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Critiques de Bifrost

Hunger Games

[Critique portant sur les deux premiers tomes.]

Les Etats-Unis n’existent plus. Enfin, pas comme nous les connaissons. Le Capitole domine la nation américaine d’une main de fer. Le reste du pays, divisé en treize districts, a tenté de se révolter. Aujourd’hui il n’en reste plus que douze : le dernier ayant été rayé de la carte. Pour l’exemple. De plus, tous les ans, afin de marquer son pouvoir, le Capitole réclame son tribut : chaque district doit envoyer un garçon et une fille (entre 12 et 18 ans) tirés au sort. Ils participeront aux Hunger Games : enfermés dans une arène géante, ils devront se combattre. Le vainqueur sera riche, les autres mourront !

Le roman suit un de ces Tributs, Katniss, jeune fille révoltée du District Douze. Quand sa petite sœur de douze ans est tirée au sort, elle prend sa place. Le personnage de Katniss est digne d’un roman de Dickens : père mort dans un coup de grisou, mère apathique suite à ce décès, district pauvre parmi les pauvres. Heureusement, Katniss a la volonté chevillée au corps. C’est elle qui nourrit sa mère et sa sœur en braconnant. Elle est l’adulte dans cette famille brisée. Sans le savoir, elle est prête à affronter les Hunger Games.

Efficaces, voilà le mot qui résume le mieux les deux premiers tomes d’une trilogie annoncée (le dernier volume, qui vient de sortir aux USA, est prévu pour 2011 en France). Efficaces, mais formatés — ce qui explique sans doute ce gros succès commercial… L’auteur semble avoir pensé, dès l’écriture, au scénario et à la mise en image de son histoire. D’ailleurs le film est déjà en partie réalisé — comme une continuité logique au livre. La bande annonce est disponible sur Internet. Sortie prévue en 2011. Même si cette liaison roman/cinéma est de plus en plus fréquente, elle ne peut avoir valeur d’excuse. Formatage à tous les étages, on l’a dit. Sans s’autoriser la moindre audace. Le récit n’en est pas pour autant désagréable à lire dans ce cas précis. Mais sans surprise. Et avec une grosse impression de déjà vu. D’autant que le sujet a déjà été maintes fois traité et avec plus de talent ! Robert Sheckley dans Tire ou file, Stephen King dans Marche ou crève, etc.

Les épreuves subies dans l’Arène par les concurrents finissent par évoquer un catalogue, l’auteur faisant pour l’essentiel preuve d’inventivité quant à la manière de torturer et tuer ses personnages, au point que cela en devient écœurant — et étonnant pour un livre « jeunesse »… Même si, il faut le reconnaître, Suzanne Collins ne s’appesantit pas trop sur les scènes de violence. De fait, ce qui pouvait sembler une critique de la téléréalité de prime abord s’avère plutôt, au fil des pages, un pur produit pour le public même de cette téléréalité.

Sans parler du fait que l’existence d’une trilogie annihile de fait tout suspens : comment imaginer que la jeune héroïne ne puisse être le grand vainqueur de la boucherie du premier tome ? Qu’elle périra dans les pièges qu’on lui tend dans le deuxième ? On peut à la rigueur s’inquiéter pour ses proches, les concurrents avec qui elle créera des liens. Et encore. Mais pour elle en aucun cas. Il aurait fallu alors d’autant plus d’originalité, de retournements de situation pour tenir la distance. Autre chose, en somme, qu’un bon produit de consommation vite oublié après lecture. Comme tant d’autres.

La Digitale

Alix S. Grey (S. pour Sexy) est détective privée. Comme tous ses modèles classiques, elle a besoin d’argent. Comme ses prédécesseurs, elle manie l’humour brut avec aisance. Comme eux, elle se retrouve dans des situations rocambolesques.

Un matin, un client arrive dans son bureau, s’assied… et meurt devant elle. Sans raison apparente. Sans avoir pu dire quoi que ce soit de révélateur. Quelques maigres indices lui permettent de se diriger vers le monde du parfum et de ses créateurs. C’est le début d’une enquête au rythme haletant.

Le point de départ de l’écriture de ce roman est, selon Alfred Boudry, un concert de Dead Can Dance et une odeur. La relation entre les deux. Les liens entre parfums et sentiments, l’influence des premiers sur les seconds. C’est effectivement l’un des thèmes qui traversent ce récit, très riche en sujets de réflexion pour qui le souhaite. Mais c’est avant tout un roman policier digne de ceux de Dashiell Hammett ou de Léo Malet.

L’auteur s’est amusé en écrivant ce récit et le lecteur lui emboîte le pas avec plaisir. Le ton est léger, malgré la violence de certaines scènes, et on ne peut s’empêcher de penser à Audiard, aux livres et films policiers de cette époque. L’intrigue y était assez simple, les personnages bien troussés, les répliques ciselées. Alfred Boudry a d’ailleurs truffé son roman de citations et de clins d’œil (Ah ! Le « Hou ! Li-Po ! », le « Kwisatz-D.R.H. » !). Il a créé pour l’occasion une famille digne des soap-opéras les plus farfelus (il nous en fournit même l’arbre généalogique !).

Le personnage de l’héroïne rappelle au début « Temple Sacré de l’Aube Radieuse », le héros de Roland C. Wagner dans ses Futurs Mystères de Paris. Les deux semblent inspirés d’illustres ancêtres classiques. Le monde dans lequel ils évoluent a été bouleversé par une grande catastrophe. Mais la comparaison s’arrête là : le rythme et l’atmosphère diffèrent. Roland C. Wagner peut, au cours des nombreux volumes de sa série, développer le personnage à loisir. Alfred Boudry, au regard de la brièveté de son format, doit aller à l’essentiel : une action débridée, passionnante et réjouissante.

Cependant, le monde qui apparaît derrière cette histoire est tout sauf plaisant. La Faille s’est effondrée. De là sont nés sept tsunamis, dont l’un de 150 mètres de hauteur. Les morts se sont comptés par milliards. Les survivants ont dû se réfugier sur le peu de terres encore habitables, dont l’Islande, où les glaciers ont disparu. C’est là que se déroule La Digitale.

Malgré le choc causé par cette catastrophe, les hommes ont fini par recréer un monde. Mais aussi injuste qu’avant. Le constat est d’une banalité tragique : quoiqu’il arrive, l’être humain a toujours tendance à recréer des privilèges, à tenter d’obtenir plus que son voisin, à oublier le bien commun à son profit.

La Digitale est un roman léger en apparence, rapide à lire ; on s’y plonge sans effort et avec délectation. Ce qui ne l’empêche pas de brasser des thèmes profonds et sombres. La chute de ce récit, préparée par l’introduction, en est d’ailleurs un bon exemple. Un exemple qui nous incite à replonger dans l’aventure, à déguster une nouvelle fois ce bonbon amer au parfum enivrant. Une réussite.

Le Fleuve des Dieux

2047, dans une Inde démembrée, la société multiculturelle où la misère côtoie la technologie de pointe dessine l’image d’un futur aux tensions toujours plus vives, entraînant d’importantes mutations sociales, principalement autour de quatre axes :

• les conflits résultant du changement climatique, principalement du manque d’eau, qui pousse par exemple les Bengalis à ramener dans le Gange asséché d’énormes icebergs dont la fonte sur place est censée réactiver la mousson ;

• les conséquences de la crise énergétique qui voient se multiplier les phut-phut et les voitures à alcool, tandis qu’une importante société, Ray Power, aux recherches financées en sous-main par la mystérieuse Odeco, serait sur le point de trouver la solution ;

• les dérives liées aux manipulations génétiques, avec les trafics d’organes pour le commerce des cellules souches embryonnaires, qui voient se multiplier les individus génétiquement modifiés, serveurs à quatre bras mais aussi les Dorés, brahmanes chefs de gang au métabolisme ralenti, adultes dans un corps d’enfant et dont le visage inquiète, neutres qui ont remodelé chirurgicalement leur corps mais aussi leur cerveau pour n’appartenir à aucun des deux sexes : leur plastique androgyne éveille des désirs mais suscite aussi de violents rejets par ceux qui n’y voient que perversion ;

• les problèmes découlant des technologies numériques, essentiellement la percée des Intelligences artificielles, qui peuvent entrer en révolte (la scène d’ouverture de machines-outils devenues meurtrières car contrôlées par l’une d’elles est exemplaire) mais ont aussi accès à la célébrité : celles qui jouent le rôle de personnages dans les interminables soaps télévisés comme Town and Country sont aussi célèbres que les vraies stars et se font interviewer en réalité virtuelle. En principe, les aeais ne peuvent dépasser 2,5 selon la loi de Hamilton (2,75 au Bhârat). Mais s’il existe désormais un Ministère du Foyer de compassion Mahâvûra pour la Vie artificielle, le monde redoute le développement, dans une « serre de Darwin », d’une aeai de troisième génération, si supérieure à l’homme qu’elle signifierait la disparition de celui-ci. Les technologies numériques favorisent aussi un projet comme Alterre, où des millions d’ordinateurs individuels interconnectés développent une planète numérique qui évolue en accéléré et voit apparaître et disparaître des espèces improbables aux capacités inédites, créatures virtuelles que des chercheurs étudient.

Neuf destins en apparence distincts forment le kaléidoscope de ce futur, lesquels finissent par se croiser pour former une seule fresque saisissante : Shiv, trafiquant d’ovaires, petite frappe sans grande envergure, est obligé de composer avec des brahmanes ; Tal, neutre, décorateur sur un soap, qui souffre d’être rejeté ; Pârvati, belle femme de province, qui a réussi à épouser un membre de sa caste mais ne parvient pas à s’intégrer dans la société où évolue son mari, faute d’en avoir le niveau : à la honte s’ajoute l’ennui de la réclusion dans laquelle il la tient ; Nanda, son mari, un Krishna incorruptible, qui « excommunie » les Intelligences Artificielles révoltées et traque les aeai illégales ; Nadja Askarzadah, jeune journaliste d’origine afghane en quête de scoop ; Lisa Durnau, chercheuse responsable de Alterre, et Thomas Lull, son concepteur, un coureur qui a tout lâché suite à des déconvenues personnelles et vit sur une péniche ; Vishram, le plus jeune des trois frères Ray, de la Ray Power, pour lesquels le père délaisse son empire, et qui vient de commencer en Angleterre une carrière de comique.

Le récit démêle subtilement les intrigues croisées de cet écheveau qui repose sur des manipulations à divers niveaux : une guerre est sur le point de se déclencher entre l’Awadh, qui a érigé un barrage sur le Gange, privant d’eau le Bhârat, menace accentuée par le fait que la première ministre, Sajida Rânâ, veut éviter de se laisser déborder par son concurrent politique, le fondamentaliste Jîvanjî, que nul n’a jamais rencontré mais dont le discours belliqueux est largement relayé par ses adeptes. Shahîn Badûr Khan, le conseiller musulman de Sajida Rânâ, en préconisant l’évitement, déplaît aussi bien aux membres du gouvernement résolus au conflit qu’aux adversaires politiques qui cherchent à le faire tomber. Tandis que Mr Nanda, tentant d’oublier ses problèmes conjugaux, est sur la piste de trafiquants d’aeais illégales qui menacent la sécurité de l’humanité en-tière, Lisa Durnau est convoquée à bord de l’ISS (le seul point litigieux de ce récit, sachant qu’il a été décidé de prolonger son existence de 2020 à 2025) pour être chargée d’une mission touchant à la possible découverte d’un artefact extraterrestre : retrouver quelque part en Inde Thomas Lull, ainsi qu’une mystérieuse jeune fille, Aj, que ce dernier a recueillie et qui a non seulement le pouvoir de contrôler par la pensée les redoutables robots de combat mais aussi celui d’identifier les gens et leurs parcours après un simple contact visuel. Quant à Vishram, il tente de mettre à l’abri la société familiale, et surtout l’accélérateur de particules qui a peut-être permis d’accéder à d’autres mondes…

D’autres personnages, nombreux, croisent la route de ceux-ci. Le roman n’est pas, au départ, d’une lecture aisée, l’auteur ayant pris le parti de ne pas traduire les principaux termes indiens utilisés — ce qui contribue fortement au dépaysement —, ni de les inclure tous dans le lexique en fin de volume. Le grand nombre de personnages, parfois désignés par leurs titres, ajoute encore à ce foisonnement qui donne un sentiment de profusion et de grouillement, à l’image de la société dépeinte. D’emblée, ce qui frappe, c’est l’absence presque totale de discours alarmiste : les personnages se débattent dans un univers qui est le leur et avec lequel ils composent au quotidien. De même, l’attitude face aux Intelligences Artificielles est aux antipodes du rejet total : elles s’insèrent progressivement dans le paysage, sans provoquer de craintes excessives ; paradoxalement, les neutres sont davantage maltraités. Il n’y a plus de projection dans le futur, d’appréhension sociologique ou philosophique de celui-ci, seulement un présent qui s’étire au jour le jour, des situations contre lesquelles on se révolte quand elles oppressent trop.

D’un point de vue narratif, les pistes sont suffisamment nombreuses pour maintenir un suspense constant. On ne peut qu’admirer la maîtrise dans la construction du roman, qui culmine en un final éblouissant, s’achevant sur une boucle quantique mais aussi métaphysique en phase avec la spiritualité et la philosophie hindoue qui baigne ce récit.

Ian McDonald, qui n’a cessé d’expatrier ses intrigues à travers le monde (Mexique, Brésil, Afrique) pour se démarquer de l’étroite vision occidentale, signe là une œuvre majeure, peut-être même son grand œuvre, rien moins qu’un monument de la S-F impressionnant par le nombre de thèmes brassés et par son ampleur de vue — un livre incontournable.

Voix du futur

Richard Comballot, outre ses éminentes activités d’anthologiste, mène depuis longtemps des entretiens fleuves avec les acteurs de la science-fiction française. Voix du futur en réunit huit. Quatre (Andrevon, Barbéri, Jeury et Wul) sont issus de Bifrost ; un (Dantec) provient de Temps noir, l’excellente et regrettée revue de polar des éditions Joseph K. ; un autre (Brussolo) a paru au fil des ans et de trois supports différents (L’Ecran fantastique, Phénix et encore Temps noir) ; enfin, deux (Ayerdahl et Bordage) sont inédits.

L’ouvrage adopte une approche chronologique qui se base sur la première publication de l’auteur. Stefan Wul ouvre donc le bal, on croise ensuite Michel Jeury (campé avant Jean-Pierre Andrevon par le biais de son roman initial de littérature générale et de ses deux Rayon Fantastique), et ainsi de suite jusqu’à Dantec. De la sorte, sans avoir l’air d’y toucher, Comballot déroule une sorte d’histoire en creux de la S-F en France, puisqu’il interroge les auteurs sur les collections qui les ont hébergés, les éditeurs avec lesquels ils ont travaillé, l’accueil critique qu’ils ont reçu, à côté de questions personnelles sur l’enfance, la découverte des livres et de la science-fiction, le milieu familial et social, l’éducation et tutti quanti. Visiblement épaulé par des notes fournies et une bibliothèque redoutable, il n’hésite pas à citer des propos antérieurs sans passer sous silence d’éventuelles contradictions et à évoquer des projets abandonnés, bref, à asticoter son sujet, si bien que même un Jacques Barbéri pourtant bonne pâte et complice en vient à maugréer « que [s]es putains d’interviews sont aussi éprouvantes que six mois dans l’audiovisuel et que je suis sur les rotules ».

Ce gros ouvrage n’a qu’un défaut, en fait : celui d’être trop court. On en ressort gavé d’envie de relectures, voire de lectures, heureux de voir des auteurs qu’on apprécie se montrer sans effort sous leur meilleur jour, quitte à se dévoiler d’émouvante façon, et désireux qu’une telle entreprise fasse, sinon des émules (il sera difficile d’égaler Comballot dans l’exercice : avec lui, même les fortes têtes passent à table sans trop rechigner), du moins des petits. C’est qu’il y a de la matière, en abondance, des dizaines d’entretiens déjà réalisés et d’autres en projet ou en cours. Chiche ?

May le monde

Ecrire, c’est se colleter avec le monde. Ecrire de la science-fiction, c’est se colleter avec les mondes. Ecrire May le monde, pour Jeury, a dû constituer un labeur extraordinaire (et de longue haleine : dans l’entretien paru dans Bifrost n° 39, en 2005, il évoquait un projet titré « le Grand lien », expression qui figure souvent ici), parce que ce livre, véritablement sans pareil, contient tous les mondes possibles, tous les êtres possibles, et donc toutes les œuvres possibles, y compris la sienne — ou les siennes, puisque Jeury est au moins double, deux auteurs jumeaux, l’un de S-F, l’autre de littérature générale (même si on sait ce que cette opposition a d’imprécis et de spécieux). Cette tension entre les deux termes de diverses alternatives, entre ces deux écrivains, on la retrouve dans ce maelstrom de mots et d’images, d’idées et de langages, cet objet qui est aussi son propre sujet.

Mais n’anticipons pas, ou si peu.

May est une petite fille malade, qui vit dans la forêt, dans la Maison ronde, en compagnie de son grand-père et de quatre compagnons venus pour veiller sur elle et sur ses analyses médicales : la soigner peut-être, l’aider et l’aimer surtout. Mais le remède pour May, comme pour Judith et Lola, et Nora, et Thomas, et Mark qui est aussi Léo, dans ce monde et dans d’autres, face à ces hélicos qui tournent sous prétexte de chasser une panthère malade, face à ces montagnes d’un savon puant dont on devine vite la matière première, face à la décohésion et à la précohésion, ne serait-ce pas la fuite ? D’autant que les ailleurs et les demains, on peut les créer soi-même, ou du moins influer sur eux…

L’ambition de May le monde est multiple (bien entendu). Le roman donne à lire une intrigue complexe, entrelacée, qui se déroule au sein de plusieurs plans qu’on pourra au choix appeler « branes », « univers parallèles » ou « niveaux de réalité ». La constante, si on peut dire, de ces plans, c’est la mutation incessante des choses et des êtres, qui sont susceptibles de se modifier (ou d’être modifiés) par un voyage d’une réalité à l’autre ; si je reste dans le vague, c’est que le livre, volontairement, et malgré les explications offertes, préfère célébrer le processus que ses résultats, en une véritable fête du changement (l’allusion à une célèbre nouvelle de Jeury n’est pas innocente — on y reviendra). Les personnages sont donc mouvants, pluriels, comme leurs noms, leurs identités ; ils procèdent par sauts qui sont autant de sautes d’humeur. Et ce faisant, ils meurent, car partir, autrement dit changer, c’est mourir un peu.

May le monde n’est sans doute pas pour tout le monde, même s’il est pour tous les mondes, y compris le nôtre, ce monde vernien, figé, échappant au changement, qui en fait n’apparaîtra jamais, sauf par défaut dans la préface. (Mais tout comme la carte n’est pas le territoire, la préface n’est pas le livre.) Hormis la complexité ébouriffante de l’intrigue, dont on se demande si elle ne vient pas d’un désir, justement, d’intriguer, il faut aussi déchiffrer la langue qui l’exprime, une langue que Jeury pétrit en y laissant les grumeaux pour épaissir sa consistance : apocopes, abréviations, déviations de sens, apports de l’anglais, voilà le style le plus échafaudé de la S-F depuis, au moins, Surface de la planète, de Drode, et Orange mécanique, de Burgess. Chite pour merde, des djinns comme pantalons, des jipes en guise de voitures, thon au lieu de con, des mots presque nôtres, qu’ils soient verbes (mémorer, riser, biller), substantifs (l’obscure, une moutte, une pullue) ou adjectifs (sécure, profus, chmeu), des néologismes (hélivole) et des noms (Samara Ring) resurgis des fonds du corpus jeuryen, des allusions plus qu’occasionnelles à la S-F (« Le nom est forêt », des « cornes de Slan », « l’extension du domaine de la guerre », des physiciens appelés Oliver Chad et Ursula Moore), voire à des titres (nuit et voyage, la source rouge), à des protagonistes (on croise Angel Horse-lover, abrégé en Angel Horse, qui renvoie tout autant à Fat Horselover, le double de Dick dans Siva, qu’à Chevalange, un personnage récurrent des Colmateurs entre autres) et même à des fixations de l’écrivain (on a déjà croisé de belles jeunes filles brunes dans son œuvre ; quand elles ne s’appellent pas, comme ici, Isabelle A., il les déguise sous des expressions comme « la si belle Adani »), bref, tout cela induit une impression, duelle toujours, d’étrangeté et de familiarité. Oui, on s’y fait.

Ce roman fractal, aussi biscornu que la maison d’Heinlein, aussi total qu’une infinitude, ce livre sur des créateurs (du monde, de soi), donc des écrivains, prétend marquer le retour à la S-F de son auteur mais aussi un dernier départ. Bon. Tant pis : s’il le faut, je changerai de brane, je sauterai d’humeur, et j’irai lire la (pour)suite de cette œuvre si personnelle et si universelle dans un monde autre, où, comme de juste, comme Jeury, on se battra avec nos rêves.

Michel, lui, a déjà gagné.

Les Princes vagabonds

Dans le Bifrost n° 54, à propos du Club des policiers yiddish, le précédent roman de Michael Chabon (une uchronie magistrale qui a reçu un prix Hugo tout à fait mérité ; ce qui n’est pas toujours le cas !), je présentais cet écrivain en disant de lui qu’il était talentueux et… imprévisible. Eh bien, j’étais encore en dessous de la vérité ! Car voilà qu’avec Les Princes vagabonds, il surprend tout le monde en s’attaquant cette fois à un genre littéraire qu’on croyait mort, enterré, définitivement écrabouillé sous le rouleau compresseur de la fantasy : le roman de cape et d’épée ! En 2010, il fallait oser, même quand on s’appelle Michael Chabon…

Mais bon, assez causé : place à l’aventure, à l’action et au dépaysement ! Vers l’an 950, dans les monts du Caucase, il n’est pas rare de croiser, au détour d’un chemin ou à la table d’une auberge, un bien curieux duo, deux « princes vagabonds » nommés Zelikman et Amram. Ils sont facilement reconnaissables : Zelikman est un Franc aussi blond que blême, ascétique, taciturne et mélancolique. Amram est un géant noir venu d’Abyssinie — très friand d’humour acerbe — qui a la particularité de ne jamais se déplacer sans sa hache viking fétiche ; à laquelle il a d’ailleurs donné un délicieux surnom : Profanateur-de-ta-mère. Ces deux associés, juifs et fiers de l’être, si complémentaires qu’ils sont vite devenus inséparables, vivent de petites combines à base de combats truqués et de paris douteux. Une existence aventureuse qui n’est pas sans danger, mais qui leur permet de conserver leur bien le plus précieux : la liberté d’aller où bon leur semble sans avoir de compte à rendre à personne. Du moins jusqu’au jour où ils croisent la route de Filaq, un jeune prince — fils du roi des Khazars — dont une grande partie de la famille a été décimée par Boulan, un félon qui a usurpé le pouvoir. Voilà nos deux brigands face à un terrible dilemme : aider le jeune prince dans sa quête vengeresse, au risque de se retrouver mêlés à des intrigues politico-religieuses, ou l’abandonner à son triste sort d’orphelin, d’héritier déchu d’un royaume volé. Zelikman hésite, Amram s’interroge. Puis, d’un commun accord, ils décident de mettre leurs armes au service du jeune prince…

La première qualité de ce roman, c’est d’être très exactement ce qu’il a l’air d’être : un récit d’aventures, de cape et d’épée, dans la grande tradition du genre (Les Princes vagabonds est dédié à Michael Moorcock, mais il aurait pu tout aussi bien être dédié à Paul Féval ou à Alexandre Dumas, car il tient tout autant d’Elric que des Trois mousquetaires, avec en plus — cerise sur le gâteau ! — un petit côté Conan le barbare pas désagréable du tout). Michael Chabon se prend au jeu, s’identifie pleinement à ses personnages et les suit pas à pas dans leurs périples. Pas de second degré ici. Les Princes vagabonds n’a rien d’un pastiche ou d’une parodie. Contrairement à ce qu’ont pu écrire certains critiques, Chabon ne détourne pas les codes du roman d’aventures ; bien au contraire, il tente de les revivifier, de leur redonner du tonus. C’est finalement assez facile de reprendre les codes d’un genre littéraire pour s’en moquer et le tourner en dérision, ça nécessite peu de talent. En revanche, il s’avère beaucoup plus compliqué de retrouver ce qui faisait l’essence même d’un genre apparemment daté ou considéré comme désuet — sa spontanéité, sa force première, son innocence — et de le faire sans avoir peur d’assumer une certaine naïveté apparente. En un mot comme en cent : Les Princes vagabonds est un roman qui a du panache. Parce qu’il faut un certain courage à un écrivain qui a reçu le prestigieux prix Pulitzer (en 2001, pour Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay ; 10/18), pour se lancer corps et âme dans un projet pareil. Mais Michael Chabon n’en fait décidément qu’à sa tête. Il écrit ce qu’il a envie d’écrire sans se soucier des étiquettes, passe d’une littérature mainstream à une littérature de genre comme on change de chaussettes, sans forcer et en souplesse. Il ne s’interdit rien : rebondissements multiples, énormes coups de théâtre, combats épiques et éléphants philosophes. Un classicisme revendiqué qui n’empêche pourtant pas la modernité. Car Les Princes vagabonds abonde en thèmes d’une actualité brûlante : conflits religieux, racisme sournois, antisémitisme, coexistence des juifs et des musulmans sur une même terre… Très subtilement écrit, nerveux, jouissif, souvent drôle, parfois grave, ce court roman est une vraie réussite, même si on regrettera peut-être une fin un peu rapide. En refermant Les Princes vagabonds, on se dit que finalement Michael Chabon est comme ses personnages : un prince des mots, un vagabond de la fiction, en totale liberté, toujours prêt à arpenter de nouveaux territoires littéraires. Et si c’était ça l’écrivain de demain ?

Stratégies du réenchantement

Jeanne-A Debats a été l’une des principales révélations de 2008 avec La Vieille Anglaise et le continent, novella qui a raflé à peu près tout ce qui se fait en matière de prix, du Rosny Ainé au Grand Prix de l’Imaginaire en passant par le Julia Verlanger. Depuis, ceux qui voulaient poursuivre leur découverte de cet auteur ont dû se tourner vers la littérature jeunesse, où sont parus ses premiers romans. Citons en particulier EdeN en sursis (2009), joli planet-opéra écolo dans l’esprit de Cette Crédille qui nous ronge de Roland C. Wagner, et La Ballade de Trash (2010), roman post-apocalyptique très noir, tous deux publiés chez Syros.

Stratégies du réenchantement est un recueil de huit nouvelles proposant une belle variété de ton et d’inspiration, de la comédie noire de « Saint-Valentin » et son ogre tueur en série à l’univers oppressant de « Privilèges insupportables » en passant par la S-F pure et dure de « Fugues et fragrances au temps du Dépotoir ». Néanmoins, au-delà de cette diversité affichée, il se dégage de ces différents textes une indéniable cohérence.

Jeanne-A Debats se focalise le plus souvent sur un petit groupe d’individus, de la cellule familiale à la communauté restreinte, confrontés à un environnement hostile. « Aria Furiosa » met en scène Orlando, chanteur d’opéra castrat, et son proche entourage (son amant et une ancienne danseuse de ballet devenue sa domestique et amoureuse de lui), dans le Paris occupé de la Deuxième Guerre mondiale. Malgré les relations conflictuelles qu’ils entretiennent en permanence, le trio a trouvé au sein de l’hôtel particulier qu’ils occupent le moyen d’échapper au monde qui les entoure, jusqu’à ce que celui-ci fasse une irruption brutale dans leur univers et les oblige à réagir.

« Privilèges insupportables » et « Gilles au bûcher » ressortissent à la S-F post-apocalyptique, où la planète est devenue un désert radioactif invivable et où les derniers représentants de l’espèce humaine survivent dans un milieu artificiel offrant des conditions de vie plus ou moins pénibles. Dans le premier cas, l’oxygène dont dispose chaque habitant est strictement rationné, le confort individuel s’effaçant au profit du bien collectif. Dans le second texte, Jeanne-A Debats part d’un postulat assez curieux en mettant en scène un personnage historique, ou plutôt l’une de ses incarnations que la culture populaire a répandues, et en faisant de lui, plusieurs siècles après sa naissance, le sauveur de l’humanité. Un sauveur pas vraiment désintéressé, puisque son but premier est de garder à portée de main de quoi assurer sa subsistance.

« Fugues et fragrances au temps du Dépotoir », assurément le texte le plus fascinant du recueil par la complexité et l’originalité de son univers, décrit le combat de tous les instants que les derniers occupants d’une station spatiale mènent pour conserver leur mode de vie, face à un ennemi qui n’a d’autre but affiché que de leur proposer un monde meilleur. Marginaux et heureux de l’être, les héros de ce récit n’ont aucune envie de céder aux sirènes d’une norme qu’on tente de leur imposer.

Face aux difficultés du quotidien, il peut être tentant de vouloir transformer le monde, de le rendre plus supportable. C’est le choix que fait la narratrice de « Saint-Valentin ». Il faut la comprendre : être mariée à un ogre tueur en série n’est pas facile tous les jours, et tomber sur un elfe bleu ligoté dans le frigo quand on voulait juste y prendre une brique de lait peut finir par lasser. Sauf que, confrontée aux tracasseries et aux petites humiliations quotidiennes d’une existence « normale », elle aura très vite fait de regretter sa vie d’autrefois et fera tout pour la retrouver.

Le cas d’Absal, le personnage principal de « Privilèges insupportables », est sans doute le plus représentatif de l’inutilité d’agir sur une vaste échelle. Enfant de révolutionnaires qui ont mis à bas le système politique qui leur était imposé pour en mettre en place un autre, plus égalitaire, il est bien forcé de constater que sa situation n’est pas meilleure que celle de ses parents, bien au contraire. Un point de vue égoïste, certes, mais que ses conditions de vie précaires viennent lui rappeler en permanence. Pour y remédier, Absal ne trouve d’autre solution que d’enfreindre les lois de la communauté, et au final de briser l’un des tabous les plus profondément ancrés dans notre inconscient. Une monstruosité altruiste, seule manière de se libérer de ce monde cauchemardesque.

Ou alors, quitte à changer le monde, autant le faire de manière radicale et définitive, comme dans « Nettoyage de printemps ». Sauf que du coup, au bout de trois pages, il n’y a plus d’histoires à raconter.

A choisir, on optera donc plutôt pour ces univers oppressifs que Jeanne-A Debats excelle à décrire, même si l’espoir y est mince et que le plus souvent la mort attend au bout du chemin. Pour le narrateur de « Privilèges insupportables », pour le personnage central de « Gilles au bûcher », cette mort, choisie, constitue un sacrifice libératoire devant permettre à leurs enfants de vivre. C’est également le cas du narrateur de « Stratégies du réenchantement », victime d’une variante du sida le privant de toute émotion, témoin insensible de tout l’amour que lui porte sa fille.

Dans d’autres cas, le sacrifice que l’on consent n’a d’autre but que la vengeance, comme dans « Paso Doble », nouvelle située dans le même univers que « La Vieille Anglaise et le continent », où l’un des personnages principaux renoncera à son humanité pour châtier l’assassin de son frère.

Chacune des huit nouvelles de ce recueil est méticuleusement agencée et s’appuie sur une écriture limpide, un contexte parfaitement cerné et une galerie de personnages dépeints avec une acuité rare. Si cela ne suffisait pas à vous convaincre des talents de Jeanne-A Debats, je vous renvoie à la postface de Jean-Claude Dunyach, aussi laudative que pertinente. Et Dunyach faisant l’éloge d’une nouvelliste, c’est un peu Pelé remettant le Ballon d’Or au footballeur de l’année, ou Kim Jong-Il décernant le Grand Dictator Award 2010. En matière d’adoubement, on ne fait pas mieux.

Oussama

En 1996, dans sa postface à la réédition chez Encrage du Sourire des crabes de Pierre Pelot, le regretté Serge Delsemme écrivait : « il ne peut plus être question, aujourd’hui, d’écrire un texte rigoureux où le terrorisme, qu’il soit présenté comme aveugle ou ciblé, soit vu par le lecteur sous un jour favorable ». Nous étions cinq ans avant les attentats du 11 septembre.

Pour un écrivain américain, dans le contexte actuel, il faut certainement posséder une sacrée paire de cojones, doublée d’une finesse et d’une érudition sans failles, pour faire d’un terroriste islamiste le héros de sa fiction, sans le présenter comme un monstre d’inhumanité, ni même porter le moindre jugement sur ses actes. Autrement dit : il faut s’appeler Norman Spinrad.

Le roman se déroule dans un futur relativement proche, où le monde musulman, du Pakistan à l’Algérie, s’est unifié sous la bannière du Califat. Oussama, prénommé ainsi en hommage à qui vous savez, est un jeune homme issu d’un milieu relativement aisé. Formé à l’espionnage, il est envoyé en France où il est chargé de trouver une main d’œuvre locale susceptible de l’aider à organiser des attentats. Mais sur place, le jeune idéaliste va très vite voir ses idées préconçues voler en éclat face à une situation infiniment plus complexe que ce qu’il pouvait imaginer. Pire, pour se fondre parmi la population, il lui faudra s’initier aux plaisirs interdits du sexe, de l’alcool et des drogues.

De manière assez surprenante, la première partie d’Oussama affiche plutôt des allures de comédie. Le candide héros découvre un univers qu’il ne soupçonnait pas, et les opérations auxquelles il prend d’abord part, plus médiatiques que violentes, finissent de le rendre sympathique aux yeux du lecteur. Progressivement pourtant, isolé au sein d’une organisation nébuleuse dont on ne sait jamais tout à fait qui donne les ordres ni quels sont les buts exacts recherchés, il va perdre le contrôle de la situation et se laisser emporter par les évènements, de plus en plus brutaux.

Oussama est un personnage qui doute en permanence. De sa foi, de ses motivations, de sa mission et des moyens de la mener à bien. Partagé entre d’une part une vision du monde manichéenne, qui fait des Etats-Unis le Grand Satan et du Califat le symbole de l’unité des musulmans du monde entier, et d’autre part une situation sur le terrain bien plus ambiguë, il n’a de cesse de se remettre en question, sans jamais tout à fait parvenir à trancher. Et si l’élément religieux constitue le socle de son combat, celui-ci trouve sa justification également et sans doute avant tout sur le plan politique.

De Paris où il fait ses premières armes au Nigéria où il lutte contre le pouvoir en place, soutenu par les USA, Oussama l’homme va progressivement s’effacer au profit d’Oussama le symbole de la lutte armée, la figure légendaire de la terreur. Réduit à cette image que le monde a désormais de lui, et pressé de faire des choix drastiques par une situation internationale de plus en plus explosive, il va être amené presque malgré lui à radicaliser ses positions, jusqu’au point de non-retour.

Avec tact et lucidité, Norman Spinrad nous fait pénétrer dans la tête de ce djihadiste, au fond guère différent de vous et moi. Loin de toute volonté de choquer, sans non plus adopter un point de vue moralisateur, son but est simplement d’essayer de comprendre comment un jeune homme indéniablement intelligent et sensible peut choisir de suivre une telle voie. Il y a quelque chose de profondément tragique dans ce parcours aux allures de gâchis inévitable, qui ne donne que plus de poids au propos de l’auteur, et fait d’Oussama l’une de ses plus belles réussites.

Isak le blanc-regard

Sans doute ne le dit-on pas assez souvent, mais chez Bifrost, on aime la fantasy. On admire George R. R. Martin, on vénère Michael Moorcock, on idolâtre Daniel Abraham, on sacrifie des vierges à la gloire de Jean-Philippe Jaworski. Et c’est pour cette même raison que l’on conchie la grande majorité des étrons imprimés dont de diarrhéiques éditeurs arrosent les tables des librairies à un rythme sans cesse accéléré, tel un malade qui entretiendrait sa turista à grand renfort de laxatifs (je file davantage la métaphore fécale ou tout le monde a compris ?).

Pioché parmi cette pénible surproduction, notre victime expiatoire se nomme Tom Lloyd, dont Isak le Blanc-Regard est le premier roman, plus exactement le volumineux (450 pages sans marge ou presque, dans une taille de caractères proscrite aux presbytes) premier tome d’une pentalogie. Pour être gentil trente secondes, on reconnaîtra volontiers que l’auteur n’écrit pas mal, d’autant moins qu’il est ici traduit par Henry-Luc Planchat, impeccable comme toujours. Ses dialogues sont plutôt vivants, offrant même à l’occasion quelques répliques assez réjouissantes. Il n’en est que plus rageant de le voir brasser du vide à longueur de chapitres.

Isak est un jeune blanc-regard, un individu doué dès la naissance d’une force surnaturelle, à la fois craint et respecté par le reste de la population. Sa mère étant morte en lui donnant naissance, Isak vit avec un père qui le déteste au sein d’une caravane marchande. Sa vie va radicalement changer lorsque sire Bahl, le plus puissant seigneur de cette partie du monde, va l’accueillir chez lui et le désigner comme son futur successeur. Et là, très vite, le roman part en sucette.

Le choix d’Isak, issu de nulle part, pour devenir le dauphin de Bahl et occuper une place particulièrement prestigieuse au sein de la noblesse, soulève beaucoup de questions. Le principal intéressé ne s’en pose aucune. Tout juste accueille-t-il la nouvelle avec une bordée de jurons, histoire de. Quant au lecteur, un poil plus curieux que le principal intéressé, à cette question comme à beaucoup d’autres par la suite, il devra se contenter d’un superbe « la seule réponse est “parce que”. » (p.128), à moins qu’il se satisfasse des sempiternelles volontés divines, rêves prémonitoires et autres prophéties régulièrement évoqués. Ou qu’il ne commence à envisager que l’auteur le prend pour un con.

Impression confirmée lorsque Tom Lloyd enchaîne une série de scènes répétitives où Isak reçoit en grande pompe son épée magique, son bouclier magique, son armure magique, son peigne magique, son porte-clés magique… Ainsi rhabillé pour l’été, le voici donc prêt à aller casser de l’elfe, ce qu’il va s’empresser de faire, voir chapitre 14.

En parallèle à l’histoire d’Isak, le romancier tente de développer le cadre de son récit et le contexte sociopolitique dans lequel il se déroule. Il s’y prend hélas comme un manche, multipliant les intervenants — un index à la fin du livre en recense une grosse centaine — et noyant le lecteur sous un flot d’informations, de noms propres et de lieux. A condition d’être patient, pour ne pas dire stoïque, il faudra tenir jusqu’à la seconde moitié du roman pour que la situation finisse par devenir intelligible et que l’on commence à cerner les tenants et les aboutissants de cette histoire. Sauf que, même si l’ensemble est mieux maîtrisé, il est toujours aussi stéréotypé que peu palpitant. Tom Lloyd entraîne alors son héros dans un interminable voyage de plusieurs semaines et près de deux cent pages durant lequel, de visite à un vassal en feu de camp à la belle étoile, il ne se passe à peu près rien. Le roman s’achève sur une ultime pirouette, tentative de remettre en question tout ce que le lecteur, à force d’abnégation et d’extrait de concentré de caféine, avait cru comprendre des enjeux de cette histoire, et de le pousser à s’enfiler les quatre tomes suivants pour savoir ce que l’auteur a vraiment dans la tête. Peine perdue, après une purge pareille, le lecteur en question s’est enfui au café du coin noyer sa souffrance dans une orgie de Picon bière.

Djeeb l'encourseur

[Critique commune à Djeeb l'encourseur et Blaguàparts.]

Djeeb le Chanceur fait partie des découvertes les plus enthousiasmantes de l’année passée. Premier roman pour adultes, après un Aria des brumes publié sous le pseudonyme de Don Lorenjy chez un éditeur « jeunesse » en 2008 (le regretté Le Navire en pleine ville), il introduisait un personnage particulièrement charismatique et attachant, Djeeb Scoriolis, aventurier patenté, beau-parleur infatigable et indécrottable coureur de jupons. Un héros qui, sous des dehors frivoles, révélait progressivement une complexité inattendue.

Ses péripéties se poursuivent donc dans ce deuxième roman, reprenant peu ou prou là où elles s’étaient arrêtées dans le volume précédent. On retrouve Djeeb dans une de ces fâcheuses postures dont il est coutumier, obligé de fuir, la queue entre les jambes, le lit d’une belle lorsque son mari rentre à l’improviste. Quelques péripéties plus tard, le voilà prenant part à une expédition hors des murs de Port Rubia, à la recherche d’une caravane portée disparue.

En envoyant son héros battre la campagne, Laurent Gidon donne à Djeeb l’Encourseur une tonalité assez différente du premier roman, élargissant son champ d’action et substituant aux secrets d’alcôves et aux intrigues politiques l’exploration de ce monde. Un monde dont le lecteur va être amené à s’interroger sur la nature exacte après la découverte d’un artefact dont l’existence même remet beaucoup de choses en question.

Avec Djeeb le Chanceur, le romancier avait mis au point une recette d’une belle efficacité, un mélange de comédie et de récit d’aventures s’appuyant sur un héros suffisamment fort pour que la formule puisse se décliner au fil des volumes suivants. Djeeb l’Encourseur, en introduisant toute une série de questions sur la nature de l’univers où se situe l’action, prend le risque de démolir ce cadre confortable pour ouvrir d’autres pistes et donner à cette série une toute autre tournure. Un risque qui peut être payant, à condition que les réponses ne déçoivent pas.

En attendant, malgré quelques longueurs à mi-parcours, Djeeb l’Encourseur renouvelle le plaisir de lecture procuré par le précédent volume. L’écriture de Laurent Gidon est toujours aussi joliment évocatrice, et Djeeb Scoriolis demeure un personnage dont on a envie de suivre les aventures aussi longtemps que possible.

Sous son autre identité de Don Lorenjy, Gidon a également publié cette année chez Griffe d’Encre son premier recueil de nouvelles, Blaguà-parts. Seize textes, allant de la plaisanterie de potache à des récits nettement plus ambitieux. Le ton est dans l’ensemble assez léger, et dans ses meilleurs moments évoque la belle époque du Galaxy des an-nées 50 et des auteurs com-me Robert Sheckley, Cyril M. Kornbluth ou William Tenn. Une science-fiction un peu datée dans la forme, sans doute, mais qui n’en reste pas moins, lorsqu’elle est maniée avec talent et inspiration, une lecture tout à fait réjouissante.

« Ceci est ma chair », qui ouvre le recueil, est assez représentatif du style Lorenjy. Dans un futur proche, extrapolation des pires travers de l’ultralibéralisme, un membre de la classe dirigeante découvre que, lorsque les rouages qui lui ont permis d’accéder à sa position se dérèglent, la chute est particulièrement brutale. On pleurera d’autant moins sur le sort du malheureux que l’auteur opte pour un ton ironique qui donne tout son sel à ce texte. Et on a beau avoir lu maintes et maintes fois ce type d’histoires, cette énième variante n’en est pas moins réussie pour autant.

Toutes ne fonctionnent pas aussi bien. Il arrive que Don Lorenjy se prenne les pieds dans le tapis en nous servant une nouvelle à la chute peu inspirée : « Suzanne on line » et sa bigote en contact direct avec Dieu, « Aliens vs Gladiator » et ses jeux du cirque galactiques. Mais le plus sou-vent, il s’en tire en optant pour un contexte inattendu, comme dans « L’Ambassadeur », où le premier contact avec des extraterrestres se déroule en 1919, ou « Organum » et son mode de pilotage spatial inédit qui donne à la nouvelle sa forme insolite.

D’autres fois encore, Lorenjy joue la carte du pastiche assumé et donne naissance à quelques perles particulièrement réussies : « Disapparitions » et son ambiance paranoïaque à souhait ; le psychédélique « Libéré sans délai », qui donne à voir la réalité de notre univers telle que nous n’avons jamais osé l’affronter, et surtout « La Dernière Marche », petit chef-d’œuvre de fin du monde aussi absurde que réjouissante.

En fil rouge du recueil, l’auteur nous conte les mésaventures d’un commando spatial chargé de mener à bien différentes missions. Chaque nouvelle est racontée du point de vue d’un membre différent de l’équipe, et l’on passe de la description goguenarde d’une intervention désastreuse, type « les gros cons dans l’espace », à un ultime texte beaucoup plus sombre et violent.

Blaguàparts est un recueil des plus agréables, seize nouvelles sans prétention mais pas sans talent, le genre de petites histoires qui s’insinue dans votre esprit avec l’évidence de ces mélodies que l’on se surprend à siffloter.

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