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Critiques de Bifrost

Le Mystère Dyatlov

En février 1959, dans l’Oural, neuf jeunes gens bien entraînés, sept garçons et deux filles, partaient pour une randonnée sportive vers le Kholat-Siaskhyl , le mont des cadavres dans la langue mansi, l’ancien peuple autochtone. Ils ne reviendront jamais. On les retrouvera morts, certains gelés, d’autres ayant subi des coups, éparpillés hors de leur tente lacérée. Aucun ne portait ses chaussures.

C’était l’époque de Khrouchtchev, un moment de respiration après la mort de Staline. Mais aussi l’époque des escadrons de la mort à la recherche des zeks évadés, l’époque des tests de fusées et d’armes nucléaires. Une époque de secrets. L’enquête n’a permis aucune conclusion définitive, les parents des disparus ont dû se battre pour accéder aux quelques informations qu’on voulait bien leur donner.

Sur ces faits réels passionnants, Anna Matveeva construit un roman très bancal. Son héroïne et double fictionnel vit comme l’auteur, en 1999 à Sverdlovsk/Iekaterinenbourg, la ville d’où était originaire le groupe Dyatlov, et se retrouve par un hasard un peu fantastique à lire une pile de vieux documents sur le groupe. Ce procédé, de mêler enquête réelle et fiction, est assez élégant en ce qu’il permet de construire une relation émotionnelle avec les faits. Malheureusement la fiction, si elle nous donne une vision intéressante de la vie en Russie à la fin des années 90, est globalement très mal écrite, mal ficelée et sans intérêt. Toutes les pistes intéressantes (la vision du premier chapitre, la relation aux voisins bizarres…) sont abandonnées, et le style est au mieux plat.

On s’en moque un peu, car l’auteur cite et commente de nombreux documents réels (près de la moitié du livre, en fait), reproduits dans une police de caractère spécifique, qui permettent au lecteur de disposer de tous les éléments et de se faire sa propre opinion quant à l’explication du mystère. Prisonniers en fuite ? Avalanche ? Accident militaire ? Opération de nettoyage ? (Créature indicible ?)

Rien ne colle parfaitement, on ne saura jamais. Mais le temps de ce (court) documentaire, on sera replongé dans un monde tout aussi étrange pour la narratrice que pour nous, lecteurs français : l’Union Soviétique des années 1950, ses étudiants, ses sportifs, ses chansons, ses carnets de randonnée. Le plongeon dans le passé et le beau mystère valent quand même le coup d’œil. On songe en rêvant à ce qu’une romancière plus rigoureuse et plus chevronnée pourrait faire d’une pareille histoire.

Ils savent tout de vous

Thèmes particulièrement en vogue ces dernières années en science-fiction – et ailleurs –, la surveillance et le contrôle des masses se retrouvent au cœur du dernier roman de l’écrivain américain d’origine écossaise Iain Levison.

Déjà publié chez les éditions Liana Levi à plusieurs reprises depuis 2003, l’auteur d’Un petit boulot ou d’Arrêtez-moi là continue de brasser les thèmes avec Ils savent tout de vous. Roman policier saupoudré de science-fiction conspirationniste, le dernier bébé de Levinson suit en parallèle deux intrigues : d’un côté celle de Jared Snowe, policier lambda du Michigan, de l’autre celle de Denny Brooks, un tueur de flic attendant son exécution dans le couloir de la mort. Tous deux sont victimes d’un étrange phénomène : ils sont capables d’entendre les pensées des autres. Le genre de particularité qui ne peut qu’attirer l’attention du FBI et de l’agent Terry Dyer, surtout lorsque la politique internationale est en jeu. Comme on s’en doute rapidement, les deux télépathes vont finir par se croiser et devront découvrir le fin mot de l’histoire.

Pour qui a lu un tant soit peu de science-fiction, Ils savent tout de vous ne propose pas grand chose de neuf. Le coup du télépathe a déjà été traité maintes et maintes fois, avec des personnages souvent bien plus brillants (David Selig dans L’Oreille interne, pour n’en citer qu’un), et les conséquences de ce pouvoir à double tranchant ne surprendront pas davantage le lecteur. Heureusement, Iain Levinson possède une écriture fluide, bien aidée par le découpage nerveux de son récit, ainsi qu’une capacité assez remarquable à façonner en peu de pages des personnes sympathiques. Évidemment, il ne faudra pas chercher de gros bouleversements émotionnels là-dedans, ni même de réflexion sur les implications du gouvernement US dans cette douteuse entreprise (le genre de cliché dont on se serait gentiment passé, en fait).

Alors que tirer de ces quelque deux cent trente pages ? Rien ? Pas tout à fait. In extremis, le roman se sauve sur une thématique annexe beaucoup plus pertinente : le pouvoir de la technologie moderne. On s’aperçoit très rapidement que les deux télépathes, aussi efficaces soient-ils, font pâle figure face à Jerry, le petit bidouilleur en chef de l’Agence gouvernementale. Ici, Iain Levinson démontre de façon magistrale qu’il n’est nul besoin d’imaginer un quelconque super-pouvoir dans un monde tellement connecté qu’il s’avère impossible de passer inaperçu. Les GPS sont par tout, les informations n’ont plus rien de privé, et même votre téléviseur est piratable. Oubliez les télépathes et les expériences bidons d’un gouvernement en mal d’autorité morale – l’espionnage des citoyens est une affaire de smartphones et d’ordinateurs. Sur ce point, et en y ajoutant le second degré de l’auteur, Ils savent tout de vous arrive tout de même à retrouver un certain intérêt.

Difficile pourtant de franchement recommander le livre aux amateurs de SF chevronnés, tant il se contente bien trop souvent d’effleurer son sujet et de se borner à offrir un divertissement rythmé sans grands enjeux émotionnels. Restent les autres lecteurs plus occasionnels, ou qui souhaiteraient justement un moment de détente agréable et pas forcément dénué d’intelligence – ceux-là devraient y trouver leur compte.

Hamlet au paradis

Deuxième volet de la trilogie du « Subtil Changement » après Le Cercle de Farthing, Hamlet au paradis se situe également dans cette Angleterre uchronique de 1949 qui, huit ans plus tôt, a signé une « paix dans l’honneur » avec le Troisième Reich, et débute deux semaines après les événements de Farthing. Des événements qui ont vu l’assassinat d’un politicien prometteur et l’accès au poste de Premier Ministre de son meilleur ami, Mark Normanby, qui entreprend de mener le Royaume-Uni sur la pente glissante d’un fascisme qui ne dit pas encore son nom. L’inspecteur Carmichael de Scotland Yard, qui a élucidé le meurtre de l’ex-futur PM mais qu’on a incité au silence, est chargé d’une nouvelle enquête : l’explosion d’une bombe dans une maison de la banlieue londonienne a causé deux morts, un inconnu et la comédienne Lauria Gilmore. Attentat ? Pour quel motif et par qui ? Les Juifs ou les communistes ? À moins que ce ne soit une bombe, résidu du Blitz ? Ou simplement un accident ? Lauria Gilmore devait jouer dans une nouvelle adaptation de Hamlet, avec Viola Lark dans le rôle-titre – au théâtre, la mode est désormais à l’inversion du sexe des protagonistes. Viola, jeune femme issue de la noblesse mais qui a rompu toute relation avec ses géniteurs et ne fréquente plus guère ses sœurs – l’une a viré suppôt de Staline, une autre a épousé Himmler –, vit dans la virtualité de son univers théâtral. Elle va pourtant se retrouver plongée dans un complot qui, si jamais il réussissait, changerait sûrement la face du monde. Ou seulement peut-être. Car qu’est-ce qui fait l’histoire ? Est-ce les hommes ? Ou leurs idées ?

Si Hamlet au paradis reproduit le même dispositif narratif que Le Cercle de Farthing (alternance entre le récit de Carmichael et celui du protagoniste féminin, ici Viola ; alternance entre la 3e et la 1re personne), les ressemblances s’arrêtent là. Délaissant le whodunit du premier volet et l’atmosphère tout à fois feutrée et champêtre de Farthing, l’intrigue vire au thriller dans une ville de Londres à l’atmosphère de plus en plus nauséabonde. On n’entend pas encore le bruit des bottes, mais ce n’est pas loin… Le récit gagne en intensité au fil des pages, au rythme de l’implication de Viola dans le complot et de l’avancée de l’enquête de Carmichaël. On espère avec Viola, bien qu’on sache, pourtant, dès les premières lignes du roman, que quelque chose se passera mal – mais quoi ? Sera-t-il possible d’infléchir le cours de cette Histoire parallèle ? Par quoi passe le changement ? En posant des bombes ou bien en s’insérant au cœur du système dans l’espoir de faire bouger les choses de l’intérieur – ou à tout le moins de les rendre moins pire. L’on frémit pour l’inspecteur Carmichael, dont l’intégrité est compromise. Riche reconstitution d’une époque qui fort heureusement n’a jamais été, ce deuxième volet du « Subtil Changement » brosse le portrait d’une société partagée entre révolte, collaboration ou, le plus souvent, apathie – une société pas si éloignée de la nôtre. Intelligente uchronie, on ne saura trop recommander Hamlet au paradis. Et c’est avec la plus grande des impatiences qu’on attend la conclusion de cette trilogie, au demeurant déjà excellente.

Port d'âmes

Nouvelle incursion de l’auteur dans son univers d’Evanégyre (après La Route de la Conquête), Port d’Âmes suit l’itinéraire de Rhuys ap Kaledán, jeune héritier d’une grande famille contraint à la servitude pendant plusieurs années pour expier la faute de son oncle. À son retour, son père est décédé, sa famille s’est disloquée. Il trouve néanmoins l’appui d’anciens amis qui vont lui proposer une association pour tenter de trouver le secret de la conversion dranique aux pouvoirs magiques. L’enjeu est important, aussi va-t-il se heurter à la convoitise des principaux investisseurs de la cité d’Aniagrad susceptible d’occasionner traîtrise chez les uns et mensonges chez les autres. Il devra également gérer sa relation avec une jeune femme, qui vend ses souvenirs par pans entiers pour survivre, s’amputant de ceux-ci par la même occasion, et dont il devient client un peu par hasard avant que leurs rapports n’évoluent progressivement vers quelque chose de plus intime et douloureux.

La quatrième de couverture n’hésite pas à convoquer Robin Hobb et Brandon Sanderson. C’est sans doute un brin excessif, mais force est de constater que ce Port d’Âmes est d’une solide facture : cadre crédible, jusque dans les ressorts de la vie politique locale, histoire d’apprentissage classique mais efficace, profondeur psychologique des personnages, le tout servi par une plume maîtrisée et travaillée. Avec la touche d’originalité bienvenue liée au fameux transfert de souvenirs, qui procure les scènes les plus marquantes et les plus tragiques du roman. La relation entre les deux jeunes gens est une merveille de sensibilité, car même si Rhuys devient progressivement plus proche de la jeune femme pour avoir acheté ses souvenirs, il s’en éloigne en même temps peu à peu, incapable de comprendre pourquoi elle s’automutile de la sorte. Le reste de l’intrigue porte sur les jeux de pouvoir, et si les relations des édiles de la cité sont décrites avec finesse, on ne pourra s’empêcher de trouver Rhuys bien naïf – certaines révélations sur la duplicité de tel ou tel personnage semblent un tantinet éventées quand elles adviennent, ne surprenant guère que le jeune homme. Au rayon des (légers) défauts, on signalera aussi combien le récit aurait gagné à suivre une petite cure d’amaigrissement tant il présente quelques longueurs, heureusement non rédhibitoires. In fine, Port d’Âmes se révèle un roman sympathique porteur de jolis moments d’émotions, sans oublier quelques scènes d’action assez trépidantes. L’univers d’Evanégyre semble en outre suffisamment riche – Davoust sème ici un certain nombre de pistes – pour qu’on y revienne avec un certain intérêt.

Les Nefs de Pangée

Même si l’œuvre de Christian Chavassieux entretient des rapports avec l’Imaginaire depuis longtemps (Le Baiser de la nourrice), il s’était fait remarquer des lecteurs du genre avec le très bon Mausolées (Mnémos), qui oscillait entre atmosphère kafkaïenne et anticipation politique. Le voici de retour avec Les Nefs de Pangée, ambitieux pavé de fantasy.

Le Pangée du titre, c’est bien ce continent unique que nous connaissons, mais peuplé de gheém aux femelles ayant besoin, pour procréer, de plusieurs mâles afin que chacun façonne une facette de la personnalité du futur enfant. Mais surtout, le peuple de Ghiom tente depuis des lustres de vaincre l’Odalim, cette créature mythique qui vit dans le gigantesque océan ceignant Pangée, victoire qui permettrait de garantir la prospérité du continent. Aussi, quand la neuvième chasse revient non seulement bredouille, mais en grande partie anéantie par le monstre marin, le mot d’ordre est donné : la dixième sera la plus grande expédition jamais tentée, avec un nombre énorme de nefs en provenance de toutes les parties de Pangée…

Ce qui frappe dès les premières pages, c’est la langue de Chavassieux (dont on apprendra sans réelle surprise qu’il est également poète). Précise, puissante, envoûtante, elle sert au mieux le propos de l’auteur. Car tout le livre est centré autour de la légende et de la mythologie : pas simplement leur existence en tant que telle, mais aussi les mécanismes qui vont présider à leur création. Dès lors, le roman dépasse le stade de « simple » roman d’aventure pour acquérir une envergure autrement plus intéressante, sans pour autant jamais renier ce prime aspect : en témoignent quelques scènes dantesques de combat maritime entre créature gigantesque et flotte monumentale. L’auteur déroule ainsi la légende sous nos yeux, mais aussi ceux d’Hammassi, jeune femme chargée d’accompagner la chasse pour en décrire les aspects, historienne à qui il est également demandé d’embellir les faits à destination des générations futures. Un personnage important, certes, mais comme tant d’autres au sein d’une distribution proprement impressionnante – sans que Chavassieux n’en néglige aucun : un tour de force.

Roman héroïque, Les Nefs de Pangée n’oublie pas non plus les intrigues de cour à mesure que les représentants des différentes régions tentent de pousser leur pion sur l’échiquier politique. Certains joueront d’ailleurs leur carte personnelle, pressentant que cette dixième chasse va marquer le monde qu’ils connaissent. Ils n’auront pas tort, car aux deux tiers le roman change radicalement d’orientation, une bascule qui, quand bien même l’auteur a pris soin de semer çà et là les germes de ce qui advient (et trouve un étrange écho dans l’actualité de notre propre année 2015), apparaît un peu trop brutale. Constat assez rare dans le cas d’un livre pesant déjà cinq cents pages bien tassées, mais on aurait aimé que Chavassieux consacre un peu plus de temps à préparer ce dernier tiers.

Roman épique, mais aussi politique, chronique d’un monde en changement, Les Nefs de Pangée confirme de manière éclatante le talent de Christian Chavassieux.

Feuillets de cuivre

Durant quarante ans, le policier Ragon traîne son mal-être et une énorme carcasse à travers les rues parisiennes. De sordides garnis en splendides hôtels particuliers il affronte le crime, décliné en problèmes audacieux, à l’ingéniosité fantasque. Loin des progrès de la toute nouvelle police scientifique, Ragon délaisse souvent l’observation directe des cadavres, dédaigne les indices s’ils ne sont pas liés à un livre. Car Ragon suit les lignes de vie dans les phrases imprimées, s’informe d’une vie en parcourant son résumé écrit. Au fil de sa carrière, laborieuse comme son déplacement, Ragon affronte le mal, qui finira par révéler son identité : l’Anagnoste. Conformément au plus beau de la tradition feuilletonesque, l’affrontement entre le policier et sa Némésis décidera de leur devenir commun…

Encadré comme de serre-livres par une préface vive et avisée d’Étienne Barillier, et une postface d’Isabelle Perier, érudite mais grevée d’« Ainsi » répété qui fleure le tic d’écriture, Feuillets de cuivre apparaît d’entrée comme l’œuvre la plus ambitieuse de Fabien Clavel à ce jour. Le récit en forme de fix-up présente de réelles qualités, principalement l’élaboration d’une création assurément personnelle – on est ici loin de l’ouvrage de commande –, œuvre en soi qui s’inscrit également dans l’univers commun mis en place au fil des écrits de l’auteur.

Ragon, que l’on voit littéralement porter le poids de son existence, est un personnage fort, attachant, peut-être sous-exploité dans son rapport essentiel aux livres (par comparaison, il faut lire Le Corps des libraires de Vincent Puente aux éditions La Bibliothèque, qui, sur des présupposés similaires, les explore jusqu’au bout en un stupéfiant exercice d’imagination), et assurément trop vite expédié à la fin. Il est entouré de beaux personnages secondaires comme pouvait en offrir le classique et populaire cinéma français.

Reste toutefois que la narration souffre de certains défauts. Que le personnage soit à peine animé, comme un corps solide incapable à lui seul de mouvement, est une merveilleuse trouvaille. Qu’il soit passif, aidé par le hasard, ou la révélation à point nommé d’un indice majeur, est une carence dans l’intrigue trop souvent présente. De même pour la magie. Elle est une réalité en ce monde, attestée mais mal connue, voire passée sous silence par les autorités. Choix de l’écrivain, évidemment incontestable. Mais que la magie ne soit qu’un bouche-trou pour combler les faiblesses de l’intrigue est un défaut. Dans un contexte très proche, Randall Garrett, dans son cycle consacré au détective « Lord Darcy », présentait la magie comme une réalité aux lois rigoureuses, comparables à des lois physiques, qui donc faisaient corps avec le monde, les conditions des crimes perpétrés et la résolution des enquêtes. Chez Fabien Clavel, la magie est un outil pour porter le récit ; chez Garrett, elle appartient au récit.

Quelques fautes de syntaxe et répétitions viennent troubler le lecteur, d’autant plus regrettables qu’il s’agit ici d’un pastiche d’écriture, principalement celle de la langue du XIXe siècle, littéraire ou de feuilleton. Plus ennuyeuses sont les erreurs, telle la célèbre danseuse Yvette Guilbert, obstinément ici nommée « Guibert », sans que l’effet soit imputable au prétexte de l’uchronie.

Reste cependant un plaisir de lecture, voire une franche réussite ici ou là : « Tourbillons aux Trois Ponts d’or » est un superbe récit qui mériterait de figurer dans une anthologie sur le paradoxe temporel. Des moments agréables, donc, qui auraient pu être des temps forts. Feuillets de cuivre constitue un passe-temps plaisant, bien au-dessus de l’actuelle production steampunk française, toutefois encore en dessous de ce que Fabien Clavel est en mesure d’écrire.

Cookie Monster

Dixie Mae travaille au service client de Lotsa Tech, « le gros lot du high-tech », une firme qui garantit le meilleur, aussi bien à ses usagers qu’au personnel employé. Tout paraît se dérouler au mieux sous la houlette de Mr Johnson, dans une ambiance qui mêle super-efficience et aimables vannes de bureau, jusqu’au jour où Dixie reçoit sur son poste un message troublant. L’envoyeur anonyme sait tout de la jeune femme, y compris des détails remontant au plus loin de sa vie privée, qu’elle est littéralement seule à connaître. Très vite, il ne fait aucun doute que « quelque part au sein de ces élégants immeubles était tapie une véritable ordure. Une ordure qui jouait aux devinettes avec elle. » Dixie Mae sonde ses collègues qui se retrouvent partagés entre désir sincère de lui venir en aide et frilosité. Après tout, travailler pour Lotsa Tech est une véritable aubaine, et nul n’est irremplaçable. Mais est-ce vraiment le cas ?

Disons le tout de suite, l’intrigue déroulée par Vinge, et le format de la novella qui ne se perd pas dans l’accessoire, garantissent au lecteur un formidable moment. Ce qui n’était pas gagné d’emblée car l’auteur prend un risque à traiter un thème maintes fois rebattu. Or non seulement Vinge en a évidemment conscience, mais il joue avec les références, en dressant la liste au lieu de les taire. La page 56 est un modèle de roublardise, à la fois bibliographie idéale et moyen d’assumer l’héritage science-fiction. Vinge va même jusqu’à citer deux fois Darwinia de Robert Charles Wilson. Or cette surexposition du thème abordé, loin d’en désamorcer l’impact, permet à l’auteur de tenter radicalement autre chose, et d’y parvenir. Vernor Vinge utilise le principe de décohérence. Si le réel macroscopique est parfaitement imité, ne va-t-il pas réduire les interférences des simulacres quantiques ? Au fur et à mesure de l’enquête menée par Dixie Mae et ses compagnons, des bribes d’informations s’échappent dans leur environnement qui, en retour, agit sur eux comme un observateur.

N’en disons pas plus au risque de trop révéler, ce qui est dommageable pour un roman et s’avèrerait fatal pour un format court. Si toute la nouvelle collection du Bélial’ garantit le même shoot de SF, à la fois bref en lecture et intense de plaisir, vous tenez avec « Une heure-lumière » votre nouveau dealer.

Légationville

Légationville est un de ces livres compliqués, à l’instar de L’Œcumène d’or de John C. Wright ou L’Abîme de John Crowley. C’est aussi, à l’image de ces deux références, un planet opera et un livre-univers. China Miéville nous y propose un improbable croisement entre Jean-Claude Dunyach pour les animaux-villes, le Frank Herbert de Dosadi pour l’environnement toxique de la cité, Babel 17 de Delany pour les problématiques de langage liées aux personnages d’EzRa et EzCal, et Cité de vérité de James Morrow pour l’impossibilité du mensonge. Sans pour autant que tout cela rende compte du livre qu’est vraiment Légationville…

Légationville est une enclave humaine sise sur Ariéka, un monde à l’atmosphère toxique habité par des êtres appelés Hôtes ou Ariékans. C’est la colonie du bout du monde du Brémen (un État interstellaire), une manière d’île de Pâques, si on veut. Dans le premier tiers du livre, on découvre Légationville avec le personnage principal, Avice Benner Cho, au travers de chapitres alternés : « Ensuite » et « Auparavant », qui suivent l’« Entrée en matière ». « Auparavant » et « Ensuite » se rapprochent chronologiquement pour fusionner lorsque le roman prend son essor. On y voit Avice, gamine, s’amuser dans l’enclave, puis devenir pilote d’astronef, quitter Ariéka, se marier, y revenir avec un mari qui aura son rôle à jouer.

Les Hôtes parlent simultanément par deux bouches un langage qui exclut tout mensonge. Les Humains comprennent cette langue mais sont incapables de se faire comprendre des natifs à l’exception de Légats, qui tiennent le haut du pavé de la communauté humaine d’Ariéka, étant indispensables aux échanges. Ce sont des paires de clones symbiotiques, élevés et formés pour ne faire qu’un unique individu s’exprimant par deux bouches. China Miéville perturbe l’accord en nombre pour rendre compte de cette situation inédite comme d’autres, Ayerdhal par exemple, ont altéré l’accord en genre pour mettre en scène des personnages bigenrés. L’auteur a aussi revu le lexique traditionnel de la SF pour amplifier l’originalité de sa création.

Quand arrive EzRa à Légationville, un Légat différent, élaboré par le Brémen qui entend bien conserver dans son giron sa colonie traversée par des velléités d’indépendance, le fragile équilibre prévalant sur Ariéka se voit rompu par le déclenchement d’une sorte de guerre de l’opium impromptue dont Avice sera l’observatrice privilégiée.

La dimension spéculative de ce roman très moderne est enfouie sous d’épaisses strates de complexité, mais il est néanmoins difficile de réduire Légationville à un simple divertissement, à moins de le voir comme une partie de bridge. Un roman qui prend la tête et procure par là même son plaisir en une sorte de défi. Si les motifs profonds sont bien connus – la colonie rêvant d’indépendance, la relation avec les natifs, etc. –, l’ensemble est nappé de la thématique du langage et de ses implications dans le contexte créé par l’auteur. Dépaysement garanti. Mais encore faut-il le vouloir…

Almuric

Ce volume n’est pas le meilleur des douze publiés chez Bragelonne sous l’égide de Patrice Louinet – ne serait-ce que du fait de la présence dans ses pages du roman éponyme, le premier que Howard se soit essayé à écrire, un texte qui ne donna pas satisfaction à son auteur, au point qu’il l’abandonna inachevé, et qui n’avait donc pas vocation à être publié, on le comprend aisément à la lecture. Le travail du biographe permet de dater ce texte de février 1934 et de lui donner sa vraie place au sein du corpus howardien. Patrice Louinet y voit une application littéraire du débat Howard/Lovecraft sur l’opposition entre physique et intellect, opposition que l’on retrouvera dans nombre de textes et où les deux auteurs peuvent transparaître derrière les personnages.

Le roman dont la fin est d’une plume autre que celle de Howard est suivi de cent soixante pages de nouvelles d’inspiration fantastique autour du thème de la réincarnation. « Le Jardin de la peur » met en scène James Allison, un héros inspiré par Le Vagabond des étoiles de Jack London, qui se souvient de ses existences antérieures. On le retrouvera dans plusieurs fragments en appendice. « La Voix d’El-lil » est un texte qui fut publié dans Oriental Stories, un pulp dirigé par Farnsworth Wright spécialisé dans les aventures situées dans ces contrées alors fort mystérieuses pour le grand public. Suit « La Hyène », texte de jeunesse d’un Howard âgé de dix-huit ans manquant encore de maîtrise. Viennent ensuite quelques récits d’un moindre intérêt : « Une sonnerie de trompette », qui fut écrit en collaboration ; « Le Cobra du rêve », une réécriture d’une autre nouvelle ; deux histoires de fantômes : « Le Fantôme sur le seuil » et « Le Fléau de Dermod ». Dans un court texte intitulé « Delenda est », Howard manifeste sa haine de Rome, l’incarnation de la civilisation opposée aux barbares. « La Vallée perdue » est un western fantastique qui, en dépit de ses qualités, ne trouva pas à être publié à l’époque. Enfin, la dernière nouvelle, « Le Roi du peuple oublié », s’avère particulièrement intéressante en ce qu’elle figure ce qu’Howard écrira de plus proche de la science-fiction – un récit destiné à Astounding.

L’ouvrage se termine par une centaine de pages d’appendices, dont les quatre fragments consacrés à James Allison, du Cavalier-Tonnnerre et de Nekht Semerkeht, un récit inachevé qui semble bien avoir été interrompu par le suicide de Howard. Un ultime essai de Patrice Louinet, « To live is to die », dans lequel il revient une dernière fois sur l’œuvre du Texan à travers les textes qui sont ici proposés, conclut l’ensemble.

On ne pourra que louer Patrice Louinet et Bragelonne pour la qualité de l’énorme travail (douze volumes, six mille pages quasi intégralement retraduites) fourni afin de mettre à la disposition des lecteurs une édition qui se veut définitive des œuvres de « Two-Gun Bob », qu’il s’agissait avant tout d’expurger des scories laissées par Lin Carter et Sprague de Camp. À qui ne voudrait pas lire cette somme somptueuse, on conseillera Conan – Les Clous Rouges et Le Seigneur de Samarcande, ou encore le seul Conan, volume de poche chez Milady, qui présente une sélection soignée des aventures du Cimmérien, plutôt que cet Almuric contenant l’ultime reliquat de ce qui méritait malgré tout d’être publié – dans les genres qui nous occupent, tout du moins…

Résonances

Avec Résonances, Pierre Bordage illustre l’adage qui veut qu’un auteur, en fin de compte, écrive toujours les mêmes histoires. Soit les aventures de l’erwack Sohinn, qu’une rencontre improbable va lancer dans un périple à travers toute la galaxie… Ça ne vous rappelle vraiment rien ?

Ici, tout commence au-dessus d’un astroport, sur DerEstap, banlieue lointaine de l’univers. La planète est régulièrement menacée par la chute d’étranges créatures énergétiques, improprement appelées dragons. Sohinn en est le meilleur chasseur. Une énième attaque, difficilement stoppée, a pourtant failli détruire toute la station. Sohinn s’en sort par miracle. Parmi les passagers survivants en transit, se trouve Eloya, la femme interdite, constamment voilée, que son peuple mène vers une union dont pourrait dépendre le sort de l’univers… Quand il croise son regard, malgré le voile, Sohinn n’a pas une seconde d’hésitation : il rejoindra cette femme, coûte que coûte, car il sait intuitivement que leurs deux destins sont liés. Tel est la voie de l’Accord, l’accomplissement suprême du peuple erwack.

Assez nombreux sont les connaisseurs de l’œuvre de Pierre Bordage pour qu’il nous faille trop, dans cette critique, développer la trame, par ailleurs assez simpliste. De fait, tout le livre recycle, en les réinventant, des situations, des figures déjà croisées ailleurs (de « Rohel » jusqu’à « La Fraternité du Panca »). L’habituelle confrontation avec le Grand Méchant intergalactique existe bien, tout comme l’incontournable élu, et les seconds couteaux hauts en couleur. Les deux héros se démarquent d’une façon notoire : Sohinn n’a littéralement pas de vie intérieure et semble déconnecté de toute attache sentimentale (ses parents sont vaguement évoqués mais aucune amoureuse, aucun ami, aucun enfant). De même pour Eloya, qui regarde ses parents disparaître un à un avec une relative indifférence. En contrechamp, Bordage décrit une société futuriste finalement pas si éloignée de la nôtre, où ont cours les mêmes réflexes de pensée, les mêmes rivalités, le même obscurantisme. Il est vrai que l’auteur a souvent pratiqué une SF à deux visages, le côté épique, sinon « exotique », étant contre-balancé par un aspect plus sombre, dominé par des considérations mitigées sur l’avenir.

Tout bien pesé, l’amateur d’aventures en a pour son compte, et c’est après tout ce qu’il demande à ce genre de roman efficace, la trajectoire de Sohinn alternant avec le récit d’Eloya, dans un ensemble qui s’enchaîne de manière cohérente.

N’insistons pas davantage sur la technique d’un auteur sûr de ses effets, qui procède avec cette écriture posée, imagée, précise, qu’on lui connaît. Il ne faut certes pas attendre de Résonances autre chose qu’un agréable moment de lecture, procuré par le savoir-faire certain de Pierre Bordage, lequel parvient tout de même, roman après roman, à réaffirmer sa singularité face au tout-venant du space opera militariste, bourré de pensées belliqueuses et de testostérone. Ce courant de SF reconduit souvent les vieux gestes agraires du colon de base, qui mesure sa puissance à l’étendue de ses possessions et à la force de ses adversaires, la morale du professionnel inflexible et sans états d’âme. Or, Résonances dit tout l’inverse. Ses héros se battent pour rejoindre leur but sans savoir si quelqu’un ou quelque chose les attend au bout du voyage. Résonances explore à fond l’expérience physique et mentale de la désorientation, de l’absence de contours, l’expérience métaphysique de la fatalité : l’idée, au fond, que l’homme n’a de prise sur rien.

Ça vient de paraître

Un rêve dans un rêve

Le dernier Bifrost

Bifrost 123
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