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Critiques de Bifrost

1Q84

[Critique portant sur les deux premiers tomes du roman.]

« Livre phénomène », « Evénement éditorial sans précédent »… Dès le quatrième de couverture, nous voilà prévenus ! Il faut dire qu’avec près de quatre millions d’exemplaires vendus au Japon, 1Q84 est un roman — en trois tomes — qui a de quoi intriguer. D’autant plus qu’il est signé Haruki Murakami, l’un des plus grands écrivains d’aujourd’hui, plusieurs fois envisagé pour le prix Nobel de littérature, et à qui on doit déjà quelques textes inoubliables : Chronique de l’oiseau à ressort ; La Fin des temps ; Kafka sur le rivage… Comment Murakami est-il devenu l’auteur d’un fulgurant best-seller aux chiffres de ventes dignes d’Harry Potter ? Et surtout, qu’est-ce que peut bien contenir 1Q84 pour expliquer un tel succès ?

Au début, tout est simple…

L’action débute au Japon, en 1984, autour de deux personnages, trentenaires et célibataires : Tengo et Aomamé. Leur unique rencontre a eu lieu pendant leur enfance et n’a duré qu’un court instant. Depuis, sans jamais avoir cherché à se revoir, ils se vouent l’un à l’autre un amour éternel. Tengo est professeur de maths. C’est un homme tranquille, réservé, qui subit sa vie plus qu’il ne la décide. Il a pourtant une ambition : devenir écrivain. Voilà qu’un éditeur lui propose de réécrire, en sous-main, le manuscrit d’une jeune fille âgée de dix-sept ans, « La Chrysalide de l’air » ; l’étrange histoire d’une fillette de 10 ans, élevée dans une secte, qui s’enfuit de sa communauté et entre en contact avec des créatures semblant venir d’un autre monde : les « Little people ». Après avoir longuement hésité, Tengo accepte. Le roman est rapidement publié, puis devient un best-seller. La vie de Tengo va très vite basculer. Car l’intrigue de « La Chrysalide de l’air » n’est-elle qu’une fiction ? Et si les « Little people » existent réellement, comment vont-ils réagir ?

Aomamé est institutrice dans un club de sport, où elle donne des cours d’autodéfense destinés aux femmes. C’est une jeune femme discrète, presque invisible aux yeux des autres. C’est aussi une redoutable serial killer travaillant pour une organisation secrète qui se donne comme mission d’éliminer physiquement des hommes coupables de violences sur des femmes. Alors qu’elle se rend dans un hôtel — pour y exécuter un homme d’affaires —, elle emprunte un escalier sur la voie express d’une autoroute. Sans le savoir, elle vient de franchir une porte, un sas spatio-temporel, d’entrer dans une autre réalité : le Japon en 1Q84. Et voilà qu’en plus on lui propose un nouveau contrat : supprimer le gourou d’une secte soupçonné de viols sur mineures…

Ensuite, le moins que l’on puisse dire, c’est que tout se complique ! Pour Tengo, pour Aomamé… Et surtout pour nous, pauvres lecteurs !

Thriller uchronique aux accents dickiens, manga sociétal, fable mystique, ode sincère à l’amour absolu et hommage revendiqué à une SF volontairement old school (Georges Orwell et son cultissime 1984, à quoi s’ajoute le thème des mondes parallèles), il y a un peu de tout ça — et bien plus encore ! — dans ce triptyque vertigineux concocté par Murakami. Un véritable maelström fictionnel, dont on se dit d’abord qu’à vouloir mélanger autant d’éléments narratifs dans un même roman, l’auteur va se perdre dans sa propre fiction, comme à l’intérieur d’un labyrinthe qu’il aurait lui-même construit. Oui, mais voilà, Murakami ne s’y perd pas. A aucun moment. Il en profite même pour se réinventer, se renouveler radicalement, tout en restant fidèle à ses obsessions. Et c’est peut-être là qu’il faut chercher la principale raison du succès sidérant rencontré par ce roman : dans ce mélange des genres assumé qui tient de la haute voltige, dans ce jonglage fictionnel incessant, hypnotique — très fortement addictif pour le lecteur — que très peu d’écrivains auraient osé. Et si Murakami dit s’être inspiré d’Orwell pour écrire 1Q84, à la lecture, c’est bien plutôt à Philip K. Dick qu’on pense : l’écrivain japonais n’a jamais été aussi proche de l’auteur d’Ubik et de Confessions d’un barjo que dans ce récit à tiroirs qui questionne en permanence la notion de réalité, de ressenti du monde réel, et qui s’interroge ouvertement sur le pouvoir de la fiction. Murakami y multiplie les rebondissements, à la manière d’une série télé (le personnage d’Aomamé, tueuse implacable qui agit au nom d’une certaine idée de la justice, fait d’ailleurs irrésistiblement penser au fameux Dexter) et multiplie les glissements d’un monde à un autre. Au lecteur d’accrocher sa ceinture ! Malgré quelques longueurs dans le premier livre — Murakami prend son temps pour installer les différents éléments de son récit —, les deux premiers tomes de 1Q84 ne déçoivent pas. C’est même un trip littéraire comme on en a rarement lu, un voyage mental chaotique, violent, transcendantal ; une initiation aux ténèbres afin de trouver la lumière. Sage et fou, zen et survolté, classique et moderne à la fois, Murakami est un écrivain unique, un véritable magicien des mots. Certains passages — surtout dans le Livre 2 — donnent parfois la sensation d’avoir été écrits dans une sorte de transe, comme si Murakami était lui-même en connexion mentale avec des univers déviants, des mondes inaccessibles au commun des mortels. La parution du troisième tome est prévue pour début 2012… ça sera dur d’attendre jusque-là !

Le Sang des Immortels

Voilà une réédition qui devrait rappeler quelques souvenirs aux lecteurs du Fleuve Noir du siècle dernier. Ceux qui suivaient la collection « Anticipation » dans les années 90 se souviennent probablement des débuts de Laurent Genefort à cette époque, débuts parfois calamiteux (un premier roman illisible en 1988, Le Bagne des ténèbres, qui s’apparente plutôt à un faux départ), souvent laborieux. Pendant plusieurs années, en véritable stakhanoviste du clavier, l’auteur a produit à la chaîne toute une série de récits d’aventures, reposant souvent sur de bonnes idées, mais toujours plus ou moins bancals, mal foutus, mal écrits, et engoncés dans les 192 pages réglementaires de la collection comme un rugbyman dans un costume de premier communiant. Opiniâtre et imperturbable, le romancier a continué à faire ses gammes, à progresser de livre en livre, jusqu’à trouver enfin son propre style et faire taire définitivement ses détracteurs. Dans les dernières années de la décennie, on lui doit ainsi une série de romans qui, s’ils n’étaient sans doute pas exempts de tout reproche, avaient en commun de mettre en scène avec un authentique souci de vraisemblance scientifique des environnements singuliers et extrêmes où tentaient de survivre une poignée d’hommes : le monde gazeux des Croisés du vide (1998), la planète en constante fusion de Dans la gueule du dragon (1998), ou celle en cours de terraformation des Engloutis (1999). Initialement paru en 1997, Le Sang des immortels, avec sa jungle cauchemardesque, est l’un des meilleurs romans de cette période.

L’intrigue est des plus classiques : un groupe hétéroclite se rend sur la planète Verfébro à la recherche du Drac, une créature mythique, immortelle si l’on en croit les légendes locales. Chaque membre de cette expédition à ses propres raisons pour trouver le Drac : pour Nemrod, le chasseur, ce n’est qu’un trophée de plus à afficher à son palmarès ; pour Liaren, l’ethnologue, un sujet d’études ; Affer, le mercenaire, travaille pour le compte d’un mystérieux commanditaire ; quant à Jok, le prêtre défroqué, il espère s’emparer du secret de l’immortalité afin de devenir le dieu de son propre culte. A ces quatre individus vient s’ajouter Jemi, le guide autochtone à travers le regard duquel on découvre tout ce petit monde. Pris séparément, ces divers personnages peuvent sembler assez stéréotypés, mais la dynamique de groupe fonctionne bien. Entre ces protagonistes aux origines et aux motivations fort différentes et souvent contradictoires, la tension est permanente, et la nécessité de collaborer pour parvenir à leur objectif n’interdit pas de temps à autre quelques coups fourrés. Mais les dangers les plus menaçants viennent de l’extérieur, notamment des rebelles indépendantistes lancés à leurs trousses et bien décidés à les intercepter avant qu’ils n’atteignent leur but. Et surtout, le long périple dans lequel se lance cette équipe n’a rien d’une balade en forêt de Fontainebleau mais se déroule dans un environnement particulièrement hostile.

C’est dans la description et la mise en scène de la faune et de la flore de Verfébro que Laurent Genefort fait des merveilles et que le roman devient passionnant. Le lecteur se trouve en immersion totale et permanente dans un univers foisonnant, exubérant, au cœur d’une jungle qui s’étend sur l’ensemble de la planète, recouvrant tout, y compris ses mers. On assiste alors au déferlement ininterrompu d’un flot de créatures et de végétaux aussi étranges que mortels, en lutte permanente contre toute autre forme de vie pour tenter de survivre. A l’imagination débridée dont fait preuve l’auteur s’ajoute un louable souci de réalisme dans la description qu’il nous fait de cet univers. Pour l’essentiel, le récit consiste en une succession de scènes au cours desquelles les personnages tombent dans un nouveau piège que leur a tendu la nature et passent à deux doigts de la mort. En toute logique, le procédé devrait vite lasser. Mais Laurent Genefort fait preuve d’une telle inventivité que ce n’est jamais le cas, ce qui en soit constitue déjà un joli succès. Cerise sur le gâteau, il parvient à boucler son récit de manière tout à fait convaincante, une fin d’où n’est pas absente une forme d’ironie des plus cruelles.

Même si on reste dans le registre du récit d’aventures, même si son intrigue linéaire et ses enjeux limitent l’ampleur du roman, Le Sang des immortels n’en est pas moins une indéniable réussite, qui méritait bien d’être redécouverte.

Rifteurs

Après seulement deux romans parus en France, Peter Watts a d’ores et déjà trouvé sa place parmi les auteurs de SF les plus novateurs et les plus passionnants du moment. Son nouveau livre, Rifteurs, était attendu avec d’autant plus d’impatience qu’il fait directement suite à Starfish, paru l’an dernier. Précisons tout de même qu’il n’est pas obligatoire d’avoir lu le premier pour saisir tous les enjeux du second, l’essentiel des informations nécessaires étant repris dans les premiers chapitres. Par ailleurs, dans la forme, Rifteurs est très différent de Starfish. Au huis-clos dans lequel se déroulait ce dernier succède une course-poursuite qui va nous faire traverser le continent nord-américain d’ouest en est. Cible de cette chasse : Lenie Clarke, l’une des survivantes de la station sous-marine où elle était en poste, désormais porteuse d’une bactérie issue des profondeurs qui menace de se répandre sur toute la surface de la planète.

Il flotte sur Rifteurs un lourd parfum d’apocalypse. A cause de la menace que fait peser la nouvelle condition de Lenie sur l’ensemble de l’humanité, bien sûr, à cause aussi des ravages dévastateurs provoqués sur la côte ouest des Etats-Unis par l’explosion nucléaire qui concluait le volume précédent. Mais, plus généralement, le monde que l’on découvre ici est un monde au bord du précipice et à bout de souffle, où de nouvel-les menaces apparaissent cha-que jour, amenant souvent les autorités à prendre des mesures radicales pour les contenir. C’est également une société de plus en plus déshumanisée, où d’un côté les employés de diverses multinationales acceptent de renoncer à une part de leur humanité pour mener à bien les tâches qui leur ont été confiées, et où de l’autre des millions de réfugiés sont parqués comme des bêtes dans des zones de non droit et abrutis à grands renforts de tranquillisants. Ce chaos global se reflète jusque dans l’Internet, désormais rebaptisé Maelstrom, incroyable bouillon de culture en perpétuelle évolution qui va jouer un rôle crucial dans la destinée de Lenie Clarke.

Même s’il évite la plupart des clichés du genre, et s’appuie sur une vraisemblance scientifique de tous les instants, Rifteurs fonctionne avant tout comme un thriller. Là où Starfish souffrait de quelques longueurs et de petits passages à vide, Peter Watts peinant parfois à structurer son récit (rappelons tout de même à sa décharge qu’il s’agissait d’un premier roman), cette suite marche à l’adrénaline, et s’avère être un page-turner assez irrésistible. Certes, au bout du compte, la plupart des questions soulevées au cours du récit demeurent sans réponse, et le resteront jusqu’à la parution de Behemoth, ultime volet de cette série. Mais si d’un point de vue global la situation n’évolue que très peu, en revanche les quelques protagonistes sur lesquels se focalise l’attention de l’auteur verront leur destin bouleversé de manière assez radicale. De Lenie Clarke, littéralement obsédée par son passé (l’obsession est souvent un élément moteur chez les personnages de Watts) à Achille Desjardins, dont le métier l’amène en permanence à faire des choix aussi dramatiques que meurtriers, aucun ne sortira indemne de cette histoire. La réussite de Rifteurs doit beaucoup à cette petite galerie d’individus, à la manière dont le romancier nous fait partager leur intimité pour mieux nous faire ressentir l’horreur dans laquelle ils se débattent en permanence. On n’aimerait pas être à leur place, mais on ne regrette à aucun moment d’avoir fait le voyage en leur compagnie.

The City & the City

Cette année 2011, encore, la science-fiction et la fantasy nous auront permis de découvrir quelques villes mémorables. De l’Alger psychodélique où nous a conduit Roland C. Wagner dans Rêves de gloire à la Johannesburg déjantée racontée par Lauren Beukes dans Zoo City, en passant par les ruelles insalubres et très alcoolisées de la Wastburg de Cédric Ferrand, les arpenteurs de l’imaginaire auront eu leur content de lieux insolites et d’urbanismes décalés. Pourtant, aucune de ces villes n’égale en beauté et en originalité celles que met en scène China Miéville dans son nouveau roman, The City & The City.

Pour un étranger, ou pour le lecteur qui entame les premières pages du livre, il n’y a pourtant en apparence qu’une seule et unique ville. Jusqu’à ce que quelques indices disséminés ici et là dans le texte laissent entrevoir une réalité tout à fait singulière. Beszel et Ul Qoma sont bien deux entités distinctes, strictement séparées, mais qui occupent le même espace géographique. Deux villes imbriquées l’une dans l’autre, mais chacune possédant ses propres lois, ses autorités, sa monnaie, son écriture ou sa culture. Deux villes dont les habitants ont pour consigne d’ignorer ceux d’à côté, quand bien même ils habiteraient l’immeuble d’en face. C’est ainsi que les citoyens de Beszel évisent en permanence ceux d’Ul Qoma, font abstraction de leur présence physique, et vice-versa. Enfreindre cette règle est la pire des infractions, et entraine aussitôt l’intervention de la Rupture, la police chargée de faire respecter la stricte séparation existant entre les deux villes.

On l’aura compris, China Miéville met en scène dans ce roman un univers totalement kafkaïen. Et il pousse cette logique jusque dans ses derniers retranchements. Ainsi n’est-on pas étonné de découvrir par exemple que Beszel comprend un quartier baptisé Ul Qomatown, où les expatriés ulqomans ont reconstitué leur mode de vie, mais que leurs anciens compatriotes ont bien entendu pour consigne d’éviser… Un exemple parmi d’autres de l’absurdité de cette société, aussi grotesque que fascinante.

Sur la forme, Miéville a opté pour le polar, genre urbain par excellence. Le récit suit l’enquête de Tyador Borlù, inspecteur à la Brigade des Crimes Extrêmes de Beszel, chargé de faire la lumière sur la mort d’une jeune femme. Si dans un premier temps il pense avoir affaire à ce qui ressemble à un meurtre de prostituée presque banal, l’affaire va très vite prendre une toute autre tournure. La victime en question est une étudiante américaine, dont les recherches l’ont amené à s’intéresser à l’histoire des deux villes et à ranimer une vieille légende urbaine, celle d’une troisième cité, dissimulée aux yeux des deux autres : Orciny. L’enquête de Borlù va le conduire des deux côtés de la frontière, et même un peu au-delà. L’intrigue est efficace, linéaire, tout le contraire de la complexité du monde dans lequel elle se déroule. On sent de la part de China Miéville le souci permanent de ne pas égarer son lecteur en route. De ce point de vue, même s’il lui arrive parfois de ressasser certains éléments du récit, l’objectif est atteint.

La progression de l’intrigue laisse ainsi tout loisir de se plonger dans la découverte de cet univers fascinant qu’est Beszel/Ul Qoma. La situation de ces deux villes ennemies n’est évidemment pas sans évoquer celles de lieux qui nous sont plus familiers, du Berlin de la Guerre Froide à la Jérusalem d’aujourd’hui, mais à certains égards elle est tout à fait différente. La particularité première de cette séparation est qu’elle ne peut fonctionner que grâce à un effort collectif volontaire et permanent. Certes, il y a la Rupture, chargée de remettre dans le droit chemin les récalcitrants, mais durant la majeure partie du roman celle-ci brille par son absence, et apparait dès lors davantage dans un rôle de croquemitaine que dans celui de force de l’ordre. Et même si quelques groupuscules militent en faveur de la réunification des deux cités, la volonté de l’ensemble de la population de cohabiter dans l’ignorance absolue de son voisin demeure la norme.

En général, lorsqu’une œuvre pose d’emblée un univers aussi délirant que celui de The City & the City, l’enjeu premier de l’histoire est de remettre en question le fonctionnement d’une telle société, et au final de l’abattre. Or, ici, cette question n’est presque jamais abordée. China Miéville adopte le point de vue d’un entomologiste. Il se contente d’observer et de décrire le monde qu’il met en scène, sans porter le moindre jugement, laissant au lecteur le soin de le faire, d’y voir les analogies avec le monde réel qui lui paraissent les plus pertinentes. Un choix qui ajoute encore au bonheur que procure ce roman, parmi ce que les littératures de genre ont pu nous offrir de plus beau et de plus intelligent. Si ça n’est pas un chef-d’œuvre, ça y ressemble tout de même vachement beaucoup.

La Loi des Mages T1

Dire que l’on connaît mal en France la littérature d’Imaginaire russophone contemporaine relève de l’euphémisme. Le cas d’Henry Lion Oldie, pseudonyme commun de deux auteurs ukrainiens, Oleg Ladyjenski et Dimitri Gromov, est à cet égard symptomatique. De ces titulaires du prix Aelita, le plus ancien prix de SF russe, décerné pour l’ensemble de leur œuvre, nous ne connaissions en France — au Canada, un de leurs romans a été traduit —, en tout et pour tout, que deux nouvelles figurant dans l’anthologie à la diffusion confidentielle Dimension Russie (éd. Rivière blanche), dirigée par Viktoriya et Patrice Lajoye. Et c’est à nouveau grâce à ces traducteurs que l’on peut aujourd’hui se réjouir de la parution chez Mnémos de ce premier tome de La Loi des mages (roman unique scindé en deux volumes). Non pas une œuvre de science-fiction, pour le coup, mais un roman de fantasy résolument atypique, et qui change heureusement des tolkienneries sans saveur qui polluent le genre.

Nous sommes dans une Russie tsariste, fin XIXe, légèrement autre. Une Russie où l’on s’enthousiasme pour le célèbre opéra Le Cimmérien triomphant, où l’aria de Conan proclame la haine de toute forme de magie. Car il y a, dans cette Russie-là, mais également a priori dans le reste du monde, des mages, qui ont leur Loi, et leur complexe hiérarchie basée sur les jeux de cartes. Mais cette « race de mage » est mal vue, et, autant le dire, persécutée en Russie, où il existe un corps spécial chargé de leur traque, que l’on appelle fort logiquement les « Barbares ».

Dans le livre premier de ce roman, nous suivrons essentiellement deux mages, le Valet de Pique Drouts l’amateur de chevaux, et la Dame de Carreau Rachka la Princesse, qui viennent tout juste d’être libérés du bagne. Mais cette libération est bien illusoire : ils sont en fait déportés au fin fond de la Russie la plus inhospitalière, dans le froid village de Kous-Krendel. Ils restent bien entendu sous la surveillance des autorités, et Monsieur le lieutenant-colonel, le Prince Djandieri, du corps spécial de rafle « Barbare », s’intéresse tout particulièrement à leur cas. Il faut dire qu’en cas de récidive, c’est la mort qui est promise à nos deux héros… Aussi font-ils de leur mieux pour s’intégrer dans la communauté villageoise, portée à les rejeter, et doivent-ils s’abstenir de toute « action éthérée ».

Autant le dire de suite : ce livre premier est un pur bijou. L’ambiance, glaciale, est remarquablement travaillée, et rendue avec une finesse rare. Mais le style n’est pas en reste : au pre-mier abord, on est sans doute un peu déconcerté, voire agacé, du parti pris en la matière (deuxième personne, passé simple). Pourtant, on s’y fait. Et l’on découvre ainsi une plume très subtile, abstraite et poétique, de toute beauté, qu’ont fort bien su rendre les traducteurs (quand bien même, sans doute, leur texte n’est pas irréprochable, notamment pour ce qui est des répétitions : par exemple, on ne compte pas les « subito »…). Les auteurs nous livrent un tableau extraordinaire, et pour ainsi dire bluffant, d’une Russie millénaire où la nature est impitoyable et où les hommes, moujiks perpétuellement ivres, mènent à peu de choses près une vie de bêtes sauvages : un enfer de neige et de bois, beau, étrangement, que le lecteur découvre et explore avec une fascination sans cesse renouvelée. La quasi-absence d’histoire dans ce premier livre, aussi, n’est en rien un problème : le fait est que cela marche, et que l’on dévore ces pages très stylées, riches de scènes marquantes, de personnages pittoresques et d’une sorte de « naturalisme » froid.

La suite, le livre second, qui abandonne ce parti pris stylistique et narratif pour des raisons que l’on se gardera bien d’exposer ici, sous peine de déflorer l’intrigue (même si la quatrième de couverture ne s’en prive pas…) — disons simplement que Drouts et Rachka, comme on pouvait s’y attendre, vont « replonger » et ne pas rester éternellement à Kous-Krendel —, est sans doute un cran en dessous ; on n’y retrouve pas le brio de ce qui précède, non, mais cela reste néanmoins de la fantasy de grande qualité, originale et toujours très stylée, simplement d’une autre manière.

Aussi le bilan de ce premier tome est-il très largement positif : La Loi des mages fait mouche, séduit par son caractère atypique, son ambiance époustouflante, sa plume très travaillée et d’une poésie toute personnelle. De toute évidence, nous ne sommes pas là en présence d’un roman de fantasy comme les autres, et c’est tant mieux. Il y a de quoi rendre le fan du genre un peu perplexe — qui se fierait à la seule « histoire » résumée par la quatrième de couverture risquerait de s’exposer à une sévère déconvenue… C’est qu’il y a bien plus dans ce roman remarquable, affichant haut et fort sa singularité dans un paysage littéraire plus moribond encore que les environs de Kous-Krendel, et ne négligeant jamais la forme au profit du seul fond. Autant dire que l’on attend le second tome avec impatience.

Dimension Jean-Pierre Hubert

Jean-Pierre Hubert nous a quittés en 2006 dans une indifférence quasi générale. Dans les années 80, il a pourtant récolté pas mal de récompenses : deux fois le Grand prix de l’Imaginaire et quatre fois le Rosny Aîné dont un doublé pour son roman Le Champ du rêveur publié en « Présence du Futur » chez Denoël.

Mais le creux de la vague (et la disparition presque totale de la SF) du début des années 90 eut raison de lui. Lorsqu’il tenta de nouveau sa chance à la fin des années 90, les francs-tireurs dans son genre n’avaient plus trop leur place et même ceux qui avaient opté pour une SF plus classique commençaient à se voir pousser hors des étagères par les premières vagues de la fantasy. Seule la littérature jeunesse avait un avenir dans le genre. Voie qu’il emprunta un peu à son corps défendant. Il récolta certes de nouveaux prix, mais les années passant, le brillant auteur des années 80 finit par être oublié.

Avec le présent recueil, Richard Comballot comble enfin ce manque.

Que notre spécialiste de la science-fiction française poursuive ce travail éreintant de revalorisation du patrimoine absolument seul et dans un silence si assourdissant est totalement hallucinant. Très peu de signes d’encouragement — sinon par les éditeurs indépendants (le Bélial’, la Volte, Rivière Blanche ou Eons) qui lui permettent d’exister et on ne saurait trop les en remercier — pas le moindre prix pour récompenser son travail (et donc celui des auteurs disparus qu’il fait revivre l’espace d’un recueil ou d’une monographie : Dorémieux, Demuth…). Celui de Jean-Pierre Hubert est composé de seize nouvelles (dont une inédite), publiées de 1975 à 2001. De deux préfaces : une de Richard Comballot et une de Daniel Walther, découvreur puis ami de Jean-Pierre Hubert, d’une longue et passionnante interview extraite de Bifrost, et d’une bibliographie exhaustive d’Alain Sprauel.

Les quatre premiers textes, issus des années 70, sont représentatifs de la première période de l’auteur. Avec une forte composante « politique », comme la quasi-totalité des textes de ces années-là. L’une d’elles est d’ailleurs extraite de l’anthologie de Joël Houssin et Christian Vila Banlieues Rouges : un titre sans appel. Mais Jean-Pierre Hubert fait toujours preuve d’un style très personnel et d’un ton humaniste malgré la noirceur imposée par la composante dystopique des textes. Dans les années 80, il se détache de toute contrainte et livre alors une série de nouvelles éblouissantes au ton très personnel. Certaines (utopies/dystopies), comme « Tout au long de l’île au long de l’eau », « L’Aube des autres », sont proches d’auteurs comme Pierre Pelot ou Jean-Pierre Andrevon, d’autres, plus délirantes, sur le thème du temps ou de la mémoire, telles « Gélatine », « Pleine Peau », « Disciple ? », « Navigation en tour close », et « Où le voyageur imprudent tente d’effacer… » larguent un peu plus les amarres et on arrive enfin aux plus étonnantes d’entre elles, d’ambiance onirique, « Les Quais d’Orgame » et « Jip et Riluk », que l’on pourrait qualifier de « psycho-fictions », expression choisie par Francis Berthelot pour qualifier son roman La Ville au fond de l’œil (roman incontournable également en quête de réédition). Une certaine mélancolie plane sur la plupart des textes où l’humain est au cœur du sujet et non pas le simple véhicule de l’action et des idées, évoquant ainsi l’ombre tutélaire de Simak, Dish ou Sturgeon.

Une excellente sélection donc, qui illustre bien le côté franc-tireur d’un des meilleurs auteurs du siècle dernier.

Un livre-document essentiel (en attendant la réédition d’Ombromanies, Le Champ du rêveur, Couples de scorpions, ou Scènes de guerre civile, le roman préféré de l’auteur), disponible uniquement par correspondance ou dans quelques librairies spécialisées, et que les centaines d’ouvrages formatés de fantasy et de bit lit’ qui s’empilent sur les présentoirs des grandes surfaces n’étoufferont donc pas.

Enfin la nuit

Un 23 janvier, la nuit disparaît. Du moins en France. Ailleurs, on ne sait guère. Le ciel se teinte d’un jaune éblouissant et l’hiver est aboli par tant d’ensoleillement. Quant aux gens, les voici déboussolés. Les uns meurent, les autres fuient — mais pour aller où ? Fuir et tout abandonner derrière lui, c’est ce que fait Thomas, un policier. Au cours de son errance, il rencontre Sophie, une ado de seize ans avec qui il poursuit sa route, jusqu’à une gare où des gens désœuvrés attendent un train. D’où vient le train ? Pour aller où ? Viendra-t-il seulement ? Personne ne le sait ; tout le monde attend. Par la suite, Thomas poursuit seul son chemin dans des paysages désolés, jusqu’à rencontrer Etienne, un autre flic qui a aimé une autre Sophie…

De Camille Leboulanger, tout jeune auteur, on a pu lire « 78 ans » dans l’anthologie Ceux qui nous veulent du bien (chez la Volte), une nouvelle qui brille par… pas grand-chose. Son insignifiance, peut-être, qui donnait peu d’attentes sur ce court et premier roman.

Enfin la nuit ne s’attarde guère sur le phénomène à l’origine de l’intrigue. Quelques hypothèses sont vaguement évoquées, et c’est tout. Que la nuit cesse est une chose pour laquelle on peut bien suspendre son incrédulité, pour peu que les conséquences du phénomène soient correctement exploitées. Ici, on se demande bien pourquoi ce jour éternel provoque une telle mortalité en France, pourquoi l’électricité cesse de fonctionner quasiment partout, pourquoi la faune et la flore sont moins affectées que les humains. Cette légèreté dans le traitement de ce qui est quand même qualifié de « fin du monde » déçoit autant qu’elle agace.

De toute évidence, l’intérêt se situe davantage du côté des personnages, des êtres que la vie bosselle mais pour lesquels on pourra avoir quelque difficulté à éprouver de l’empathie. Seule la mort de Sophie amène un bref sursaut d’émotion, car aussi brutale qu’inattendue. Pour le reste, le détachement du lecteur vis-à-vis de Thomas est le même que celui de Thomas par rapport au monde. Et puis il y a Etienne, l’alter ego de Thomas, que l’on aperçoit sporadiquement dans des chapitres narrés à la première personne et dont on ne saisit guère l’apport à l’histoire. Dédoublement de personnalité ? Même pas. Et ce qui aurait pu être un enjeu narratif (la rencontre des deux hommes) tombe à plat. De fait, Enfin la nuit manque cruellement d’horizon d’attente : le jour perpétuel n’est pas assez pesant pour que l’on souhaite avec ardeur le retour de la nuit.

Enfin la nuit n’est pas sans faire penser à La Route de Cormac McCarthy. Quoiqu’ici on se situe plutôt sur un chemin de campagne, chemin qui ne mène pas aussi loin que souhaité. A vrai dire, on se demande quelle était la destination proposée par l’auteur. Néanmoins, la balade n’est pas désagréable à lire, avec une écriture volontiers cynique et faisant la part belle à l’humour noir et aux formules qui font mouche. Au final, on peut se montrer curieux de savoir ce que ce jeune auteur proposera par la suite, en espérant que le résultat s’avère davantage abouti.

Les Harmoniques célestes

Septième volume des nouvelles de Jean-Claude Dunyach, Les Harmoniques célestes compte six textes s’étalant de 1997 à 2011, dont trois inédits, ce qui est appréciable. Des textes relativement récents dans la carrière de l’auteur, donc, avec notamment « Repli sur soie », prix Rosny ainé 2008 (initialement paru dans le Bifrost n°47). Au menu, des textes qui parlent de la mort, d’expériences ou d’inventions, de tentatives de déchiffrer la trame de l’univers…

« Les Harmoniques célestes », qui ouvre le recueil, est l’un des inédits, et la nouvelle la plus longue puisqu’elle représente à elle seule près de la moitié du livre. Un scientifique découvre l’effet apaisant qu’ont les lampes scialytiques (celles des salles d’opération) sur des patients sur le point de mourir ; des années plus tard, il est engagé par la fille d’un riche homme d’affaires qui souhaite assouvir sa soif de vengeance… Un texte ciselé aux multiples thématiques, sur la joie de la découverte scientifique, mais aussi les dangers de la science, les relations filiales, l’avenir écologique… Un condensé de Dunyach, en somme : du style, des idées, de l’humanité, une pointe d’ironie ; une belle entrée en matière.

Changement de décor et de traitement avec « La Fin des cerisiers » : une équipe de tournage hollywoodienne va apprendre à ses dépens que l’on ne foule pas impunément au pied les valeurs japonaises. Un récit qui permet à l’auteur de dépeindre avec acidité un milieu du cinéma pétri de petites lâchetés et de promesses non tenues. Mineur, malgré une gestion intéressante du climax horrifique.

« Les Cœurs silencieux » reprend une partie des thématiques du premier texte : un homme crée une substance qui décuple l’empathie de celui qui l’ingère. Sa découverte bouleverse profondément et durablement la société, générant une société utopique, tout le monde tenant compte de son prochain. Un beau rêve, qui ne va pas sans une pointe d’amertume quant à certaines des conséquences de cette invention.

Dans « Repli sur soie », un jeune homme apprend l’art de l’origami (le pliage de papier japonais) et le prolonge de telle sorte qu’à l’âge adulte, ce n’est plus le papier qu’il plie, mais bien l’univers. Au risque d’y laisser des plumes… Un texte sur le thème des fractales, dans lequel la construction, plus que toute autre chose, s’avère primordiale ; Dunyach s’en acquitte très bien, en rajoutant le petit plus d’humanité qui le caractérise, là où Greg Egan aurait sans doute livré un texte plus cérébral. Le prix Rosny aîné n’était pas usurpé.

« Aime ton ennemi » prend à bras le corps l’avenir écologique de la planète, et repose aussi sur une invention bluffante : ici, des plantes capables d’absorber les produits toxiques. Encore une bien belle idée, qui malheureusement aura sa contrepartie particulièrement atroce.

Dans « Visiteur secret », un couple en pleins ébats voit surgir de nulle part un homme en scaphandre, muet et immobile, qui reste durant des heures dans leur appartement. Une nouvelle qui revisite un thème largement usité de la SF, sous un angle inédit gentiment érotique.

Les Harmoniques célestes, recueil homogène dont le titre correspond parfaitement à son auteur, confirme une fois encore que l’on tient en la personne de Jean-Claude Dunyach l’un des meilleurs nouvellistes français. Les idées sont brillantes, exposées de manière claire sans basculer dans une sécheresse de cours magistral, l’empathie omniprésente mais bien souvent pondérée par une once d’acidité très humaine, et la construction soignée fait écho au propos. On en redemande.

L'Année du rat

France, dans un futur relativement proche. Chim’, lieutenant de la Brigade de Recherche et Traque (organisme de barbouzes viriles), mène l’enquête sur un terrible meurtre multiple dans une ferme normande. Les victimes ont été sauvagement assassinées, et certaines portent la marque de dents d’animaux. Ses recherches vont rapidement l’emmener sur la piste des multinationales qui trafiquent les OGM. Mais sait-il vraiment quels sont les dangers qui l’attendent ? Sans doute, puisqu’une vieille chiromancienne chinoise lui a prédit qu’il mourrait dans l’année.

Régis Descott, plutôt habitué des thématiques de la folie et de la psychiatrie, se lance avec L’Année du rat dans le thriller politico-écologique. Du point de vue du thriller, il faut lui reconnaître une certaine efficacité, le roman se lit plutôt très bien, même si l’auteur est loin d’éblouir par son style, direct et efficace. On tourne ainsi les pages de manière assez compulsive, mais on doit néanmoins rapidement déchanter : entre clichés et intrigue prévisible et incohérente, le savoir-faire de Descott prend du plomb dans l’aile. Au rayon des clichés : la brigade (BRT) et sa galerie de policiers tous plus tarés et improbables les uns que les autres ; le personnage principal qui tente bien évidemment de renouer avec son amour perdu (qui lui avait laissé en guise d’adieu un petit rongeur qui meurt au début du roman) ; les méchantes multinationales sans âme… Quant aux développements que l’on voit à l’avance, la nature des manipulations génétiques, l’identité de ceux qui veulent stopper l’enquête et la carrière de Chim’… Pour les invraisemblances : le traitement de l’exposition à la radioactivité ; le lieutenant, qui vit pendant quatre ans avec une femme, à aucun moment n’a l’idée de lui demander quel est son métier… Ajoutons à cela une dernière scène invraisemblable, bâtie sur une révélation que l’on devinait vaguement mais qui relève clairement du n’importe quoi (et qui reprend une des phrases les plus connues du cinéma de science-fiction), et l’on comprendra qu’on ne tirera pas grand-chose de ce roman, hormis une lecture rapide. Et quelques éclats de rire involontaires : ceux évoqués ci-dessus, et certains dus aux travers du thriller, comme la manie de dater les chapitres ; quand ce procédé culmine dans deux chapitres successifs, où l’action se déroule dans la continuité, et que ces deux chapitres commencent par « Siège de la BRT. 31 janvier, 13h30 » et « Siège de la BRT. 31 janvier, 13h35 », cela fait doucement rigoler. On passe, et sans regret.

Palimpseste

Issu du XXIe siècle, Pierce a été recruté par la Stase, un « système capable de perpétuer la vie humaine sur une durée mille fois supérieure à la durée de vie de notre soleil ». Dans ce but, l’organisation privilégie deux modes d’action. En amont, elle utilise des portes ouvrant sur des tunnels reliant deux accès dans un espace-temps quadridimensionnel, cela afin de préserver au sein du Réensemencement des spécimens d’humanité capables de survivre à l’anéantissement de leur civilisation. Les élus sont « réimplantés » dans une époque neutre en vue d’un nouveau début. En aval, elle double cette gestion démographique par un reformatage continuel du système solaire. Cette restructuration nécessaire permet un prolongement maximal de l’habitabilité du monde. La Terre est ainsi sauvée des milliers de fois, au prix toutefois de la destruction d’autant de biosphères.

Pierce donne entière satisfaction, depuis son enrôlement qui lui a réclamé le meurtre de son grand-père, paradoxe de Barjavel qui vaut ici pour rite initiatique. Sa formation achevée lui a valu d’assassiner l’un de ses milliers de « moi-fantômes » coexistant dans des durées alternatives, afin d’obtenir son diplôme. Pierce coule des jours heureux auprès de son épouse Xiri, qui appartient à une culture avancée connaissant l’existence de la Stase. Elle lui a donné trois enfants (p. 63), ou deux (p. 136), sans que le héros ou le lecteur puisse trancher, puisqu’il existe des incohérences entre les souvenirs des agents et la version de l’Histoire consignée dans la Bibliothèque. Celle-ci archive la majeure partie de l’histoire humaine en vue de l’établissement d’une histoire absolue, aussi la somme des connaissances y est-elle enregistrée. Mais elle contient aussi tous les compossibles, réels non advenus ou advenus mais oblitérés. Autrement dit ce qui forme la non-Histoire, pile quasi-infinie de bifurcations possibles.

Un jour, toute la famille de Pierce disparaît sous l’effet semble-t-il d’un palimpseste, terme qui désignait jadis un parchemin dont le texte était gratté afin d’être réutilisé, et signifie pour la Stase une période de l’Histoire plusieurs fois réécrite. Impossible pour Pierce de retrouver son passé sauf à découvrir l’endroit précis où ce secteur de l’Histoire a été altéré.

Avec ce court roman qu’est Palimpseste, Charles Stross se réapproprie de manière parfaitement assumée des pans entiers de l’Age d’or. Cela, en privilégiant deux axes narratifs. D’une part il réactive les codes liés aux univers parallèles ou réalités alternées présents chez, par exemple, H. Beam Piper et Keith Laumer. D’autre part, l’auteur offre un démarquage du cycle La Patrouille du Temps en usant non pas de références générales, mais bien d’éléments essentiels à l’univers bâti par Poul Anderson. Ainsi, de la langue propre aux agents (ici nommée urem), d’une contre-organisation au moins aussi puissante (l’Opposition dans Palimpseste), et d’un service des Affaires Internes, omniprésent chez Anderson mais tout autant marquant chez Stross depuis Le Bureau de atrocités. Tout comme la société des Danelliens chez Anderson, la Stase poursuit des motifs mystérieux et égoïstes par-delà les intentions obvies : « Les Affaires internes sont une excroissance de la Stase, et elles la phagocytent. » (p.153)

Retour à l’Age d’or, donc. Le plus remarquable dans Palimpseste est l’adéquation entre le fond et la forme. Dans le cadre du Réensemencement, la Stase conserve de l’humanité ses spécimens les plus primitifs, et donc plus aptes à survivre. De même, Charles Stross ne retient de la science-fiction que ses créations originelles, comme s’il cherchait à enclencher un nouveau départ pour le genre. Dans le récit, les humains sélectionnés sont viables malgré une absence totale de civilisation, et pourront en bâtir une nouvelle. Palimpseste ne retient que les codes capables de subsister en dehors des errements postmodernes de la science-fiction, avec l’intention d’insuffler une nouvelle vie au genre.

Le récit de Charles Stross « réimplante » l’humanité au niveau narratif, et veut « réimplanter » la science-fiction dans sa dimension éditoriale. A partir de là, et en dépit de son caractère inabouti (trop d’idées non exploitées) qui marque peut-être la volonté justement de revenir au récit brut, on ne peut s’étonner que ce texte ait été couronné du prix Hugo 2010 (catégorie novella). Une décision cohérente, qui sanctionne positivement un récit plaisant mais à défauts, dont la qualité principale est de vouloir faire revivre la science-fiction.

De même, on ne s’étonnera pas de voir son excellente traduction par Florence Dolisi dans la jeune collection « Nouveaux millénaires ». Celle-ci adopte la même démarche que Charles Stross en se réclamant d’une valeur sûre, sa sœur aînée « Millénaires ». Là aussi, avec la louable intention de relancer le genre. Mais de même que Palimpseste donne trop souvent l’impression d’un inventaire, Nouveaux Millénaires fait pour l’instant figure de catalogue, proposant pêle-mêle un roman prélude à une série (Idlewild de Nick Sagan, critiqué dans le Bifrost n° 63), un essai biographique de Daniel Keyes (chroniqué dans le présent numéro) et maintenant une novella. Bref, tout ce qui fait la différence entre un tout et un tas, un ensemble homogène et un groupe hétérogène. Palimpeste renonce aux acquis du genre pour lui forger une nouvelle identité, quand « Nouveaux millénaires » retourne en arrière en espérant se trouver une personnalité. Ce qui pour l’instant est loin d’être le cas. Mais, nous l’avons dit, la collection est encore jeune, et gageons qu’elle sera aussi couronnée de prix pour ses efforts. Reste que, pour l’instant, J’ai Lu échoue avec sa collection de science-fiction là où Mnémos paraît réussir en fantasy. La première reprend artificiellement des recettes éprouvées sans pour l’instant convaincre. La seconde revient naturellement à ses fondamentaux sans rupture, changement dans la continuité qui moissonne les prix. Cette différence est-elle imputable aux genres (science-fiction vs fantasy) ou aux éditeurs (d’un côté un grand groupe localement concerné en son sein par la SF, de l’autre un petit éditeur qui ne vit que pour et par la fantasy) ? Nous serions bien en peine de répondre.

Aussi revenons à ce que « Nouveaux millénaires » nous propose : Palimpseste, court roman signé Charles Stross, dont la lecture agréable s’avère toutefois dispensable à onze euros les cent cinquante-huit pages écrites gros. On invitera le lecteur à attendre sa reprise poche pour le découvrir.

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