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Critiques de Bifrost

Elbrön

En fantasy peut-être plus qu’ailleurs, il est des écrivains comme des lecteurs qui ne conçoivent pas la littérature autrement que par le biais d’interminables séries délayant à l’infini la pauvreté de leur imaginaire et ressassant jusqu’à plus soif les mêmes stéréotypes navrants. Je ne cite personne, les tables des libraires débordent de sagas elfiques à rallonge et de trilogies trollesques en seize volumes.

Quiconque connait un tant soit peu l’œuvre de Thierry Di Rollo sait que cet auteur se situe aux antipodes de telles préoccupations, qu’il ne raisonne qu’en termes d’économie et de nécessité. Et s’il a décidé de nous replonger dans l’univers de Bankgreen, ce n’est pas pour le simple confort que procure le fait de renouer avec des lieux et des personnages désormais familiers, mais parce que tout n’avait pas été dit. D’ailleurs, Elbrön a moins des allures de suite que de coda, et apparait avant tout comme une manière de clore une fois pour toutes le récit précédent. Toutes les tentatives pour relancer cette histoire viennent ainsi se heurter au même mur, celui de l’inexorabilité qui préside aux destinées de Bankgreen et des êtres qui la peuplent.

Plus que jamais, les personnages que l’on croise dans ce roman, brièvement pour la plupart d’entre eux tant leur espérance de vie est courte, sont le jouet de forces qui les dépassent. A commencer par les Shores, autrefois esclaves des Digtères et des Arfans, qui ne se sont affranchis de leur condition que pour se découvrir enchaînés par des entraves bien plus puissantes. Le libre-arbitre ne peut avoir cours sur Bankgreen, chacun est amené à tenir sa place dans l’histoire de ce monde, y compris Mordred, annonciateur de mort et figure emblématique du roman précédent, qui va cette fois renoncer à une part de lui-même pour jouer le rôle qui a été écrit pour lui.

Des figures familières de Bankgreen, on ne retrouve le plus souvent que les échos, les ombres, à l’instar des Elbröns, les fantômes des anciens habitants de ce monde, ressuscités en une parodie de vie et guidés par une irrépressible soif de vengeance. De ces créatures en apparence toutes semblables, presque mécaniques dans leur comportement, Thierry Di Rollo est parvenu à faire un portrait à la fois pathétique et sensible en mettant à jour leur part d’humanité. Et sous sa plume, voir ces êtres au corps cendreux évoluer dans les décors immaculés de Bankgreen sont autant de moments de pure beauté.

Sur la forme, Elbrön offre un récit beaucoup plus linéaire que son prédécesseur, dont les véritables enjeux ne se révélaient que dans les dernières pages et dont les multiples méandres exigeaient du lecteur une attention sans faille. Le cadre s’est lui aussi sensiblement restreint, et l’on regrette parfois la jubilation que pouvait procurer l’exploration minutieuse de ce monde. D’où également cette impression de noirceur accentuée, qu’aucun émerveillement ne vient plus contrebalancer, ou trop rarement. Le romancier s’est recentré sur l’essentiel, l’étude de la condition humaine, dans ce qu’elle a de plus tragique. Le regard qu’il porte sur ses personnages, mélange de cruauté et de compassion, rejoint celui des Runes, ces êtres féériques qui, dans l’ombre, continuent de jouer un rôle crucial dans cette histoire.

Avec Elbrön, Thierry Di Rollo tourne sans doute définitivement la page Bankgreen et lui offre une conclusion à la hauteur de nos attentes. Et malgré la tristesse infinie qui se dégage de ces pages, c’est à regret que l’on quitte ce monde, quand bien même cette fin répond à une nécessité. Car sur Bankgreen, tout a une raison, et prolonger cette histoire davantage n’en aurait sans doute pas.

Béhémoth

Après Starfish et Rifteurs, Peter Watts conclut sa trilogie apocalyptique du futur proche avec cet ultime et volumineux roman, Béhémoth. Tellement volumineux qu’aux Etats-Unis, il fut publié en deux tomes. Le fait que le Fleuve Noir ait décidé de le sortir en un seul volume, à rebours de certaines pratiques éditoriales actuelles, mérite d’emblée d’être salué.

Ceci dit, Béhémoth est composé de deux parties nettement distinctes. La première renoue avec l’ambiance de huis clos paranoïaque de Starfish et se déroule entièrement à l’intérieur d’une base sous-marine, Atlantis, où se sont réfugiés Rifteurs et corpos pour échapper à la fin du monde. Les tensions sont grandes entre anciens exploiteurs et exploités, mais tous ont trop à perdre pour ne pas faire les compromis nécessaires à leur cohabitation. Jusqu’à ce que le monde qu’ils ont fui les rattrape, qu’une nouvelle variante du virus qui a transformé l’Amérique du Nord en champ de ruines soit découverte, et qu’une nouvelle menace extérieure les prenne pour cible. Peter Watts rejoue ici une partition similaire à celle employée dans son premier roman, et même si l’ensemble fonctionne plutôt bien, on ne peut s’empêcher parfois de trouver le temps long. Le romancier semble éluder les véritables enjeux de son histoire au profit de sujets plus anecdotiques, et il faut attendre la seconde partie pour enfin constater les effets dévastateurs sur la planète des évènements déclenchés par Lenie Clarke dans Rifteurs. Retour à la surface donc, dans une Amérique ravagée par le Béhémoth, où les derniers îlots de civilisation sont prêts à tout pour retarder l’inévitable.

Comme dans les romans précédents, Peter Watts n’offre jamais de vision d’ensemble de la situation, ne nous donne à voir que ce qu’en découvrent ses protagonistes au fil de leurs pérégrinations. Lesquels protagonistes ne sont qu’au nombre de quatre : outre Lenie Clarke et son compagnon d’armes Ken Lubin, ce sont Taka Ouellette, conductrice d’une infirmerie mobile venant en aide aux populations frappées par le virus, et Achille Desjardins, déjà connu des lecteurs, désormais libre du carcan neurochimique qui contrôlait ses tendances psychopathes et à la tête d’un arsenal terrifiant. L’avenir de l’humanité va se jouer entre ces quatre individus, dont trois au moins mériteraient la camisole…

Sur le long terme, cette volonté de l’auteur de restreindre son champ de vision et de réduire la situation à un duel entre Clarke et ses compagnons d’un côté, Desjardins de l’autre, finit par nuire au roman. Du point de vue de la crédibilité d’abord, les moyens dont disposent les Rifteurs étant à ce point dérisoires que l’idée même qu’ils puissent parvenir à leurs fins peine à convaincre, d’autant plus que face à eux, Desjardins, aussi seul soit-il, possède des ressources illimitées. Ce qui amène Watts à conclure son roman dans un déferlement d’action spectaculaire, bien foutu, certes, mais qui parait assez trivial dans un tel contexte de fin du monde.

Contrairement à ses prédécesseurs, Béhémoth ne propose guère de nouveaux concepts scientifiques, se contentant de développer un peu plus certains éléments introduits précédemment dans le récit. D’autres semblent aboutir à une voie de garage, notamment le Mael-ström, cette version de l’internet infectée par Béhémoth, qui ne tient qu’un rôle très secondaire dans ce récit. De manière générale, Peter Watts peine à nouer les liens des différents concepts élaborés au cours des romans précédents, renforçant la sensation de frustration que procure la lecture de Béhémoth. Ceci dit, même si le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes, ce dernier volume reste un assez bon roman, dans la lignée des précédents, fascinant par certains aspects, mais loin d’être totalement maîtrisé.

La Symphonie des spectres

Après Grendel il y a peu, Gilles Dumay continue son exhumation des œuvres de John Gardner avec la présente réédition de son dernier roman, La Symphonie des spectres (on pourra légitimement préférer le titre original, Mickelsson’s Ghosts), mais pas dans la collection « Lunes d’encre », cette fois (il est vrai que l’élément fantastique, s’il a son importance, reste diffus tout au long des presque 800 pages de ce monstre littéraire). « Le chef-d’œuvre oublié de la littérature américaine », nous dit la couverture. Le procédé peut faire grincer des dents… mais pour une fois, c’est peut-être bien vrai.

Peter Mickelsson est un professeur de philosophie dans une obscure université de Pennsylvanie. Cet ancien footballeur (il y tient) traumatisé par Luther (il est issu d’une longue lignée de pasteurs) et obsédé par Nietzsche est à bien des égards un raté, cerné par les problèmes. Et notamment ceux qui concernent l’argent : son ex-femme Ellen est dépensière et inconséquente, mais il se sent tenu de lui verser plus que de raison, notamment pour assurer l’éducation de leurs deux enfants, dont il n’a pas eu de nouvelles depuis un bail ; aussi n’a-t-il pas payé ses impôts depuis quelques années, ce qui lui vaut d’être harcelé par l’IRS. Ses cours comme ses collègues le gonflent pas mal, et il ne s’intéresse plus guère à la recherche (même s’il envisage de publier un best-seller de philosophie pour les nuls). Il accumule par ailleurs les déceptions sentimentales, et les faux-pas qui vont avec, notamment avec la prostituée mineure Donnie et la sociologue (non marxiste, un cas unique !) Jessie. Il sombre peu à peu dans l’apathie, laissant traîner son courrier, et ne retrouve un tant soit peu de goût pour la vie qu’en s’exilant dans les Montagnes Infinies, à une heure de route de sa faculté : en effet, bien que n’ayant pas l’argent pour ce faire, il fait l’acquisition d’une vieille demeure près de Susquehanna, bled paumé infesté de sorciers et de mormons ; là-bas, il passe son temps à retaper la baraque et à fabriquer lui-même ses meubles. Seulement voilà : la maison a la réputation d’être hantée… et ça pourrait bien être davantage qu’une superstition campagnarde.

Peter Mickelsson, dans lequel on reconnaît pas mal John Gardner lui-même, est un superbe personnage, d’une humanité rare, aussi attachant qu’agaçant, et merveilleusement complexe. A travers lui, John Gardner dresse un portrait lucide de l’Amérique au tournant des années 80, quand Reagan arrive à la Maison Blanche. Il faut dire que les digressions sont nombreuses (avec des vrais morceaux de cours de philo dedans), qui permettent de mieux cerner la personnalité de ce magnifique loser de héros.

Aussi le roman, loin d’être frénétique malgré ses faux airs de thriller fantastique vaguement conspirationniste (Mickelsson est passablement paranoïaque…), prend-il son temps, se développe-t-il avec une lenteur majestueuse. Mais, tout au long de ces presque 800 pages (on l’a dit), il ne suscite jamais pour autant l’ennui. Belle performance : ce pavé, pour exigeant qu’il soit par moments, notamment du fait de sa trame diffuse et des délires philosophiques plus ou moins sérieux qui le parsèment, est, ainsi que le fait remarquer Fabrice Colin dans sa postface, impossible à lâcher. C’est qu’on se prend vite d’intérêt pour le sort du pathétique Mickelsson, et que Gardner, de sa plume habile et splendide, étonnamment fluide, sait toujours rattraper son lecteur et lui intimer l’ordre de poursuivre.

La Symphonie des spectres est un roman souvent drôle, parfois même hilarant — ainsi, dans sa satire lucide de l’université et des mondanités hypocrites qui vont avec —, mais aussi profondément émouvant. Et, si l’appellation un peu facile et parfois tellement creuse de « roman philosophique » peut sembler plus ou moins pertinente, on se prend cependant d’envie de le qualifier de « roman total », tant il balaye une multitude de thèmes avec un brio sans cesse renouvelé. Tout y passe, du plus trivial au plus sérieux, et les interrogations éthiques abondent à l’égard de l’ensemble. Et c’est passionnant.

Superbe description d’un homme qui sombre pas à pas dans la dépression et la folie (ou pas), l’ultime roman de John Gardner est une merveille d’une richesse insoupçonnée, à vrai dire inclassable. Jamais lassant en dépit de sa longueur, débordant d’humanité et d’empathie, soufflant le chaud et le froid avec une maestria qui n’appartient qu’aux meilleurs, c’est un livre fascinant et en tout point abouti qui ne prête en rien le flanc à la critique. Il relève de la meilleure littérature américaine — et au-delà —, et constitue bel et bien un authentique chef-d’œuvre. Précipitez-vous sur cette merveille, réédition bienvenue après une trentaine d’années d’un injuste oubli. La Symphonie des spectres, avec son ambition phénoménale mais jamais étouffante, est bel et bien la confirmation du génie de son auteur. Un livre rare, bluffant, à chérir précieusement, et dont on espère qu’il augurera de nouvelles publications.

Descendre en marche

Descendre en marche est le cinquième livre de Jeff Noon publié par La Volte  à la différence des précédents, toutefois, ce roman datant déjà d’une dizaine d’années n’est en rien lié au Vurt. Il s’agit cette fois d’une sorte de road novel post-apocalyptique (à vrai dire, on a un peu l’impression, sur ces autoroutes désertes, d’être dans un film de zombies sans zombies…), très éloigné des délires vaguement cyberpunks de Vurt, Pollen, Pixel Juice et NymphoRmation. Autant prévenir d’emblée les amateurs, donc : ils ne s’y retrouveront pas forcément. Car s’il est des éléments qui confirment bien que nous sommes en présence d’un roman de Jeff Noon — et notamment sa traditionnelle obsession pour Lewis Carroll, en l’occurrence ici, comme de juste, De l’autre côté du miroir —, la tonalité d’ensemble est très différente : rien de joyeusement barré et jubilatoire ; cette fois, Noon fait dans le noir, le douloureux, le mélancolique, et son style est beaucoup plus épuré que d’habitude, s’il a toujours quelque chose de déjanté.

L’Angleterre est sous le coup d’une terrible maladie de l’information. Le bruit vient perturber les signaux, quels qu’ils soient, rendant bon nombre d’objets ou de procédés inutilisables — ainsi les livres, les photographies, la musique, etc. On a l’impression d’objets qui deviennent fous ; mais ce sont bien les perceptions des malades qui sont ainsi faussées, et ce sont eux qui en viennent progressivement à sombrer dans l’aliénation la plus totale ; pour éviter ce triste sort, si c’est seulement possible, une seule solution : absorber régulièrement, et « tout en douceur », des comprimés d’une drogue appelée Lucidité (Lucy pour les intimes)…

L’héroïne et narratrice du roman, Marlene, a perdu sa fille Angela du fait de la maladie. Cette ancienne journaliste continue, contre vents et marées, à prendre des notes éparses sur les événements qu’elle est amenée à vivre, en compagnie de l’ex-soldat et petite frappe Peacock, de la colérique Henderson, et de la jeune auto-stoppeuse Tupelo. Ce quatuor roule à travers l’Angleterre désolée, plus ou moins au hasard en apparence. Mais il a en fait une mission à remplir, confiée par le mystérieux Kingsley : retrouver aux quatre coins du pays des fragments de miroirs — le miroir étant le symbole même de la perturbation de l’information — qui sont supposés, une fois rassemblés, offrir de quoi vaincre l’épidémie. Une quête passablement fantaisiste, donc, et hautement symbolique.

Mais ne nous y trompons pas : celle-ci relève à bien des égards du « McGuffin » (de même que la dimension vaguement paranoïaque du roman, avec cette mystérieuse limousine qui semble suivre nos héros). Ce qui intéresse vraiment Jeff Noon — et le lecteur — dans Descendre en marche, c’est bien de capter — si l’on ose dire — les impressions d’une personne qui, emportée par un deuil douloureux, devient folle… et en a en partie conscience. La perte de repères ne se contente pas de constituer le quotidien de Marlene et de ses compagnons, mais imprègne littéralement le texte, lui aussi en forme de miroir éclaté (d’où la couverture — très jolie, une fois de plus). Aussi l’interrogation sous-jacente sur la nature de la réalité et la perception que l’on en a (on pense tout naturellement à Philip K. Dick et Christopher Priest) est-elle ici tant une question de fond que de forme. Une forme parfois hermétique — le roman, pour être plus épuré et moins baroque que les précédentes parutions de Noon à La Volte, n’en est certainement pas pour autant plus « facile », et demande un apprentissage —, mais toujours pertinente, et qui contient quelques très beaux moments (ainsi de la scène du musée des choses fragiles, brève mais absolument superbe).

Au-delà, le roman porte sans doute en lui la réflexion (eh eh) désabusée d’un auteur sur sa propre production : Marlene s’interroge régulièrement sur ce qui la motive à écrire, et il y a ce passage aussi édifiant que troublant où, dans une bibliothèque, Tupelo et elle font, avec la prudence que leur intime le surveillant, l’expérience de livres dont les mots disparaissent une fois lus… On est bien loin, ici, de l’enthousiasme débordant des œuvres précédemment citées ; le ton est grave, dépressif, douloureux…

Impression renforcée par la récurrence du thème du deuil, nécessairement impossible ; la présence d’Angela, insidieuse, se fait toujours ressentir ; elle est à la fois, pour Marlene, incitation à poursuivre son chemin et rappel cruel de la vanité de sa quête. Et Marlene de vouloir à son tour passer de l’autre côté du miroir — le texte de Carroll est régulièrement évoqué, et même complété, au-delà des sempiternelles et improbables parties d’échecs de Tupelo —, là où rien n’a jamais été supposé faire sens. Tentation de vouloir tout laisser tomber. De descendre en marche…

Avec ce nouvel opus, la Volte nous offre la possibilité d’envisager l’excellent Jeff Noon d’un œil différent. Et si Descendre en marche n’est probablement pas aussi bluffant que Pollen ou Pixel Juice, s’il n’a rien en commun avec leur hystérie communicative, il reste à n’en pas douter une réussite dans son genre ; un roman dur, troublant, qui laisse un brin perplexe sur le moment comme à l’arrivée, mais riche en images fortes et interrogations… lucides, qui hanteront le lecteur un bon moment. Et n’oubliez pas : « Si vous lisez cette phrase, c’est que vous êtes en vie. »

Singulier Pluriel

Sous nos latitudes, on connaît Lucas Moreno autant pour avoir été à l’initiative du podcast Utopod (de 2007 à 2011) que pour ses nouvelles, dont deux du présent ouvrage sont à l’origine parues dans Bifrost. Premier recueil de Lucas Moreno, Singulier pluriel rassemble neuf récits, soit la quasi-totalité de l’œuvre écrite de cet auteur rare, et se divise en deux parties, l’une à tonalité fantastique, l’autre franchement science-fictive. Voyons cela de plus près.

Dans la première partie, aux textes à l’ambiance menaçante, nombre de pièges guettent les protagonistes. Les prédateurs sont partout : dans la communauté qui vous entoure, voire sur le palier d’en face. Qu’on se le tienne pour dit dans l’inquiétante nouvelle qui donne son titre au recueil : si vos voisins sont des puits de connaissance, rap-pelez-vous qu’un puits est toujours avide… « Le meilleur’ ville dou monde », c’est Angel-sur-Coffrane, petite bourgade suisse trop bien tranquille et dont l’un des habitants va comprendre, à ses dépens, le secret. Un piège. Tout comme ce village perdu dans les montagnes du Bhou-tan dans « Shacham ». « Dellamorte Del-lamore » (dont le titre fait référence à un film d’horreur du même nom) raconte l’histoire d’un type dont l’épouse ne cesse de revenir — problème : elle est déjà décédée plusieurs fois. Quant à cet autre problème, celui de l’inspecteur de police dans « Comme au premier jour », il s’agit de l’évaporation littérale d’un cadavre — un problème moindre, ceci dit, que l’insupportable suspect de ce crime…

Dans la seconde partie, c’est la réalité elle-même qui se dérobe. Dans « L’Autre moi », un homme, cobaye d’une psychiatrie d’un nouveau genre, replonge dans sa traumatique enfance : une nouvelle qui n’est pas sans rappeler le formidable L’Autre côté du rêve d’Ursula Le Guin. « Demain les eidolies », parue dans le Bifrost 55, lorgne du côté de Philip K. Dick et évoque une nouvelle discipline artistique, le « mouvement maïeutique de surface », ou l’art de dévoiler la structure de l’univers.

Les deux dernières nouvelles du recueil décrivent des paradis : piégés, forcément. La planète de « Trouver les mots » est un véritable havre de paix, mais les colons humains perdent peu à peu leurs connaissances et, pire, l’usage de la parole — sauf le conteur, qui s’enferme dans le mutisme. Dans « P V » (parue dans le n°49 de Bifrost), le protagoniste, sorte de nouvel Adam vivant dans ce qui semble un Eden, ne parvient pas à se satisfaire de ce qui lui est offert et cherche la connaissance.

Au final, on tient avec Singulier pluriel un recueil de bonne tenue, très homogène dans la qualité et les thématiques (celle de l’identité notamment), et avec une deuxième partie des plus remarquables. Rien à y jeter ; quelques textes (« Sha-cham » ou « Comme au premier jour ») font cependant pâle figure en regard de réussites comme « Demain les eidolies » ou « Dellamorte Dellamore ». Deux regrets : la présence d’aucun inédit au sommaire, et la difficulté qu’il y a à se procurer ce recueil en librairie (pour les modalités, se rendre sur le site de Lucas Moreno). Dans tous les cas, Singulier pluriel donne envie de lire davantage de nouvelles (ou, soyons fou, un roman ?) de notre auteur. Au boulot, monsieur Moreno !

La Cité sans nom

Patrice Lajoye continue sa promotion de la littérature fantastique et de science-fiction de langue russe en nous proposant cette fois-ci, au sein de la collection « Baskerville », un recueil consacré au prince Vladimir Odoievski, qui cumula les fonctions au sein de l’Empire. Touche-à-tout, peu de domaines lui ont échappé : il se passionna pour les sciences, dures et moins dures, pour Bach et Beethoven, et bien évidemment pour la littérature, en fondant une revue. Il écrivait aussi beaucoup, fictions comme essais, et dans tous les genres. Patrice Lajoye a voulu nous donner un aperçu assez exhaustif de l’œuvre de l’écrivain russe, aussi a-t-il choisi de retenir l’intégralité des nouvelles de l’auteur traduites en français au XIXe siècle, quand bien même certains textes ne relèvent absolument pas des littératures de genre — ou ne sont pas au niveau des textes majeurs — en les complétant de quelques textes inédits. On passera donc ici rapidement sur les contes moraux, récits d’édification pour la jeunesse qui feront sourire tout lecteur du XXIe siècle par leur aspect désuet, ainsi que sur les contes exotiques, même si l’histoire de la rencontre entre quatre sourds est assez hilarante. Simplement soulignera-t-on combien la forme du conte semble prisée par Odoievski, canevas narratif qu’il utilise aussi dans ses nouvelles fantastiques dont on va parler ici.

Si les traductions des textes fantastiques ont quelque peu vieilli, ce cachet rétro leur sied plutôt bien, et on aura de fait plaisir à déguster les premiers récits. Cela commence fort classiquement par une histoire de fantôme, dont l’intérêt réside dans une chute à tiroirs assez originale ; dans « Opere del cavaliere Gian-Batista Piranesi », nous faisons la rencontre d’un architecte tyrannisé par ses ouvrages ; un envoûtement d’un genre bien particulier. Odoievski sait également se montrer cruel, comme dans « L’Hôte de bois », ou dans cet autre texte consacré à la quête de l’accord ultime par un Beethoven vieillissant. Il est intéressant de noter que ces deux derniers textes sont inspirés de citations de Goethe et Hoffmann, inspirations évidentes du jeune Odoievski, même si ce dernier tentera par la suite de nier l’influence de l’auteur de L’Elixir du Diable. Le conseiller de collège Ivan Bogdanovitch Otnochene, quant à lui, aime tant jouer aux cartes qu’il devrait se méfier… un conte auquel l’engouement actuel pour le poker confère un vrai vernis de modernité. Cipriano est un poète à l’inspiration fulgurante, mais qui éprouve les pires difficultés à coucher par écrit ses envolées ; fait-il bien de passer un pacte avec un médecin nommé Ségélius ? Enfin, Mikhaïl Platonovitch se retire à la campagne ; il est enchanté lorsqu’il fait la connaissance des jeunes filles de la maison d’à côté…

Il ressort de ces nouvelles, malgré l’aspect désuet de la traduction et en dépit d’une forme assez classique — jusque dans l’échange épistolaire de « La Sylphide » —, une certaine modernité. Convoquant différents personnages ou thématiques emblématiques du fantastique du XIXe siècle (le fantôme, le pacte avec le diable, l’envoûtement…), Odoievski y injecte à chaque fois sa petite touche d’originalité (et souvent, de cruauté) pour dépasser le classicisme de son matériau. A la lecture de ces contes, très variés, on n’a aucune peine à croire, comme le dit l’anthologiste, que l’auteur ait eu une influence durable sur le fantastique de son pays.

Reste que le morceau de choix de ce recueil demeure sa partie centrale, intitulée « Utopies et anti-utopies », qui propose deux textes courts et l’ébauche d’un roman. Si la première nouvelle, le récit de ce qui pourrait advenir si une comète venait à s’écraser sur la Terre, s’avère assez anecdotique, il n’en est rien des deux textes suivants. Dont L’An 4338, roman inachevé (l’auteur s’est illustré sur la forme courte pour l’essentiel, ne finissant qu’un roman, Les Nuits russes) qui, sur une quarantaine de pages, se permet d’être prémonitoire à propos de bien des sujets (aérostats privés ; système de climatisation globale permettant de vaincre le froid russe ; réseau de télégraphie par lequel les riches communiquent sur leur vie dans ses moindres détails, préfigurant le réseau Internet, voire même les blogs...). On aurait aimé qu’Odoievski finisse ce roman, laissé à l’état de notes ; le livre aurait alors sans mal trouvé sa place auprès de ces nombreux romans anciens qui se plaisaient à imaginer l’avenir de la société… Enfin, le troisième texte a aussi valeur prophétique : dans « La Cité sans nom », nouvelle savoureuse et sarcastique, un homme narre grandeur et décadence d’une société ayant érigé le profit en valeur nationale… En ces temps de crise du partage, voilà qui n’est pas sans éveiller un semblant d’écho…

Au final, Patrice Lajoye, qui traduit avec sa femme Viktoriya les textes inédits, réussit son pari : nous présenter un auteur d’importance dont peu pouvaient se targuer jusque-là de le connaître réellement, tant son rapport avec l’édition française fut épisodique. Auteur protéiforme, Vladimir Odoievski aborde ainsi avec un égal bonheur le fantastique et la science-fiction, et ceux qui en redemandent pourront toujours se mettre sous la dent quelques contes moraux ou exotiques, dont certains se révèlent savoureux. Un excellent ouvrage.

Métaphysique du vampire

Fin janvier 1968. Navarre, vampire âgé de plusieurs siècles et qui œuvre pour le Vatican sous le nom de code « Raphaël », est contacté par le père jésuite Ignacio en vue d’une prochaine mission. Navarre doit en effet se rendre à Rio afin de ramener vivant le nazi Kelten pour le livrer au Mossad, commanditaire de l’opération. Sur place, le vampire découvrira des congénères à la chevelure platine, une entité vaudou toute-puissante dénommée familièrement « Sac de Patates », et un lot de gadgets wicca. Le tout servi par nombre de péripéties qui changeront son devenir.

Etrange roman que celui-ci et c’est rien de le dire. Dédié à Roland C. Wagner et Serge Leh-an, précisément en référence à un fil de discussion d’un forum où Jeanne-A. Debats a son rond de serviette, le texte revendique complètement sa dimension fanique, construction foutraque et syntaxe au frein à main (sans rétrograder) inclus. Des passages à la gouaille alternent avec des éléments surécrits, les répétitions abondent, notamment « gérer » et « je saisis », l’usage de la virgule est assez aléatoire, et enfin les poncifs pullulent sans que l’on sache si c’est du second degré  : « sa figure sublime se tord dans un rictus hideux » ; « mes dents crispées à se rompre » ; « ses cheveux d’or pâle étalés sur l’oreiller ». Certaines expressions et situations nous laissent toutefois penser que l’auteur s’amuse, façon Jean Dujardin dans les deux parodies d’OSS 117 : « Par ici m’sieurs, dames ! » ; « c’est à partir de là que ça devient coton ». Le héros se rend à Rio forcément au moment du carnaval, fait un tour dans les inévitables favelas, et son aide s’appelle nécessairement Joao. Soit un dépaysement digne de la série Docteur Caraïbe avec Louis Velle (chanson du générique interprétée par Herbert Léonard), où l’on côtoie le Vatican toujours aussi calculateur, et les nazis qui peinent à sortir de leur rôle d’enflures. Ajoutons un hommage à Teilhard de Chardin (page 73), et un autre à Joseph Altairac (pp. 96 et 97). Deux anachronismes flagrants (la désignation « string » pour un maillot n’existe pas à l’époque, et de même une référence à Le Bon, la brute et le truand en 1968). Quelques incohérences (par exemple Sandoval ne reconnaît pas la date de naissance d’Hitler page 95, mais il connaît sa date de décès page 107) et pas trop de coquilles. Une bonne conduite de l’action sur cinquante pages, un rythme parfaitement mené sur près d’un tiers du roman tout de même, avec l’intrusion de Sandoval et de Raphaël dans la villa émaillée de trouvailles originales. Un choix narratif qui assume à fond les ballons le manque d’originalité en venant après le Mastication de Jean-Luc Bizien et Petits arrangements avec l’éternité d’Eric Holstein, au point que l’on pourrait parler de copie carbone. Bref, on obtient un texte où, intentionnellement, l’auteur abandonne toute prétention d’écrivain pour servir au mieux une tradition populaire, celle de Les Blondes aiment les bastos et de Passe-moi le beurre ! (d’un autre côté, Ad Astra sonne comme un nom de margarine) ou de n’importe quel roman de gare. S’agit-il d’un mauvais livre ? Assurément oui, mais voulu comme tel. On se perd alors dans les couches de sens, et c’est bien là que réside la part métaphysique du projet. Le roman est réussi parce qu’il est mauvais, sa médiocrité volontaire était une condition de sa réussite.

Enfin, dernier point qui parachève la plaisanterie : 13 euros pour un livre format poche qui fait cent soixante pages, à quoi s’ajoute un entretien de dix pages d’un auteur dont on sait par ailleurs tout pour peu que l’on traînasse sur le ouèbe. 

Teenage Lobotomy

Teenage Lobotomy évoque furieusement le roman de Ballard Sauvagerie (ex Massacre de Pangbourne, Belfond), et n’est pas si éloigné que ça des préoccupations tardives du grand écrivain anglais.

C’est l’histoire d’Alan Jones, photographe de cul par profession, nanti d’un père, d’une mère et d’une sœur, Missy, ainsi que d’un patron. Tout commence lorsqu’il a le mauvais goût de faire un infarctus un soir de Noël… Vous me direz ne pas bien voir le rapport avec les ados preneurs d’otages de la quatrième de couverture, et je vous concéderai qu’on en est assez éloigné mais que, de fil en aiguille, tout un enchaînement d’événements en apparence fortuits y conduira. Après l’infarctus, le premier tiers du livre se pare des atours du drame familial où Missy occupe le devant de la scène, les parents juste derrière… Durant la convalescence de Jones, divers éléments liés à la Syrco, un labo pharmaceutique, se mettent en place et semblent a priori sans importance. Pour Jones, ils apparaissent comme tout à fait fortuits ; ensemble d’incidents, de micro-événements dont est tissée la vie de tous les jours. Mis au vert, Jones croise dans l’établissement de repos où il se rétablit les Basden, une famille dont le père, pharmacologue, a mis au point le produit phare de la Syrco, le Fluvotril, connu comme drogue de l’obéissance destinée aux ados indisciplinés tel que son fils.

Quand Klebold électrocute ses parents, on a l’impression d’entrer dans un autre livre. La famille Jones cède le devant de la scène à d’autres personnages : l’inspecteur Lafleur, chargé de l’enquête ; Richard Kean, qui dirige un centre pour adolescents violents où le Fluvotril est utilisé. Vient se poser la question de savoir si le Fluvotril n’aurait pas de redoutables effets secondaires, et ne serait pas responsable du passage à l’acte meurtrier de certains ados. La Syrco s’en défend. Alan rencontre Richard Kean qui dirige le centre de Firnone où est, entre autres, traité Klebold. Notre photographe prend lui aussi des calmants. Il commence à être victime d’hallucinations et à se voir un peu partout à l’age de six ans… Puis un événement fortuit survient, qui achève de faire voler en éclats l’univers des Jones. Le séisme ébranle la famille et les cadavres sortent du placard. Le puzzle des réminiscences finit par triompher du refoulement. Tous les événements ne semblant en rien liés finissent par entrer en résonance pour révéler, au personnage comme au lecteur, qu’Alan Jones est lui-même un… A vous de lire.

Ce roman fonctionne à la manière d’une toile d’araignée. Toute la trame du récit, en apparence due au seul hasard, a été minutieusement élaborée par l’auteur. Chaque événement touche un fil qui fait vibrer l’ensemble, et cette vibration est éminemment spéculative. S’il ne répond pas à la question des effets secondaires du Fluvotril, ni à celle de savoir si un psychotrope pourrait se substituer à l’éducation, voire à la morale, le roman donne à réfléchir tandis qu’en sous-main l’auteur laisse comprendre ce que lui préconiserait…

Fabien Henrion n’est pas Ballard : les mécanismes qu’il choisit de mettre en exergue sont davantage psychologiques que sociologiques. En revanche, la question de savoir quelle place nos sociétés laissent à l’individu est, elle, bel et bien ballardienne. Teenage Lobotomy est intéressant par les questions qu’il soulève, non par les réponses qu’il n’apporte pas…

Tau Zéro

Manchu a réalisé l’une de ses plus belles illustrations pour ce roman qui a dû attendre plus de quarante ans sa traduction française ! Tau zéro est paru outre-Atlantique en 1970, aux plus chaudes heures de la contre-culture et de la new wave, alors que paraissaient là-bas les Dangereuses visions d’Harlan Ellison et les anthologies Orbit de Damon Knight. Mais aux USA, il y avait encore de la place éditoriale pour un livre de facture aussi classique sous réserve qu’il soit bon. Dans le même temps, en France, s’imposait une gauche culturelle qui ne tarderait pas à squatter toute la place disponible. Pas encore considéré de ce côté-ci de l’Atlantique comme un auteur majeur, mais déjà comme un auteur de droite, Poul Anderson allait se voir ostracisé en compagnie notamment de Larry Niven et Ben Bova. Quinze ans plus tard, la révolution culturelle de la science-fiction française était passée de mode et s’il n’y avait plus de gardiens à l’oubliette où gisait Poul Anderson, nul n’avait songé à l’en tirer. Gageons que si, quinze années plus tard encore, Olivier Girard n’en avait fait l’un des auteurs fétiches de sa maison, il y croupirait encore… Tau zéro est ainsi le huitième volume de Poul Anderson à paraître au Bélial’.

Certains qui méconnaissent la SF la résument ainsi : « Des histoires de fusées qui vont dans les étoiles ». Eh bien oui ! Tau zéro correspond exactement à cette définition. Difficile de faire plus classique ! On a dit du fabuleux trompettiste Miles Davis qu’il avait donné à nombre des plus grands standards du jazz leur version la plus aboutie, indépassable… C’est ce que Poul Anderson a fait pour ce thème de la SF. Pas moins. Il remet une fois de plus sur le métier ce pont aux ânes de la SF qu’est le récit de la première expédition interstellaire pour en extirper la quintessence, la forme ultime. Pour ce faire, il va recourir aux canons de la hard science… On pourra comparer, juste pour le fun, avec ce navet sidéral qu’est Le Papillon des étoiles de Bernard Werber !

Le Leonora Christina emporte dans ses flancs un équipage mixte à parité composé de la fine fleur de spécialistes en tout genre pour un voyage sans retour vers Bêta Virginis, plus connue sous son nom arabe de Zavijava, distante d’une trentaine d’années-lumière. On découvre certains membres de l’équipage, dont Charles Reymont, le gendarme, force de l’ordre de cette petite communauté, qui confèrera bien un ton conservateur au roman. Mais surtout, on découvre l’astronef. Son mode de propulsion relativiste, les solutions retenues et les conséquences de leur mise en œuvre. Non seulement ce n’est pas lourdingue, mais c’est ça qui est vraiment passionnant, et ça l’est parce qu’Anderson joue la carte de la hard science, du scientifiquement plausible qui aboutit à ce joli paradoxe : on peut aller beaucoup plus vite que la lumière bien que cette vitesse soit indépassable ! On a droit en prime à un petit cours soft de relativité. Toutes ces perspectives techniques sont commentées dans la passionnante postface de Roland Lehoucq, bien connu des lecteurs de Bifrost. Tout devient clair comme de l’eau de roche à ceux qui, comme moi, avaient toujours trouvé ces concepts intéressants, mais confus et rébarbatifs. Les choses ne sont compliquées que tant que l’on ne vous les explique pas simplement.

Le bât blesse au niveau des diverses péripéties qui agitent la petite communauté d’astronautes ; un brin de jalousie par là, bien que ce soit une société aux mœurs très libérées, un bourre-pif par ici ; un coup de raide de temps à autre pour se remonter le moral et, si ça ne suffit pas, une bonne âme se dévouera pour une gentille partie de bête à deux dos. A vrai dire, on s’en fout carrément ! La seule péripétie intéressante est l’accident. L’astronef traverse une minuscule nébuleuse où il détériore son système de freinage et le voilà contraint de continuer à accélérer sans fin. Il va manquer sa cible, c’est anecdotique…

L’astronef accélère sans cesse, s’approche toujours davantage de la vitesse de la lumière sans jamais l’atteindre, mais, ce faisant, le temps à bord passe de plus en plus lentement par rapport à un observateur qui serait resté sur Terre, par exemple. Ils escomptent trouver dans le cosmos un endroit suffisamment vide entre les galaxies pour pouvoir réparer sans être irradié à mort quand ils couperont les moteurs. Le voyage prendrait alors fin quelque part dans l’amas de la Vierge, à une vingtaine de mégaparsecs de la Terre, soixante millions d’années dans l’avenir. Mais ça ne suffit pas ! Le plongeon dans l’espace et le temps devient de plus en plus vertigineux… Ça, c’est du sense of wonder !

Pour une fois, le panégyrique de quatrième de couverture est parfaitement justifié. L’un des cent livres de SF les plus importants jamais écrit pour David Pringle (je confirme : il est entré sans difficulté dans mon top cent personnel). Récit de science-fiction ultime pour James Blish. La science-fiction à l’état pur. Faites lire ce bouquin à ceux à qui vous voulez faire découvrir la SF : si ça ne leur parle pas, ils sont d’ores et déjà perdus pour le cœur de genre. En ces temps où l’amateur de trolley-dragons peine à choisir ses lectures tant il s’en produit, Tau zéro va aisément s’imposer aux lecteurs de SF comme l’un des incontournables de l’année. En publiant ce livre, le Bélial’ a fait davantage que de combler un vide, il a corrigé une faute.

Gratte-ciel

Science-fiction. Turque. Voici deux mots que nous n’avons guère coutume de voir associés l’un à l’autre. Pourtant, une histoire située en 2073, dans l’avenir, donc, relève indubitablement de la SF ; certains la définissent même ainsi.

Et le droit ? Les fictions juridiques ne sont pas vraiment ce qui manque, loin s’en faut. On y traite, de manière plus ou moins fantaisiste, d’affaires fictives dans un cadre juridique contemporain (ou passé). Par ailleurs, certaines histoires de SF ont été abordées selon l’angle juridique. Qu’est-ce que le droit dit de l’extraterrestre ? Du clone ? De l’intelligence artificielle ? On y examine diverses figures traditionnelles de la SF à la lueur du droit réel. Mais jamais ce dernier n’est fondamentalement remis en cause.

C’est là que Gratte-ciel diffère de tout ce que le lecteur de SF a pu lire par ailleurs. Le roman aborde l’avenir du droit lui-même ; plus spécifiquement, de la justice. C’est à un retournement de paradigme que nous convie Tahsin Yücel. Ce n’est plus l’objet SF qui est vu à l’aune du droit contemporain, mais la justice vue à l’aune de la SF. Le droit et la justice ont appris à examiner des milliers d’objets apparus dans le réel : des bagnoles, des propriétés intellectuelles, des objets numériques, des assassinats éthiques… Ils étaient à même d’examiner les objets fictifs créés par la SF. Démarche qui relevait en quelque sorte d’une anti-SF. Yücel nous propose ici de remettre les choses dans leur ordre naturel en interrogeant le futur du droit lui-même. Sous la plume de l’écrivain turc, le droit devient donc l’objet de la science-fiction, ce qui n’est pour le moins pas courant. Il revient à la question fondamentale de la SF : et si…

Et si la justice était privatisée ? A priori, la question n’a rien de folichon, ni ne semble devoir déboucher sur de trépidantes aventures. Dans sa célèbre trilogie « FAUST », Serge Lehman avait laissé entrapercevoir le sujet à travers le statut de l’Instance. Il s’agissait d’une restauration d’éléments de droit féodal saxon par rapport à laquelle l’action était située en avant-plan, menée par un personnage tenant implicitement du superhéros et instaurant par là une rupture de cohérence. Que l’on manque d’éléments de comparaison pour évaluer Gratte-ciel marque bien l’originalité de ce bouquin.

Dans la Turquie de 2073, tout, des forêts aux eaux territoriales en passant par l’université, a été privatisé. Tout sauf la justice. Rien là que nous ne connaissions. Partout, les états bradent le patrimoine public — rien d’autre n’est demandé à l’état grec par les agences de notation : abandonner ce qui fonde leur réalité, se délester de tout ce qui ancre les états, donc les démocraties, dans la matérialité, les biens comme le service public. L’horizon 2073 me semble trop lointain pour cette problématique…

En 2073, l’architecte Temel Diker a décidé de transformer Istanbul en une cité utopique inspirée de New York, ce qui lui vaut son surnom de « New-yorkais ». Il veut y bâtir les gratte-ciel d’une ville tirée au cordeau qui n’est pas sans évoquer la Ciudad de Vados de La Ville est un échiquier (de John Brunner) et ses problèmes. Can Tezcan est l’un des meilleurs (des plus chers et des plus riches) juristes de la ville, et l’avocat de Diker dans une affaire qui l’oppose au propriétaire d’un pavillon sis sur un terrain convoité par l’architecte. Le juge fait traîner cette affaire perdue d’avance par ses riches amis pour ne pas devoir trancher en leur défaveur. C’est alors que l’idée vient à poindre dans la cervelle de Tezcan de privatiser la seule chose qui ne le soit pas encore dans ce pays : la justice. Ils chargent leur journaliste et ami Güneyt Ender de la communication autour de ce projet qui ne tarde guère à rallier les suffrages…

Mis à part ces gratte-ciel qui ont champignonné un peu partout dans Istanbul, l’an 2073 ressemble très curieusement à notre présent. Inutile d’y chercher quelque trace futuriste que ce soit ! Et l’action ? Si vous escomptez voir nos personnages se balancer au bout d’une ficelle sous un 747 comme le président des Etats-Unis incarné par Harrison Ford, allez voir Air Force One. Ici, les personnages ne font que ce que font les gens de pouvoir comme eux. Ils se rencontrent dans des salons et des bureaux luxueux à l’ambiance feutrée ; ils se téléphonent, se renvoient l’ascenseur et se font des crocs en jambes ainsi qu’il sied à des « amis de trente ans ».

Voici donc un livre très intéressant, fort différent de ce que l’on a coutume de lire — et qu’on gagnera à mettre en parallèle avec l’article d’Alain Devalpo, « L’Art des grands Projets inutiles », paru dans Le Monde diplomatique d’août 2012. Un roman à la saveur douce-amère, un brin mélancolique à l’égard des laissés pour compte, qui pousse à la réflexion. Un livre à découvrir.

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