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Critiques de Bifrost

Vies de saints

[Critique commune à Le Fond du ciel, Vies de saints et Mantra.]

« Ce livre n’est pas un roman de science-fiction, mais il se nourrit de science-fiction ». Ainsi Rodrigo Fresán définit-il dans sa postface Le Fond du ciel. Et de fait, la science-fiction y est omniprésente. Elle occupe une place essentielle dans la vie de deux amis, Isaac et Ezra, enfants de la Grande Dépression nourris aux pulps. L’un deviendra écrivain, l’autre scientifique. A travers leur histoire commune, on découvre quelques-unes des figures les plus singulières de ce milieu : les premiers membres du fandom, Warren Wilbur Zack, auteur génial n’ayant connu le succès qu’après sa mort (toute ressemblance avec Philip K. Dick n’a rien de fortuit), ou Jeff Darlingskill, personnage réunissant les pires travers de H. P. Lovecraft et de L. Ron Hubbard. La première partie du ro-man, recréation de l’âge d’or de la S-F américaine, n’est pas sans rappeler Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, avant que Fresán ne fasse partir son roman dans une direction très différente.

La science-fiction ne constitue pas uniquement l’environnement culturel des personnages. Elle est omniprésente dans l’écriture même du romancier, dans ses métaphores, dans sa façon de décrire le monde. « J’ai parfois fortement l’impression que tous les habitants de cette planète sont, sans en avoir conscience, des écrivains de science-fiction » (p. 15). C’est à travers l’évolution de la science-fiction au fil des décennies qu’il mesure l’évolution du monde. Fresán adopte alors le point de vue de son narrateur, regrettant le temps où les récits de S-F étaient « des manuels d’instruction pour mettre le futur en marche » (p. 67). Un futur qui, lorsqu’il rejoint notre présent, donne l’impression d’être en panne.

On aurait bien du mal à énumérer les innombrables emprunts à la S-F qui parsèment ce livre : glissements brusques vers le passé, l’avenir ou un monde parallèle, extra-terrestre observant l’humanité à distance, interprétations religieuses délirantes tout droit tirées d’un mauvais pulp, mais aussi toute une collection de fins du monde auxquelles nous n’avons semble-t-il échappé que de justesse. A la fois déclaration d’amour au genre et analyse de la manière dont il a en partie façonné notre vision collective du monde, Le Fond du ciel est à ranger à côté du Il est parmi nous de Norman Spinrad parmi les romans ne relevant pas de la S-F que tout amateur de S-F se doit impérativement de lire.

Un bonheur ne venant jamais seul, dans la foulée de la parution de ce roman, Le Passage du Nord-Ouest publie Vies de Saints, le deuxième livre de l’auteur, et ressort Mantra, un texte plus récent, dans une version actualisée. Quinze ans avant Le Fond du ciel, Fresán réalisait avec Vies de Saints un travail assez similaire, en prenant cette fois pour sujet la religion. Ce n’est pas tant la métaphysique qui l’intéresse ici que les potentialités fictionnelles d’un tel thème. « Dieu n’existe pas, mais c’est un grand personnage » (p. 215), fait-il dire à un ivrogne. Il chausse donc ses « Lunettes de Jésus » pour mettre en scène une galerie de personnages tout à fait fascinants : le frère jumeau du Christ, ayant glissé entre les mailles de l’Histoire depuis deux mille ans, un messie reconverti en tueur en série, un écrivain ayant prophétisé le 11 septembre 2001, ainsi que quelques célébrités, de Robert Johnson à Robert Oppenheimer. Surtout, Rodrigo Fresán s’amuse. Qu’il signe le synopsis d’un thriller religieux à la Da Vinci Code ou qu’il transforme l’élection papale en reality-show, il fait montre d’une inventivité de tous les instants. Collection d’histoires qui se croisent, s’interpellent et se répondent, Vies de Saints est un livre ludique, mêlant avec jubilation le sacré et le profane.

En matière de récit désarticulé et foutraque, Mantra va encore plus loin et, après une première partie relativement linéaire, se poursuit durant plus de trois cents pages sous la forme d’un lexique, sautant d’un sujet à l’autre tout en construisant progressivement une vision globale de son sujet. Pour le résumer d’une ligne, Mantra est un guide de la ville de Mexico. Sauf que, comme le fait remarquer l’un de ses personnages, « dans tout l’univers, rien n’est plus inutile qu’un guide de Mexico… » (p. 273). D’où ce collage de faits, d’impressions et de fantasmes, donnant à l’ensemble son aspect chaotique. Argentin d’origine, Rodrigo Fresán aborde la ville en étranger, et confronte son point de vue à celui d’autres illustres visiteurs, Sam Peckinpah, Antonin Artaud ou William Burroughs. Un regard extérieur qui lui autorise toutes les libertés. Sous sa plume, Godzilla devient un monstre précolombien ou un guérillero révolutionnaire, tandis que les films mettant en scène les célèbres lutteurs masqués locaux empruntent leur esthétique à la Nouvelle Vague. La science-fiction est elle aussi présente dans Mantra, à travers quelques-unes de ses figures les plus représentatives (Rod Serling et sa Twilight Zone, Philip K. Dick), ou diverses réflexions sur la question, rejoignant celles développées dans Le Fond du ciel. Quant à l’épilogue du roman, situé dans une Mexico future anéantie par une succession de cataclysmes, il s’agit de pure S-F. Roman tentaculaire où, à l’instar de la ville qui l’inspire, il est aisé de se perdre, Mantra est un livre stupéfiant, sorte de work-in-progress permanent (Fresán a rajouté divers chapitres pour cette nouvelle édition) et une expérience de lecture tout à fait unique.

Le Fond du ciel

[Critique commune à Le Fond du ciel, Vies de saints et Mantra.]

« Ce livre n’est pas un roman de science-fiction, mais il se nourrit de science-fiction ». Ainsi Rodrigo Fresán définit-il dans sa postface Le Fond du ciel. Et de fait, la science-fiction y est omniprésente. Elle occupe une place essentielle dans la vie de deux amis, Isaac et Ezra, enfants de la Grande Dépression nourris aux pulps. L’un deviendra écrivain, l’autre scientifique. A travers leur histoire commune, on découvre quelques-unes des figures les plus singulières de ce milieu : les premiers membres du fandom, Warren Wilbur Zack, auteur génial n’ayant connu le succès qu’après sa mort (toute ressemblance avec Philip K. Dick n’a rien de fortuit), ou Jeff Darlingskill, personnage réunissant les pires travers de H. P. Lovecraft et de L. Ron Hubbard. La première partie du ro-man, recréation de l’âge d’or de la S-F américaine, n’est pas sans rappeler Les Extraordinaires aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, avant que Fresán ne fasse partir son roman dans une direction très différente.

La science-fiction ne constitue pas uniquement l’environnement culturel des personnages. Elle est omniprésente dans l’écriture même du romancier, dans ses métaphores, dans sa façon de décrire le monde. « J’ai parfois fortement l’impression que tous les habitants de cette planète sont, sans en avoir conscience, des écrivains de science-fiction » (p. 15). C’est à travers l’évolution de la science-fiction au fil des décennies qu’il mesure l’évolution du monde. Fresán adopte alors le point de vue de son narrateur, regrettant le temps où les récits de S-F étaient « des manuels d’instruction pour mettre le futur en marche » (p. 67). Un futur qui, lorsqu’il rejoint notre présent, donne l’impression d’être en panne.

On aurait bien du mal à énumérer les innombrables emprunts à la S-F qui parsèment ce livre : glissements brusques vers le passé, l’avenir ou un monde parallèle, extra-terrestre observant l’humanité à distance, interprétations religieuses délirantes tout droit tirées d’un mauvais pulp, mais aussi toute une collection de fins du monde auxquelles nous n’avons semble-t-il échappé que de justesse. A la fois déclaration d’amour au genre et analyse de la manière dont il a en partie façonné notre vision collective du monde, Le Fond du ciel est à ranger à côté du Il est parmi nous de Norman Spinrad parmi les romans ne relevant pas de la S-F que tout amateur de S-F se doit impérativement de lire.

Un bonheur ne venant jamais seul, dans la foulée de la parution de ce roman, Le Passage du Nord-Ouest publie Vies de Saints, le deuxième livre de l’auteur, et ressort Mantra, un texte plus récent, dans une version actualisée. Quinze ans avant Le Fond du ciel, Fresán réalisait avec Vies de Saints un travail assez similaire, en prenant cette fois pour sujet la religion. Ce n’est pas tant la métaphysique qui l’intéresse ici que les potentialités fictionnelles d’un tel thème. « Dieu n’existe pas, mais c’est un grand personnage » (p. 215), fait-il dire à un ivrogne. Il chausse donc ses « Lunettes de Jésus » pour mettre en scène une galerie de personnages tout à fait fascinants : le frère jumeau du Christ, ayant glissé entre les mailles de l’Histoire depuis deux mille ans, un messie reconverti en tueur en série, un écrivain ayant prophétisé le 11 septembre 2001, ainsi que quelques célébrités, de Robert Johnson à Robert Oppenheimer. Surtout, Rodrigo Fresán s’amuse. Qu’il signe le synopsis d’un thriller religieux à la Da Vinci Code ou qu’il transforme l’élection papale en reality-show, il fait montre d’une inventivité de tous les instants. Collection d’histoires qui se croisent, s’interpellent et se répondent, Vies de Saints est un livre ludique, mêlant avec jubilation le sacré et le profane.

En matière de récit désarticulé et foutraque, Mantra va encore plus loin et, après une première partie relativement linéaire, se poursuit durant plus de trois cents pages sous la forme d’un lexique, sautant d’un sujet à l’autre tout en construisant progressivement une vision globale de son sujet. Pour le résumer d’une ligne, Mantra est un guide de la ville de Mexico. Sauf que, comme le fait remarquer l’un de ses personnages, « dans tout l’univers, rien n’est plus inutile qu’un guide de Mexico… » (p. 273). D’où ce collage de faits, d’impressions et de fantasmes, donnant à l’ensemble son aspect chaotique. Argentin d’origine, Rodrigo Fresán aborde la ville en étranger, et confronte son point de vue à celui d’autres illustres visiteurs, Sam Peckinpah, Antonin Artaud ou William Burroughs. Un regard extérieur qui lui autorise toutes les libertés. Sous sa plume, Godzilla devient un monstre précolombien ou un guérillero révolutionnaire, tandis que les films mettant en scène les célèbres lutteurs masqués locaux empruntent leur esthétique à la Nouvelle Vague. La science-fiction est elle aussi présente dans Mantra, à travers quelques-unes de ses figures les plus représentatives (Rod Serling et sa Twilight Zone, Philip K. Dick), ou diverses réflexions sur la question, rejoignant celles développées dans Le Fond du ciel. Quant à l’épilogue du roman, situé dans une Mexico future anéantie par une succession de cataclysmes, il s’agit de pure S-F. Roman tentaculaire où, à l’instar de la ville qui l’inspire, il est aisé de se perdre, Mantra est un livre stupéfiant, sorte de work-in-progress permanent (Fresán a rajouté divers chapitres pour cette nouvelle édition) et une expérience de lecture tout à fait unique.

Les Magiciens

A première vue, on pourrait naïvement penser que l’absence d’idées originales aurait quelque chose de vaguement handicapant pour un écrivain. Hélas, il suffit de jeter un œil à la majeure partie de la production annuelle en fantasy pour rapidement se persuader du contraire. Et ce n’est certainement pas Lev Grossman (le frère d’Austin, auteur d’Un jour, je serai invincible (Calmann-Lévy), également traduit par Jean-Daniel Brèque) qui va faire mentir cette réputation, lui qui, avec son troisième roman Les Magiciens, pompe à droite à gauche avec l’abnégation d’un Shadock.

Le projet de base est en effet d’une simplicité remarquable : selon les mots du New York Times, cité en quatrième de couverture — et c’est bien sous cet angle qu’a été vendu le bous… bouquin —, il s’agit de livrer « un Harry Potter pour adultes ». Drôle d’idée… Après tout, le sorcier binoclard britannique a suffisamment montré qu’il pouvait être lu aussi bien par les pitinenfants que par leurs parents. En quoi cela peut-il donc bien consister, « un Harry Potter pour adultes » ? Eh bien, selon Lev Grossman, cela consiste en gros à plagier peu ou prou J. K. Rowling sur 300 pages (qui condensent cinq années d’études ; oui, c’est du Potter en digest…), en les saupoudrant d’un soupçon de drogue, d’une cuillère d’alcool, et d’une louche de pénibles coucheries adolescentes et des jalousies qui vont avec, mollement partouzardes pour la forme, et en définitive très racoleuses. TU LA SENS MA GROSSE SUBVERSION ? Ben, pas vraiment, en fait ; d’autant que l’auteur, en définitive, échappe assez difficilement à un certain moralisme et, en prime, à un certain machisme pour le moins consternant. Donc, en fait « d’Harry Potter pour adultes »… Disons pour ados aux hormones en ébullition, à la limite. Et encore.

Pour le reste, nous sommes en terrain connu. Le livre premier (près de 300 pages, donc) est une resucée pure et simple de la série à succès précitée. Tout y est, et deux allusions pas très fines y sont même faites (pp. 171 et 245). Nous suivons donc Quentin Coldwater au cours de ses cinq années d’études à Brakebills, l’Université des magi-ciens (oui, décalage d’âge oblige). On y joue à la bourbasse au lieu du quidditch. Pour le reste, c’est la même chose. Les cours, les amis, les amours, les disputes… Certes, il n’y a pas cette fois l’idée d’un élu, et l’ombre de Voldemort ne plane pas sur l’école (même si nous en avons une sorte d’ersatz), mais c’est à peu près tout. Sinon, tout pareil ; à la limite du plagiat, ou si vous préférez du foutage de gueule. Avec beaucoup moins d’intérêt que l’original, cela va sans dire : en 300 pages, on n’a pas le temps de développer un univers aussi construit et cohérent (à vrai dire, Lev Grossman, sous cet angle, ne développe rien du tout) ; et on ne manquera pas de regretter le côté british de l’institution, mal transposé aux Etats-Unis, où le traditionalisme de Poudlard cède la place à un éloge de la compétition au moins aussi nauséabond, si ce n’est plus…

Restent 200 pages à combler. On commence par du sexe, de la drogue, et sans doute du rock’n’roll, pour montrer que, attention, on n’est pas dans Harry Potter, hein, mais dans un roman adulte. C’est lourd. Très lourd.

Puis l’on passe à la seconde véritable partie du roman, qui se rattache grossièrement à la première. Quentin, dans son enfance — et au-delà — était un fan absolu des Chroniques de Fillory, une série de fantasy en cinq volumes. Bien évidemment, il va découvrir que Fillory existe réellement, et que les Chroniques disaient la vérité. Pompage, phase deux : cette fois, c’est semble-t-il essentiellement « Narnia » qui trinque, avec une grosse louche de Magicien d’Oz, et un soupçon d’Alice au pays des merveilles. Le tout traité comme une parodie d’une mauvaise partie de Donjons & Dragons, avec un total manque de respect pour le sujet et les lecteurs. Les rebondissements gros comme une maison abondent, parfois téléphonés, d’autres fois simplement too much. Et le lecteur s’ennuie ; à peine si son intérêt s’éveille quelque peu dans les passages les plus sombres de ce périple à Fillory. Mais rassurez-vous (ou désespérez) : ce n’est que passager ; d’ailleurs, Lev Grossman serait en train de « travailler » (?) sur une suite…

Le plus fort est sans doute qu’il y ait eu des critiques pour trouver ça « luxuriant et inventif… original et passionnant », comme le proclame fièrement la quatrième de couverture, encore, citant cette fois le Washington Post. Pas compris…

Si l’on ajoute à cela des personnages tous plus agaçants les uns que les autres (dans le mauvais sens du terme), épais comme une feuille de papier OCB et dotés de la psychologie d’un hamster, plus un style quelconque perclus de traits jeunistes (on ne compte pas les « cool » et les « look »), le bilan est vite vu : allez, hop, poubelle.

Ceux qui nous veulent du bien

Ami lecteur, toi qui lis ces lignes, abandonne tout espoir : apprends d’ores et déjà que notre futur sera glauque, que c’était mieux avant et que, rhalala, ma bonne dame, avec toutes les nouvelles technologies qu’y nous font, ben on n’est pas sortis de l’auberge, c’est moi qui vous l’dis. Manière d’affirmer que, dès le départ, l’appel à textes intitulé « nouvelles technologies et atteintes à l’humain » lancé conjointement par La Volte et La Ligue des droits de l’Homme et qui a débouché sur cette anthologie posait quelque peu problème à l’amateur de science-fiction… En effet, en adoptant une telle orientation idéologique comme fondement même de son propos, il présentait le risque de déboucher sur des textes, disons « technophobes », pour ne pas dire « néo-luddites », pour ne pas dire franchement réactionnaires (et chez La Volte, dans le genre, on avait déjà donné avec La Zone du dehors d’Alain Damasio, présent à l’affiche…). Or, en science-fiction, ça la fout un peu mal… Si celle-ci peut à bon droit tirer la sonnette d’alarme à l’occasion, son instrumentalisation à cet effet, surtout s’il s’agit de pointer du doigt les dérives du progrès technologique, pose d’autant plus problème que les amalgames sont vite réalisés, qui viennent stigmatiser globalement ce progrès : on aura hélas l’occasion de le constater. Or, sans verser dans le positivisme béat, ni a fortiori dans un scientisme malsain, on est en droit de regretter que les nouvelles technologies, quelles qu’elles soient, ne soient envisagées que sous un angle purement négatif, quand elles sont susceptibles de tant d’applications.

Ceci étant, nous ne parlons ici que de l’appel à textes ; et si ces préconçus imprègnent encore largement la préface de Dominique Guibert, secrétaire général de la Ligue des droits de l’Homme (qui, au mieux, enfonce des portes ouvertes, et, au pire, se montre maladroit, voire méprisant, vis-à-vis du genre…), le fait est qu’un appel à textes, ça se tord, ça s’interprète, ça se remâche, et qu’il peut en sortir des choses assez inattendues. Or il y a du beau monde, au milieu des inconnus, dans cette anthologie ; de quoi attiser malgré tout la curiosité du plus sceptique des lecteurs. Mais autant le dire tout de suite : le résultat final est passablement médiocre… Et s’il s’en est trouvé pour tirer leur épingle du jeu (quitte à verser dans le hors sujet, d’ailleurs…), nombreux sont ceux qui se sont contentés du minimum syndical, quand ils n’ont pas livré des aberrations pures et simples.

Décortiquons donc la bête, en commençant par une rapide vue d’ensemble : double couverture, jolie maquette (4), c’est assurément un bel objet ; on se montrera par contre plus que réservé sur les « fiches signalétiques » placées en tête de chaque nouvelle et décrivant sommairement les auteurs, qui ont tout de la fausse bonne idée : le résultat est souvent, au choix, hilarant ou consternant (mentions spéciales au « subversif » Ayerdhal et au bavard Philippe Curval). Mais passons aux nouvelles, du pire au meilleur.

Le pire, ce sont deux nouvelles catastrophiques, caricaturales au possible, qui représentent à peu près tout ce que l’on pouvait craindre en la matière. Le champion, ici, est sans conteste Bernard Camus, avec — attention les yeux — « Les Evénements sont potentiellement inscrits et non modifiables », courte « nouvelle » (?) absolument imbitable qui redonne à l’expression si convenue « d’anti-américanisme primaire » tout son sens (et en caractères gras, s’il vous plaît). Mais Philippe Curval se débrouille également pas mal avec « Un spam de trop », de loin le texte le plus réac de l’antho, qui plus est plombé par un humour lourdingue, et dont la conclusion, absurde, certes, est avant tout ridicule.

Il y a ensuite du simplement mauvais. Outre la préface (donc), nous retiendrons ici trois textes : tout d’abord « Le Regard », de Jérôme Olinon, texte raté, confus, au style pénible ; ensuite « Trajectoires », de Danel, « Minority Report » du pauvre, mal écrit pour couronner le tout ; enfin « Vieux Salopard » de Paul Beorn, mauvais remake de L’Echiquier du mal passablement hors sujet.

Quatre nouvelles se contentent d’être médiocres, au sens strict : « Echelons », de Thomas Day, qui ouvre le recueil, n’est pas déplaisante, mais laisse un peu sur sa faim ; « Satisfecit » de Stéphane Beauverger est riche de bonnes idées, mais sa trame de thriller et sa conclusion déçoivent ; Ayerdhal, avec « Paysage urbain », fait dans l’ultra didactique politiquement correct (ah non, pardon, « subversif »), ce qui n’est pas totalement inintéressant, mais tout de même un peu trop pontifiant pour séduire véritablement ; Prune Matéo, enfin, livre avec « Sauver ce qui peut l’être » un texte assez sensible, mais qui ne laisse guère d’impression durable.

On en arrive (enfin) aux textes « corrects », voire bons. Camille Leboulanger, avec « 78 ans », dresse un beau portrait de vieillard, dans un monde où la vieillesse peut être évitée ; un peu hors sujet, mais touchant. A l’autre extrémité, Gulzar Joby, avec « Remplaçants », s’intéresse quant à lui aux enfants fliqués par leurs parents ; pas d’une originalité foudroyante, mais assez joli. Un cas limite ensuite avec Alain Damasio, qui fait du Damasio, en mode psychothérapie fumage de moquette : comme souvent avec cet auteur, c’est aussi séduisant qu’agaçant, mais, au final, cette descente aux enfers fait mouche ; elle est pourtant largement hors sujet, là encore…

Puis viennent les textes qui méritent franchement le détour. Jacques Mucchielli, avec « Spam », nous livre une variation noire et agressive de Les Gogos contre-attaquent de Frederik Pohl : écriture irréprochable, images fortes, rien à redire. « Ghost in a Supermarket » d’Eric Holstein est également tout à fait recommandable : cette chasse au consommateur s’avère passionnante et effrayante. Si « Des myriades d’arphides » de Sébastien Cevey est peut-être encore un peu confus, il confirme néanmoins qu’il s’agit là d’un jeune auteur prometteur, et c’est en outre un des rares textes de l’anthologie à présenter les possibilités de résistance offertes par la technologie elle-même. Léo Henry est passablement hors sujet (lui aussi !) avec « Naître et fleurir », mais peu importe : la plume est superbe, et la nouvelle délicieuse. Et l’anthologie de se conclure en beauté avec « Le Point aveugle » de Jeff Noon, sorte de poème en prose en plein dans le sujet (enfin…).

Il n’en reste pas moins qu’au final ces « 17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré » (pas dit que ce sous-titre soit très bien vu, au passage…) sont dans l’ensemble très inégales, trop sans doute pour faire de ce recueil une lecture véritablement recommandable. Certes, les auteurs ont pour la plupart évité de tomber dans les pièges que leur tendait l’appel à textes, et c’est heureux ; mais trop rares sont ceux qui, pour autant, ont livré des textes vraiment saisissants, ou ont fait preuve de la maîtrise nécessaire pour les pousser jusqu’au bout.

Bitterwood

Le monde vit sous la main de fer des Dragons depuis un millénaire et Albekizan, le roi actuel, est le pire d’une longue lignée de tyrans sanguinaires. Les humains sont traités par les Sauriens comme les Ilotes par leurs maîtres Spartiates : les révoltes sont réprimées avec une violence extrême. La dictature s’aggrave encore avec l’assassinat de l’héritier du tyran par le « terroriste » Bitterwood. Albekizan, fou de chagrin, décide d’anéantir l’espèce humaine qu’il juge inutile et responsable de la mort de son fils. Aidé par un Dragon psychopathe, il met en place un camp de concentration à l’échelle du pays et y attire les humains par un mélange de promesses de vie meilleure et de menaces à peine voilées. Fort heureusement, tous les Dragons ne sont pas de cet avis, ainsi le mage royal Vendevorex et son humaine domestique, qui décident de s’opposer au dictateur génocidaire par tous les moyens, y compris en s’alliant au légendaire assassin de Dragon et héros de la résistance, le fameux Bitterwood…

Ce roman démarre comme un cycle de fantasy naïf et manichéen mais se révèle au fil des pages à la fois addictif et trompeur. Il se transforme en effet par petites touches presque impressionnistes en roman de science-fiction post-apocalyptique qui réussit à surprendre le lecteur et à expliquer de manière assez élégante et logique le retour des dragons et de la magie. Une prouesse qui vaut d’ailleurs à elle seule la lecture de l’ouvrage.

Les personnages sont attachants, quoique parfois un peu trop « Américains », mais il est vrai que l’action se passe en Géorgie, et Bitterwood, sorte de super résistant sur le retour, est particulièrement réussi. L’intrigue rebondit allégrement avec juste ce qu’il faut de surprises et de deux ex machina pour que l’on ne s’ennuie pas. De fait, une fois fini le livre — qui, bien que clos, n’en est pas moins le premier volume d’une trilogie —, on se surprend à y trouver un petit goût de revenez-y. En clair, sans être le cycle de l’année, nous sommes ici en présence d’un très honnête travail d’écrivain qui remplit parfaitement son office : distraire le lecteur tout en étant original. A recommander comme un bon moment de détente sans prétention.

La Parallèle Vertov

[Critique commune à La Parallèle Vertov et Les Manuscrits de Kinnereth.]

Frédéric Delmeulle était apparu en 2007 avec le roman Nec Deleatur, paru chez un petit éditeur (EditeurIndependant.com) mais néanmoins remarqué par certains critiques (notamment Laurent Leleu, pp.70-71 du Bifrost n°50). Passablement réécrit, ce livre est republié chez Mnémos sous un autre titre tout aussi intrigant, La Parallèle Vertov ; cette réédition devrait lui permettre de toucher un public plus large, et ça n’en est que justice car il s’agit d’un roman très intéressant et rondement mené. En 1910, trois frères sont tués en Angleterre ; ces meur-tres marquent le point de départ d’une enquête menée par des journalistes qui vont plonger dans les tourments d’une guerre de succession qui s’étend sur plusieurs décennies, et qui verra certains des héritiers augmenter leur fortune par le biais d’un pacte avec le parti nazi. En 1993, un homme prend possession d’un sous-marin, le Vertov. Enfin, de nos jours, Child Katouchas aperçoit sur des images d’archives datant de 1910 son oncle… avec son apparence actuelle ! Toutes ces trames vont bien évidemment se rejoindre pour tracer une histoire singulière faite de voyage dans le temps. Le lecteur sera ainsi promené à diverses époques, en commençant par 117 et la mort de l’empereur Trajan. Delmeulle est professeur d’histoire-géographie, aussi son solide bagage de connaissances lui permet-il d’asseoir tranquillement la progression de ses personnages au sein d’un univers parallèle qu’ils provoquent, puis subissent. Astucieux, tant dans son propos que dans sa construction, agrémenté d’un humour omniprésent dû aux protagonistes, ce livre se lit d’une traite, même si parfois les exposés « techniques » plombent clairement le rythme.

Ce défaut est corrigé dans le tome suivant de ce qu’il convient désormais d’appeler Les Naufragés de l’Entropie, Les Manuscrits de Kinnereth, inédit cette fois-ci et publié quelques mois plus tard par Mnémos. Davantage porté sur l’action — même si le premier tome n’en était pas dépourvu, loin de là —, ce livre part une nouvelle fois d’un mystère. Mais là où il s’agissait d’une énigme policière dans La Parallèle…, il s’agit de théologie ici : des manuscrits sont retrouvés à Kinnereth — dont la mer est en fait le lac de Tibériade —, qui, s’ils sont authentiques, risquent fort d’ébranler les bases de l’histoire religieuse. Ils datent en effet de la fin du Ier siècle et ont été rédigés par un disciple du Christ. Ce roman ne constitue pas une suite directe du premier volume, puisque c’est désormais l’ex-compagne de Child, disparu depuis dix ans, qui tient le rôle principal. Chercheuse en histoire, elle se voit confier ces manuscrits, et devra mettre en œuvre ses facultés de réflexion pour retrouver les traces du Vertov et de Child, sans savoir s’il est encore vivant… Elle sera accompagnée pour ce faire de plusieurs membres de sa famille hauts en couleurs, et de Masterson, un agent des services secrets dont les motivations restent obscures. Combinaison de mystère religieux des origines et de voyage dans le temps : on pense inévitablement à Voici l’homme, de Michael Moorcock, et Delmeulle ne se prive du reste pas d’y faire référence. Néanmoins, là où le roman de l’écrivain anglais était ouvertement un pamphlet théologique, celui de l’auteur français se veut plus léger, plus tourné vers le suspense et les paradoxes temporels. Comme on l’a dit, ce tome est mieux équilibré que le précédent, et suit exactement le même chemin : une lecture délassante, sympathique plongée dans les méandres du temps, par un auteur qui prend visiblement plaisir à tordre le cours du temps selon son imagination. Par ce diptyque, Frédéric Delmeulle fait une entrée remarquée dans le milieu de l’imaginaire francophone

Les Manuscrits de Kinnereth

[Critique commune à La Parallèle Vertov et Les Manuscrits de Kinnereth.]

Frédéric Delmeulle était apparu en 2007 avec le roman Nec Deleatur, paru chez un petit éditeur (EditeurIndependant.com) mais néanmoins remarqué par certains critiques (notamment Laurent Leleu, pp.70-71 du Bifrost n°50). Passablement réécrit, ce livre est republié chez Mnémos sous un autre titre tout aussi intrigant, La Parallèle Vertov ; cette réédition devrait lui permettre de toucher un public plus large, et ça n’en est que justice car il s’agit d’un roman très intéressant et rondement mené. En 1910, trois frères sont tués en Angleterre ; ces meur-tres marquent le point de départ d’une enquête menée par des journalistes qui vont plonger dans les tourments d’une guerre de succession qui s’étend sur plusieurs décennies, et qui verra certains des héritiers augmenter leur fortune par le biais d’un pacte avec le parti nazi. En 1993, un homme prend possession d’un sous-marin, le Vertov. Enfin, de nos jours, Child Katouchas aperçoit sur des images d’archives datant de 1910 son oncle… avec son apparence actuelle ! Toutes ces trames vont bien évidemment se rejoindre pour tracer une histoire singulière faite de voyage dans le temps. Le lecteur sera ainsi promené à diverses époques, en commençant par 117 et la mort de l’empereur Trajan. Delmeulle est professeur d’histoire-géographie, aussi son solide bagage de connaissances lui permet-il d’asseoir tranquillement la progression de ses personnages au sein d’un univers parallèle qu’ils provoquent, puis subissent. Astucieux, tant dans son propos que dans sa construction, agrémenté d’un humour omniprésent dû aux protagonistes, ce livre se lit d’une traite, même si parfois les exposés « techniques » plombent clairement le rythme.

Ce défaut est corrigé dans le tome suivant de ce qu’il convient désormais d’appeler Les Naufragés de l’Entropie, Les Manuscrits de Kinnereth, inédit cette fois-ci et publié quelques mois plus tard par Mnémos. Davantage porté sur l’action — même si le premier tome n’en était pas dépourvu, loin de là —, ce livre part une nouvelle fois d’un mystère. Mais là où il s’agissait d’une énigme policière dans La Parallèle…, il s’agit de théologie ici : des manuscrits sont retrouvés à Kinnereth — dont la mer est en fait le lac de Tibériade —, qui, s’ils sont authentiques, risquent fort d’ébranler les bases de l’histoire religieuse. Ils datent en effet de la fin du Ier siècle et ont été rédigés par un disciple du Christ. Ce roman ne constitue pas une suite directe du premier volume, puisque c’est désormais l’ex-compagne de Child, disparu depuis dix ans, qui tient le rôle principal. Chercheuse en histoire, elle se voit confier ces manuscrits, et devra mettre en œuvre ses facultés de réflexion pour retrouver les traces du Vertov et de Child, sans savoir s’il est encore vivant… Elle sera accompagnée pour ce faire de plusieurs membres de sa famille hauts en couleurs, et de Masterson, un agent des services secrets dont les motivations restent obscures. Combinaison de mystère religieux des origines et de voyage dans le temps : on pense inévitablement à Voici l’homme, de Michael Moorcock, et Delmeulle ne se prive du reste pas d’y faire référence. Néanmoins, là où le roman de l’écrivain anglais était ouvertement un pamphlet théologique, celui de l’auteur français se veut plus léger, plus tourné vers le suspense et les paradoxes temporels. Comme on l’a dit, ce tome est mieux équilibré que le précédent, et suit exactement le même chemin : une lecture délassante, sympathique plongée dans les méandres du temps, par un auteur qui prend visiblement plaisir à tordre le cours du temps selon son imagination. Par ce diptyque, Frédéric Delmeulle fait une entrée remarquée dans le milieu de l’imaginaire francophone

La Maison qui glissait

En fait de maison, il s’agit plutôt d’un immeuble, la tour des Erables, située dans une cité semblable à toute autre. Les habitants se croisent, se connaissent parfois, et tout ce beau monde vit ensemble, les uns heureux, les autres moins. Un jour, en plein milieu de l’été, ils se réveillent en constatant que leur univers se réduit désormais à quelques dizaines de mètres autour de leur habitation. Au-delà, rien d’autre qu’un mur de brume opaque. Et ce silence… Un habitant décide de franchir le mur, les autres l’entendent pousser un hurlement, et il ne revient pas. Dès lors, ils comprennent que ce brouillard représente une menace, à laquelle ils vont devoir faire face sans espérer une aide venue de l’ « extérieur ». Et ce huis-clos, qui tourne peu à peu au jeu de massacre, va jouer le rôle d’un révélateur implacable des vraies personnalités des uns et des autres…

Ce qui intéresse Andrevon, ce n’est clairement pas l’histoire de ce qu’il advient à la Tour des Erables — la menace met longtemps à se manifester de manière plus tangible, et quand elle le fait c’est sans explication. A ce titre, l’explication finale, car il y en a une, revendique pleinement ce manque d’intérêt, vaste pied de nez à tous les défenseurs d’une science-fiction étayée, expliquée, rationalisée. L’intrigue n’est qu’un prétexte nécessaire à l’auteur pour se livrer à une étude comportementale des habitants, en traçant une bien belle galerie de portraits, et en empoignant à pleines mains ce matériau humain si riche de surprises, contradictions, actes héroïques ou ignobles… D’un ensemble d’individualités, Andrevon s’applique à faire une communauté où les liens, face à l’inconnu et à l’angoisse, se resserrent peu à peu. Dès lors, même si on est en pleine science-fiction, c’est davantage à un roman social qu’on a affaire ; et on ne peut que constater, malgré certains personnages caricaturaux — toutefois tellement crédibles qu’ils sont finalement l’exact reflet de la réalité —, qu’Andrevon n’a pas son pareil pour décrire les travers, les vantardises, les élans d’humanité qui sont le propre de l’Homme. En outre, il fait fi de toute bienséance : les intégristes le restent jusqu’au bout, allant jusqu’à commettre l’irréparable, les racistes aussi, tandis que les amateurs de cul sous toutes ses formes prennent régulièrement leur pied… Nul doute que certaines dents grinceront une nouvelle fois à la lecture de la prose d’Andrevon, laquelle se caractérise également par une très grande précision dans les détails : la description d’une scène de petit-déjeuner peut prendre une page entière ! C’est la méthode qu’emploie l’auteur pour nous immerger totalement dans l’immeuble ; à force de connaître jusqu’aux habitudes matinales de tel père de famille, ou aux marques achetées par telle ménagère, on a l’impression de toujours avoir habité la tour des Erables. Il est donc d’autant plus étonnant de constater que le livre est truffé de coquilles et d’incohérences : les noms de plusieurs personnages changent au cours du roman, le décompte du nombre de survivants est totalement farfelu… Dommage que la relecture n’ait pas été suffisamment attentive pour gommer ces défauts qui, à la longue, se révèlent particulièrement agaçants.

Si certains seront déçus par la minceur de l’argument spéculatif, les autres sauront apprécier l’ironie et l’iconoclasme d’Andrevon. S’il ne signe pas avec La Maison qui glissait un roman inoubliable, l’écrivain grenoblois montre néanmoins qu’il est toujours là pour secouer le cocotier des bien-pensants.

La Dernière Nécropole

Voici un texte des plus étranges.

Ce n’est certes pas le premier artefact que la S-F fait explorer à l’Humanité et tout le monde garde encore en mémoire le célèbre Rencontre avec Rama de feu sir Arthur C. Clarke. Cependant, celui qui nous est ici présenté est l’un des plus bizarres que la science-fiction nous ait permis de découvrir et, comme nous allons le voir, d’une fulgurante modernité. Irai-je jusqu’à affirmer que ce petit livre publié chez un petit éditeur est un livre important ? Je vous en laisse juge.

Dans la ceinture de Kuiper est découvert un artefact torique contenant des milliers, voire des millions de gisants semblant dormir, baignés d’une lumière bleue et bercés de la musique des sphères, mais dans cet endroit, les règles ordinaires de la physique et des maths paraissent ne plus avoir cours. Les tores se révèlent multiples, imbriqués les uns dans les autres et s’apparentant aux cercles de l’enfer (p. 23). Cet artefact défie toute compréhension et, dans certains cas, rend fous ceux qui prétendent l’explorer. Les questions restent sans réponses. Qui l’a construit ? Pourquoi ? Il semble receler un formidable potentiel de progrès pour l’Humanité, mais celle-ci, en dépit des milliers de chercheurs dépêchés sur place, demeure incapable d’y accéder. L’objet reste hermétique.

Le lecteur va découvrir cette Dernière nécropole dans les pas et avec le point de vue d’un ancien flic faisant office de candide envoyé sur place pour ses qualités déductives.

Ce n’est qu’à la fin de la novella que s’ouvre une perspective cosmique proprement vertigineuse dont l’envergure n’a rien à envier à Stephen Baxter. La compréhension de l’artefact nécessite autant qu’elle implique l’accès, la constitution d’un gestalt cosmique, d’une noosphère élargie aux autres intelligences de l’univers.

« Quelqu’un parmi vous serait-il familier de l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin ? » est la question qui conclut le texte. Pas moi. Il m’a donc fallu me plonger dans ce que ma bibliothèque contient de l’œuvre du père jésuite (récupéré il y a des lustres dans une… poubelle !) pour davantage appréhender cette novella dont le sens persistait à m’échapper. La pensée du père Teilhard de Chardin s’avère un outil des plus affûtés pour qui s’interroge sur l’avenir que notre présent nous réserve et nous concocte.

Le concept de « noosphère », élaboré par Vladimir Vernadski puis développé par Teilhard de Chardin, est bien connu des amateurs de S-F puisque l’un des principaux sites Internet consacrés à notre genre de prédilection est ainsi nommé. La noosphère — sphère de la pensée, de l’esprit — est concevable comme la réunion de l’infosphère (l’ensemble des échanges d’informations, notamment électroniques) et d’une psychosphère, chère à Roland C. Wagner, découlant du concept jungien d’inconscient collectif, auquel viendrait s’ajouter l’ensemble des pensées conscientes de l’Humanité. Selon le père jésuite, la noosphère tendrait à croître et à s’intensifier avec pour conséquence l’effacement et la fusion des individus dans une conscience holistique, une sorte de gestalt psychique que Teilhard de Chardin nomme point Oméga et d’autres, dont Vernor Vinge, du terme plus actuel de « singularité ».

Page 78, G. E. Kopp écrit : « On avait calculé l’équivalent scientifique de la fin des temps », or, cette acmé de l’évolution que constitue l’atteinte du point Oméga est une fin des temps ou, à tout le moins, une fin de l’histoire. Page suivante (p. 79) on lit : « un monde en état d’inachèvement et de métamorphose, où le multiple n’est pas encore unifié », page 80, « l’individu va se perdre dans un état plus complexe et plus avancé… », et page 83, « Rien dans l’univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées », soit une idée que l’on trouve chez Teilhard de Chardin — et G. E. Kopp cite explicitement le « point Oméga » sur cette même page.

Alors que l’Humanité aveugle se précipite à toute vapeur vers ce qui apparaît comme le mur de la singularité, la réhabilitation de la pensée quelque peu tombée en désuétude du père Teilhard de Chardin qui conçoit la fusion des consciences individuelles dans un gestalt, une métaconscience holistique, retrouve tout son intérêt. Ce n’est pas un livre que l’on va dévorer pour ses qualités narratives, mais que l’on appréciera pour les perspectives intellectuelles considérables qu’il offre en éclairant l’avenir possible à la lueur de la pensée anthropologique de Pierre Teilhard de Chardin car, en dernier ressort, c’est bel et bien d’une « expérience » d’anthropologie fiction que nous parle Gabriel Eugène Kopp. En fin de compte, un livre bien plus grand qu’il n’y paraît de prime abord.

Résurgences

Le choix du titre d’un roman n’est jamais anodin. Ceux d’Ayerdhal, expert en la matière, procèdent d’une exigence qui dépasse la pure logique fonctionnelle : allier l’esthétique au sens. Scrupuleusement, les résurgences du présent opus figurent le retour de personnages et de thématiques évoquées dans Transparences dont il est, six ans plus tard tout de même, une suite indirecte (mais sans doute pas la conclusion). En filigrane, existe toujours l’idée que la transparence serait une sorte de régime symbolique régissant les rapports des êtres humains entre eux. Mais de quelle transparence parle-t-on, au juste ? Celle des tueurs d’Ayerdhal, soit la capacité — à la limite du fantastique — de se fondre dans un décor et dans un personnage, arme ultime d’un arsenal de super-héros ? Celle des contingences humaines, des antichambres du business et de la politique tenues par les mafias toujours plus ou moins policées, ou celle des ignorés, des invisibles comme vous et moi, de la masse silencieuse et spectrale qui cherche la vérité dans le spectacle donné par les grands ? La première est un choix (encore que) : la volonté d’être dépossédé, l’ivresse, le danger, la sensualité, l’oubli, la peur, le vertige, la présomption de tout avoir et d’être tout le monde à la fois ; et le risque plaisant de se perdre, de tout perdre. La seconde est un repoussoir : personne ne veut être ignoré, le monde se donne aux moins discrets ; à l’inverse, on aurait tort de croire que les grands hommes appartiennent au grand jour, ce qu’ils affichent n’est que la surface d’un continent de ténèbres où se diluent toutes certitudes.

Transparence ? Concept trouble, ambigu, insaisissable. Faire de cette ambiguïté sa propre partition, c’est ce qu’Ayerdhal a toujours recherché. A 50 ans passés, ce type a déjà tout connu : en 1990, petit maître désigné pour son surgissement dans le milieu avec un premier cycle en guise de territoire conquis, La Bohème et l’Ivraie. Instigateur du renouveau de la S-F française avec l’anthologie Genèses en 1999. Dans la foulée, cassé comme une merde par une partie de la critique pour Etoiles mourantes. Gros succès public avec Transparences, dans lequel s’amorçait un glissement de la S-F vers le thriller. Le voilà revenant, pas encore remis de cette métamorphose que déjà pressé d’en explorer les nouveaux contours, d’ajouter un nouveau chapitre à sa tragédie postmoderne : refaire encore un livre où tout est de l’ordre du défi.

Qui rencontre-t-on dans Résurgences ? Les habitués d’Ayerdhal : des personnages entiers, intello désabusés, flics suspects, seconds cou-teaux, des hommes et des femmes aimants à qui le monde ne laisse pas beaucoup de place pour vivre. Et puis des hommes et des femmes, peut-être les mêmes, qui voudraient se réinventer. Dure tâche, car si l’on suit Ayerdhal dans son raisonnement, la réalité vous rattrape toujours. La réalité des habitudes, des origines ou du milieu autant (sinon plus encore) que la triste réalité du système. Il en était ainsi dans Transparences. Disons que ça n’a pas l’air de vouloir s’arranger.

Stephen Bellanger, criminologue vedette et amant temporaire d’Ann X, la tueuse aux mille visages de Transparences, est enlevé par un agent des services secrets français qui veut le remettre sur la piste de son ex-girlfriend, dont il ne croit pas à la disparition. Laquelle Ann X, bien vivante, troublante karatéka aux formes de succube, cherche à renaître en se débarrassant de son ancien moi. Cette « renaissance » (qui est aussi, d’un certain côté, une résurgence) passera par le Marksman, le faux frère, le double ténébreux, dont la propre résurrection passe par la mort de tous ceux — amis, confrères, employeurs — qui ont croisé ou simplement approché sa trajectoire. A Ann X et au Marksman, les polices, les services secrets du monde entier disputent la géographie du jour et de la nuit, la frontière de la morale et du devoir, la délimitation mouvante de la loi et de la liberté. L’intrigue policière se double d’une réflexion sur l’état du monde. Inspirés de nombreux faits d’actualité, certains développements du roman évoquent le sort tragique des sans-papiers, des sans-abris, qui vont trouver la force, sans arme ni haine ni violence, de devenir un peu moins transparents. On se gardera d’en révéler davantage.

Résurgences s’étend sur 500 pages, et malheureusement il en paraît le double. Parce qu’Ayerdhal n’a pas vraiment su prendre au cou son lecteur, le tétaniser. Peu importe au fond que les invraisemblances se succèdent dans un scénario finalement peu crédible ; l’essentiel de la S-F et du thriller se nourrit de ces invraisemblances. C’est sur la partie construction que le bât blesse. Séquences à rallonge (toutes celles relatant la captivité de Bellanger, notamment) et dialogues interminables diluent inutilement une intrigue dans l’ensemble mollassonne. Regrettable, d’autant que l’auteur prouve, à d’autres moments, qu’il est capable d’écrire des scènes aussi tendues que des cordes à piano, ou d’une grande puissance d’évocation : ici, une partie de shoot’em up orchestrée par le Marksman ; là un défilé de SDF transcrit ou plutôt tourné (il s’agit d’un reportage) comme un pur vertige, une pure exaltation. Parfait résumé de la conviction époustouflante déployée par le livre. Ayerdhal est un auteur dit « engagé », libertaire sur les bords. Son roman peut se lire comme un outrage à l’ordre mon-dial, qui ressemble exactement au mental de celui qui l’a imagi-né. Politique et manichéen. Brouil-lon parfois. Excessif toujours.

Drôle de printemps 2010 où deux livres, celui-ci et Métacortex, auront fait passer en force des scénarios abracadabrants mais que terrasse une demande urgente de mythologie. Dans un monde devenu incompréhensible, le plausible n’a plus lieu, n’opère plus. Ayerdhal et Dantec ont compris cela, qui s’amusent à faire des tête-à-queue avec la vraisemblance pour atteindre la tragédie.

Au risque, même, chez Ayerdhal, de glisser sur l’épilogue ? Il est vrai que sa conclusion, ici, sonne un peu comme soufflée par un excès de gourmandise didactique. Sans la dévoiler, disons qu’elle souffle le chaud (poésie de l’image dans un premier temps) et le froid (lourdeur du dialogue de fin, démonstratif et en deux mots parfaitement inutile) à l’image de tout le roman.

Peu importe, le gone tient là le deuxième acte de sa tragédie postmoderne, bâti à partir d’une portion d’individus sans importance. Des individus comme on les aime : orgueilleux, luttant à perpète contre leur propre transparence.

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