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Critiques de Bifrost

Métacortex

Comment va Maurice G. Dantec ? Très bien, merci pour lui ! Depuis sa parution en début d’année, pas un mot ou presque n’a été dit sur Métacortex. Etonnant quand on sait que les publications de l’auteur ont souvent été accompagnées de sorties médiatiques fracassantes. On peut ne pas comprendre ce silence de la part de la presse, ce rejet, voire ce mépris du milieu de l’édition, mais on soupçonnera le solitaire de Montréal, qui a longtemps fustigé le nombrilisme et le rachitisme de la littérature française contemporaine, de n’en n’avoir cure. Hors de tout réseau, sans publicité, seul contre tous, Dantec poursuit son œuvre atypique, dont Métacortex nous semble constituer l’une des étapes fortes, sinon la plus aboutie.

L’une des raisons expliquant l’absence de couverture médiatique du roman tient peut-être à la difficulté d’en définir la forme, ou encore le sujet. Entendons-nous : malgré leur taille, les livres de Dantec en général sont de superbes page-turners et se lisent très bien. Mais du fait de leur taille et de leur richesse thématique, ils ne se laissent pas facilement étiqueter, n’appartenant à aucun règne littéraire connu : ni à la S-F, ni au thriller, encore moins à un hypothétique mélange des deux genres (ce qui est un inconvénient énorme dans le monde de l’édition d’aujourd’hui). A propos de Cosmos incorporated, j’avais évoqué (dans le n°39 de la revue Galaxies ; ouvrage critiqué dans Bifrost par Frédéric Jaccaud dans le n°41) un roman sur la science de la fiction, c’est-à-dire sur la possibilité, ou l’incapacité, de mettre en verbe l’indicible et son contraire l’ineffable. L’auteur paraît habité par une obsession dévorante : donner une lecture totale du monde — connu et invisible. Avec une sorte de sidération on assiste donc, de livre en livre, à sa tentative d’invertir la réalité tangible, d’en dévoiler le côté obscur. Tentative vouée à l’échec, puisque la réalité, quelle qu’elle soit, ne saurait bien sûr se laisser réduire par de simples mots humains, échos pauvrement déformés de la parole divine. Dantec écrit donc pour témoigner de son impuissance, l’impuissance de l’alchimiste à réaliser l’œuvre au noir : transformation de la matière vile en or, métamorphose d’un corpus surchargé, saturé de significations multiples, en une unique et éclatante page blanche qui le résumerait en entier — comme une métaphore du si-lence d’où procède toute création véritable.

Métacortex, second volet du cycle « Liber Mundi » (dont Villa Vortex constituait le premier volet indépendant) ne déroge pas à cette problématique complexe, bien que restant enfouie sous les habituels artifices utilisés par Dantec pour développer sa vision d’un futur cramé. Nous est en effet donné à voir le décor d’une planète dont la chute est en train de se produire tout en étant, paradoxalement, déjà survenue — les horreurs de l’époque actuelle n’étant dans l’esprit de l’auteur que la continuation de celles du vingtième siècle, dont la seconde Guerre mondiale serait la matrice. Crise alimentaire et énergétique globale, dérèglements climatiques, tensions interethniques, religieuses, civiles, piraterie, terrorisme de faction ou d’état, horizons de friches industrielles, monceaux d’ordures où s’ébattent les mutants et les chimères, troupeaux de réfugiés envahissant les cités rendues à l’état de nature, nations aliénées, société fichée, uniformisée, fragmentée à l’extrême, règne du forfait décliné sous toutes ses formes.

Dans ce paysage de chaos, deux flics de la sûreté Canadienne — Verlande et Voronine —, agents d’élite qu’on dirait échappés d’un roman de Spinrad ou de Dick, quasi cyborgs dont on n’apprendra rien ou presque de la vie hors de la police (ce qui nous change de ces norias de flics alcooliques et divorcés), vont patiemment remonter le fil d’une suite de disparitions nébuleuses. Primo : le meurtre de collègues sans histoires, perpétré de manière bien trop professionnelle pour être honnête. Secundo : l’exécution en série, toujours aussi professionnelle, de membres d’une communauté très select de criminels (pédophiles particulièrement). Ces meurtres ne sont pourtant que la face claire de ténèbres autrement plus épaisses, où la réalité des complots, où la nature du mal demeure cachée aux simples policiers, marionnettes humaines ballottées sur fond de guerre des services, de joutes sanglantes entre unités secrètes de tueurs aux méthodes paramilitaires et « gentils organisateurs » d’un club d’amateurs d’atrocités.

En parallèle intervient le récit du père de Verlande, tueur d’élite chez les Waffen SS, dont les vicissitudes sur le front russe puis dans l’Europe d’après-guerre annoncent, ou même répètent (si l’on accepte le principe de réversibilité du temps) les soubresauts de l’enquête menée par le fils, qui dès lors revêt autant le caractère d’une investigation policière traditionnelle que d’une démarche gnostique, visant à faire surgir du monde (voué à la matière et au mal), en déchirant le voile qui le recouvre, une vérité transcendante, incandescente. Les deux trames, séparées tout d’abord, finissent par converger et se fondre, la nuit du nazisme éclairant, par une singulière décantation, celles des temps à venir (qui sont les nôtres, semble nous avertir l’auteur). Aux deux extrémités de l’Histoire, le père et le fils rejouent la même geste violente, celle des mammifères supérieurs qui traquent et qui tuent pour survivre. C’est ainsi que les batailles souterraines livrées par le père à Stalingrad, Varsovie, Berlin, ne feront que préfigurer l’hypnotique descente du fils dans le repaire souterrain du « club des atrocités », dont les niveaux imitent les cercles de l’enfer décrit par Dante, et surtout dont l’environnement, l’imagerie, la fonction rappellent ostensiblement celles des camps de concentration.

N’en révélons pas trop cependant, tant le cours des événements s’accélère dans le dernier quart du roman, jusqu’à ce que les intrigues — principale et secondaires — se dénouent au cours d’un final où Dantec a vu les choses en grand…

Cette diversité de thèmes (rédemption, sacrifice, justice immanente, mutation identitaire, figure du père, visages du mal) et toutes ces péripéties, aussi jubilatoires soient-elles, ne sont pourtant que des artifices — rappelons-le — qui nous cachent le véritable enjeu du roman. Dantec, on l’a dit, est travaillé par une idée fixe qui consiste à opérer, au cœur du chaudron de la langue, la fusion des contraires (ténèbres/lumière, chair/esprit, matière inerte/mouvement, homme/machine), dans un réceptacle (ici, Paul Verlande) qui va servir de révélateur, de rampe de lancement pour projeter le texte en train de s’écrire vers une dimension métaphorique et métaphysique supérieure. L’hypertrophie qui caractérise l’auteur prend alors son sens. Tout se passe en effet comme si cette monstrueuse accumulation de mots visait à provoquer l’annulation du récit, l’effondrement du texte sur lui-même, débouchant, ainsi qu’on le dirait pour une étoile massive écrasée par sa propre densité, sur la création d’un trou noir, qui pourrait symboliser dans la pensée du romancier le lieu inexprimable où tout commence et tout finit, la source d’énergie surnaturelle à l’origine du processus d’écriture. Les Racines du mal, Villa Vortex, Cosmos incorporated, Métacortex, ces livres mettent en œuvre, jusqu’au vertige, la même dynamique d’effondrement par laquelle ils se transforment pour — de simples objets littéraires — devenir pure singularité et tenter de se hisser à cette sorte d’illumination produite par le contact de la divinité que Dantec voudrait, à toute force mais en vain, inscrire dans un plan, traduire au moyen d’une fiction. Dans Métacortex, la seule lumière expulsée par cette béance, bien qu’aveuglante, ne prend pourtant pas sa source dans un au-delà hypothétique de la littérature. Comme la matière en orbite autour d’un trou noir céleste (ce qu’on appelle le disque d’accrétion) émet son propre rayonnement, Dantec fait surgir du cœur du récit un artifice narratif supplémentaire sensé permettre au héros Verlande d’accéder à un nouveau stade de conscience. Les lecteurs familiarisés avec le corpus de l’auteur reconnaîtront sans peine, dans la « Métamachine », l’équivalent des neuromatrices, schizomatrices et autres artefacts fabuleux qui sont autant de portes ouvertes sur l’infini. Mais, encore une fois, comment qualifier ce qui ne peut l’être ? C’est à ce point-là que Dantec retombe dans ses travers : confronté à ce paradoxe, il va, plutôt que de laisser travailler notre imagination, essayer de donner pendant des pages et des pages une définition à quelque chose d’innommable, laissant proliférer le Verbe en liberté, aux dépends de toute structure, de toute forme intelligible.

Parmi beaucoup d’interprétations possibles, je dirai donc que Métacortex est un roman de et sur l’échec. Echec du héros, Verlande, qui résout son enquête tentaculaire au prix de sacrifices effroyables ; échec du genre humain, incapable de dépasser son destin d’animal voué à la médiocrité et au mal. Echec du romancier, évidemment : non seulement sur un plan métaphysique, puisque le roman, s’il parvient à évoquer l’inouï, ne peut réellement le traduire en paroles, mais encore sur le plan narratif, où Dantec, plutôt que de suggérer, cède par moments à la volonté démiurgique de tout dire, au risque de transformer une vision absolument originale en magma incompréhensible.

Balance faite, le roman demeure pourtant une incontestable réussite. Il y a, dans Méta-cortex, de longs passages aux accents dantesques, à la beauté fulgurante, dont les images s’impriment durablement sur la rétine. Les séquences les mieux maîtrisées sont aussi les plus épurées, celles évoquant la lutte pour la survie du père de Verlande pendant la guerre, ou encore celles s’attachant à suivre les méandres de l’enquête menée par les deux flics (sans parler de l’extraordinaire feu d’artifice final). On se rappelle alors que Dantec n’est jamais aussi bon que lorsqu’il laisse de côté Saint Jean et De Maistre pour nous plonger au milieu d’une scène d’action ou d’horreur, empruntant à toutes les catégories de la littérature ou du film de genre. Malgré de pénibles répétitions et un certain penchant pour l’hermétisme, le roman se lit sans véritable difficulté, le style de Dantec — qui évoque parfois le mantra ou l’antienne — m’ayant semblé plus posé, assagi en quelque sorte, après la brusque révolution introduite par Cosmos Incorporated.

Ouvrage ambitieux, Métacortex s’inscrit dans le style, dans le décor, dans l’esthétique romanesque de ses prédécesseurs, tout en paraissant plus proche qu’aucun autre d’une forme d’aboutissement. Imparfait, Métacortex l’est également : alors peut-être faut-il voir dans ces imperfections, ces impasses théoriques, ces dérapages narratifs, l’échec dont Dantec a besoin pour continuer à écrire, lui qui a toujours des choses à dire sur l’état du monde, sur la nature et la place de l’homme dans le programme cosmique (qu’on soit d’accord avec lui ou pas) ; peut-être s’agit-il du piège qu’il se tend à lui-même pour continuer, malgré ses limites — qui sont celles d’un mammifère assujetti au langage terrestre —, à tenter de traduire l’indicible et son contraire l’ineffable.

Quoi qu’il en soit, en matière de littérature, on aimerait que toutes les soi-disant réussites soit moitié aussi stimulantes que cet échec-là.

Magiciennes et sorciers

Succès de Rois & capitaines oblige, les éditions Mnémos et les Imaginales ont décidé de publier chaque année, à l’occasion du festival, une anthologie thématique.

Après les guerriers en 2009, voilà les sorciers : soit les deux mamelles de l’heroic fantasy. Au sommaire, aucun débutant cette fois, mais aussi quelques poids lourds en moins (Day, Kloetzer…). C’est à Sire Cédric que revient le redoutable honneur d’ouvrir le bal, avec « une relecture postmoderne de Conan » (dixit Stéphanie Nicot). On sait l’importance de la première nouvelle : elle donne en quelque sorte le ton d’un recueil. « Cœur de serpent » laisse une impression mitigée. A un début poussif succèdent quelques scènes pourvoyeuses d’images marquantes. Deux défauts rédhibitoires sanctionnent le texte : un style extrêmement besogneux, et des personnages qui, loin de livrer une relecture post-moderne des héros de Howard, en épousent tous les poncifs. Les amateurs du suicidaire texan préféreront se jeter sur la réédition de King Kull aux éditions Bragelonne, par exemple.

« Djeeb l’encharmeur », de Laurent Gidon, met en scène un personnage hâbleur qui n’est pas sans rappeler Cugel l’Astucieux (en fait, le héros de deux de ses romans). Le récit de ses mésaventures se révèle plutôt plaisant malgré une chute en eau de boudin.

La nouvelle de Charlotte Bousquet (« Toiles déchirées ») s’inscrit dans un univers de fantasy développé au travers de plusieurs romans. C’est l’histoire d’une trahison amoureuse sur fond de rapports de filiation douloureux. Le principal écueil sur lequel bute cette composition : n’être qu’un extrait d’un corpus plus vaste et plus riche. La nouvelle en effet peine à exister par elle même et n’aura d’intérêt, au fond, que pour les lecteurs désireux de replonger dans le cycle.

Touche-à-tout de talent, Maïa Mazaurette donne avec « Exaucée » une méchante histoire d’apprentie sorcière qui se laisse aller à convoquer un prince trop charmant pour être honnête. I like it !

Le roman Chien du Heaume de Justine Niogret a obtenu un beau succès critique. Dans « T’humilierai », elle fait le lien avec ce texte fondateur pour raconter un réveillon de Noël peu amical dans une auberge paumée. Une femme bossue va se donner en spectacle. Le récit de sa vie tourne au règlement de compte. Si ce déballage paraît artificiellement amené, l’écriture, superbe (… une fois débarrassée des vilains tics qui plombaient un peu Chien du Heaume), place la contribution de Niogret parmi les toutes meilleures de l’anthologie.

Retour à l’action pure dans « L’Ultime illusion » d’Erik Wietzel : cette chasse au trésor qui se veut sans doute une sorte de vaudeville de la duperie, une réflexion sur la famille et le mensonge, est une bluette réconfortante et anodine, flegmatiquement écrite.

Rachel Tanner, dont la nouvelle dans Rois et capitaines m’avait bien plu, retombe dans ses travers. « In cauda venenum », ramassis d’Antiquité en toc, ne laissera pas un brillant souvenir.

Dispensable aussi, « Margot » de Julien d’Hem, qui n’est pas du tout la brave fille chantée par Brassens : soit une banale histoire de vengeance boursouflée de détails sordides qui se distingue par un penchant très net pour la laideur.

Ambiance couleur locale dans « Le Crépuscule des maudites », qui puise son bestiaire, sa géographie et ses sortilèges au cœur du folklore basque. En dehors de cette jolie touche d’originalité, Sylvie Miller et Philippe Ward réchauffent la tambouille chasse au sorcières/disparition du paganisme, mais sans l’ombre d’une idée nouvelle.

Bordage investit la figure du bouc hémisphère (à forte poitrine) dans « L’Autre », récit sans génie mais à la construction efficace qui rappelle que l’auteur peut aussi être à l’aise sur un format court, s’il veut bien s’en donner la peine…

Jean-Claude Dunyach reprend son personnage fétiche de troll d’entreprise qu’il embarque dans une histoire « pratchettienne » complètement décalée : le grand éclat de rire de l’anthologie (« Respectons les procédures »).

« Quelques grammes d’oubli sur la neige », de Lionel Davoust, évoque, sur le mode de la tragédie, le destin d’un petit royaume transformé par les visions surnaturelles de son monarque. Savoir et pouvoir font-ils bon ménage ? Voici une fable troublante dont l’écriture sait préserver le noyau obscur autour duquel gravitent les personnages.

« La Troisième hypostase » nous entraîne à nouveau dans le Vieux Royaume, création fascinante de Jean-Philippe Jaworski : l’histoire d’une enchanteresse engagée à la fois dans un conflit épique, livré à distance, et dans une lutte contre ses propres démons. La richesse, la précision du vocabulaire contribuent à renforcer l’écriture de Jaworski, mais certain lui reprocheront cette virtuosité sémantique, cet excès verbal qui risque à la longue de transformer ses récits en simples exercices de style.

« Chamane », de Fabien Clavel, nous transporte aux origines de l’Europe centrale, dans un IXe siècle héroïco-fantastique secoué de combats entre peuplades barbares. Pannonius, apprenti chamane du clan Megyer, affronte la lupine sorcière des Avars en serrant les mâchoires, pour permettre à son peuple de s’installer dans la Grande Plaine hongroise. Un bon teasing pour Le Châtiment des flèches, à paraître chez Pygmalion…

Mis en perspective, ce cru 2010 apparaît en cran en dessous du précédent. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet écueil. Malgré quelques récits distrayants, il manque au sommaire de Magiciennes et sorciers un ou deux textes forts, audacieux, inoubliables, des locomotives qui auraient tiré l’anthologie vers le haut.

D’une manière générale, les auteurs n’ont pas cherché l’originalité à tout prix, la plupart se contentant de tisser, sur le canevas de leurs univers respectifs, une histoire de circonstance (manière de se rassurer ?), les créations indépendantes étant quant à elles loin d’être toutes convaincantes… A ce point-là on pourrait reparler de l’absence des poids lourds susmentionnée, mais passons…

Du coup, si le millésime 2009 était quasiment indispensable pour tout amateur éclairé de fantasy, celui-ci est avant tout destiné aux inconditionnels. On prend date pour l’année prochaine ?

Manuel à l’usage des apprentis détectives

Comme à son habitude, Charles Unwin s’apprête à prendre son poste à l’Agence où il officie en tant que clerc. Ponctuel, il choisit la cravate appropriée pendant que son petit-déjeuner, une bouillie d’avoine, chauffe sur le feu. Puis, sa montre en poche, il descend récupérer sa bicyclette. Le bonhomme a mis au point une technique astucieuse pour pédaler le parapluie ouvert, procédé qui n’est pas un luxe, la pluie tombant à verse sur la ville depuis des jours et des jours. Cette routine éprouvée durant vingt années se trouve compromise lorsqu’il s’entiche d’une inconnue, vêtue d’un manteau écossais, rencontrée par hasard sur le quai de la gare. Sa bouillie brûle, il se trompe de cravate et manque d’oublier sa montre, mais, surtout : il est en retard. Un comble pour sa réputation d’employé minutieux. Et ce n’est pas tout ! Promu au poste de détective, une incongruité à ses yeux, il se voit contraint d’enquêter sur la disparition du détective vedette de l’Agence. Une nécessité, s’il souhaite élucider un certain nombre de falsifications d’affaires pourtant classées et retrouver le calme de son bureau du quatorzième étage. De crainte de déflorer l’intrigue, on ne dira rien des tenants et aboutissants d’un complot aussi nébuleux et lancinant qu’un mauvais rêve.

Avec ce premier roman, Jedediah Berry accouche d’une histoire étrange, voire baroque, sans se départir d’un humour absurde du plus bel effet. Ce parfait inconnu sous nos longitudes, œuvrant outre-Atlantique dans l’édition et l’écriture de nouvelles, réalise ici, avec ce coup d’essai, un coup de maître. Difficile en effet de ne pas paraphraser la quatrième couverture, tant le Manuel à l’usage des apprentis détectives impressionne par sa maîtrise. A l’instar de Noir de Robert Coover (lisez-le, si ce n’est déjà fait), Jedediah Berry puise son inspiration dans les tropes et archétypes du roman noir. Univers urbain, bars louches, détective employé par une agence (difficile de ne pas évoquer Dashiell Hammett et le Continental Op), femme fatale (ici multiple), pègre, tous les ingrédients du polar à l’américaine sont réunis dans ce qui ressemble, du moins au début, à un hommage au genre. Toutefois, Jedediah Berry inocule ce qu’il faut d’intelligence, d’habileté et de bizarrerie pour prendre le recul nécessaire avec ces éléments très codifiés. Et surtout, il détourne ceux-ci en multipliant les allusions à d’autres auteurs. On pense plus d’une fois à Kafka en découvrant la hiérarchie rigide de l’Agence, mais également à Borges, au moins pour la description des archives de l’Agence et pour la mise en abîme suscitée par le découpage du roman, comptant dix-huit chapitres comme le manuel de détection. La ville mais également la bande hantant la fête foraine réveillent des réminiscences de Gotham City. Les frères Rook, Enoch Hoffman, le génie ventriloque du crime, Cleopatra Greenwood, tous ne dépareraient pas aux côtés des gredins créés par Bob Kane. Bref, on reste fasciné par cette enquête menée entre songe et réalité, jalonnée de fausses pistes, de faux semblants et de coups de théâtre.

Au final, il serait dommage de négliger ce Manuel à l’usage des apprentis détectives, roman original et maîtrisé qui rappellera sans doute aux connaisseurs l’atmosphère des livres de Jeffrey Ford.

Rouge

[Critique commune à Graceling et Rouge.]

Les Sept Royaumes. Ses stéréotypes insipides, son univers en carton pâte, ses périls risibles. Au secours ! est-on tenté de crier dès la première page. Et pourtant, pas moins de deux livres pesant environ 400 pages chacun s’annoncent sans tambour ni trompette. Fort heureusement, l’ensemble est écrit très gros et l’on peut sauter une ligne sur deux, voire plus, sans craindre de perdre le fil.

Toutefois, le problème reste entier : comment résumer l’intrigue de deux romans dont le propos tiendrait à l’aise sur un ticket de métro ? Comment cacher l’accablement provoqué par la lecture conjointe de Graceling et de Rouge ? Peut-être en évoquant les illustrations de couverture de ces deux choses, vagues essais de style pompier pour fillettes ayant le feu au cul. Hélas, même ces images sans âme rendent justice aux histoires qu’elles habillent. Mais le temps nous est compté, il faut essayer tout de même de cerner l’ampleur du désastre.

Les Sept Royaumes abritent en leur sein une catégorie à part : les gracelings. Des êtres d’exception, pourvus d’un don, une sorte de superpouvoir, et reconnaissables à leurs yeux vairons. Katsa est l’une d’entre eux. La jeune femme jouit d’un talent qui fait d’elle une tueuse infatigable et irrésistible. Utilisée par son oncle pour assassiner ses ennemis et châtier les récalcitrants, elle a toujours obéi sans état d’âme aux ordres de son parent, même si dernièrement sa conscience la titille quelque peu. Mais Katsa a aussi des hormones qui bouillonnent, et de sa rencontre avec le prince Po (pas de bol) va naître une idylle romantique (comprendre sans sexe explicite). A vrai dire, Po va surtout lui montrer qu’elle peut faire autre chose que tuer de ses dix doigts. Que les cœurs d’artichauts se rassurent. On est bien loin du Kama Sutrâ. Plutôt étreintes moites et baveuses. On ne s’étendra pas davantage (non, surtout pas) sur les autres ressorts d’un roman réduit à la portion congrue d’une harlequinade médiocre. Je sais : c’est un pléonasme.

Malheureusement, les choses ne s’améliorent guère avec Rouge. Autre temps, autre lieu puisque l’intrigue prend place avant celle de Graceling dans un royaume voisin. Pour le reste, Kristin Cashore applique les mêmes recettes. Une héroïne innocente et orpheline, placée sous la protection d’un mentor bienveillant, adepte de l’amour libre, histoire de pimenter les choses. Etre à part, elle jouit bien sûr d’un superpouvoir : sa beauté (!!) et la faculté d’influencer les esprits. Sans doute consciente de la redite, l’auteur croit corser son histoire en faisant d’elle un monstre humain à la chevelure rouge. Car dans le royaume de Dells existent des êtres vivants plus dangereux que les autres et reconnaissables par leur couleur différente : rouge, fuchsia, violet et tutti quanti. Bref, Rouge doit affronter son passé, des menstrues douloureuses (authentique), et accepter sa nature différente avant de pouvoir être utile à son mentor dans sa lutte pour préserver la monarchie contre les seigneurs félons. Autant arrêter là l’alignement des poncifs. L’histoire est pathétique de bout en bout, l’écriture banale, tout juste fonctionnelle, le traitement des personnages d’une platitude exemplaire, les rebondissements téléphonés, l’ensemble étant saupoudré de bons sentiments qui confèrent à ce roman la qualité d’une bluette pour midinettes.

Au final, on cherche encore les raisons motivant l’avalanche de prix et de commentaires élogieux agrémentant à dessein les quatrièmes de couverture de ces deux romans. Il est vrai qu’à l’ère du superlatif, tout compliment, même mesuré, apparaît galvaudé. Même la parution initiale de Graceling dans une collection jeunesse, ou son caractère de premier roman, ne constitue pas une excuse valable. Et dire qu’un troisième livre intitulé Bitterblue (du nom d’un des personnages de Graceling) est en préparation. Nous, on passe…

Graceling

[Critique commune à Graceling et Rouge.]

Les Sept Royaumes. Ses stéréotypes insipides, son univers en carton pâte, ses périls risibles. Au secours ! est-on tenté de crier dès la première page. Et pourtant, pas moins de deux livres pesant environ 400 pages chacun s’annoncent sans tambour ni trompette. Fort heureusement, l’ensemble est écrit très gros et l’on peut sauter une ligne sur deux, voire plus, sans craindre de perdre le fil.

Toutefois, le problème reste entier : comment résumer l’intrigue de deux romans dont le propos tiendrait à l’aise sur un ticket de métro ? Comment cacher l’accablement provoqué par la lecture conjointe de Graceling et de Rouge ? Peut-être en évoquant les illustrations de couverture de ces deux choses, vagues essais de style pompier pour fillettes ayant le feu au cul. Hélas, même ces images sans âme rendent justice aux histoires qu’elles habillent. Mais le temps nous est compté, il faut essayer tout de même de cerner l’ampleur du désastre.

Les Sept Royaumes abritent en leur sein une catégorie à part : les gracelings. Des êtres d’exception, pourvus d’un don, une sorte de superpouvoir, et reconnaissables à leurs yeux vairons. Katsa est l’une d’entre eux. La jeune femme jouit d’un talent qui fait d’elle une tueuse infatigable et irrésistible. Utilisée par son oncle pour assassiner ses ennemis et châtier les récalcitrants, elle a toujours obéi sans état d’âme aux ordres de son parent, même si dernièrement sa conscience la titille quelque peu. Mais Katsa a aussi des hormones qui bouillonnent, et de sa rencontre avec le prince Po (pas de bol) va naître une idylle romantique (comprendre sans sexe explicite). A vrai dire, Po va surtout lui montrer qu’elle peut faire autre chose que tuer de ses dix doigts. Que les cœurs d’artichauts se rassurent. On est bien loin du Kama Sutrâ. Plutôt étreintes moites et baveuses. On ne s’étendra pas davantage (non, surtout pas) sur les autres ressorts d’un roman réduit à la portion congrue d’une harlequinade médiocre. Je sais : c’est un pléonasme.

Malheureusement, les choses ne s’améliorent guère avec Rouge. Autre temps, autre lieu puisque l’intrigue prend place avant celle de Graceling dans un royaume voisin. Pour le reste, Kristin Cashore applique les mêmes recettes. Une héroïne innocente et orpheline, placée sous la protection d’un mentor bienveillant, adepte de l’amour libre, histoire de pimenter les choses. Etre à part, elle jouit bien sûr d’un superpouvoir : sa beauté (!!) et la faculté d’influencer les esprits. Sans doute consciente de la redite, l’auteur croit corser son histoire en faisant d’elle un monstre humain à la chevelure rouge. Car dans le royaume de Dells existent des êtres vivants plus dangereux que les autres et reconnaissables par leur couleur différente : rouge, fuchsia, violet et tutti quanti. Bref, Rouge doit affronter son passé, des menstrues douloureuses (authentique), et accepter sa nature différente avant de pouvoir être utile à son mentor dans sa lutte pour préserver la monarchie contre les seigneurs félons. Autant arrêter là l’alignement des poncifs. L’histoire est pathétique de bout en bout, l’écriture banale, tout juste fonctionnelle, le traitement des personnages d’une platitude exemplaire, les rebondissements téléphonés, l’ensemble étant saupoudré de bons sentiments qui confèrent à ce roman la qualité d’une bluette pour midinettes.

Au final, on cherche encore les raisons motivant l’avalanche de prix et de commentaires élogieux agrémentant à dessein les quatrièmes de couverture de ces deux romans. Il est vrai qu’à l’ère du superlatif, tout compliment, même mesuré, apparaît galvaudé. Même la parution initiale de Graceling dans une collection jeunesse, ou son caractère de premier roman, ne constitue pas une excuse valable. Et dire qu’un troisième livre intitulé Bitterblue (du nom d’un des personnages de Graceling) est en préparation. Nous, on passe…

Le Don

Sur le pont d’un bateau encalminé en pleine mer, un conteur évoque devant l’équipage désœuvré l’histoire de Simon et de Tim. Les deux garçons pourraient être l’aîné et le cadet d’une même famille. Ils ne le sont pas. Le premier gouverne un petit royaume à l’ombre des Monts de la Lune Blanche. Il aurait pu y vivre heureux, en compagnie de nombreux enfants nés de ses œuvres, s’il n’avait été sourd. Guéri par un magicien, une espèce rare, il n’a pas le temps de se réjouir. Le remède s’avère pire que le mal, le contraignant à fuir la Cour où la moindre des pensées résonne désormais douloureusement dans son crâne. Le second goûte une enfance paisible au cœur de la forêt, partagé entre des parents affectueux et le désir de voler au milieu des nuages. Une existence brusquement interrompue le jour où un incendie ravage son foyer et tue ses parents. Comme il l’apprend par la suite, un magicien, espèce rare on le sait, ne serait pas étranger à ce méfait. Bien qu’inconnus l’un de l’autre, Simon et Tim sont désormais unis par une quête commune : traquer et détruire l’Huissier de la Nuit, ce magicien maléfique dont ils ont pu goûter à leur grand dam les sortilèges.

Et le conteur de narrer à l’équipage captivé et au capitaine plus réticent leur quête jalonnée de rencontres merveilleuses : grenouille sage et malicieuse, docte aigle, géant rigolard et généreux… Bravant les dangers, les deux garçons vont domestiquer leur don et apprendre au moins autant sur eux-mêmes que sur le monde. Chaque épreuve et rencontre leur permettant ainsi de grandir davantage.

Récit d’apprentissage que ce roman de Patrick O’Leary ? Pas seulement. Rythmé par le deuil, la perte et un ineffable spleen, Le Don est aussi fort drôle. Humour subtil et léger d’un auteur abordant des questions qui n’incitent pas vraiment à la franche rigolade. Précédant de quelques années l’écriture de L’Oiseau impossible (cf. Bifrost n°48), Le Don appartient à ces romans qui ne livrent pas toutes leurs clés de lecture d’entrée de jeu. Le roman emprunte beaucoup à l’univers des contes et à celui de la fantasy, laissant croire que l’on se trouve devant une énième quête lambda. Magicien, sorcière, chevalier, orphelin, princesse, quête, lutte manichéenne, Patrick O’Leary semble user et abuser de tous les archétypes et motifs inhérents à ce type de récit. Impression fausse puisque l’auteur délaisse ce folklore pour se focaliser sur une intrigue de nature plus intimiste. Difficile aussi de ne pas penser à Ursula Le Guin. Le ton comme certains thèmes, en particulier l’usage d’une magie élémentaire dans le respect d’une éthique, font irrésistiblement penser au cycle de Terremer. Mais surtout, les habitués songeront à Gene Wolfe, un auteur pour lequel O’Leary avoue son admiration, et dont on se permettra de recommander la lecture de l’œuvre, en commençant peut-être par le diptyque du Chevalier. Même s’il est peu probable qu’il ait lu le livre de Michel Pagel, on se permettra aussi d’établir un parallèle avec Les Flammes de la nuit. Comme l’auteur français, Patrick O’Leary laisse entendre que la vie est tissée d’histoires. Celles-ci égaient l’existence, lui donnent un sens, et, d’une certaine manière, répondent à des questions intimes, apportant éventuellement la tranquillité d’esprit. A la condition d’éviter d’accorder trop d’importance aux chimères qu’elles génèrent.

Même si Le Don manque parfois de fluidité, même si l’on peut juger énervante la candeur apparente des personnages, il serait toutefois dommage de s’en tenir à ces impressions négatives. Le lecteur accoutumé à la BCF s’agacera et pestera contre cette histoire nonchalante au dispositif narratif complexe, une manière de récits enchâssés s’assemblant progressivement comme les pièces d’un puzzle. Tant pis pour lui. Car Le Don recèle des trésors d’émotion sincère, de pudeur et de drôlerie, le plaçant immédiatement parmi les lectures indispensables, celles imprimant à l’imaginaire une marque indélébile. Au final, voici bien la seule magie qui importe.

Le Vaisseau ardent

Seul dans son bureau, à la veille de partir enfin pour l’unique voyage qui ait jamais compté à ses yeux, le commandant Petrack, aventurier et chasseur de trésors, se remémore les quelques nuits qui ont donné sens à son existence, à la fin des années 50, dans le petit port yougoslave qui l’a vu naître. Alors âgé d’une dizaine d’années, fasciné par la piraterie et l’aventure maritime, au point de s’improviser voleur pour en goûter les premiers frissons, il fait la connaissance de l’Ivrogne, singulier personnage qui entreprend de lui raconter sa vie au rythme des bouteilles de rhum frelaté que le jeune garçon lui apporte. La vie d’un personnage haut en couleurs, historien excentrique, jouisseur et aventurier malgré lui… Une vie tout entière consacrée à retrouver la trace du Pirate Sans Nom : un flibustier d’exception qui, après avoir des années durant écumé les Caraïbes et amassé un trésor inégalé, aurait disparu sans laisser dans l’Histoire autre chose qu’une absence, une marque en creux…

Fasciné par le destin de ce héros oublié et par la perspective d’un authentique trésor, tiraillé entre le doute et l’envie de croire à la légende, Anton consigne nuit après nuit les divagations de son curieux compagnon. Le doute finira par l’emporter, d’autant plus facilement qu’au fil de l’histoire s’entremêlent des allusions de plus en plus appuyées à une nef mystérieuse, consumée sans dommage par un perpétuel incendie.

Ce n’est que cinquante ans plus tard, à l’occasion d’une rencontre avec une jeune femme dont les recherches accréditent les propos de l’Ivrogne, que le commandant Petrack balaiera ses doutes pour se lancer enfin à la recherche du véritable trésor du Pirate Sans Nom : la légende du vaisseau ardent, qui prend racine dans la nuit des temps…

La perspective de plonger dans un roman de 1300 pages, a fortiori d’un auteur inconnu, peut avoir quelque chose de rebutant. Dès les premières lignes cependant, la plume de Jean-Claude Marguerite convainc et enchante. Le style est limpide, la langue riche et belle impose en quelques pages un grand conteur : le voyage sera forcément inoubliable. Imaginez-vous avoir douze ans, dévorant L’Ile au trésor avec la candeur et la fascination exclusive de l’enfance…

Si nombre de grands récits d’aventures maritimes trouvent un écho dans les tribulations de l’Ivrogne, le roman de Stevenson s’impose facilement comme la réminiscence la plus marquante. L’auteur comme son personnage prennent toutefois soin de privilégier le réalisme historique, loin du cliché romanesque du pirate sans entraves accumulant un fabuleux trésor : nuit après nuit, au fil du récit de sa quête du Pirate Sans Nom, l’Ivrogne inflige à Anton les désillusions, les certitudes et les doutes qui, tout autant que ses rêves, façonneront le commandant Petrack. L’enfance vécue, perdue ou retrouvée, s’installe au cœur du roman, creuset où se forge le sens que chacun don-ne au mot « trésor » — le sens que chacun donne à sa vie.

De Long John Silver à Peter Pan, des mystères de l’Egypte aux rudes légendes nordiques, de la fontaine de jouvence au déluge, l’auteur puise aux mythes qui colorent notre imagination comme à ceux qui fondent les civilisations pour explorer les grèves brumeuses où se mêlent mythologies et Histoire. Au gré d’une construction éclatée qui ne laisse rien au hasard ou à l’approximation, de nombreuses voix s’expriment et témoignages, souvenirs, introspections, mémoires, légendes s’entremêlent inextricablement. A l’exaltation de la grande aventure vient s’ajouter la fascination pour le puzzle mis en place par Jean-Claude Marguerite, véritable sfumato de narrations sans cesse remodelées et magnifiées par la mémoire, intime ou collective, rappelant ainsi que l’Histoire est éminemment subjective : l’essentiel lui échappe pour trouver refuge au cœur des mythes, de « l’autre côté des choses ».

Au terme d’un voyage qui, dans l’espace et dans le temps, aura mené son lecteur des sables de l’Egypte prépharaonique aux glaces menacées du Groenland, le Vaisseau ardent s’impose comme une superbe réussite. Un grand roman, exigeant et captivant, une de ces œuvres qui se voient offrir une place de choix dans les bibliothèques, inoubliables pour la simple raison qu’après leur lecture, quelque chose d’indéfinissable a changé dans le regard qu’on porte sur le monde.

A découvrir, lire… et relire de toute urgence.

La Machine à différences

Quand deux monstres sacrés du cyberpunk unissent leur force, on peut légitimement s’attendre à quelque chose de marquant. Paru à l’origine en 1991, le mythique La Machine à différence bénéficie aujourd’hui d’une réédition chez « Ailleurs & Demain », sous une couverture argentée du plus bel effet. De quoi réconcilier anciens et modernes.

Si Gibson et Sterling cohabitent avec talent, force est de reconnaître qu’ils ne se limitent pas à leurs délires habituels. Ici, le cyber passe surtout par le steam et l’uchronique. Et la S-F en ressort gagnante. Preuve que deux et deux font cinq et que le tout est supérieur à la somme des parties. Bâti sur un postulat rigoureux, La Machine à différence relate une double révolution, industrielle et informatique. Dans l’Angleterre du milieu du XIXe siècle, un homme met au point une sorte d’ordinateur — la machine à différence du titre — qui précipite le Royaume-Uni vers quelque chose d’inédit. Enorme assemblage complexe mû par la vapeur et capable de traiter l’information via un système de cartes perforées, cette machine se transforme en enjeu national, voire mondial, dans un contexte où l’impérialisme britannique ne connaît presque plus de limites. Mais si le décor revisite les codes uchroniques habituels (avec personnages historiques bien réels décrits sous un jour nouveau, de Byron à Keats en passant par quelques autres — plus surprenants), Sterling et Gibson n’en font pas une fin en soi. Certes, leur Angleterre mérite à elle seule un roman, mais sans personnages, l’histoire ne serait rien d’autre qu’une gentille promenade touristique. En s’attachant à l’humain aux prises avec un monde changeant, les deux auteurs fabriquent l’essence de leur roman et lui procurent sa teinte si particulière. La formule est reprise avec succès par un certain Robert Charles Wilson qui a démarré — ah tiens — avec le cyberpunk (il suffit de lire Ange Mémoire pour s’en convaincre, même si ça ne retire rien à sa profonde originalité). Intrigue compliquée mais solide, sombres complots, luttes sociales, rien ne manque au roman. L’histoire se découpe en trois parties bien distinctes, ce qui facilite sans doute la lecture mais affadit également l’ensemble, défaut non rédhibitoire tant le texte tient la route. On suit les aventures d’une prostituée pas comme les autres (fille d’un dissident), d’un espion au service de Sa Majesté, d’un paléontologue de retour du Nouveau Monde (jamais émancipé de l’Empire, évidemment) aux prises avec une embrouille d’envergure cosmique, sans oublier quelques personnages secondaires remarquablement campés. Si le roman peut se lire comme un thriller uchronique impeccablement mené, le fond est plus sombre. En bons adeptes d’Orwell, Sterling et Gibson n’oublient pas l’essentiel : la société de contrôle se base sur le contrôle de l’information. Et l’information informatisée facilite justement le contrôle. Belle parabole sur nos sociétés paranoïaques et mise en place d’une nouvelle étiquette pour le moins curieuse dans le petit monde de l’imaginaire : le steampunk d’anticipation.

Starfish

Si Vision aveugle, le plus récent des romans de Peter Watts, avait été le premier de ses bouquins à arriver par chez nous, Starfish, son premier livre écrit et publié (en 1999 outre-Atlantique), s’avère donc son tout dernier titre à débarquer en français… Bref, après avoir commencé par le petit dernier, dernier qui nous avait clairement laissé sur le cul, s’imposant haut la main comme le meilleur roman de S-F publié dans l’Hexagone en 2009, on s’attaque désormais au premier, volume initial de la trilogie Rifters constituée du présent Starfish, de Maelstrom (annoncé pour 2011 au Fleuve Noir) et de Behemoth (énorme roman publié en deux parties en VO). On précisera enfin que Starfish s’ouvre par un prologue déjà publié dans nos pages sous la forme d’une nouvelle au sommaire du Bifrost n°54 (opus dans lequel on lira d’ailleurs la critique de Vision aveugle, sous la plume de Patrick Imbert) — l’environnement de Starfish n’est donc pas étranger aux habitués de Bifrost…

En plus d’être manifestement assez cintré, ami des chats et passablement misanthrope, en somme un type pour le moins fréquentable, Peter Watts est biologiste marin. Il y a de fait une certaine logique à ce que notre auteur place l’intrigue de son premier roman au fin fond des abysses, plus précisément dans les entrailles de Beebe, une station des profondeurs accrochée sur le rift de la côte pacifique. Nous sommes dans un avenir proche. Les occupants de Beebe, une équipe de cinglés physiquement trafiqués pour résister aux hautes pressions et respirer sous l’eau, ont pour tâche d’entretenir le matériel servant à extraire du rift des quantités phénoménales d’énergie géothermique. Une équipe de cinglés, oui, sélectionnés à dessein, les « déviants » s’avérant après tests les mieux armés pour ce type de job confiné en environnement hostile. « Ce n’est pas la quantité de merde que tu as soulevée qui fait que tu conviens pour le rift. C’est la quantité à laquelle tu as survécu. » (p.131) Nous voici donc, à plus de 10 000 mètres de profondeur, avec une équipe de six tarés (dont un pédophile et une accro à la violence, notamment sexuelle…) physiquement bidouillés, et pas qu’un peu, qui passent leur temps à se foutre sur la gueule quant ils ne baisent pas les uns avec les autres, voire à se faire attaquer par des horreurs abyssales à peine croyables. Ambiance… Qui promet de ne pas s’arranger, parce qu’au fil du temps nos amis « rifters », outre péter de plus en plus les plombs, se mettent à développer de bien curieuses aptitudes, en sus d’une paranoïa aigue somme toute légitime dans la mesure où ils ne tardent pas à découvrir un appareillage assez curieux et inédit aux environs de Beebe, appareillage qui s’avère être… une bombe nucléaire. Pourquoi un truc pareil dans un lieu pareil ? Et placé par qui ?

Moins vertigineux que Vision aveugle, moins ambitieux aussi, mais plus accessible même si un tantinet décousu, ce premier roman de Peter Watts propose d’emblée une science-fiction mature riche d’idées fascinantes, une littérature qui n’épargne en rien cette chère humanité, pas plus qu’elle ne lui fait crédit de quoi que ce soit — que ses récits prennent place aux confins du système solaire ou au cœur des océans, Watts décortique ses personnages avec la froideur précise d’un entomologiste dépassionné ; le vampire de Vision aveugle, c’est lui ! De fait, ce qui étonnerait presque au regard de la majorité de l’actuelle production dans nos domaines, c’est combien l’auteur ne prend pas ses lecteurs pour des cons, leur fait confiance, compte sur leur implication et leur capacité à tracer leur propre chemin dans ses pages. Un livre honnête, qui joue le jeu, respecte son lecteur en le considérant comme un adulte raisonnablement constitué ? Ben oui, ça surprend, et franchement ça fait du bien… Aussi, si Starfish n’est pas une révolution en soit, il n’en est pas moins un excellent roman de science-fiction, et l’acte de naissance d’un auteur déjà incontournable. Aussi suivons d’un cœur léger la suggestion de Peter Watts lui-même dans les remerciements de Starfish : « Cet exemplaire que vous tenez entre les mains est un début. Pourquoi ne pas en prendre d’autres et les distribuer aux Témoins de Jéhovah au coin de la rue ? » Oui, pourquoi ?

Le Sang des Ambrose

Sale temps pour le très jeune roi Lathmar : le Protecteur du Trône, malgré son titre, semble résolu à prendre sa place. Heureusement son aïeule Ambrosia, une terrifiante femme sans âge, vient le sauver. Mais il se retrouve vite seul, pour la première fois hors de la protection de son palais, perdu dans la ville qu’il est censé diriger et qu’il découvre. Le frère d’Ambrosia apparaît bientôt comme son unique recours : Morlock le bossu, Morlock le Faiseur, dont le nom même évoque la crainte…

On entre aisément dans ce roman du fait de personnages dans l’ensemble attachants, à commencer par Lathmar, que nous suivons pas à pas. Jeune héritier sans cervelle et sans courage au début de ce récit d’initiation, il prend de l’assurance pour se rapprocher de ce qu’on attend d’un monarque. La vieille Ambrosia ensuite, bougonne et imprévisible, mais prête à tout quand il s’agit de son frère. Le nain Wyrth, aussi, ombre de Morlock, contrepoint joyeux de son ami et maître si morose, si sombre. Morlock, justement, le plus intéressant. On sent que James Enge a une particulière affection pour ce personnage — dont il a d’ailleurs publié plusieurs aventures dans la revue Black Gate. Très âgé, cabossé dans sa chair comme dans son esprit, c’est finalement lui qui s’avère le vrai héros de cette histoire.

Très présent dans tout le texte, l’humour alterne entre la férocité et la plaisanterie de potache, s’exprimant volontiers à travers des joutes verbales souvent bienvenues dans ce monde sombre et violent. Car Le Sang des Ambrose est bien un roman de dark fantasy : les cadavres se ramassent à la pelle… pour mieux revenir sous forme de marionnettes dirigées par on ne sait quel cruel monstre. Par moments, on se croirait presque dans un film signé Romero. L’atmosphère se fait lourde et pesante ; autant de passages qui constituent la principale réussite de ce roman.

Et pourtant, malgré tout, la sauce a bien du mal à prendre. Las, Le Sang des Ambrose se résume davantage à une suite de moments de bravoures qu’à un ensemble entier et cohérent. On saute d’une partie à l’autre sans avoir vu évoluer les personnages. James Enge, plus habitué aux récits courts, échoue à conduire son lecteur du début à la fin sans le laisser ici et là un peu perdu sur le bord de la route. Il faut se forcer pour retourner dans l’histoire. Ce qu’on ne regrette toutefois pas après avoir fait l’effort… Espérons que l’auteur aura su corriger ce travers dans la suite à venir du récit, This Crooked Way (paru en VO en 2009). Car Le Sang des Ambrose demeure un roman agréable à lire, un ouvrage riche de quelques personnages intéressants et d’une d’ambiance propre, qui, s’il ne bouleverse pas les schémas du genre, ne dépare pas non plus dans une production de fantasy surabondante et de qualité plus que fluctuante.

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