trouve, ici et là, des bouts d’exhume, cette technologie d’un temps passé qui se revend à prix d’or sur tous les marchés. De nombreux trains sillonnent donc la Merfer, pour tomber sur l’une ou l’autre de ces merveilles, causes potentielles d’enrichissement durable.

Sham est un jeune garçon embarqué à bord du Mèdes en tant qu’aide médecin, sous les ordres de la capitaine Picbaie, laquelle n’a qu’une seule obsession : Jackie la Nargue, une darboune ivoire. Dans une carcasse de train, Sham découvre un jour des photographies d’un couple d’explorateurs disparus représentant une région de Merfer où seule subsiste une unique voie de chemin de fer. Cette découverte sème le doute dans l’esprit de Sham et de son entourage. Et s’il existait, quelque part, une fin à la Merfer ?

Dans ce roman qui s’adresse autant aux adolescents (tranche d’âge à destination de laquelle il fut publié en VO) qu’à un lectorat plus âgé, China Miéville prend plaisir à inventer un monde et les codes qui le régissent. Qu’importe au fond l’origine de cette Merfer (Railsea, en VO), même si bien sûr la quête de Sham lui dévoilera certains faits historiques relatifs à son univers : l’auteur part d’un postulat de départ original, comme dans The City and The City et Légationville, dont il analyse les impacts. Sur l’organisation de la société, par exemple, puisque celle-ci tourne intégralement autour des trains, à bord desquels il faut faire sa vie ; les villes deviennent ainsi d’immenses gares, où l’on peut faire son marché ou se délasser. Sur les croyances, comme les « philosophies » des capitaines de trains, entendez les animaux fabuleux que ces derniers se sont mis en tête de pourchasser, telle la baleine blanche de Moby Dick, auquel Merfer est un hommage évident. Jusqu’au langage, particulièrement fleuri, parfois tordu, marqué par quelques trouvailles ou coquetteries, ainsi cette manie d’utiliser « & » (comme ces rails qui s’entrecroisent en permanence) au lieu des deux lettres habituelles. On pense à la traductrice, Nathalie Mège, dont le travail n’a pas constitué ici une sinécure, et (& ?) qui s’en sort à merveille.

Au rang des inspirations pour ce roman, hormis Melville, on distinguera également Robert Louis Stevenson, pour la trame aventureuse et « piratesque » à laquelle est confronté son jeune héros, ainsi que pour l’incroyable catalogue de personnages exubérants, anticonformistes, drolatiques ou inquiétants. Mais aussi, bien sûr, les frères Strougatski, dont les stalkers ont inspiré les chercheurs d’exhume – et quelques westerns pour les courses-poursuites haletantes en train. Sans virer au catalogue d’hommages, Merfer en réalise une synthèse très réussie, qui happe le lecteur au rythme effréné des motrices. China Miéville montre ainsi qu’il n’a rien perdu de son inventivité, et on ne s’en plaindra pas, tant le plaisir de l’auteur à livrer une histoire universelle pleine de rebondissements est ici communicatif.

L'Espace d'un an

Le Voyageur est un vaisseau spatial dont la finalité est de creuser des trous de ver dans l’espace afin d’accélérer les itinéraires commerciaux. Ashby Santoso, son capitaine, a réuni un aréopage de techniciens compétents issus d’horizons différents. La pilote est une sorte de reptile emplumée ; le cuisinier, en pleine maturation sexuelle qui le voit changer de sexe, possède six mains, ce qui lui est bien utile puisqu’il exerce aussi la profession de médecin de bord. L’équipage comprend aussi un nain, un alien à la personnalité multiple, et quelques autres individus hauts en couleurs. Cette communauté soudée accueille un jour Rosemary en qualité de greffière, destinée à gérer l’aspect légal des travaux du Voyageur laissé un peu de côté par Ashby. Elle ignore comment elle va être accueillie, d’autant plus que la guerre gronde et que Santoso reçoit un contrat pour aller construire un tunnel dans une région proche de la zone de combat.

Oubliez le titre français, L’Espace d’un an, pas très explicite, voire même un peu gnangnan (mais du même acabit que le titre original, The Long Way to a Small Angry Planet), car le roman vaut beaucoup mieux que ça. Oubliez même le contexte global, le conflit armé qui, graduellement, s’envenime et se rapproche : l’ambition de l’auteure est davantage à chercher dans la petite communauté qu’elle décrit, la manière dont elle y immerge son lecteur. Aussi, à l’embarquement de Rosemary sur le Voyageur, quand elle mange les plats préparés par le docteur Miam, c’est nous qui en apprécions le goût. Quand Kizzy et Jenks mettent les mains dans le cambouis pour réparer le vaisseau, ce sont bien nos mains qui se retrouvent pleines de graisse. Tout le travail de l’auteure tend vers ce but immersif, à savoir nous intégrer à cette famille. Car c’est cela dont il s’agit : malgré les divergences entre les membres d’équipage, malgré, pour certains, leur incapacité à se sociabiliser, le groupe est au final aussi uni qu’une cellule familiale. Rosemary – et le lecteur avec elle – devra se faire une place, mais sera au final acceptée comme un nouveau membre à part entière, le temps pour elle de réussir à décoder le comportement parfois imprévisible lié à la grande disparité des us et coutumes des différentes espèces réunies ici. L’Espace d’un an rappelle énormément l’ambiance et le propos de la série Firefly de Joss Whedon, dans sa description des relations entre personnages (même si, dans la série, il s’agit essentiellement d’êtres humains), qui prennent nettement le pas sur des péripéties extérieures. Si vous avez aimé Firefly – ce qui est le cas d’un nombre de lecteurs relativement important de Bifrost, gageons-le – pour son ambiance, vous adorerez ce livre. Becky Chambers, dont c’est ici le premier roman, affirme d’emblée une voix qui lui est propre, une voix empreinte d’humanité et de tolérance, loin de toute esbroufe. Autant dire qu’on attendra avec impatience la suite parue en 2016 aux États-Unis, A Closed and Common Orbit.

L'Installation de la peur

Portugal, dans un futur proche, à peine dix minutes. On sonne à la porte d’une jeune femme, qui n’a que le temps de cacher son fils dans la salle de bains avant d’ouvrir aux fonctionnaires agréés, installateurs de la peur. Une mesure nationale, conforme à la Directive no 359/13, le progrès n’attend pas. Bien sûr, impossible de refuser l’intervention, d’autant que c’est pour le bien collectif. Mieux, on attend des citoyens qu’ils participent, collaborent à leur propre montée d’angoisse. Tout cela, et bien d’autres choses, est détaillé par l’élégant Carlos, beau parleur, et son subordonné Sousa, technicien aux allures de brute. Au fil de l’installation, par tableaux comme on le dirait d’un chemin de croix, la jeune mère endure l’épreuve tout en ne pensant qu’à son fils. Reste qu’à la moindre anicroche, la donne peut complètement changer…

Ce roman, à la fois étrange et inquiétant, à la forme quasi théâtrale, tient autant de la farce grotesque que du récit d’anticipation. Les duettistes, que Rui Zink compare à nombre de célèbres acolytes accouplés, (Laurel et Hardy ; Dupond et Dupont ; Napoléon Solo et Illya Kuriakine, et bien sûr les Vladimir et Estragon échappés de Beckett), détaillent leur catalogue de toutes les peurs possibles, ancestrales et enfantines, mais aussi viol et virus, ainsi que quantité d’autres, sans oublier évidemment le terrorisme « fait maison », « c’est ce qui marche en ce moment » (le roman est paru initialement en 2012). L’angoisse, mère de toutes les peurs, se décline à l’infini, vise à l’exhaustivité jusqu’à y inclure Cthulhu. Le récit s’achève sur un coup de théâtre, conforme à la dimension scénique du texte, et nous laisse pantelant. Il ne reste plus qu’à ranger tout le bazar, bien que les peurs ne fassent pas désordre. Au contraire, de l’ordre, elles sont le garant.

Il serait dommage que l’amateur d’Imaginaire passe à côté de ce roman. En quelques pages incisives et mordantes, Rui Zink éveille le pétochard qui sommeille en chaque lecteur. Un récit qui rappelle l’excellent « Mr Clubb et Mr Cuff », novella de Peter Straub, assurément l’un de ses meilleurs textes.

Superposition

Il existe assez peu de fictions axées sur la physique quantique. Les gens qui rejettent la SF le font car ils ne parviennent pas à suspendre suffisamment leur incrédulité pour accepter les divers objets science-fictifs. Bien qu’il s’agisse de science, et non de science-fiction, la physique quantique exige le même genre de démarche intellectuelle. Au niveau subatomique où s’applique la théorie quantique apparaissent comme possibles, comme vrais, des événements qui heurtent violemment le bon sens commun. La physique quantique résiste à sa traduction littéraire car, étant difficile à se représenter, elle est impropre à l’élaboration des métaphores dont se nourrit le genre. C’est la gageure qu’a entrepris de relever l’auteur.

Lorsqu’un soir d’hiver, Brian Vanderhall déboule chez Jacob Kelley, son ancien collaborateur, ce dernier sent que les ennuis viennent de lui tomber sur le râble. Vanderhall a réussi à transposer les phénomènes quantiques dans le macrocosme. Ce faisant, il a provoqué des entités quantiques qui semblent voir d’un mauvais œil (qu’elles n’ont pas) cette découverte et entendent bien refermer la boîte de Pandore.

Le lendemain, Kelley retrouve Vanderhall mort dans leur ancien laboratoire de l’accélérateur de particules du New Jersey. Exactement dans le même temps, il est arrêté par la police pour le meurtre de Vanderhall alors qu’il vient, lui, d’assister au massacre de sa famille par l’entité quantique bien qu’il n’y ait nul cadavre. Fuyant le labo de Vanderhall pour échapper à l’entité quantique, Jacob Kelley et son oncle tombent sur un Vanderhall bien vivant, planqué dans sa bagnole… Faut suivre, oui.

Tandis que les chapitres impairs nous montre Kelley enquêtant pour tenter de se disculper, d’y comprendre quelque chose et si possible de retrouver sa famille, on le voit passer au tribunal dans les chapitres pairs pour le meurtre de Vanderhall, de nouveau disparu. Pour flics et magistrats, il est clair que l’on cherche à leur faire prendre des vessies pour des lanternes, même quand un second Jacob Kelley se présente à la barre pour témoigner au procès de l’autre lui-même.

Le monde de Kelley finira par retomber sur les pattes de la normalité (ou presque) une fois que les probabilités se seront effondrées, comme lorsque l’on ouvre la boîte du fameux minou qui cesse dès lors d’être « à la fois » mort et vivant.

Superposition est un thriller judiciaire et un polar où les phénomènes quantiques d’ordinaire circonscrits à l’univers des particules se voient transcrits à échelle humaine pour y défier le sens commun. Le tour de force de David Walton est de réussir à offrir un roman accessible bien qu’à base de concepts ardus. Peut-être pour y parvenir en fait-il un peu trop en ce sens, d’ailleurs. Il demande une telle suspension de l’incrédulité qu’on peine à y croire. Et si vous étiez jurés, vous, à ce procès-là ? Même s’il ne satisfait pas pleinement, si on est loin de recevoir toutes les explications qu’on est en droit d’espérer, l’ensemble n’en fonctionne pas moins et se lit fort agréablement.

Shikasta

La galaxie est partagée entre divers empires et autant de prodigieuses civilisations, dont ceux de Sirius et de Canopus, voués au bien, mais aussi celui de Putiora et de sa planète damnée, Shammat, incarnant le mal absolu. Ils s’affrontent au travers des influences néfastes ou bénéfiques qu’ils exercent sur les mondes et les civilisations qu’ils y font apparaître. Quant à Shikasta, c’est bien sûr de notre Terre qu’il s’agit…

Quand Canopus entreprend le développement de Rohanda, c’est un monde qui dispose d’un potentiel fabuleux et possède tous les atouts pour devenir l’un des fleurons de l’empire du bien. Canopus y importe des géants vivant plus de dix mille ans chargés d’éduquer les primitifs indigènes qui commencent tout juste à émerger de l’animalité. De magnifiques cités géométriques sont édifiées ainsi que des champs de mégalithes assurant la communication avec Canopus, jusqu’au jour où un malencontreux désalignement de planètes offre à Shammat l’opportunité de reprendre la main et d’étendre son influence maléfique sur ce monde devenant Shikasta, la planète martyre. Tandis que le flux de « substance absolue de fraternité » provenant de Canopus tend à se tarir, les populations dégénèrent, leur espérance de vie passant de milliers, à des centaines puis à quelques dizaines d’années, la taille des individus diminuant également. On voit l’Homme « chassé » du jardin d’Eden où il vivait en parfaite harmonie avec les bêtes, à l’abri du besoin. Tout ça, jusqu’à finir dans une belle flambée nucléaire (rappelons que le roman fut publié voici une quarantaine d’années, avant la dissolution du bloc de l’Est).

L’univers que propose Doris Lessing s’inscrit dans une cosmogonie bien différente de ce que nous connaissons, avec des alignements de planètes, des mégalithes permettant la circulation de flux d’énergie très largement spirituelle où l’on est plus proche de l’astrologie que de l’astronomie. Ensuite viennent les six zones qui ne sont pas sans rappeler La Divine Comédie. Notamment la zone Six, sorte de purgatoire crépusculaire, où les âmes des morts patientent en instance d’une nouvelle incarnation. Nombre de passages renvoient à l’Ancien Testament, entre autres au Déluge et à l’anéantissement de Sodome et Gomorrhe (par la flotte de Canopus). L’idée qu’il s’agisse là de la manière dont se manifeste la « bonté » d’un dieu ou d’une civilisation supérieure ne peut que laisser dubitatif. Combien de massacres n’ont-ils pas été commis au nom du bien ?

Ce roman se veut une somme de rapports et de commentaires laissés par les émissaires de Canopus sur Shikasta, au premier chef desquels Johor. Mais ce n’est pas vraiment un rapport. Ce n’est pas écrit comme un rapport. Où ? Quand ? Qui ? Quoi ? Comment ? Pourquoi ? Conséquences et plan d’action. Ni comme un roman d’ailleurs ! Il n’y a pas à proprement parler de mise en scène – plutôt que le compte rendu, il s’agit davantage du récit d’un observateur fortuit faisant état de son jugement à propos d’une situation sur laquelle il n’a pu enregistrer de données, lourd et redondant. Doris Lessing va, de propos délibéré, à l’encontre du principe de base de la fiction : show, don’t tell. Elle ne cesse de dire et dire encore, de ressasser, sans jamais rien montrer. Affirmer que le processus est malheureux relève de l’euphémisme : c’est carrément catastrophique ! En fin de compte, Shikasta apparaît comme un récit à vocation moralisante, un brin simpliste, où l’on « découvre » que certains traits humains tels que la jalousie, l’égoïsme, le matérialisme, etc., ne sont pas « bien ». Dans ce livre, c’est Shammat (le diable) qui est responsable d’exalter les plus bas instincts de l’humanité. À quoi peut bien servir d’adresser une leçon de morale à des êtres sous l’emprise d’une puissance métaphysique, s’ils sont en quelque sorte possédés ? Le choix d’opter pour le point de vue d’une civilisation cosmique sur l’ensemble de l’histoire humaine, d’un passé mythique à l’époque contemporaine, désamorce le discours moral qui semble bien être le but du livre.

Rarement lecture me fut aussi pénible. S’il a été jugé bon d’attribuer le Prix Nobel à Doris Lessing, il doit bien y avoir des raisons, mais elles m’échappent à la lecture de cet ouvrage – peut-être les y trouverai-je dans les quatre autres volumes du cycle à paraître : il est permis d’en douter…

Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Brume de cendres

Toutes les Terres possibles forment la Protée dont la mémoire est conservée précieusement dans le Livre, un astre artificiel confié à la garde de la Sapience, une sorte de clergé interstellaire. Hélas, la mémoire de la Protée est menacée par les Nuées Noires, un Alzheimer implacable effaçant progressivement les différentes versions de la Terre. Pourtant, l’Heptadécagone, un groupe d’humains issus d’une Terre alternative, semble en mesure de contrer le phénomène grâce aux talents conjugués de ses membres. Parmi eux, Bajo se distingue par la faculté de glisser d’une Terre à l’autre pour échapper à l’effacement. Un don utile mais vécu comme une malédiction par le jeune homme.

Second roman inédit de Dominique Douay, ces dernières années, si l’on fait abstraction des remaniements de la réédition de Car les temps changent, Brume de cendres participe au retour de l’auteur sur le devant de la scène science-fictive francophone. Après une longue éclipse et quelques rééditions chez « Hélios », il semble vouloir renouer avec ses amours de jeunesse, un temps délaissés pour ses activités professionnelles.

Si Brume de Cendres relève du même univers que La Fenêtre de Diane, le roman s’avère au final beaucoup plus frustrant. L’argument de départ dévoile en effet des perspectives vertigineuses, du genre à ravir l’amateur de fiction spéculative. Hélas, au lieu d’ouvrir les possibles, l’auteur français s’enferme dans un récit décousu, ne gardant pour seul fil directeur qu’une histoire d’amour aux enjeux bien maigres, à moins de végéter dans l’adolescence. À vrai dire, on a beaucoup de mal à adhérer aux préoccupations de Bajo, dont le périple à travers plusieurs avatars terrestres, tous plus ou moins cauchemardesques, ne parvient guère à susciter l’enthousiasme, à moins d’aimer les pochades. Bien pire, Dominique Douay nous perd définitivement en tentant de rompre la linéarité de l’intrigue par quelques artifices textuels. Ces procédés qu’il expérimente pour casser la narration et introduire une sorte de mise en abyme ne contribuent qu’à aggraver le naufrage d’un court texte dont on s’empresse d’oublier l’existence.

Bref, à l’instar des Nuées Noires qui menacent la Protée, l’ennui grignote petit à petit la patience du lecteur, métamorphosant cette ébauche de roman en pensum interminable. Dommage…

Demain les chats

On s’était pourtant promis de ne plus le faire, oui. Mais voilà… Ce nouveau Werber, avec un titre pareil, franchement, difficile de passer à côté… Et puis quoi, après tout, qui sait ? Werber n’est peut-être plus aussi mauvais que d’aucuns l’affirment, non ? Qui a lu un de ses romans récents ? Loin de vouloir hurler bêtement avec la meute (pas notre genre, si ?), on a souhaité en avoir le cœur net.

Le cru 2016 de cet auteur à la régularité quasi métronomique trace un parallèle évident avec le Demain les chiens de Clifford D. Simak… Un chef-d’œuvre, donc – la comparaison risque bien d’être douloureuse. Tout commence quand un attentat est commis dans une école parisienne : une France malade plonge dans la guerre civile. Le président et les élites quittent la capitale devenue la proie des pilleurs. Pire : une nouvelle souche de la peste répand la mort. Tout cela est décrit par Bastet, une jeune chatte intelligente qui vit chez Nathalie, ingénieure en bâtiment, et qui a pour ambition d’instaurer un dialogue interespèces avec les humains, les « servants ».

L’idée en soi est intéressante, mais… on sait Werber peu avare d’incohérences, voire de maladresses. Florilège. Le premier réflexe de Nathalie pour en apprendre plus sur l’attentat est d’acheter une télé. Formidable, puisqu’en dépit de la guerre civile, elle continue de diffuser reportages sur le conflit, matchs de foot et bulletins météo. Sans oublier Les Aristochats. La voisine de Nathalie est une scientifique. Dans quel domaine, on ne sait pas trop. Peu importe car c’est une scientifique à l’ancienne, avec son labo secret dans sa cave (il ne manque plus qu’Igor)… Cette dame a greffé sur le crâne de son chat Pythagore une prise USB ! Pratique : branché à un smartphone, le matou peut accéder au web et au GPS, alors que l’électricité est coupée un peu partout. Le réseau de France Télécom, c’est du costaud. Le matériel des sociétés de vidéosurveillance aussi, puisque Pythagore se connecte aux caméras, notamment celles de l’Élysée… Mais le bunker antinucléaire du palais est une telle camelote que des rats peuvent en grignoter le béton. Quant aux chats, eux, ils sont parfaitement capables d’ouvrir des conserves sans outil.

Côté sciences, l’auteur s’y connaît, lui qui a été journaliste scientifique. On peut donc croire que lorsqu’il recommande la ronronthérapie, c’est du sérieux. La preuve : il nous donne même ses sources en bibliographie. Il ne manque pas non plus de rappeler ses récentes tocades sur une humanité gigantesque préhistorique et maintenant disparue, plus une bonne dose de considérations philosophiques propre à faire passer Michel Onfray pour le nouveau Proudhon, du baratin sur les ondes psychiques, le pseudo-chamanisme, et un final chargé d’un délire antispéciste qui ressemble aux images du Paradis diffusées par les Témoins de Jéhovah. Dans le prochain roman, le héros fera du porte-à-porte ?

L’uber-fan dira néanmoins : ce n’est pas de la SF mais un conte philosophique. Quid de la forme, alors ? Le roman est certes bien construit, Werber a bâti son histoire avec soin et l’a fait progresser intelligemment. Mais le style ? Plat. Simple voire simpliste, il prévient toute empathie que le lecteur pourrait ressentir pour les personnages. La façon de penser de Bastet, trop humaine, donne l’impression de lire les mémoires d’une collégienne, style à l’avenant. Les rares tentatives d’humour ne font pas mouche, et on se demande parfois si la volonté comique est réelle. « Je me lèche. J’adore me lécher (ma mère m’a toujours dit que “l’avenir appartient à ceux qui se lèchent tôt”). » Eh oui, les chattes se lèchent, c’est très drôle.

Bref, Bernard Werber reste fidèle à sa réputation. Et comme le dit maître Gérard Klein : le public ne se trompe jamais, plus c’est mauvais, plus ça se vend. Demain les chats sera un best-seller…

La Neige de Saint-Pierre

Petit à petit, les éditions Zulma complètent dans leur collection de poche les œuvres du Maître Léo Perutz, toujours dans les élégantes traductions de Jean-Claude Capèle. Après Le Maître du jugement dernier et La Troisième balle, c’est au tour de La Neige de Saint-Pierre de venir répandre sur nos vies ses flocons électriques et frissonnants.

Georg Friedrich Amberg jaillit du néant aux premières lignes du récit, dans les murs d’une chambre de clinique. L’histoire qu’il porte en lui n’est pas celle qu’on lui raconte. Il reconnaît pourtant autour de lui des protagonistes de ce qu’il croit être la vérité, mais avec des rôles différents. Que s’est-il vraiment passé après qu’il s’est tenu debout au milieu de ce carrefour, à regarder partir dans sa Cadillac verte l’énigmatique Bibiche, sa collègue de laboratoire à l’institut bactériologique de Berlin, dont il est amoureux ? A-t-il été percuté par une voiture, comme on le lui affirme ? Ou bien a-t-il rejoint les terres du baron von Malchin, qui s’est mis en tête de réveiller la foi religieuse en son village et de restaurer la vieille lignée impériale des Staufen en faisant ingérer aux villageois la Neige de Saint-Pierre, l’ergot de seigle aux puissantes vertus hallucinatoires ? Et s’est-il vraiment trouvé pris dans un mouvement populaire qui a failli lui coûter la vie ?

Perutz est le maître d’un fantastique subtil qui irrigue une narration excellemment maîtrisée. Il nourrit celle-ci d’une érudition historique et scientifique jamais empesée et qui ne vient jamais faire obstacle au plaisir de la lecture. Bien sûr, un tel roman écrit en 1933 sur les volontés de pouvoir hallucinées ne pouvait qu’attirer les foudres du régime nazi, mais ce n’est pas là son aspect le plus dérangeant : celui-ci délivre un questionnement singulier sur le réel et son inexplicable continuité, tout autour de nous. Ainsi, quelques questions primordiales hantent ce texte et plus largement toute l’œuvre de l’écrivain autrichien : serons-nous vraiment le même dans la seconde qui suit ? Pourquoi persistons-nous dans notre identité ? Et si nous n’étions pas l’histoire que les autres nous racontent de nous-mêmes ? Et si le simple fait de raconter faisait jaillir les êtres et les événements ? Et si le monde n’était simplement que ce récit mâtiné de l’imagination des autres et de celle de nous-mêmes ? Questions qui sont autant d’étranges réponses à l’angoisse profonde de la folie qui ne nous quitte jamais vraiment…

Et si, à la sortie du roman, vous ne savez plus qui est qui, de vous-même et des autres, alors vous serez mûrs pour partir en quête de l’inquiétant Marquis de Bolibar, aux mille visages : vivement une prochaine réédition !

Traverser la ville

« La collection “Dyschroniques” remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF, nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques. Si certaines questions semblent moins d’actualité, d’autres, en revanche, sont devenues brûlantes et illustrent, hélas, la pertinence des craintes exprimées par les auteurs de SF. Chaque texte est suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de suggestions de lectures ou visionnages connexes. »

Traverser la ville, de Robert Silverberg, sort en 1973, un an seulement après le rapport Meadows qui exhortait à la fin de la croissance, onze ans après le Billennium de Ballard qui pointait les risques de la surpopulation, et deux ans après son Monades urbaines sur le même thème. Les années 50 et 60 connurent simultanément l’explosion démographique et l’urbanisation du monde ; c’est alors que naquit le concept, banal aujourd’hui, de mégalopole, qui liait les deux phénomènes. D’autre part, le monde était alors l’objet de forces contradictoires entre volonté de régulation globale et poussées nationalistes variées ; comme l’Europe aujourd’hui. C’est donc un monde surpeuplé, intégralement urbanisé mais politiquement fragmenté, que décrit Silverberg. Le centre est loin, la vie s’organise dans une myriade de districts (proches des comtés US) où vivent (plutôt mal) quelques centaines de milliers de citoyens. Les districts, entre spécialisation et standardisation, ont chacun leur propre organisation politique, leur composition sociologique, leur activité économique dominante. Chacun se méfie des autres, l’âge est aux frontières, tiens donc ! C’est dans ce contexte qu’une rebelle s’exfiltre du district de Ganfield en emportant le logiciel qui régule le fonctionnement de toutes les infrastructures ; un logiciel que personne ne sait remplacer (on est ici proche de « La Pompe six » de Bacigalupi). Dans un monde automatisé où la surpopulation impose une gestion quotidienne de la pénurie endémique et dont la complexité empêche tout contrôle humain, l’évènement est dramatique ; l’effondrement guette Ganfield. Menacé de lynchage par procuration, son mari-du-mois part à sa poursuite afin de récupérer le logiciel pour sauver sa communauté. Il traverse la ville et emmène le lecteur à sa suite, lui faisant visiter un petit bout d’un monde peu attirant. C’est à la fois un peu court et très bien vu.

On notera, dans ce texte, une vision peu valorisante de la femme. Autres temps…

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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