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Critiques de Bifrost

Zoo City

Dans le flot de nouveautés que charrient chaque mois les éditions Eclipse, entre deux zombies avariés et trois vampires périmés, se cachent régulièrement quelques jolies pépites qui méritent d’être découvertes. Zoo City, deuxième roman (et premier traduit en France) de la Sud-Africaine Lauren Beukes, récompensé l’an dernier par le Arthur C. Clarke Award, en fait partie sans l’ombre d’un doute.

Zinzi est une jeune femme au parcours chaotique. Ex-journaliste, ex-junkie, elle vit au jour le jour en prenant part à des arnaques minables via Internet pour soutirer de l’argent à quelques gogos suffisamment crédules, et en se servant à l’occasion de son don qui lui permet de retrouver les objets perdus. Signe particulier : Zinzi est une animalée, c’est-à-dire qu’où elle aille et quoi qu’elle fasse, elle est accompagnée en permanence d’un animal, en l’occurrence un paresseux, dans lequel elle voit le stigmate vivant de sa responsabilité dans la mort de son frère. Dans l’univers de Zoo City, du nom du quartier de Johannesburg où ils ont été relégués, ils sont nombreux, criminels ou paumés, à vivre ainsi en symbiose avec un singe, une mangouste ou un vautour. On ignore l’origine du phénomène. Certains le font remonter aux années 80, lorsqu’un seigneur de guerre afghan a commencé à apparaître en public accompagné d’un pingouin. D’autres parlent d’accident nucléaire, ou d’épidémie virale, à moins que ces créa-tures ne soient les réincarnations de proches disparus.

Original, l’univers de Zoo City emprunte autant à la fantasy urbaine qu’au cyberpunk. D’un côté on a des phénomènes magiques, auxquels aucune explication précise ne sera apportée. De l’autre, un monde contemporain où la misère la plus noire côtoie l’opulence la plus obscène. Guidé par Zinzi, qui a connu ces deux univers, on passe sans transition des boîtes de nuit les plus branchées aux bas-fonds les moins fréquentables, des zones ultra-sécurisées réservées à une élite aux quartiers insalubres où l’on meurt rarement dans son sommeil. Pas le genre de lieu où l’on aimerait s’installer, mais pourtant une ville extraordinairement vivante, débordante d’énergie, ce que rend à la perfection l’écriture de Lauren Beukes (et la traduction de Laurent Philibert-Caillat est au diapason).

Dans le rôle de la narratrice, Zinzi se révèle très vite être un personnage particulièrement attachant. C’est une jeune femme complexe qui trimballe un lourd passé. Un peu minable et paumée dans un premier temps, son sens moral anesthésié par des années de galère, elle va progressivement sortir la tête de l’eau et réapprendre, parfois de façon brutale, que chacun de ses actes a des conséquences, sur les autres comme sur elle.

Seule petite faiblesse du roman : son intrigue. Zinzi est amenée à enquêter dans le milieu de la musique et à se lancer à la recherche d’une pop star disparue. Prétexte dans un premier temps à aborder Johannesburg sous ses différentes facettes, elle s’emballe dans la dernière partie du livre et culmine dans un invraisemblable capharnaüm où une truie ne retrouverait pas ses petits. Malgré cela, Zoo City constitue une lecture des plus enthousiasmantes, et Lauren Beukes atterrit illico sur la liste des auteurs à suivre de très près. On ne serait d’ailleurs pas fâché de voir traduit Moxyland, son premier roman, en attendant la suite.

Victimes et bourreaux

C’est désormais devenu un rendez-vous régulier, à l’occasion du festival des Imaginales, les éditions Mnémos publient pour la troisième année consécutive une anthologie de fantasy, dirigée par Stéphanie Nicot. Après la très réussie Rois et capitaines, puis la bien moins convaincante Magiciennes et sorciers, le thème de cette nouvelle mouture abandonne les figures traditionnelles de la fantasy pour se tourner vers un sujet plus inattendu, celui des Victimes et bourreaux. Une manière de sortir le genre des sentiers battus et de montrer qu’il peut lui aussi être en phase avec le monde actuel ?

Commençons par les choses qui fâchent, en l’occurrence la couverture, signée Julien Delval. Je ne sais pas trop si la créature qui y figure est un elfe surgelé ou Sire Cédric au lendemain d’une cuite à l’alcool de rutabaga de contrebande, mais en matière de repousse-acheteurs, on a rarement fait mieux.

Des douze auteurs au sommaire de Victimes et bourreaux, seule Charlotte Bousquet, lauréate aux dernières Imaginales du prix du meilleur roman, a pris le titre au pied de la lettre dans « La Stratégie de l’araignée ». Cette histoire d’une femme soupçonnée de sorcellerie et torturée dans un cachot n’est pas franchement convaincante, même si l’auteur introduit in fine une petite dose d’ambiguïté qui lui évite de sombrer dans la caricature. Torture toujours, mais davantage psychologique celle-là, dans « Au-delà des murs » de Lionel Davoust, où l’on finit par ne plus savoir si le narrateur se range dans la catégorie des coupables ou des victimes, à moins qu’il ne soit les deux à la fois. Une nouvelle bien plus convaincante, sur la forme comme sur le fond, que ce j’ai pu lire précédemment de cet auteur.

D’autres écrivains semblent ne s’être guère souciés du thème à l’honneur cette année. Michel Robert par exemple, dont le « Qjörll l’Assassin » est une longue course-poursuite sans surprises, à laquelle certains partis-pris esthétiques donnent des airs de western davantage que de fantasy. « Frères d’armes » de Jeanne-A Debats n’évoque lui aussi que d’assez loin le sujet imposé, ce qui ne l’empêche pas d’être l’un des meilleurs textes figurant au sommaire. L’histoire, où de jeunes engagés doivent se fondre au sein du groupe qui les accueille, rappelle par certains aspects le sujet de son roman Plaguers, mais le traitement s’avère ici nettement plus original et intéressant.

Pour Nathalie Dau, victimes et bourreaux se révèlent davantage dans un cadre intime, celui d’une relation amoureuse, sur fond de non-dits et de jalousie, mais le sujet a été trop rebattu pour que « Ton Visage et mon cœur » puisse espérer lui apporter quoi que ce soit de neuf. Guère plus inspiré, Paul Béorn aborde la question du point de vue de la vengeance dans une nouvelle assez mal foutue s’achevant dans de gluants élans sirupeux. Plus intéressant est l’univers singulier de « Porter dans mes veines l’artefact et l’antidote » de Justine Niogret, où les victimes sont consentantes et les bourreaux le sont presque malgré eux.

D’autres auteurs abordent la question sous l’angle politique, pour le meilleur ou pour le pire. Le pire, c’est « Qui sera le bourreau ? » de Pierre Bordage, procès d’un tyran dont on découvre qu’il fut autrefois une victime. Le propos est tellement sommaire et caricatural qu’il obtient l’effet contraire de celui visé. Le meilleur, c’est « Désolation » de Jean-Philippe Jaworski, qui, au-delà de la truculence des personnages mis en scène, se termine sur un constat glacial quant à la manière dont un peuple peut prendre l’ascendant sur un autre et le maintenir dans une position d’infériorité en réécrivant l’histoire.

D’autres enfin s’intéressent au sujet par le biais de la religion. Passons sur la nouvelle de Sam Nell, blabla mystico-bouddhiste des plus pénibles, et arrêtons-nous plutôt sur « Que Justice soit faite ! » de Maïa Mazaurette et sur son prêtre, que sa folie religieuse conduit à devenir son propre bourreau. Le traitement est sans doute un peu bref, mais le portrait de cet illuminé compte parmi les moments les plus marquants de cette anthologie. Laquelle s’achève par un court texte de Xavier Mauméjean, assez jubilatoire dans son écriture comme dans son propos, où un Dieu particulièrement sadique trouve en un croyant à la foi indéfectible la victime idéale.

Globalement, le bilan est meilleur que l’année dernière. Quasiment pas de gros ratages, quelques très bons textes, ceux de Davoust, Debats et Jaworski en tête, mais il manque sans doute un ou deux textes capables à eux seuls de porter l’anthologie. Pas grave, on retentera l’année prochaine.

Midnight Movie

Tobe Hooper est incontestablement l’un des plus célèbres réalisateurs de films d’horreur. Mais contrairement à certains autres maîtres du genre, comme John Carpenter ou George Romero, il doit l’essentiel de sa réputation à un seul et unique film, vieux de bientôt quarante ans : Massacre à la tronçonneuse. Un phénomène tel qu’il a éclipsé le reste de sa filmographie. Certes, Hooper n’a pas tourné que des chefs-d’œuvre, il est même responsable de quelques gros ratages (Lifeforce, le remake d’Invaders from Mars) et de quantité de choses médiocres tombées depuis dans l’oubli (qui se souvient de Spontaneous Combustion, Red Evil Terror ou Night Terrors ?). Mais le cinéaste a également signé quelques excellentes série B, qui, si elles mettent en scène divers psychopathes meurtriers (l’aubergiste du Crocodile de la mort, les forains déjantés de Massacre dans le train fantôme, sans oublier le retour de Leatherface et de sa petite famille dans Massacre à la Tronçonneuse 2), intègrent également d’authentiques moments de comédie. Qu’il joue avec les conventions du genre comme dans Massacre dans le train fantôme, ou qu’il s’amuse de tous les clichés attachés aux rednecks texans qui peuplent Massacre à la Tronçonneuse 2, dans les meilleures œuvres du réalisateur, le second degré occupe une place aussi importante que l’épouvante. Et c’est ce mélange des genres que l’on retrouve dans Midnight Movie.

J’ignore quelle part a joué Tobe Hooper dans la conception et l’écriture de ce roman, mais il en est en tout cas l’un des deux personnages principaux, l’autre étant Destiny Express, film qu’il est censé avoir tourné alors qu’il était encore adolescent. Un court-métrage que l’on croyait perdu, jusqu’à ce qu’un organisateur de festival mette la main sur une copie et invite le réalisateur à une projection publique dans une salle miteuse d’Austin, Texas. Le film en question s’avère être un invraisemblable navet, filmé en dépit du bon sens, mais au cours de la séance, Hooper est témoin de comportements étranges de la part des spectateurs. Et dans les jours suivants, la situation ne cesse d’empirer…

Pour décrire la pandémie qui va se développer au fil des pages, Tobe Hooper et Alan Goldsher ont eu la bonne idée de faire de leur roman un collage d’articles de journaux, d’interviews ou d’extraits de blogs, d’échanges de courriels et de discussions sur les réseaux sociaux, de carnets intimes ou de rapports de police. On pense au procédé utilisé par Max Brooks dans World War Z, mais Midnight Movie offre de ce point de vue une plus grande variété de tons. En outre, il permet de suivre l’évolution de la maladie jusque dans ses manifestations les plus intimes et les moins ragoûtantes. Et dans ce registre, les auteurs s’en donnent à cœur joie, nous décrivant dans le détail les pulsions sexuelles ou anthropophages qui assaillent soudain les victimes du virus, et mettant en scène quelques passages gore des plus goûtus. On ne comprend pas vraiment comment la projection de Destiny Express a pu être à l’origine du monumental chaos qui nous est montré, et on comprend encore moins comment Hooper va réussir à y mettre un terme, mais entre les deux, pour peu qu’on ait l’estomac solide, on s’amuse beaucoup. Nul besoin d’ailleurs de connaître par cœur la filmographie du réalisateur pour apprécier le roman, il n’y est presque jamais fait référence. Les fans, de leur côté, auront le plaisir de retrouver un Tobe Hooper en pleine forme, dans un exercice inédit mais un registre familier.

Manuscrit zéro

Au travers de ses nombreux textes, d’abord de très courts récits (comme « La Grossesse », prix Akutagawa, ou « L’Annulaire »), puis des romans de plus en plus longs (Hôtel Iris, Parfum de glace, Le Musée du silence…), Yôko Ogawa a assurément démontré qu’elle était l’une des plus brillantes plumes du Japon contemporain. Sa production, nourrie d’obsessions (pour le classement, la mémoire, les sens — déficients ou au contraire exacerbés —, l’organique et le médical…), tend régulièrement vers le — juste un peu — bizarre, le subtilement décalé, ce qui justifie à coup sûr sa place dans les pages de Bifrost. Elle déploie dans ses récits une imagination souvent déconcertante, magnifiquement servie par une plume à la musique très particulière, faite d’émotions à fleur de peau et de cruautés du quotidien déguisées sous un vernis de politesse et de douceur.

Manuscrit zéro est la dernière de ses publications françaises, toujours chez Actes Sud, son éditeur attitré. Et c’est un livre pour le moins étrange, résistant à la classification : s’il est présenté comme une « pause formelle » et une sorte de journal d’écrivain, on tend bien vite à ne pas se satisfaire de cette désignation, somme toute improbable. S’agit-il réellement d’une sorte « d’autofiction », mais alors passablement fantasmée, tant le bizarre est omniprésent ? Faut-il y voir des nouvelles (de plus en plus) entrelacées, comme pour l’excellent Tristes revanches ? Un roman ? Ou bien de simples amorces de romans, vite abandonnées, mais qui, jointes ainsi, prennent un nouveau sens ? Ce Manuscrit zéro, quel est-il au juste ? On peut bien fournir une réponse, malgré tout : une invitation au voyage intérieur, dans l’imaginaire d’un écrivain qui, peut-être, effectivement, se cherche, mais se livre pourtant, et, en nous confiant ces fragments narratifs souvent déroutants, fait œuvre et fait sens.

On suivra dès lors, au fil des pages, le parcours d’une femme écrivain — mais s’agit-il bien de Yôko Ogawa ? — multipliant les expériences fantasques : manger dans un restaurant où ne sont servies que des mousses, préalablement observées dans des boîtes de pétri ; resquiller dans des réunions sportives d’écoles, et plus tard mettre à profit cette expérience pour venir en aide à un pilleur de cocktails débutant ; raconter comment et pourquoi elle s’est livrée au plagiat ; subir l’indiscrétion d’un assistant social épiant tous ses faits et gestes, mais la récompensant néanmoins en jouant pour elle de la trompette (une composition personnelle sur des crevettes d’un genre pour le moins particulier) ; dégager les grandes lignes des romans d’un vieil écrivain ; assister à un concours de pleurs d’enfants ; participer à une excursion touristique où le retard est fatal…

On reconnaît dans ces histoires courtes l’univers si singulier de Yôko Ogawa, et on s’y baigne avec plaisir, comme dans du lait maternel (ce que propose le Santé Super Land). Mais on devine aussi, sous la surface, au-delà des motifs récurrents, une vision d’ensemble : Manuscrit zéro, avec sa forme déconcertante, est assurément le livre d’un écrivain qui s’interroge sur son travail et en dévoile les mécanismes, avec un brio proprement fascinant. Une excursion touristique, là encore, faite de rencontres étranges, d’amorces d’histoires, de fragments, de parcelles, témoignant peut-être d’une certaine frustration, mais s’élevant pourtant, par la juxtaposition, au statut d’œuvre à part entière.

On ne fera pas de Manuscrit zéro le plus séduisant des écrits de Yôko Ogawa, tant elle a su par le passé nous prodiguer petits bijoux de récits et romans remarquables. Mais il a tout du livre rare, qui vient éclairer sous un jour nouveau toute la production de l’auteur. En tant que tel, il est indispensable pour les amateurs de la dame. Il peut aussi constituer une porte d’entrée tout à fait recommandable pour son œuvre, ainsi mise à nu comme peu d’auteurs se le permettent, et qui gagne à cette exposition une aura étonnante et brillante.

L'Homme que les arbres aimaient

Ainsi que le rappelle fort à propos un bandeau, H.P. Lovecraft considérait Algernon Blackwood comme « le maître absolu et indiscuté de l’atmosphère fantastique ». On imagine mal parrainage plus flatteur, et ce quand bien même, semble-t-il, le créateur du mythe de Cthulhu émettait quelques réserves sur la production inégale de cet auteur ; il ne l’en plaçait pas moins au pinacle de la littérature fantastique britannique, aux côtés de Lord Dunsany et d’Arthur Machen.

L’Homme que les arbres aimaient, recueil de cinq textes (dont deux longues novellas) agrémenté d’une intéressante préface d’Alexandre Marcinkowski et d’une abondante bibliographie « multimédia », se veut une porte d’entrée idéale à l’œuvre de celui que les Anglais surnommaient « l’homme fantôme ». Promenons-nous dans les bois, puisque l’on nous y invite aussi joliment…

On commencera par évoquer les deux novellas de ce recueil, tant elles sont proches par leur thématique. Difficile en effet de ne pas établir un lien entre « Les Saules » et « Celui que les arbres aimaient », deux textes placés sous le signe de la nature ambiguë, « à la fois attirante et inquiétante », nous dit-on, où la surnature surgit insidieusement au détour des fourrés.

« Les Saules », récit de 1907, qu’on jugera a posteriori passablement pré-lovecraftien, justement, décrit le périple de deux individus, un Anglais et un Suédois, descendant le Danube en canoë. Le paysage est superbe, tout de nature sauvage, et nos deux héros ne sont pas du genre à tenir compte des superstitions locales. Aussi font-ils escale pour la nuit sur une petite île ployant sous les saules, mais doucement l’atmosphère en vient à changer, et le cadre idyllique à se parer de couleurs plus sombres ; on voit des ombres, on entend des bruits étranges ; un passé immémorial semble ressurgir ; et l’on commence à s’inquiéter vraiment quand les saules se rapprochent du campement… Un petit bijou d’atmosphère fantastique, effectivement : on frissonne délicieusement plus qu’à son tour au fil de ce long texte à la beauté du diable, ou de quelque évocation païenne. Algernon Blackwood y déploie tout un art de la description minutieuse, suscitant un paysage délicatement angoissant où la surnature ne semble qu’esquissée, tant la nature, à elle seule, paraît déjà menaçante.

« Celui que les arbres aimaient » est peut-être encore plus réussi. Cette fois, c’est le caractère attirant de la nature qui justifie l’inquiétude, dans la mesure où elle est perçue différemment par les deux principaux protagonistes du récit : un vieil homme attaché à son bois, et son épouse, que l’on prend tout d’abord — et sans doute à bon droit — pour une sotte et une bigote, mais qui devient au fil du texte de plus en plus humaine et touchante dans la peur qu’elle éprouve pour le sort de son cher et tendre. La menace est encore plus insidieuse ici, et se passe d’effets de manche (quand bien même, de temps à autre, le vent soufflant dans les bois…) ; c’est dans l’abandon à la forêt que réside l’effroi, dans cette attirance de plus en plus prononcée pour les arbres majestueux, dans la symbiose avec la nature, suscitant la jalousie et la crainte. Magnifique.

Les trois nouvelles restantes sont également du plus grand intérêt : « Passage pour un autre monde », variation sur le Petit Peuple, reste imprégnée par cette prépondérance de la nature, le cadre étant celui de landes giboyeuses où une élite de chasseurs vient se livrer à son sport fétiche. Mais il y a aussi une jeune fille, qui pourrait bien, à l’équinoxe, succomber à un étrange appel, et emprunter le Passage qui fait frissonner les indigènes…

Une magnifique ghost story, ensuite, avec « Le Piège du destin », récit de « maison hantée » très classique par bien des aspects, mais superbement conçu : deux hommes et une femme engoncés dans un triangle amoureux (ce qui nous vaut une très belle étude de caractères) relèvent le défi de passer une nuit dans une maison réputée inciter au suicide. Algernon Blackwood y fait montre de tout son talent de « fantastiqueur », et la nouvelle se révèle terriblement angoissante. C’est fou l’effet que l’on peut obtenir avec de simples bruits de pas…

Reste enfin « La Folie de Jones », astucieux récit sur la réincarnation, où une vengeance traverse les siècles. Là encore, Algernon Blackwood élabore un personnage complexe et attachant dans sa folie, et le résultat est tout à fait admirable.

L’Homme que les arbres aimaient est donc une réussite incontestable, une de plus à l’actif de l’Arbre vengeur (tiens, tiens), éditeur décidément fort sympathique, judicieux dans ses choix de textes, et qui nous régale régulièrement de ses trouvailles et exhumations. Un très beau recueil fantastique, qui ne peut que combler les amateurs du genre.

Flux

Les amateurs de hard SF partagent avec les enfants et les scientifiques la conviction que le monde qui nous entoure est une source inépuisable de surprises et d’émerveillement — un sense of wonder qui ne fait qu’ajouter à la beauté des choses ou des textes, sans jamais rien en retirer.

Un domaine semblait pourtant lui échapper : du monde quantique, a-t-on longtemps estimé, on ne saurait parler que prudemment et le sense of wonder se devrait de faire place à une sorte de crainte respectueuse devant les vertiges conceptuels orthodoxes. Les auteurs de SF n’abordaient que les aspects les plus superficiels d’idées quantiques qui fascinaient pourtant leur public. Il a fallu attendre plus d’un demi-siècle pour qu’ils s’en emparent progressivement, du Number of the Beast (1980) et du Chat passe-muraille (1985) de Robert Heinlein aux variations de Greg Egan (Isolation, 1992 ; L’Enigme de l’univers, 1995) et de Stephen Baxter.

Trois auteurs, trois approches radicalement différentes. Dans son cycle du Monde comme mythe, Heinlein appliquait les principes quantiques à la littérature et s’amusait à montrer comment les multivers fictionnels permettaient d’en déjouer les paradoxes. Egan joue en virtuose des vertiges des interprétations probabilistes, de la multiplicité des univers parallèles. Baxter, quant à lui, choisit d’appliquer au monde quantique l’arsenal narratif traditionnel de la SF : il nous en décrit les merveilles par les yeux de personnages pour lesquels elles sont des réalités quotidiennes.

Ceux de Flux (1993) vivent près de la surface d’une étoile à neutrons, dont la densité interdirait a priori toute vie organique. Ce sont donc des êtres au corps d’étain et à la taille microscopique, au sens premier du terme : ils ne dépassent pas quelques microns de hauteur ; la vaste cité qui fait leur fierté, Parz, ne mesure guère qu’un centimètre ; et un voyage de quelques mètres est une prodigieuse aventure. Ce qui tient lieu d’air y a des propriétés proprement quantiques, comme la superfluidité ; le « deuxième son » (une onde de température à pression constante plutôt que l’inverse) permet la vision, et l’on apprend dès les premières lignes du roman que les photons ont une odeur. Nos héros ressentent également les variations de champ magnétique, le « flux » du titre, qui dominent leur univers.

Si l’étrangeté de ces perceptions sensorielles participe puissamment au dépaysement du lecteur, le paradoxe n’est qu’apparent : conçus à notre image, ces humanoïdes auxquels on s’identifie sans peine ont comme nous cinq sens, mais qui ne sauraient fonctionner comme les nôtres, et les mêmes mots recouvrent des mécanismes somato-physiques très différents.

A ce stade, il convient de saluer les traducteurs de Flux, Sylvie Denis et Roland Wagner : leur fidélité au langage inventé par Baxter pour rendre compte de ces conditions de vie extrêmes s’accompagne de véritables trouvailles lexicales, comme le « magmont » et le « magval » des lignes de champ (up- et downflux, dit moins joliment Baxter). La couverture de Manchu réussit également la gageure de combiner l’élégance de la composition avec la justesse de la vue d’artiste, dont le moindre détail trouve sa justification dans le texte. Du grand art.

Cette micro-histoire s’inscrit par ailleurs dans un arc immense, dont l’ouvrage intègre une chronologie courant sur près de vingt milliards d’années. Après Gravité (1991) et Singularité (1992), Flux est le troisième volet de ce cycle des Xeelees. La quête de sa protagoniste, la jeune Dura, a pour enjeu de comprendre à quelles fins sa race a été créée par nous autres « archéo-humains » — et d’accepter, ou non, son destin cosmique. Les amateurs de space opera en prendront aussi pour leur sense of wonder.

Un roman foisonnant, donc, facétieux parfois, si riche que le puriste en moi a presque mauvaise conscience à regretter que d’autres aspects de cet univers fascinant n’aient pas été plus approfondis — que les habitants de ce monde quantique ne rencontrent pas de problèmes particuliers de mesure, par exemple, que l’écologie en soit à peine esquissée ou la politique rudimentaire.

Un roman difficile, aussi. Les amateurs moins confirmés gagneront peut-être à aborder la hard science baxtérienne par le biais de ses nouvelles, comme celles du recueil Vacuum Diagrams qui viendra bientôt compléter le cycle des Xeelees chez le même éditeur. Elle le mérite. Car avec Stephen Baxter et Greg Egan, le Bélial’ affirme plus que jamais une posture militante, offrant au public français des textes de la science-fiction la plus ambitieuse, dans des traductions impeccables.

Richard Matheson - Il est une légende

Ce livre, publié sous la direction de Vincent Chenille, Marie Dollé et Denis Mellier, constitue les Actes du Colloque de l’Université de Picardie Jules Verne et de la BNF, qui s’est tenu en décembre 2008. Pour la première fois en France, voire au monde, un colloque entier était consacré à Richard Matheson, cet auteur aux très nombreux textes archi-connus, qu’il s’agisse des romans Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit, de la nouvelle « Journal d’un monstre », ou du scénario de Duel, mis en images par Steven Spielberg. Et le programme était en effet particulièrement chargé : près d’une vingtaine de contributions d’universitaires de la France entière, sur de très nombreux sujets : les écrits, bien sûr, les adaptations et le métier de scénariste, l’influence de Poe sur Matheson, ou celle de ce dernier sur Stephen King, voire, plus original, sur l’écrivain Claude Ollier. On trouvera même un article passionnant d’Eric Vinson sur des livres méconnus de l’auteur, qui font l’apologie de la Science Chrétienne et du théosophisme. En clair, une somme incontournable, que tout amateur de Matheson se doit de posséder pour cerner les contours de son œuvre, si tant est qu’on puisse en trouver — après tout, Matheson est un touche-à-tout qui a multiplié les genres, les traitements, les médias… Ceci étant dit, on distingue néanmoins de grandes lignes directrices, comme la prégnance des monstres (celui de sa première nouvelle, bien sûr, mais aussi le camion de Duel ou la figure de Robert Neville dans Je suis une légende, créature terrifiante pour le reste de la population terrienne), la paranoïa et plus généralement les fêlures de l’esprit, ainsi que son rapport à la notion de genre, dans lequel il se fond pour mieux les corrompre de l’intérieur. Toutes ces composantes sont bien évidemment abordées ici.

Sans surprise, l’intérêt des articles varie, mais reste globalement soutenu ; on signalera les textes de Luc Ruiz, sur Je suis une légende et le conte philosophique dans l’œuvre de Matheson, d’Irène Langlet, sur Le Jeune homme, la mort et le temps, de Fabien Boully, sur Duel et son traitement de la masculinité, et, d’une manière générale, ceux de la troisième partie qui sortent quelque peu des sentiers battus. Tout lecteur y apposera en outre ses propres intérêts, en fonction de sa connaissance plus ou moins intimes des écrits de Matheson. On s’interrogera néanmoins sur l’intérêt d’avoir mis la biographie signée Jean Marigny en fin d’ouvrage : elle nous semblait une introduction idéale à ce dernier (le lecteur potentiel n’est pas nécessairement familier des nombreuses facettes de l’auteur). Certaines thématiques ou sujets d’articles qu’on aurait bien aimé voir abordés sont absents : par exemple, une étude comparative de L’Homme qui rétrécit et de La Chute dans le néant de Marc Wersinger ; la filiation et la transmission dans l’œuvre de Richard Christian Matheson (son fils) ; ou encore les westerns. Les organisateurs du colloque s’en excusent du reste en préface, et on ne saurait leur en tenir rigueur : bien qu’incomplet, ce volume n’en demeure pas moins incontournable pour qui s’intéresse à la carrière de Matheson, mais aussi à un vaste pan de la littérature de genre américaine, l’œuvre de Richard Matheson constituant une étape intermédiaire entre les classiques (Poe) et les modernes (King).

Le Passage

Dans un futur très proche, l’armée américaine entreprend une expérience visant à créer des super-soldats à partir de condamnés à mort. Malheureusement, la manipulation tourne mal et transforme les hommes en créatures ultra-puissantes qui finissent par s’échapper pour semer la terreur… Un siècle plus tard, alors que l’Amérique est envahie par ces monstres, une communauté a réussi à survivre tant bien que mal en se repliant sur une zone protégée où la lumière, qui repousse les jets — ainsi nommés parce qu’ils se jettent sur vous —, ne s’arrête jamais. Pourtant, certains des membres de la communauté sentent que quelque chose est en train de se passer, et que les événements à venir sont intimement liés à l’arrivée d’une adolescente, une jeune fille qui est bien plus que ce qu’elle paraît…

Même s’il est très largement coutumier du fait, ce n’est pas un hasard que Stephen King se soit fendu d’un commentaire sur ce livre en quatrième de couverture. En effet, Justin Cronin, écrivain américain né en 1962 et déjà remarqué pour ses deux précédents romans, chasse ici ouvertement sur les terres de l’écrivain de Bangor. Certes, l’histoire ressemble beaucoup à l’intrigue du Fléau : un mal implacable qui s’abat sur les Etats-Unis, initié par l’armée, une communauté qui tente de résister à son essor imparable, des pouvoirs surnaturels… Mais, plus encore, c’est le traitement qui reprend des caractéristiques évidentes de l’œuvre de King : on parlera bien sûr de l’ampleur du livre, près de 1000 pages (et encore, ce n’est que le premier tome d’une trilogie !), mais aussi et surtout du professionnalisme de Cronin, ce que les Américains appellent l’art du storytelling. Ce livre est en effet conçu comme un page turner, un roman qui vous happe instantanément par son rythme, ses personnages, sa fluidité… Malgré sa taille, il se lit en effet très vite et très bien — vous ne mettrez pas nécessairement beaucoup plus de temps que pour lire un volume deux à trois fois moins épais. Cet aspect hautement immersif est du reste également intéressant pour l’auteur, parce qu’il lui permet de ne pas avoir à s’attarder sur certains points faibles de l’intrigue, comme par exemple la prolifération, un siècle plus tard, des mutants, dont on se demande bien comment ils ont fait pour survivre vu la raréfaction des « ressources »… Reste toutefois que l’auteur, fort d’un professionnalisme à toute épreuve, gère globalement très bien la cohérence dans la trajectoire particulière des protagonistes. On en vient là à l’autre point fort du roman, et à une nouvelle similitude avec King : la characterization, ou l’art de camper des personnages vraiment crédibles, humains, avec leurs failles, leurs actes de bravoure, leurs peurs et leurs espoirs… Il faut reconnaître à Cronin un talent évident pour nous faire sentir le moindre des sentiments, les doutes et les certitudes de très nombreux intervenants, qu’ils soient soldats, nonnes, électricien, gardien, mère ou même mutant. Impossible de ne pas ressentir de l’empathie pour l’un ou l’autre, voire de s’identifier avec eux. Et ce même si parfois cette characterization montre ses limites : quand elle est trop poussée, quand le background du personnage est trop étoffé et ne contient plus la part d’ombre suffisante, le lecteur commence à discerner les ficelles (les câbles ?) psychologiques qui soutiennent l’architecture de l’ensemble.

Le Passage se révèle ainsi un ouvrage archétypal d’une certaine conception de la littérature en tant que modèle d’efficacité, modèle que King, et avec lui nombre d’auteurs américains, a déjà révélé à maintes reprises. Même si l’on sent poindre épisodiquement le métier de l’écrivain, et de fait ça et là un peu moins son cœur et sa sincérité, nul doute que ce fort volume, ainsi que le film hollywoodien qui en sera très vraisemblablement tiré, saura conquérir un large public avide de lecture prenante. Qui s’en plaindra ?

Kant chez les extraterrestres

Depuis quelques temps, on voit paraître un certain nombre d’essais consacrés à la philosophie dans son rapport à la fiction, et plus précisément à la science-fiction. Ainsi par exemple de Superheroes and Philosophy de Tom & Matt Morris chez Blackiebooks, que l’on aimerait voir traduit par chez nous, ou au Seuil Mon Zombie et moi de Pierre Cassou-Noguès, qui nous a valu une belle interview dans le Bifrost n° 61. A son tour, Peter Szendy s’intéresse au sujet, employant pour la circonstance le concept de « philosofiction », forgé semble-t-il par le philosophe américain Steve Bein.

Cela à partir de la figure d’Emmanuel Kant, penseur allemand qui, de sa première publication en 1755 à l’ultime essai de 1798, évoque la possibilité d’une vie extraterrestre. Quatre occurrences en tout dans son œuvre, qui conduisent Szendy à s’interroger sur la motivation de Kant : croyait-il réellement en la possibilité d’une vie intelligente ailleurs que sur Terre, ce que laisse supposer sa première référence dans la Théorie du ciel, ou s’agit-il d’un simple concept opératoire permettant de prendre de la distance pour mieux étudier le genre humain ? Comment d’autre part un homme qui n’a jamais quitté sa ville natale de Königsberg, par ailleurs « lecteur passionné de toutes sortes de récits de voyages » selon les propres mots d’Hannah Arendt, est-il conduit à envisager l’espace démesurément ouvert ? Pourquoi cet homme solitaire, penseur de la Raison universelle, conçoit-il non seulement la possibilité d’une vie radicalement autre, mais aussi d’une intelligence littéralement étrangère ?

Peter Szendy rappelle que la question d’une intelligence extra-terrestre, loin d’être ignorée par la philosophie, l’accompagne tout au long de son histoire : de Démocrite à Fontenelle, en passant par Epicure, Plutarque, Campanella, Leibniz et au-delà de Kant jusqu’à Nietzsche et les penseurs contemporains. La particularité de cet intérêt est que, contrairement aux visiteurs étrangers de Montesquieu et ses Lettres Persanes, il ne s’agit pas d’une figure de style, l’autre en tant que même, mais bien d’une hypothèse recevable, au pire une éventualité : on peut raisonnablement supposer que la vie existe ailleurs, qu’accompagne une pensée. Dans ce cas, quelle est la nature de cette intelligence, qu’en est-il là-bas de la raison, du jugement logique, des sentiments ?

A titre de phase préparatoire, et avant d’aborder la question de Kant, Szendy consacre la première partie de son essai aux protocoles officiels mis en place par nos instances dirigeantes relativement à l’espace. Ainsi décrit-il les difficultés politiques à concevoir un « droit de l’espace », qu’il s’agisse d’un mode d’occupation voire d’exploitation, industrielle ou militaire. Le tout ne pouvant être dissocié d’un imaginaire, qu’il s’agisse de « l’incident de Roswell » ou de la symptomatique et maîtrisée déclaration de Ronald Reagan, alors que l’opération Desert Storm vient d’être lancée en ce début de 1991, relative à une menace extérieure qui, seule, parviendrait à unifier tous les peuples de la Terre. Car en effet, et comme l’indiquait dès 1950 Carl Schmidt dans Le Nomos de la Terre, l’humanité se définit volontiers selon le lieu qu’elle habite, en l’occurrence moins par l’eau qui recouvre en majeure partie notre planète, que par la terre : nous sommes avant tout des Terriens. Ce qui conduit nécessairement à penser le sol et ses frontières, les heurts résultant d’un partage avec mon prochain, la menace et l’attente qu’incarne mon éventuel lointain.

C’est précisément la limite qui définit les Terriens qui conduit Kant à penser l’extraterrien, pour mieux caractériser l’espèce humaine. Si d’autres civilisations existent nous en ignorons la nature, mais cette part d’inconnu ne doit pas s’étendre à nous. L’homme doit penser ses actes, pour parvenir à « un rang peu négligeable parmi nos voisins dans l’édifice de l’univers ». Il s’agit donc moins de mettre en valeur la différence que d’isoler la possible part d’indifférencié (intelligence, raisonnement), ce qui nous vaut de la part de Peter Szendy une analyse assez fine de L’Invasion des profanateurs, moins d’ailleurs le récit de Jack Finney que son adaptation filmique par Don Siegel. D’autres références cinématographiques viennent ici et là illustrer le propos sans alourdir l’ensemble, et parfois plaisamment comme l’analyse de Men in Black qui, selon l’auteur, aurait pu être scénarisé par Kant tant il illustre ses préoccupations universalistes.

Reste toutefois que, en dépit de ses réelles qualités, l’étude de Peter Szendy est beaucoup trop brève. On passe trop rapidement sur certains points — j’avoue ne pas bien comprendre l’usage qu’il fait du jugement esthétique, subjectif à vocation universelle, dans le problème des aliens — et l’on aurait souhaité une étude de fond, littérale, des quatre mentions de Kant aux extraterrestres, quand Szendy se contente d’en dégager une problématique commune. L’ensemble donne davantage l’impression d’une esquisse, au sens que peut avoir « étude », que d’une réflexion menée jusqu’à son terme. Autrement dit un essai, que l’on aimerait voir transformé.

Janus

Janus est le sixième roman d’Alastair Reynolds publié en France. Comme ses prédécesseurs, il s’agit d’un fort volume de plus de 500 pages. Les lecteurs de la tétralogie des Inhibiteurs ou de La Pluie du siècle ne seront nullement dépaysés. NSO ou space opera hard SF, Reynolds œuvre dans la même veine que Stephen Baxter et Gregory Benford avant eux.

Janus est une lune de Saturne qui soudain échappe à son orbite et fonce vers Alpha Virginis, étoile également connue sous les noms de Spica ou de l’Epi. L’astronef Rockhopper, d’ordinaire affecté à des missions de forage et de catapultage de comètes vers le système solaire intérieur, se trouve être le seul vaisseau susceptible d’intercepter la lune fugueuse dont tout le monde, à commencer par la DeepSchaft, la compagnie qui a armé le Rockhopper, a déjà compris qu’elle est un artefact extraterrestre et qu’il y avait là un max de fric à se faire. Bella Lind, le capitaine du Rockhopper, met la proposition aux voix et une petite majorité l’emporte, motivée à l’idée de primes substantielles. Le Rockhopper court donc sus à Janus et à ses secrets en forçant l’accélération. Suite à un accident, l’ingénieur Svetlana Barseghian découvre que les télémesures concernant les réserves de carburant ont été truquées par la compagnie et que s’ils rejoignent Janus, ce sera pour un aller simple faute de carburant pour revenir. La compagnie ne s’intéresse qu’aux données que pourra recueillir le Rockhopper sur Janus, et en-isage de délibérément sacrifier les cent quarante-cinq membres d’équipage. Entre les pressions de la compagnie, relayées par son âme damnée, Craig Schrope, et les allégations de son amie, Bella Lind devra trancher. Elle le fera en dépit de ses états d’âme et l’amitié des deux femmes n’y survivra pas. Si Lind tentera bien de recoller les morceaux, Barseghian lui vouera une haine inextinguible et ne lui pardonnera jamais. Cette dernière mènera une mutinerie, mais trop tard : à proximité de Janus, le Rockhopper est entraîné de plus en plus vite dans les profondeurs de l’espace. Bella Lind parviendra à contrer le projet de Barseghian — faire faire demi tour au vaisseau —, mais pas à retrouver son commandement. Des partisans de Lind seront assassinés cruellement et sans pitié, puis les assassins eux-mêmes exécutés. Lind sera mise à l’isolement durant des dizaines d’années tandis que Barseghian présidera à l’éta-blissement d’une colonie sur Janus, exploitant l’artefact qui les emportera toujours plus vite et plus loin. Aux vitesses relativistes désormais atteintes, ils plongent ainsi dans le futur. La survie de la colonie sur Janus s’annonce précaire…

Alastair Reynolds nous livre là un bon roman, sans temps morts, articulé autour du conflit entre ses deux héroïnes, trame sur laquelle s’enroulent les diverses et nombreuses péripéties. Janus est un roman efficace et fort plaisant quoique sans génie, à l’intrigue totalement linéaire, les événements s’enchaînant comme une chute de dominos. La psychologie des principaux personnages sonne juste sans pour autant que le livre devienne un roman psychologique, loin s’en faut. Si l’on s’en tient à la seule description des faits, Janus est un roman d’une ampleur cosmique mais il ne parvient pas provoquer la même sensation de vertige qui nous saisit à la lecture des meilleures pages de Stephen Baxter. Reynolds échoue à nous faire éprouver l’abîme de temps où Janus a emporté l’équipage du Rockhopper et l’immensité de la structure extraterrestre spicaine. Il y a des questions qui restent sans réponse. Pourquoi Janus tue-t-il certains humains ? Et, au bout du bout, on ne sait à peu près rien des fameux Spicains. Ils ne soutiennent pas la comparaison avec les Xeelees de Baxter. On les sent une échelle en dessous alors que les autres espèces qui sont rencontrées soutiennent la comparaison avec les extraterrestres de Baxter. Ces défauts restent toutefois secondaires. Janus sera une vraie source de plaisir pour tous les amateurs de ce genre de science-fiction là, des amateurs qui, par les temps qui courent, n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Faute de grive…

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