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Critiques de Bifrost

Soundtrack

Début du XXIe siècle. Dans une capitale japonaise en voie de tropicalisation, en proie aux épidémies virulentes, au débordement des cours d’eau et aux émeutes raciales, Touta, Hitsujiko et Leni se cherchent et se croisent sur fond d’apocalypse lente. Les deux premiers ont vécu quatre années, abandonnés sur une île déserte. Ils y ont développé une forte empathie avec la nature, au point de rejeter tous les aspects du progrès et de la civilisation humaine. De son côté, Léni appartient à la communauté moyen-orientale de Tokyo. En compagnie de son corbeau apprivoisé Kroy, l’adolescent(e) au sexe fluctuant a déclaré la guerre à Ceux du Talus. Il les traque dans les tunnels creusés sous les artères de la cité, les livrant à la vindicte de son pistolet photographique. Marginal à plus d’un titre, le trio va devenir peu à peu le fer de lance d’un changement brutal et total de paradigme.

Les éditions Picquier se sont fait une spécialité des romans et nouvelles asiatiques, témoignant toujours d’un goût sûr, tant du point de vue des classiques que des ouvrages plus contemporains. Soundtrack ne vient nullement contredire cette assertion. Le roman de Furukawa Hideo n’usurpe d’ailleurs pas sa réputation d’OLNI. Foisonnant, virtuose, iconoclaste, monstrueux, le récit échappe aux classifications pour créer sa propre niche littéraire, à l’ombre des deux Murakami, Haruki et Ryu. L’auteur japonais ne fait pas secret de sa volonté de démiurge, livrant le fond de sa pensée dans une postface éclairante. Sous sa plume, Tokyo devient la scène d’un spectacle punk où la performance théâtrale se pare des attributs du do it yourself et où la danse s’apparente à un art de la guerre.

Résumer l’intrigue de Soundtrack paraît une gageure, tant Furukawa Hideo puise à sa guise dans les différents genres. Une touche d’aventure, une structure empruntée au roman d’apprentissage, un soupçon de polar et un zeste d’anticipation, tels sont les ingrédients du cocktail avec lequel l’auteur dynamite le paysage urbain de la métropole japonaise. En vrac, il convoque l’ancien et le nouveau monde, usant de la danse, du cinéma, de la littérature comme des armes d’une lutte révolutionnaire contre le carcan de la tradition, le nivellement consumériste et l’illusion des diverses idéologies. Face à tout cela, il préfère l’énergie brute de la jeunesse et le déchaînement de l’instinct primitif.

À cause de sa densité et du jusqu’au-boutisme de son propos, Soundtrack peut paraître une lecture ardue, voire déstabilisante. Pourtant, on s’accroche, porté par des mots scandés comme une incantation rageuse, fasciné par les descriptions du tissu urbain et souterrain de la métropole tokyoïte, envoûté par le sens de l’anticipation de l’auteur, bousculé par la puissance de sa narration et les sursauts de sa chorégraphie du désastre. Bref, on ne reste pas indifférent face à ce déferlement d’émotions, entre performance théâtrale et roman. Les esprits curieux savent maintenant ce qu’il leur reste à faire. Ils ne seront pas déçus.

Semences

Avec Semences, Jean-Marc Ligny achève ce qu’il convient maintenant d’appeler son triptyque climatique. Commencé par AquaTM, lequel vient d’être réédité en poche (« Folio SF »), puis poursuivi avec le très noir et très puissant Exodes, le nouvel opus vient achever un cycle composé de trois récits pouvant se lire de façon indépendante. On recommandera cependant aux éventuels curieux de le découvrir dans l’ordre, histoire de goûter à la cohérence de l’ensemble. Hélas, si Exodes avait enthousiasmé, le présent roman douche sérieusement toute exaltation. Certes, la qualité du projet de l’auteur n’est pas en cause, ni la préférence du chroniqueur pour les histoires se terminant mal. La déception trouve en fait sa source dans le traitement simpliste du récit et une intrigue lorgnant ouvertement du côté de la littérature young adult.

Pourtant, l’argument de départ augurait du meilleur. Le récit débute en effet au Groenland, dans une communauté inuite tentant de survivre, vaille que vaille, au bouleversement climatique et à l’effondrement de la civilisation. Natsume et sa sœur Hiroko y vivent depuis quinze années, abandonnés par leurs parents partis dans l’espoir de trouver des semences pour permettre la renaissance de l’agriculture. Mais Hiroko se meurt, malade de la dengue. Elle ne tarde d’ailleurs pas à décéder, faute de remède. Natsume reprend alors la route, intrigué par l’arrivée d’une colonie de fourmis mutantes ayant traversé le bras de mer séparant l’île du continent.

Après un changement abrupt de point de vue, on est propulsé ailleurs, adoptant le regard neuf de deux jeunes gens qui ne vont plus quitter le devant de la scène jusqu’à la fin. Nao et Denn sont nés dans une communauté retournée à l’âge de pierre, coincée entre un désert impitoyable et la mer. Le couple n’a pas connu le monde d’avant, ni l’Âge d’Or, dépeint de manière très apocalyptique par ses aînés, ni les Âges Sombres, déchéance légitime à laquelle Mère-Nature a condamné l’homme après que son hubris a contribué à la fin du monde. Mais leur communauté se meurt, faute de sang nouveau. Comme Nao et Denn sont jeunes, pleins de vie, ils décident de partir à la recherche du paradis, aiguillés par leur rencontre avec un mystérieux étranger qui leur a légué un foulard peint avant de mourir. Dans ses bagages, le couple emmène également une colonie de « Fourmites ».

L’éditeur présente Semences comme un road novel sur fond d’univers post-apocalyptique. Même si le roman n’est pas La Route de Cormac McCarthy, l’histoire comporte bien un point de départ et une destination, avec, entre les deux, un voyage parsemé de péripéties, de rencontres et d’épreuves à surmonter. À bien des égards, cette structure le rapproche davantage du roman d’éducation, sentiment renforcé par le choix des personnages principaux, deux adolescents en quête d’indépendance. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur des précédents volumes du triptyque. En dépit d’une idée forte, on va y revenir, l’intrigue s’enferre dans une routine, au rythme mollasson, dont on se désintéresse peu à peu tant les ressorts paraissent convenus et prévisibles. Le traitement des personnages ne permet pas davantage de gommer l’agacement. Nao et Denn semblent en effet bien plus préoccupés par les émois adolescents et les étreintes moites. Ils ne s’inquiètent guère des menaces et, plutôt que de succomber au désespoir, préfèrent jouer à la bête à deux dos, avant d’opter pour le triolisme parce qu’ils sont jeunes et n’ont pas de préjugés. Que reste-t-il alors pour éviter le naufrage ? Un décor puissant, réaliste, nourri au meilleur des spéculations des chercheurs du GIEC. Et puis, une idée quand même, celle d’imaginer comme successeur de l’humanité une espèce mutante de fourmis avec laquelle l’homme ne peut espérer cohabiter qu’en lui rendant des services. On goûte tout le sel de ce retournement de situation, au final assez réjouissant.

Malheureusement, ceci ne vient pas tempérer la déception. Semences fait pâle figure après AquaTM et surtout Exodes. Mieux vaut l’oublier ou, à la rigueur, le conseiller à des adolescents.

Entre ciel et enfer

Classée à la deuxième place des pandémies les plus mortelles ayant frappé l’humanité, juste derrière la grippe espagnole, la Grande peste noire demeure néanmoins pour la postérité le fléau ultime, celui qui, conjugué à la guerre et à la famine, a donné sa substance aux visions apocalyptiques des chantres de la fin du monde. Si son impact sur la démographie et la société européenne fait toujours l’objet d’études historiques, le sujet a également inspiré quelques auteurs de science-fiction. Les noms de Connie Willis (Le Grand Livre) et de Michaël J. Flynn (Eifelheim) viennent immédiatement à l’esprit des connaisseurs. On peut désormais ajouter celui de Christopher Buehlman, même si ce dernier se distingue de ses prédécesseurs en transformant la maladie en signe annonciateur de l’Armageddon.

Adonc, nous sommes en 1348. La Grande Peste noire ravage la Chrétienté, mettant un terme provisoire au conflit engagé entre la Couronne de France et celle d’Angleterre. Dans un royaume français en proie au désespoir, où l’on prie la grâce de Dieu et le pardon de ses péchés, histoire d’échapper au fléau, une petite troupe composée d’un chevalier déchu devenu brigand, d’un prêtre alcoolique et sodomite, et d’une jeune fille parlant aux morts et aux anges, entreprend un long voyage de la Normandie vers Avignon, siège de la papauté. Traversant un pays assiégé par la maladie, abandonné par les seigneurs retranchés derrière leurs murailles, où l’on fait la chasse aux horsains et où l’on brûle les Juifs, parfaits boucs émissaires des malheurs du temps, le groupe affronte également une menace moins terrestre. L’enfer semble en effet avoir lâché ses démons sur Terre. Une multitude de monstruosités dignes de figurer dans les œuvres de Jérôme Bosch ou sur les tympans décrivant le Jugement dernier. Devant ce spectacle de fin du monde, les chrétiens s’interrogent avec angoisse. Qu’attend donc Dieu pour sauver ses créatures ?

Entre ciel et enfer laisse une impression mitigée. Si la dimension historique convainc sans peine – les efforts de l’auteur étant sur ce point méritoires –, on demeure toutefois dubitatif face à l’argument fantastique. Malgré des prémisses engageantes, le roman peine en effet à capter l’intérêt sur le long terme. La faute à une intrigue ne faisant que rejouer des ressorts déjà vu ailleurs, on pense bien entendu ici aux innombrables apocalypses zombies dont l’édition, tous supports confondus, a tiré une rente fructueuse avant d’épuiser le filon. Les scènes horrifiques assez honorables, où se déchaînent les créatures impies issues de la Géhenne, le traitement banal des personnages et les descriptions crues mais sans surprise de l’épidémie ne parviennent hélas pas à redresser la situation. Au fil des pages, le périple de la petite troupe se mue en randonnée plan-plan, jalonnée par des péripéties convenues et les habituelles figures imposées. Bref, ne nous voilons pas la face, on s’ennuie ferme, agacé par les clichés, les transitions eschatologiques un tantinet grandiloquentes et un dénouement bâclé et confus.

Au final, avec ce deuxième roman paru dans l’Hexagone (Ceux de l’autre rive), l’enfer accouche d’un têtard. Et l’on se demande de plus en plus ce que Christopher Buehlman peut nous proposer de vraiment original…

Membrane

En 1996, Chi Tawei fuit sa ville natale, Taiwan, pour s’installer à Paris dans l’espoir de pouvoir enfin exprimer ses orientations sans se mettre en danger. Il y écrit Membrane, son premier roman, dans lequel il s’attaque à des sujets difficiles : l’homosexualité, le transhumanisme et la théorie du genre. Désireux de se démarquer de la littérature taiwanaise de l’époque, il choisit, pour exprimer sa différence et sa quête d’identité, un genre littéraire marginal et étranger, la science-fiction. Membrane sera de fait le premier roman de SF taïwanais…

En 2100, la Terre est inhabitable suite au réchauffement climatique : l’humanité vit dans des complexes sous-marins tandis qu’en surface, des armées d’androïdes s’affrontent. Momo, l’héroïne du roman, est une esthéticienne célèbre, différente, autiste ou presque (elle a toujours l’impression qu’une membrane la sépare des autres), qui reçoit ses richissimes clientes à domicile. Du fait de brûlures récurrentes générées par le rayonnement ultraviolet ambiant, la protection dermatologique reste la préoccupation majeure des habitants sous-marins, conférant aux professions liées aux soins corporels un prestige considérable. Momo doit son succès à une crème miraculeuse dont elle enduit les corps, la M-Skin, une crème générant une peau mémorielle qui, une fois récupérée après usage, donne à la praticienne accès au vécu de ses clients : travail, activité sexuelle, piqûres de moustique, alimentation… Les belles jeunes femmes qui fréquentent son salon de massage sont loin d’imaginer que Momo se sert de produits cosmétiques pour épier leurs secrets, savoir « qui a fait l’amour, avec une personne de quel sexe, qui pendant l’étreinte amoureuse a fait usage de fouets en cuir… qui joue au Don Juan ou à la Méduse… » Momo peut non seulement savoir, mais vivre et ressentir dans sa chair leurs moindres gestes. Elle ignore cependant une chose : la M-Skin est en réalité une invention militaire dédiée à d’autres intérêts…

Le décor est planté, la personnalité de Momo décryptée et sa vie de recluse célèbre sur des rails. Or, à la veille de ses trente ans, Tomié, une de ses clientes, va sortir notre héroïne de son cocon protecteur. Cette journaliste japonaise publie un article accusateur sur la mère de l’esthéticienne, une dirigeante de L’Empire éditorial Macrohard n’ayant pas vu sa fille depuis vingt ans…

Le roman commence vraiment au moment où la mère prend rendez-vous avec sa fille, une visite qui ravive la colère de Momo autant que ses souvenirs.

À sept ans, et alors de sexe masculin, Momo a contacté un virus qui s’est attaqué à ses organes, contraignant l’enfant à vivre pendant trois ans dans une chambre stérile en compagnie d’une fillette nommée Andy. Se sentant abandonné par sa mère, il reporte son affection sur sa compagne manifestement insensible au mal dont il souffre. Hélas, quand Momo se réveille de son opération dans un corps tout neuf et féminin, son amie a disparu… Retour au présent : les révélations et surprises ne cesseront plus se s’enchainer…

En décrivant la relation entre Momo et Andy, entre sa mère et Tomié, Chi Ta-wei aborde des thèmes très actuels : qui de l’enfant ou de l’androïde est le plus humain ? Où commence et finit l’humanité ? Surfant sur la vague cyberpunk des années 80-90, l’auteur réfléchit sur l’identité sexuelle et biologique, et se pose cette question pour lui fondamentale : qu’est-ce qui définit l’être humain ? Le cerveau, le corps, le sexe, la mémoire ou le libre arbitre ? L’auteur cherche sa vérité : suis-je un humain « normal » ou un « homosexuel » ? Suis-je un Taiwanais ou un Chinois ? Il semble qu’il ait trouvé des réponses…

Reste un roman transgressif intelligent, riche en rebondissements et empreint d’une grande sensualité. Une découverte.

Archives du vent

Archives du Vent met en scène Egon Storm, cinéaste génial et mystérieux, retranché sur une côte déserte d’Islande, qui n’est pas sans rappeler la figure de Kubrick. Inventeur d’un procédé révolutionnaire, le Movîcone, permettant de synthétiser le jeu d’un acteur ou de toute autre personne à partir d’extraits d’images de film ou d’archives, et donc de mêler facilement l’histoire à l’imaginaire, il a trois chefs-d’œuvre à son actif qui mettent en scène des personnes aussi différentes que Louise Brooks, Marlon Brando, Albert Einstein (en pianiste) ou encore Adolf Hitler (en poète). Le roman s’ouvre sur le quatrième opus de ce cinéaste, œuvre inespérée et improbable : on y voit un jeune homme qui part en quête d’Egon Storm, le double de son père, Erland Solness, suicidé dix ans auparavant. Après une centaine de pages, l’action se suspend au moment où le récit balance entre deux hypothèses ; une nouvelle voix prend alors le relais, celle du réalisateur, Storm bien entendu, qui répond aux questions d’une femme venue l’interroger sur ce quatrième film et sur son père à elle, Erland Solness, qui vient de se tirer une balle dans la tête. On apprend que ce dernier, dans sa jeunesse, avait entamé un vaste poème philosophique sur l’homme et ce qu’il nommait l’autre réel, intitulé Archives du vent…

La couverture de l’ouvrage ne nous dit rien d’autre que ce synopsis, en boucle lui aussi : on y voit Louise Brooks, vêtue de noir, relevant son voile et découvrant un regard pénétrant. La même photo est reproduite en première et quatrième de couverture, mais doublement inversée, de gauche à droite et de haut en bas. Clôture parfaite sur un roman qui, on l’aura compris, met en son cœur la question du double et de son existence, et cette autre encore bien plus abyssale de l’imaginaire et de la réalité. Pierre Cendors construit patiemment, en silence, depuis de nombreuses années, une œuvre plurielle entre roman et poésie où les frontières des genres s’estompent : fantastique, chamanisme, prose poétique, bribes métaphysiques, récit de voyage… Ce roman en est un aboutissement logique, et redoublé d’ailleurs par le récit de son voyage en Islande publié sous forme de carnet, L’Invisible dehors, chez Isolato (2015), sorte d’esquisse méditative des Archives…. Dans ce dernier roman s’entretissent, par dizaines, en un réseau dense, des références littéraires et cinématographiques, réelles ou imaginaires. Ainsi le nom de Solness, bien entendu, fait penser à la pièce éponyme d’Ibsen et nous plonge de suite dans l’angoisse d’une quête métaphysique vouée à l’échec et à la mort. Et c’est bien ce qu’est ce roman, pour une part, hanté par la question de savoir comment il est possible de créer encore et d’accéder par la création à l’autre réel, au-delà de cette réalité factice que nous construit et nous impose la société. La création n’est qu’un jeu d’ombres – comme le Movîcone nous le suggère – et répétition du même, aussi originale soit-elle ; le poème qui donne son titre au roman n’est d’ailleurs lui-même qu’un centon, et l’on sent se lever la présence fantomatique de Borges et de son Ménard… Pour échapper à l’échec, il faut alors s’épuiser, en son corps et son âme, dans les solitudes de la nature et les reflets multipliés de soi et de l’autre, en espérant une révélation, autant d’expériences qui nécessitent un engagement existentiel fort dont on ne peut questionner la sincérité chez l’auteur : Pierre Cendors cherche à se faire voyant selon un certain romantisme que n’eût pas désavoué Rimbaud. Pourtant, ce jeu de résonances infinies qui constitue la chair intime de l’œuvre est peut-être la principale difficulté de ce roman qui redouble à l’envi, parfois trop, les mises en abyme, les références doublées, triplées, au risque de nous perdre pour de bon. Et l’on se prend à songer : que peuvent se dire deux miroirs qui se rencontrent ? « Des choses profondes et superficielles », répète inlassablement l’écho…

Journal de nuit

Futur très proche, demain matin peut-être. Lola Hart est une jeune fille de 12 ans qui vit confortablement à NY avec ses parents (upper middle class) et sa jeune sœur, Cheryl. Journal de nuit est son journal intime.

Il dira au lecteur la descente aux enfers de Lola et de sa famille dans une Amérique en effondrement économique et donc en désintégration sociale. Il dira aussi la transformation de Lola, obligée de grandir à vitesse grand V pour s’adapter, et peut-être survivre, à un environnement bien plus dur et compétitif que celui dans lequel elle avait grandi.

Après quelques pages d’ouverture coloriées à l’espoir, la réalité d’un pays déchiré par le chômage, la misère, la ségrégation, la violence endémique et les émeutes armées auxquelles répond la brutalité d’une armée et d’une police au bord de la crise de nerf, rattrape la famille Hart. Éjectés, faute d’argent, du confort qu’apportaient des revenus conséquents, Lola et sa famille quittent le monde protégé des écoles privées, des emplois agréables, et de la 86e, pour celui, déliquescent, de la 125e – près de Columbia U si on veut oublier que c’est au cœur d’Harlem.

Lola, forte et courageuse, doit s’intégrer à sa nouvelle vie, et pour cela accepter qu’il n’y aura pas de retour, s’arracher tant à son ancienne vie qu’à ses anciennes amies qui lui paraissaient aller de soi. Entre un père qui travaille comme un acharné pour nourrir – mal – sa famille, une mère qui s’abrutit de médicaments, une sœur qui se ferme pour ne plus rien voir, Lola, réaliste, se reconstruit une vie de pauvre, entre plans risqués, peur des flics et des gangs, solidarité de filles, premiers émois et survie au jour le jour, loin, si loin d’une vie politique américaine qui ne signifie plus rien.

Journal de nuit est un excellent roman, dur, cohérent et réaliste. Dur car il décrit la disparition rapide de tout ce qui faisait l’ordinaire, agréable, d’une vie de famille qui pourrait être la tienne, lecteur. Perte d’emploi, déménagement forcé dans un « mauvais » quartier, tout ce qu’on croyait acquis disparu en moins de deux ans. Cohérent car tout se tient. No bullshit dans ce récit, que du vrai et du nécessaire. Womack gère d’ailleurs très bien les changements de langue de Lola, de même qu’il mixe finement les affres de la sexualité naissante avec les nécessités de la survie en groupe. Réaliste car ce monde est déjà là, ou presque, pour beaucoup ; Robert Castel parle de « déstabilisation des stables » : c’est ce dont il s’agit ici. Réaliste aussi car le roman est écrit après les émeutes de Los Angeles auquel il renvoie évidemment. Les lecteurs de fantasy urbaine en manque de dépaysement feraient bien de le lire. Ils découvriraient l’inframonde inconnu d’eux qui attend chacun au détour d’une perte d’emploi.

Journal de nuit eut une carrière bien décevante. En VO d’abord (Jo Walton le regretta dans une interview) lors de sa parution en 93, en VF ensuite en 95. Nouvelle chance aujourd’hui grâce à « Folio SF ». Espérons qu’il trouve enfin le large lectorat qu’il mérite.

Dragon

« Une heure-lumière ». La nouvelle collection du Bélial dédiée aux novellæ. Quatre à huit courts romans y seront publiés par an. Du français et de l’étranger. Du tout neuf et du primé. Dragon, de Thomas Day, est l’un des textes qui ouvrent le feu en ce début 2016.

Bangkok, Thaïlande. Bientôt. Un inconnu massacre à la kalach les clients et le personnel d’un bordel temporaire, l’un de ces innombrables bouges de la capitale thaïlandaise où des mafieux font leur beurre en organisant la prostitution enfantine à destination des touristes occidentaux désireux de s’abandonner à leurs pulsions abjectes sans grand risque, et aussi, bien sûr, pour quelques pervers locaux. Le lieutenant Tann est immédiatement chargé de l’enquête, une enquête que le Général Wongkrachang, chef de la police de Bangkok, rend prioritaire. Ses ordres implicites sont clairs : Tann doit retrouver le tueur et le supprimer discrètement. Il importe que les touristes, sources essentielles de revenus pour le royaume, ne prennent pas peur, mais aussi que la Thaïlande joue son rôle de pays motivé par la lutte contre le prostitution enfantine. L’opinion mondiale veille par les yeux de diverses ONG. La mauvaise réputation se paie cash.

Catholique dans un royaume majoritairement bouddhiste, ex-amant de Pearl, un ladyboy pré-op, Tannhäuser – Tann, pour les intimes – marche en équilibre sur le fil tendu qui sépare deux mondes. La traque du Dragon, l’impitoyable bourreau des pédophiles, le fera basculer loin des hommes, dans une autre réalité, terrible et foudroyante.

Dragon, c’est le cheminement de Tann vers son destin métamorphique, écho de celui du capitaine Willard dans Apocalypse Now avec qui il partage une même mission (parallèle des scènes : Tann/ Wongrachang – Willard/Lucas) : plonger jusqu’au cœur des ténèbres pour mettre un terme définitif au problème. Le parallèle trouve néanmoins sa limite : in fine, Tann sera Kurtz plutôt que Willard, il ne reviendra pas des ténèbres mais transmettra sa tâche à qui saura mieux la remplir.

Dans Dragon, Thomas Day raconte la Bangkok derrière la carte postale – une ville sale, corrompue, puante, aussi laide moralement que physiquement, où des hommes laids font des choses laides avec la complicité passive de la majorité… Il décrit en détails, au ras du sol, en reporter embedded, en somme. Il pratique une approche gonzo, ultra-subjective. Il dit son horreur de la prostitution enfantine et la balance dans la gueule du lecteur, avec urgence et violence, là où le Houellebecq de Plateforme abordait la question par l’ironie désabusée. Le choc ici est plus rude et, du coup, plus efficace.

La Femme d'argile et l'homme de feu

New York, à la fin du XIXe siècle. Une ville en pleine expansion dont la population vient des quatre coins du monde. On y rencontre des représentants de tous les peuples, de toutes les origines. Et même… une golème et un djinn. En fait, Chava, la femme d’argile (pour reprendre le titre VF bien long et mal choisi), a été conçue en Pologne et a reçu la vie sur le bateau vers le Nouveau Monde. Son maître et époux n’a pas survécu au voyage. La voilà donc seule et sans directive dans un univers totalement inconnu pour elle. Sa route va finir par croiser celle d’Ahmad, l’homme de feu, emprisonné dans un flacon depuis des centaines d’années ; libéré par hasard de sa prison de verre, il s’aperçoit qu’il est captif d’un corps d’homme, sans se rappeler pourquoi ni comment il en est arrivé là. Reste à trouver les réponses à tout cela…

Ce roman aurait très bien pu commencer par « Il était une fois » sans que cela paraisse choquant. L’évocation du passé du djinn nous entraine dans l’univers de Schéhérazade et des contes des Mille et une nuits : son désert, ses créatures fantasques prêtes à jouer avec les humains, ses sorciers avides de connaissances. Quant au récit de la création de la golème, il nous conduit bien sûr du côté du folklore juif et de sa magie puissante. Tout tourne autour d’une possible romance entre les deux personnages éponymes. Mais ici, pas de mièvrerie, pas de happy end assurée. Car malgré ses airs de comédie romantique, ce roman en évite les écueils. La Femme d’argile et l’homme de feu est avant tout un voyage réussi dans un New York évoqué avec brio, peuplé de personnages forts, attachants dès les premières lignes. Leurs histoires, leurs vies se trouvent inextricablement liées à celles des deux héros, sans ce côté artificiel qui est l’apanage des ouvrages médiocres. Les destins de tous ces immigrés, de fraîche ou longue date, avec leurs peurs et leurs envies, leurs désirs et leurs angoisses, font la force et la vie d’un récit qu’il s’avère difficile de lâcher dès les premiers mots lus.

Helene Wecker se sort de son premier roman avec les honneurs, voire même une certaine maestria. Une auteure à suivre, sans doute aucun.

Les 81 frères

Hong Kong. Ses tours qui percent le ciel. Sa finance. Ses triades. Mais aussi ses démons. Et donc, ses chasseurs de fantômes. Johnny Kwan est un magicien taoïste, un exorciste, un fat si. Sa tâche : aider ces êtres monstrueux ou simplement égarés à retourner dans leur monde. Son quotidien est dur et surtout dangereux : l’espérance de vie dans la profession est faible…

Alors, quand Anthony Chau, milliardaire de son état et grand amateur d’antiquités, fait appel à ses services, il n’hésite pas une seconde. Comme il se doit, la mission qu’il se voit confier va vite dépasser les enjeux initiaux… Des forces gigantesques sont en présence, des forces proprement cosmiques. Et quand un maître de la profession est apparemment victime d’un simple crime crapuleux, Anthony sent que l’équilibre du monde n’est pas loin de se rompre.

Des démons, d’anciens manuscrits, de la magie, le tout sur le territoire des triades et de Johnnie To, le réalisateur d’Élection et de Vengeance – de quoi réjouir n’importe qui, en somme. D’autant que notre écrivain maîtrise son sujet ; faire la visite de Hong Kong à son côté est un gage de découvertes étonnantes : les tours gigantesques laissent place à des bâtiments mystérieux, les odeurs exotiques s’immiscent bientôt dans les pages du livre, et on a rapidement l’eau à la bouche devant certains repas. Sauf que… Si ce roman est prenant, il reste trop sage, trop convenu, trop prévisible. Est-ce l’influence des jeux de rôle dont Romain D’Huissier est l’auteur ? Les personnages n’échappent pas aux stéréotypes, et l’habitude de préciser avant chaque mission le contenu du sac et les armes choisies, si elle est plaisante au début, lasse malgré tout assez vite. Enfin, certaines pages décrivant Hong Kong s’apparentent à un passage du « Guide du Routard » ou d’un « Lonely Planet ». Sans copier Liz Williams et son Inspecteur Zhen et la traite des âmes, on aimerait dire à Romain D’Huissier : lâche la bride, camarade, laisse Anthony prendre les rênes et glisse dans les interstices entraperçus de ta cité fascinante. Il reste deux tomes à cette trilogie annoncée pour transformer l’essai et nous faire véritablement rêver. On ne demande pas mieux…

Le Nexus du Docteur Erdmann

L’intrigue se déroule dans une petite maison médicalisée de Saint Sebastian, avec pour protagonistes l’ensemble des pensionnaires : Anna Chernov, ancienne danseuse étoile au chevet de laquelle Bob Donovan se présente chaque jour, a dans le coffre de l’établissement un collier d’une valeur inestimable ayant appartenu à un tsar, lequel collier fait fantasmer Evelyn Krenchnoted, l’intraitable curieuse à l’affût du moindre ragot. Gina Martinelli ne jure que par le Seigneur ; Erin Bass est une ancienne hippie adepte de spiritualité hindoue ; madame Lopez se fait exploiter par sa fille ; Al Cosmano trouve à redire sur tout, et d’autres encore…

Bien qu’âgé de 90 ans, Henry Erdmann, qui fut jadis l’un des acteurs du projet Manhattan, continue de dispenser des cours de physique à des étudiants en prépa. Carrie Vesey, la belle aide-soignante qui le conduit et le ramène, arbore un matin un cocard qui met le vieil homme en colère. Son ancien compagnon, un policier violent, l’a retrouvée malgré l’interdiction de l’approcher… Au retour de l’université, le Dr Erdmann connaît un moment d’absence en raison de ce qui ressemble à une intrusion mentale. En quête d’un médecin, Carrie, inquiète, tombe sur Jake DiBella, un chercheur en neurosciences venu étudier le cerveau des personnes âgées. Contre toute attente, le Dr Erdmann accepte de passer une IRM…

Ce qui ressemble à une aimable chronique sociale sur l’infantilisation des personnes âgées et le peu d’attention qu’on leur accorde, sur la hantise du handicap, de l’impotence et la perspective de la mort, prend une tout autre tournure lorsque d’autres pensionnaires éprouvent à leur tour des attaques similaires, d’intensité variable. L’émoi est à son comble lorsque tous sont pris de vomissements – attribués à tort à une intoxication alimentaire, alors qu’en aparté, ils avouent avoir perçu des flashes de lumière ou senti une présence dans leur esprit.

Le Dr Erdmann, qui connaît des crises plus violentes que les précédentes, décide de jouer les enquêteurs, ravi de pouvoir une fois de plus exercer ses facultés intellectuelles : lui qui a besoin d’un déambulateur pour se déplacer redoute davantage la perte de ses fonctions mentales que celle de ses capacités physiques…

Il n’est pas le seul à investiguer, car une suspicion de meurtre pesant sur Carrie pousse deux policiers à enquêter sur place, alors même que le coffre de l’établissement est forcé. Henry Erdmann en est pour sa part persuadé : quelque chose approche, quelque chose qui vient pour lui et s’immisce dans l’esprit des pensionnaires. Pour tous se présentera alors l’heure du choix, l’occasion de peut-être favoriser la naissance d’une conscience et, qui sait, de prolonger leur vie…

La conduite d’un aussi grand nombre de personnages aurait pu déboucher sur un récit bien plus ample, mais Nancy Kress gère son déroulement avec une belle économie de moyens. Malgré l’évocation de questions de physique, elle ne s’attarde pas non plus sur des explications pesantes. Le personnage d’Erdmann est un démarquage réussi de Feynman (bien que Nancy Kress lui fait dire n’avoir pas aimé travailler avec pareil « farceur ») : en effet ce dernier, qui aurait eu le même âge à la date de rédaction du récit, adorait résoudre des énigmes en apparence insolubles et pratiquait le même type d’humour. Le court roman se lit d’une traite, sans heurt ni temps mort. Un agréable récit, récompensé par le prix Hugo en 2009, qui inaugure en beauté la nouvelle collection « Une heure-lumière » auprès de Vernor Vinge, Paul J. McAuley et Thomas Day.

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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