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Critiques de Bifrost

Blaguàparts

[Critique commune à Djeeb l'encourseur et Blaguàparts.]

Djeeb le Chanceur fait partie des découvertes les plus enthousiasmantes de l’année passée. Premier roman pour adultes, après un Aria des brumes publié sous le pseudonyme de Don Lorenjy chez un éditeur « jeunesse » en 2008 (le regretté Le Navire en pleine ville), il introduisait un personnage particulièrement charismatique et attachant, Djeeb Scoriolis, aventurier patenté, beau-parleur infatigable et indécrottable coureur de jupons. Un héros qui, sous des dehors frivoles, révélait progressivement une complexité inattendue.

Ses péripéties se poursuivent donc dans ce deuxième roman, reprenant peu ou prou là où elles s’étaient arrêtées dans le volume précédent. On retrouve Djeeb dans une de ces fâcheuses postures dont il est coutumier, obligé de fuir, la queue entre les jambes, le lit d’une belle lorsque son mari rentre à l’improviste. Quelques péripéties plus tard, le voilà prenant part à une expédition hors des murs de Port Rubia, à la recherche d’une caravane portée disparue.

En envoyant son héros battre la campagne, Laurent Gidon donne à Djeeb l’Encourseur une tonalité assez différente du premier roman, élargissant son champ d’action et substituant aux secrets d’alcôves et aux intrigues politiques l’exploration de ce monde. Un monde dont le lecteur va être amené à s’interroger sur la nature exacte après la découverte d’un artefact dont l’existence même remet beaucoup de choses en question.

Avec Djeeb le Chanceur, le romancier avait mis au point une recette d’une belle efficacité, un mélange de comédie et de récit d’aventures s’appuyant sur un héros suffisamment fort pour que la formule puisse se décliner au fil des volumes suivants. Djeeb l’Encourseur, en introduisant toute une série de questions sur la nature de l’univers où se situe l’action, prend le risque de démolir ce cadre confortable pour ouvrir d’autres pistes et donner à cette série une toute autre tournure. Un risque qui peut être payant, à condition que les réponses ne déçoivent pas.

En attendant, malgré quelques longueurs à mi-parcours, Djeeb l’Encourseur renouvelle le plaisir de lecture procuré par le précédent volume. L’écriture de Laurent Gidon est toujours aussi joliment évocatrice, et Djeeb Scoriolis demeure un personnage dont on a envie de suivre les aventures aussi longtemps que possible.

Sous son autre identité de Don Lorenjy, Gidon a également publié cette année chez Griffe d’Encre son premier recueil de nouvelles, Blaguà-parts. Seize textes, allant de la plaisanterie de potache à des récits nettement plus ambitieux. Le ton est dans l’ensemble assez léger, et dans ses meilleurs moments évoque la belle époque du Galaxy des an-nées 50 et des auteurs com-me Robert Sheckley, Cyril M. Kornbluth ou William Tenn. Une science-fiction un peu datée dans la forme, sans doute, mais qui n’en reste pas moins, lorsqu’elle est maniée avec talent et inspiration, une lecture tout à fait réjouissante.

« Ceci est ma chair », qui ouvre le recueil, est assez représentatif du style Lorenjy. Dans un futur proche, extrapolation des pires travers de l’ultralibéralisme, un membre de la classe dirigeante découvre que, lorsque les rouages qui lui ont permis d’accéder à sa position se dérèglent, la chute est particulièrement brutale. On pleurera d’autant moins sur le sort du malheureux que l’auteur opte pour un ton ironique qui donne tout son sel à ce texte. Et on a beau avoir lu maintes et maintes fois ce type d’histoires, cette énième variante n’en est pas moins réussie pour autant.

Toutes ne fonctionnent pas aussi bien. Il arrive que Don Lorenjy se prenne les pieds dans le tapis en nous servant une nouvelle à la chute peu inspirée : « Suzanne on line » et sa bigote en contact direct avec Dieu, « Aliens vs Gladiator » et ses jeux du cirque galactiques. Mais le plus sou-vent, il s’en tire en optant pour un contexte inattendu, comme dans « L’Ambassadeur », où le premier contact avec des extraterrestres se déroule en 1919, ou « Organum » et son mode de pilotage spatial inédit qui donne à la nouvelle sa forme insolite.

D’autres fois encore, Lorenjy joue la carte du pastiche assumé et donne naissance à quelques perles particulièrement réussies : « Disapparitions » et son ambiance paranoïaque à souhait ; le psychédélique « Libéré sans délai », qui donne à voir la réalité de notre univers telle que nous n’avons jamais osé l’affronter, et surtout « La Dernière Marche », petit chef-d’œuvre de fin du monde aussi absurde que réjouissante.

En fil rouge du recueil, l’auteur nous conte les mésaventures d’un commando spatial chargé de mener à bien différentes missions. Chaque nouvelle est racontée du point de vue d’un membre différent de l’équipe, et l’on passe de la description goguenarde d’une intervention désastreuse, type « les gros cons dans l’espace », à un ultime texte beaucoup plus sombre et violent.

Blaguàparts est un recueil des plus agréables, seize nouvelles sans prétention mais pas sans talent, le genre de petites histoires qui s’insinue dans votre esprit avec l’évidence de ces mélodies que l’on se surprend à siffloter.

Le Volcryn

Non, George R. R. Martin n’est pas « que » l’auteur de l’interminable saga du Trône de fer. Il y a de cela longtemps, dans une lointaine galaxie, il fut également un auteur de science-fiction et de fantastique tout ce qu’il y a de recommandable, particulièrement doué pour la forme courte (si, si). En témoigne la novella « Le Volcryn », prix Locus 1981, aujourd’hui rééditée par ActuSF dans sa toute nouvelle toute belle collection « Perles d’épice », sous une jolie couverture de Lasth.

Le propos n’est a priori pas des plus originaux. Karoly d’Branin, tel un capitaine Achab des temps futurs, a une obsession : les volcryns, une race extraterrestre semi légendaire qui parcourrait la galaxie depuis la nuit des temps à bord de gigantesques vaisseaux subluminiques. Ayant enfin obtenu des financements pour étudier de près les fascinants extraterrestres, voire entrer en contact avec eux, il réunit une dizaine de chercheurs puis loue l’Armageddon, le vaisseau du commandant Royd Eris. C’est le grand départ pour l’inconnu…

Mais une ambiance oppressante s’installe assez rapidement. La faute en incombe sans doute pour une bonne part à l’énigmatique Royd Eris, qui refuse d’apparaître en personne auprès de ses passagers, ne communicant avec eux que sous la forme d’un hologramme… Quant au télépathe de l’équipe, Thale Lasamer, il a tôt fait de sombrer dans la paranoïa, prétendant qu’on les observe et qu’une menace rode… et ses collègues se font de plus en plus réceptifs à ce discours, tandis que le voyage se prolonge et que le mystère Royd Eris reste entier. Et, bientôt, il y aura un mort… le premier d’une longue série.

« Dans l’espace, personne ne vous entendra crier », comme le disait si bien un film à peu près contemporain, auquel on ne pourra s’empêcher de penser à la lecture du « Volcryn ». C’est que tous les ingrédients en sont réunis : huis-clos dans l’espace, mélange de science-fiction et d’horreur, « distribution » limitée mais haute en couleurs, non-dits abondants… Rien d’étonnant à ce que la no-vella de George R. R. Martin ait été à son tour adaptée au cinéma (pour un résultat paraît-il médiocre, mais votre serviteur ne peut pas se prononcer, n’ayant pas vu la bête…). Elle possède à vrai dire tout ce qui fait la proverbiale bonne série B.

Et le fait est que l’on dévore ce court roman avec un grand plaisir, quand bien même certaines ficelles peuvent aujourd’hui prendre l’allure d’énormes cordages. Mais George R. R. Martin était déjà un conteur de grand talent, capable d’embarquer son lecteur avec une aisance exemplaire, et de ne plus le lâcher jusqu’à la dernière page.

Alors, certes, on pourra bien émettre quelques critiques ici ou là, outre le côté un peu convenu, a fortiori aujourd’hui, de la chose, sur certains personnages à peine esquissés (là où d’autres, en contrepoint, sont tout à fait fascinants, Royd Eris en tête, bien sûr, mais aussi le « modèle perfectionné » Melantha Jhirl), ou sur le style purement fonctionnel (mais néanmoins très efficace), mais ne boudons pas notre plaisir : « Le Volcryn » se lit tout seul avec un bonheur constant, et on n’en demandait pas davantage.

Nation

On ne présente plus Terry Pratchett, et encore moins ses cultissimes Annales du Disque-monde. On pourra par contre noter, avec regret, que ces derniers temps la qualité de la série semble aller diminuant, malgré quelques sursauts de bon goût de temps à autre (le dernier en date étant probablement le très recommandable Timbré). Restait une question à se poser : le créateur de Rincevent, Mémé Ciredutemps, Vimaire et compagnie était-il capable de faire autre chose que du « Disque-monde » ? C’est que cela faisait un certain temps que l’on ne l’avait pas vu se livrer à autre chose (sur le plan romanesque s’entend), les Johnny Maxwell remontant aux années 1990.

Et voilà donc Nation, premier roman de l’auteur hors « Disque-monde » depuis 1996. Un roman de fantasy, certes, mais à peine, et flirtant, comme souvent chez l’auteur, avec la science-fiction. Un roman qui prend pour cadre, non pas un monde plat reposant sur quatre éléphants portés par une tortue géante, mais un monde tout ce qu’il y a de « normal », et ressemblant à vrai dire énormément au nôtre, sans y être identique pour autant. La carte en début de volume permet de noter quelques différences : on parle ici d’Etat-Réunis et de Russies, l’Australie se voit scindée en deux îles, et, surtout, le Pacifique se voit remplacé par un Grand Océan Pélargique Austral, comptant comme il se doit bon nombre d’îles aux noms tous plus farfelus les uns que les autres, et faisant généralement appel au calendrier, tant l’imagination des « découvreurs » connaît des ratés.

Et parmi ces îles se trouve la Nation. C’est une toute petite île, qui ne figure même pas sur les cartes. Mais c’est une bonne île, avec des forêts, une montagne, des cochons, et surtout de bonnes ancres à dieux toutes blanches, les meilleures. Mau est natif de cette île. C’est encore un garçon au début du roman, mais bientôt ce sera un homme : il lui suffit pour cela de revenir de l’île des garçons, de passer la cérémonie avec le couteau où il ne faut surtout pas crier, et alors ce sera la fête, le banquet, et Mau sera un homme.

Mais alors que Mau est en pleine mer survient une gigantesque vague, un terrible raz-de-marée qui emporte tout. Et quand Mau se retrouve sur sa terre natale, il est seul. Tous les autres sont morts ; il n’y aura pas de banquet, il ne sera jamais un homme. Il n’y a plus de Nation. Comment pourrait-il y avoir une Nation, si Mau est seul ?

… Mais il n’est pas vraiment seul. La vague a repoussé sur l’île la Sweet Judy, un vaisseau anglais, à bord duquel se trouve Ermintrude… pardon, Daphné, héritière de la couronne britannique à condition qu’environ 140 personnes meurent dans des circonstances troubles. Daphné est la seule rescapée du navire. Mau fait bientôt la rencontre de la « fille fantôme », de la fille
« homme-culotte ». La communication est tout d’abord difficile, mais, après quelques malentendus, les deux survivants parviennent à échanger quelques mots. Et deux, ça fait peut-être une Nation ? Ça fait une raison de vivre, en tout cas : ils se sauvent mutuellement.

Le roman se poursuit un temps sur le mode de la robinsonnade (largement inversée, puisque Mau est bien le personnage principal), puis change de cap : il s’agit bel et bien de reconstruire une Nation, alors que des réfugiés d’autres îles, toujours plus nombreux, se rendent auprès de Mau et de Daphné en quête d’un havre de sécurité ; car ils ont entendu parler de la Nation, et de ses ancres à dieux : ils espèrent y trouver une protection contre les pillards cannibales.

Mais Mau, le « jeune démon » ainsi que l’appelle le prêtre Ataba, ne croit plus aux dieux. S’ils existaient vraiment, si les pierres avaient un quelconque effet, si les dieux se souciaient des hommes, alors, comment expliquer la vague ? Mau entre en rébellion, et trouve des éléments à charge contre les dieux ; il trouve même des preuves contre eux, ce qu’Ataba ne saurait supporter. Et il engage une lutte toute particulière avec Locaha, le dieu de la mort, à qui Imo, le créateur, a confié la Terre, monde imparfait…

Car il entend Locaha, de même qu’il entend les grands-pères, guerriers défunts qui ne cessent de le tancer et de réclamer ses services… et leur bière. Et Daphné, la si britannique Daphné, à côtoyer les insulaires, se met un jour à entendre… les grands-mères, ignorées de tout temps.

Et parallèlement, pas loin de 140 personnes connaissent une fin douloureuse, et le père de Daphné est appelé à devenir roi d’Angleterre (au plus tôt, histoire d’éviter des bisbilles centenaires avec, disons, les Français, à tout hasard) ; et il pourrait être bon de retrouver l’héritière…

A la lecture de Nation, on ne peut s’empêcher de se dire que Terry Pratchett a bien fait de s’éloigner pour un temps du Disque-monde. Car on retrouve là l’auteur au sommet de sa forme, dans ce qui constitue sans doute le meilleur de ses ouvrages depuis fort longtemps. Sous ses dehors de fantasy burlesque (on ne se refait pas), Nation est en effet un ouvrage d’une grande richesse, capable de se montrer très grave (les conséquences du raz-de-marée sont traitées avec une justesse rare, totalement exempte de voyeurisme) et très profond, l’air de rien ; en traitant de la religion, de la politique comme de la justice, Nation sait se montrer sagace sans excès de didactisme, sévère mais juste, et tout sauf manichéen. Sous cet angle, il ne manque pas de faire penser à certaines des plus belles réussites de l’auteur, et notamment — parenté thématique oblige — à l’excellent Les Petits Dieux, sans doute le meilleur volume des Annales du Disque-monde. Mais il sait aussi, de manière plus étonnante, se montrer parfois émouvant — voir notamment le joli chapitre final.

C’est aussi, de manière plus classique chez Pratchett, un roman très drôle par moments, bien sûr — même si les véritables éclats de rire sont rares, on est plutôt dans le registre du sourire complice — et tout à fait prenant, malgré un démarrage peut-être un peu lent, passées les premières pages consacrées à la catastrophe, parfaites. On y trouve par ailleurs quelques morceaux de bravoure, de fort belles scènes d’action, et des récits enjoués (par le biais de l’orateur Pilu…).

On ne fera certes pas de Nation une lecture incontournable : Pratchett a ses détracteurs, qui ne seront probablement pas davantage convaincus par ce roman-ci que par les précédents, pour la plupart d’entre eux ; mais les amateurs des Annales du Disque-monde auraient bien tort de faire l’impasse sur ce roman pour la seule raison qu’il ne s’intègre pas dans leur cycle fétiche ; et on le conseillera plus largement à tous ceux qui cherchent une lecture à la fois distrayante et intelligente, faussement « légère », en somme, en ajoutant qu’il peut constituer une bonne introduction à l’œuvre de Terry Pratchett dans ce qu’elle a de plus enthousiasmant.

Interférences

Yoss, de son vrai nom José Miguel Sánchez Gómez Celorrio Pino Bellído Valdivía Rá-mirez Díaz Carnota Calabeo Can Pascual… euh, Yoss, donc, est un auteur de science-fiction, et plus puisque affinités, cubain. D’où ce vilain sous-titre de « Science-fiction cubaine » qui orne cet Interférences, et le ferait presque passer pour ce qu’il n’est pas, à savoir une anthologie. Il n’en est rien. Interférences, qu’on se le dise, est un roman. Enfin, un court roman. Un très court roman. Et un très court « roman novelliste », pour reprendre l’expression de la préfacière et traductrice Sylvie Miller (qui s’est d’ailleurs vu attribuer dernièrement le prix Jacques Chambon de la traduction justement pour l’ouvrage en question), ce qui permet de ne pas parler de fix-up. Interférences est en effet constitué de trois épisodes entretenant des liens assez ténus mais indéniables, à savoir un même cadre et un même ton.

Ce cadre, c’est celui qui oppose deux voisins qu’on ne nommera jamais mais que l’on identifiera sans soucis : un grand pays, démocratique et développé, et un petit pays, pauvre et gouverné par un dictateur plus ou moins affable (Guide Eclairé de Son Peuple) ; sachant que, comme de bien entendu, les deux pays ne peuvent pas se blairer, et se suspectent toujours au moindre petit problème. Thème particulièrement flagrant dans le dernier épisode, « Les Cheminées », qui fut le premier à avoir été écrit, et qui valut à son auteur, paradoxalement, un prix de la meilleure nouvelle humoristique ! Pourtant, le régime cubain en prend pour son grade, de manière tout juste voilée (et encore…), dans ce texte très caustique où la lutte entre les deux ennemis immémoriaux prend des proportions grotesques et s’achève dans l’absurde le plus grandiloquent…

Mais auparavant, le lecteur aura pu se régaler de deux autres petits bijoux de S-F satirique : « Les Interférences » nous raconte comment monsieur Perez, du petit pays, en usant de la fameuse méthode cinétique sur son antenne lors de curieuses interférences, obtient de son téléviseur des images du futur… et Yoss, un peu à la manière d’un Jacques Spitz dans L’Homme élastique, d’en tirer toutes les conséquences. C’est malicieux et astucieux, un vrai bonheur.

Il en va de même pour la deuxième partie, la dernière à avoir été écrite et la plus étrange, « Les Pièces » : cette fois, le phénomène étudié touche essentiellement le grand pays, mais le petit n’est pas épargné pour autant ; un mystérieux rayon transforme des individus en de mystérieux objets « extraterrestres », sans que l’on sache ni comment ni pourquoi. Là encore, Yoss s’amuse beaucoup — et le lecteur avec — à exploiter au maximum son idée et à voir comment le monde réagirait à ce « fléau des pièces », avec un humour très sûr et très fin.

Au final, ce bref « roman novelliste » se révèle pertinent et original, d’une saveur très particulière et indéniablement exotique ; il se lit donc avec beaucoup de plaisir, et on en redemande volontiers…

Ça tombe bien, y’en a encore. Tout d’abord, sous la forme d’un entretien entre Sylvie Miller et Yoss, où l’on en apprend un peu plus sur l’auteur et sur la science-fiction cubaine (on ne sera pas surpris, au passage, de noter qu’Interférences n’a jamais été publié à Cuba, mais seulement diffusé sous forme numérique…). Un bonus intéressant.

Et restent encore deux nouvelles pour les assoiffés de Yoss. Tout d’abord « Ils étaient venus », un texte très légèrement expérimental sur la venue d’extraterrestres sur notre bonne vieille planète bleue. C’est assez bien vu, et plutôt drôle encore une fois. Si la rivalité entre le grand pays et le petit pays est mise de côté, ce texte ne s’en situe pas moins, dans une certaine mesure, dans la continuité d’Interférences et se révèle plutôt agréable.

On sera plus réservé sur le suivant, « Seppuku », qui ne relève en rien de la science-fiction. Cette histoire nippone ne manque ni de panache ni de style, mais a de quoi laisser un peu perplexe et ne trouve pas vraiment sa place dans ce volume.

Il n’en reste pas moins qu’avec Interférences, Rivière Blanche et Sylvie Miller nous ont offert une belle occasion de découvrir un pan largement insoupçonné de culture science-fictive fort intéressant, intelligent et distrayant tout à la fois. On peut bien les en remercier, et espérer de nouvelles réussites du même genre.

Les Femmes vampires

« Quoi, encore des vampires ? » s’insurge le lecteur candide.

(Enfin, probablement pas le lecteur de ce numéro de Bifrost en particulier, ou alors c’est à n’y rien comprendre…)

Oui, mais attention : c’est que nous sommes ici, mesdames et messieurs, dans la collection « Domaine romantique » de José Corti. Autant dire que ça n’a « rien de commun », pour reprendre le fameux slogan entourant la rose des vents emblématique de l’éditeur de Julien Gracq (entre autres). Si le hasard fait bien les choses, et si l’engouement actuel pour les suceurs de sang n’est sans doute pas pour rien dans la réalisation de cette anthologie, le fait est que l’on est ici très loin de la bit’-lit’ formatée pour gothopoufs aux hormones en ébullition ; non, là, on fait plutôt dans le classique, certes, mais surtout dans le rare et précieux. Une approche assez typique de l’excellente revue Le Visage vert, pourrait-on dire : il s’agit bien, en effet, non pas de piocher dans les incontournables du genre, mais bien de dénicher des textes qui, pour être méconnus, n’en sont pas moins parfois fort intéressants.

Car, ainsi que le rappelle Jean Marigny dans sa préface (pour le reste fort dispensable, car trop large, et par-là même trop lacunaire… a fortiori à l’heure de la bit’-lit’, hélas !), si la littérature et le cinéma ont donné une image essentiellement masculine à la figure du vampire, avec bien évidemment le comte Dracula en tête d’affiche, et Lord Ruthven en outsider non négligeable, ce sont pourtant surtout des femmes que l’on a trouvé dans la littérature vampirique dans un premier temps, ainsi qu’en témoigne notamment le fameux poème de Goethe, « La Fiancée de Corinthe », entre autres ; mais on pourrait évoquer plus tard, parmi les grands classiques du XIXe siècle, « La Morte amoureuse » de Théophile Gautier, ou encore la Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu. Autant de textes aisés à dénicher (et dont nous nous entretenons naturellement plus loin dans le dossier du présent numéro).

Là n’est pas le propos de cette anthologie, qui comprend cinq textes du XIXe et du début du XXe siècle, présentant autant de figures du vampirisme féminin ; des textes rares, pour certains d’entre eux inédits en français, présentés et traduits (à l’exception du premier) par Jacques Finné. Des textes, aussi, précisons-le d’emblée, qui ont parfois tendance à biaiser, entendant le vampirisme au sens large : les femmes vampires de ce recueil ne sont pas nécessairement des mortes-vivantes dotées de canines proéminentes… Enfin, pour les amateurs de statistiques, nous noterons que quatre des cinq textes de l’anthologie sont anglo-saxons, l’autre étant allemand ; et enfin que l’Italie semble une destination de choix pour les femmes vampires, puisque trois des cinq textes s’y déroulent…

Commençons par le commencement, c’est-à-dire « Laisse dormir les morts » (1823) d’Ernst Raupach. Ce texte allemand, à l’attribution incertaine, est un des tout premiers de la littérature vampirique (Le Vampire de Polidori date de 1819). Et, pour peu que l’on ne soit pas allergique au romantisme totalement outré, Sturm und Drang pour ne pas dire gothique — question de nationalité, sans doute… —, on passera un très bon moment à lire ce récit fantastique morbide à la fascinante femme fatale, pour le coup authentiquement vampirique. Disons-le tout net : l’auteur en fait des tonnes, mais c’est tout à fait délicieux.

Bien plus intéressant, à vrai dire, que le texte suivant, notre premier récit italien, « Un mystère de la campagne romaine » (1887) d’Anne Crawford, baronne Von Rabe (sœur aînée de Francis Marion Crawford, que l’on retrouvera plus tard). Le récit, guère intéressant sur le pur plan stylistique, est un peu confus, et, si quelques notes humoristiques de temps à autre relèvent le niveau, il se montre néanmoins plutôt laborieux ; on ajoutera que le vampirisme féminin n’y intervient que tardivement et de manière presque anecdotique… Ce n’est pas mauvais, non, mais ce n’est pas passionnant…

Plus réussi, vient ensuite « Le Baiser de Judas » (1893) du mystérieux X.L. (en fait, l’Américain Julian Osgood Field). Rattacher ce texte au vampirisme féminin tient un peu de l’exercice de haute voltige, honnêtement, mais peu importe, tant on passe un bon moment à la lecture de cette nouvelle qui commence comme une amusante satire du colonialisme anglais pour s’achever sur un beau morceau d’angoisse. Tout à fait convaincant.

Nouveau récit italien avec « La Bonne Lady Ducayne » (1896) de Mary Elizabeth Braddon. Là encore, il s’agit d’une franche réussite, non dénuée d’humour, mais ne se rattachant véritablement au vampirisme qu’au prix d’une certaine capillotractation ; on parlera, avec Jacques Finné, de « vampirisme symbolique »… Mais peu importe, là encore : les personnages comme le cadre sont très réussis, et on se prend au jeu de cette nouvelle, quand bien même on en voit très tôt venir la chute.

Reste enfin « … Car la vie est dans le sang » (1905) de Francis Marion Crawford, encore un récit italien. Si le frère écrit indéniablement mieux que la sœur, et si le vampirisme féminin, cette fois, est bel et bien au cœur de la nouvelle, on avouera cependant que ce texte somme toute très classique déçoit un peu, et ne laisse guère de souvenirs… Là non plus, ce n’est pas mauvais, mais…

Il n’en reste pas moins que ces Femmes vampires constituent dans l’ensemble une anthologie assez recommandable. Si la préface est dispensable et si les textes des Crawford déçoivent sans être mauvais pour autant, les trois autres nouvelles sont tout à fait intéressantes ; le bilan est donc un peu mitigé, certes, mais globalement positif, comme on dit. Pour une anthologie portant sur un thème aussi éculé que le vampirisme, ce n’est finalement pas si mal…

Les Quatrièmes demeures

Cette réédition a l’allure d’un miracle. Cela faisait exactement un quart de siècle que Lafferty avait disparu du paysage éditorial, plus aucune nouvelle édition ni réédition depuis 1985, date de publication du roman Les Annales de Klepsis chez Denoël, dans une excellente traduction d’Emmanuel Jouanne. Il convient de le préciser car Lafferty est un auteur difficile à traduire et les précédentes publications de l’auteur n’ont pas toutes bénéficié du même traitement. D’où l’intérêt d’une traduction revue et corrigée de ces Quatrièmes Demeures. Les Annales de Klepsis et le recueil Lieux secrets et vilains messieurs (Denoël, 1978) étaient les deux seuls ouvrages encore disponibles de l’auteur. Alors nous ne pouvons que rendre grâce aux éditions Zanzibar qui prévoient également de rééditer les trois autres romans publiés dans les années 70 : Le Maître du passé, Les Chants de l’espace et Autobiographie d’une machine ktistèque ainsi qu’un omnibus de nouvelles dont certaines inédites et, dans un second temps, les mythiques romans Devil is dead et Not to Mention Camels.

Pour se convaincre que Lafferty est un auteur à part, il suffit de lire la présentation qui en est faite sur le site de Zanzibar : « En 1960 à l’âge de 45 ans, et alors qu’il a derrière lui une carrière bien remplie d’ingénieur, Raphaël Aloysius Lafferty prend deux décisions : ne plus s’arrêter de boire et ne plus s’arrêter d’écrire. Il a tenu parole. » Ce qui le conduit vingt ans plus tard à 32 romans, 240 nouvel-les et une série d’accidents cardiaques.

Alors que dire maintenant, plus exactement, de ces Quatrièmes Demeures ? Essayer d’en faire la synthèse serait un peu vain, car comme le précisait Jacques Sadoul en 1973 dans son Histoire de la science-fiction moderne : « Il est à peu près impossible d’en résumer le thème en moins de mots que ne compte le roman. » On peut bien sûr dire qu’il s’agit d’une histoire de télépathes, les sept Moissonneurs, qui veulent dominer le monde, et d’un homme, Freddy Froley (le héros ?), qui va essayer de s’y opposer. Les Moissonneurs s’emparent des esprits pour orienter la réalité et modifient un tas de choses, comme… la forme des oreilles, par exemple ! Ils sont sous la protection de Thérèse d’Avila et d’une autre société secrète, les patricks, qui prétendent détenir d’anciens pouvoir comme celui de remplacer entièrement une personne par une autre rigoureusement identique, ou, plus grave, de déclencher des épidémies. Mais il est plus dangereux de pénétrer dans la tête des gens que dans un supermarché et les dégâts collatéraux se multiplient en une délirante Apocalypse. Sans parler de Carmody Overlare, dit le Crapaud, que Freddy soupçonne d’être en fait Khar Ibn Mod, né il y a plusieurs siècles et dont le but est l’extinction de l’espèce humaine… Bref, un texte tellement dense que s’aventurer à en dire plus équivaudrait à sombrer dans un trou noir.

La plupart des auteurs cartographient les actions, les sentiments, les émotions, mais il y a aussi ceux qui, comme Lafferty, n’ont que faire des cartes et autres atlas et plongent de plein pied dans le territoire de la fiction. Ardu pour un compte-rendu, mais jouissif pour un lecteur qui ne demande qu’à être catapulté « ailleurs ».

Selon Houellebecq : « Plus que de la science-fiction, Lafferty donne parfois l’impression de créer une sorte de philosophie-fiction, unique en ce que la spéculation ontologique y tient une place plus importante que les interrogations sociologiques, psychologiques ou morales. » Certes, l’auteur des Quatriè-mes Demeures est un virtuose de la métaphysique mais aussi et surtout de l’humour, comme le souligne Patrice Duvic dans son excellente préface au Livre d’Or de Lafferty : « Les changements continuels de perspective, le véritable matraquage humoristique auquel il se livre crée une sorte de vertige, et cette utilisation de deux visions de la réalité donne, sans doute en raison de l’effet stéréoscopique, une épaisseur, une profondeur, pour tout dire, une réalité, à l’univers et aux situations incongrues qu’il nous propose. » Eh oui, dans un grand éclat de rire bergsonien, Lafferty nous permet d’appréhender les liens entre le monde macroscopique supposé « classique » et le monde « quantique ». Un phénomène de décohérence qui permet à ses personnages et donc aux lecteurs de voir peut-être le monde comme il est vraiment. Car, comme le rappelle très justement Van Vogt dans son cycle du Non-A, la carte n’est pas le territoire et le mot n’est pas toujours la chose qu’il exprime.

Bon, histoire de rassurer ceux qui hésitent encore à tenter l’expérience, disons pour résumer que Les Quatrième demeures, c’est un peu L’Echiquier du mal de Dan Simmons revu et corrigé par Thomas Pynchon.

Et il faut le lire pour le croire.

Rien que l'acier

Rien que l’acier se déroule dans un monde de fantasy classique mais dépourvu des clichés habituels. On n’y trouve aucun Seigneur Noir de l’Ombre de la Mort rêvant de conquérir le dernier bastion des justes hommes libres, mais des pays aux régimes politiques variés qui, à l’instar de la Reine Victoria, n’ont ni amis ni ennemis, seulement des intérêts. Comme sur notre bonne vieille Terre, cela suffit amplement à générer conflits, guerres commerciales, meurtres, corruptions, perversions et autres joyeusetés propres au genre humain. L’homme sera toujours un loup pour lui-même.

Le monde est en paix depuis dix ans, date de la fin d’une guerre violente qui a uni les hommes mais également les Kiriaths, peuple humanoïde technologiquement avancé, contre des reptiles semi-intelligents fuyant la destruction de leur habitat et qui, tels des nazis aquatiques, cherchaient un indispensable « Lebensraum ». Cette guerre a profondément marquée l’inconscient collectif et a provoqué le départ des Kiriaths vers d’autres dimensions.

L’humanité panse ses blessures tout en pleurant la disparition de ses mentors et se remet, lentement mais sûrement, à se diviser, oubliant l’union sacrée, pour reprendre ses querelles ancestrales là où les reptiles les avaient interrompues.

Mais les archi-ennemis des Kiriaths préparent leur retour à grands coups de magie aussi impressionnante que destructrice, comptant bien profiter du vide laissé pour reprendre possession de ce qu’ils estiment être leur légitime royaume.

Ce grand retour constitue la guerre épique dont cette trilogie narre le récit à travers les actions de trois héros aussi différents que sympathiques. On suit donc les aventures d’un vétéran, héros de la guerre contre les reptiles et homosexuel assumé, voir revendiqué, une Kiriath métisse et donc abandonnée par les siens lors de leur grande téléportation, et un nomade des steppes, lui aussi vétéran de la guerre et qui, tel un ancien du Vietnam, ne s’en est jamais tout à fait remis. Les trois personnages se sont connus pendant la guerre et, s’ils sont dispersés aux trois coins du monde au début du roman, ils se retrouvent bien évidemment à la fin pour lutter de conserve contre les envahisseurs interdimensionnels.

Classique et obéissant aux canons du genre, Rien que l’acier joue avec les clichés sans jamais tomber dans la caricature ni sacrifier à l’intérêt de l’intrigue. Ainsi les Kiriaths, race extrêmement évoluée qui s’avère constituée d’humains noirs, ou encore le héros homosexuel assumant ses orientations et en jouant — et l’auteur de nous gratifier de quelques scènes de sexe entre mâles virilités qui, sans atteindre le niveau d’un Michel Robert, n’en sont pas moins originales et crues.

Tout ceci agrémente plaisamment un récit d’une redoutable efficacité ponctué de rebondissements fort bien amenés et tout à fait crédibles. Qu’on y ajoute des descriptions de divinités pas vraiment catholiques, des scènes de combat efficaces et aussi « réalistes » que possible, sans oublier des dialogues enlevés, et nous voici avec un bon roman de fantasy.

Son seul défaut est d’ailleurs la modernité des dialogues, qui font parfois penser à des retranscriptions d’altercations de métro parisien, ce qui a tendance à gâcher l’ambiance. Certains passages en deviennent même irréalistes à force de vocabulaire et de tournures de phrases fleurant bon le 9-3. Si la version originale doit certainement être écrite de manière assez moderne, il semble évident que la traduction a grossi le trait et qu’elle est en grande partie responsable de ce décalage fâcheux. Intuition renforcée par les nombreuses erreurs grossières. Ainsi le terme « mariniers » (pour « marines » en VO ?) est à graver dans le marbre du monument à l’incompétence de traduction. On imagine Clint Eastwood dans le Maître de guerre hurlant à ses soldats : « En avant, Mariniers ! ». Et pourquoi pas « A l’assaut, les marins pêcheurs ! » ?

Cette traduction constitue, avec le choix de la citation de la quatrième de couverture signée Abercrombie et l’illustration de couverture elle-même, les moins-values de la version française. Si The steel remains est un très bon roman de fantasy, Rien que l’acier en est une version un peu saccagée et pas à la hauteur de l’original. Dommage pour Richard Morgan, qui aurait mérité d’être mieux traité.

La Dernière Flèche

Alors que le film de Ridley Scott avec Russell Crowe sort sur les écrans, Jérôme Noirez nous livre sa vision de Robin des Bois. Dans ce roman, le seigneur de Loxley, qui élève seul sa fille Diane depuis le décès de Marianne, décide de se rendre à Londres pour s’occuper de ses affaires, mais aussi pour changer les idées de Diane. Celle-ci est en effet en pleine crise d’adolescence, rebelle à l’autorité parentale, et ceci d’autant plus que son père n’est selon elle guère conforme à sa légende. Elle envisage avec horreur d’aller à Londres, même si Will l’écarlate les reçoit avec bonheur. Toutefois, la ville bruyante et malodorante va vite devenir un terrain de jeux pour la jeune fille, confrontée à une menace démoniaque qui pèse sur la ville. Diane saura-t-elle déjouer le complot ? Parviendra-t-elle à gagner la confiance du prince des mendiants, et à redorer le blason des compagnons de Sherwood, qui, à des degrés divers, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes ?

C’est à une passionnante relecture du mythe de Robin des Bois que nous convie ici Jérôme Noirez. On pourrait trouver facile le procédé de prendre pour protagoniste la fille du légendaire personnage, mais force est de constater que ça fonctionne. Cela tient tout d’abord au décor : le Londres du XIIIe siècle est ici particulièrement crédible. Jérôme Noirez sait utiliser le détail qui sonne juste, comme par exemple les instruments de musique de l’époque — rappelons à ce titre que l’auteur est spécialiste de la musique médiévale. Les personnages sont également bien campés, tous crédibles, même s’ils n’ont qu’une petite partition à jouer ; mention spéciale au shérif de Nottingham, remarquablement bien travaillé.

Le roman est rythmé en diable, ne mollit jamais, et fait la part belle aux actes héroïques, dans la plus pure tradition de Robin des Bois — il y a notamment un certain nombre de clins d’œil, comme par exemple la façon de pénétrer dans la demeure d’un des nantis (par les airs). Saupoudrez d’une bonne dose d’humour lié à la truculence des personnages, et vous comprendrez que ce livre se dévore d’une traite.

Mais il s’agit quand même d’un texte signé Jérôme Noirez. Et l’univers de l’auteur est pour le moins, comment dire… torturé. Aussi ne pouvait-il écrire une histoire à la Walt Disney : La Dernière flèche baigne dans une ambiance très sombre, voire maléfique. Ville bruyante, malodorante, Londres est aussi le théâtre d’actes violents, contre nature ; elle croule également sous la misère. Noirez ne se contente pas, au prétexte qu’il écrirait pour la jeunesse, d’en livrer une version édulcorée. Après tout, Londres au XIIIe siècle ne devait pas sentir la rose, loin de là. Au contraire, il nous met le nez dans la fange, afin que l’on s’imprègne des remugles de la pauvreté ou de l’âme humaine. Les légendes ne seraient pas ce qu’elles sont si elles ne côtoyaient la laideur, voire ne naissaient de cette dernière. En fait, si écriture pour jeunesse il y a, il faut moins la chercher du côté de la thématique que de la facilité de lecture, du fait d’une intrigue linéaire sans réelle surprise — une simplicité qui sert parfaitement le propos.

La thématique de La Dernière flèche, ce sont bien évidemment les légendes qui, selon la quatrième de couverture, « ne meurent jamais ». Robin des Bois n’est plus que l’ombre de lui-même ? Qu’importe, sa fille prendra le relais, et saura bâtir à son tour un mythe ; le roman se pare alors d’une bien belle réflexion sur la filiation, rendue encore plus difficile par la personnalité du père. Et l’adolescente rebelle, qui raisonne surtout en fonction de ses envies, va peu à peu s’ouvrir à son entourage et passer à l’âge adulte, même si cela ne se fera pas sans douleur — on aura rarement vu livre pour la jeunesse où les menstrues sont décrites aussi crûment.

Bref, à plus d’un titre, La Dernière flèche est un splendide roman, qui confirme si besoin était encore que Jérôme Noirez est un écrivain talentueux, capable de passer de la littérature adulte à celle pour la jeunesse sans trahir son propos. Et de s’approprier un mythe qu’on n’aurait pas nécessairement imaginé très soluble dans l’univers de l’auteur. Une bien belle réussite.

Le Filet d'Indra

Après quelques années d’absence, voici donc Juan Miguel Aguilera de retour dans nos librairies, et ce chez un nouvel éditeur : l’Atalante (qui succède au Diable Vauvert, chez qui l’auteur avait fait ses premiers pas par chez-nous).

Le Filet d’Indra commence plutôt bien, d’une manière qui n’est pas sans évoquer Stephen Baxter. Une géode de deux kilomètres de diamètre est découverte, enchâssée dans les granits du plateau laurentien, au Canada ; des roches de deux milliards d’années, parmi les plus vieilles de la croûte terrestre. Jim Conrad, colonel du renseignement scientifique des USA, recrute son ex-femme, Laura, une physicienne, ainsi que son assistant, Neko, génie de service. Et les voilà parti pour une base secrète perdue au beau milieu du Nunavut…

Les physiciens ne tardent pas à comprendre que la géode contient une singularité, un trou noir — tarte à la crème de la S-F actuelle. Ils mettent alors en garde le colonel sur le danger apocalyptique à ouvrir la géode : libérer la singularité, c’est courir le risque qu’elle gobe la Terre. Malheureusement, un changement politique menace le Canada, qui dès lors pourrait quitter l’OTAN. Or, il n’est pas question pour les Etats-Unis d’abandonner ce mystérieux artefact qui constitue une potentielle arme absolue. Jim Conrad reçoit l’ordre d’ouvrir la géode, mais un sabotage fout le bordel : toute la base se retrouve prisonnière d’un champ de force à l’intérieur duquel la température chute vers le zéro absolu. Traverser la singularité reste désormais l’unique échappatoire offerte au colonel et à son groupe… Ainsi arrive-t-on à la page 180 — presque la moitié du roman. Les survivants se voient projetés 230 millions d’années dans l’avenir. Les 100 pages suivantes manquent de rythme autant que de tension et laissent apparaître des failles dans l’intrigue — un long passage qui n’est pas sans rappeler la série télé Stargate, d’ailleurs citée dans le texte —, et ce jusqu’à ce que le groupe parvienne sur une terre tropicale peuplée d’étranges bestioles. L’une d’elles est blessée puis capturée, mais le spécimen se meurt et, ce faisant, libère un parasite à l’air bien méchant qui infecte aussitôt Neko. Ici est enfin révélée l’identité du traître ayant informé la presse canadienne, saboté l’ouverture de la géode et pratiqué quelques menus assassinats — révélation faite par Neko alors que tout ce petit monde se trouve aux mains de créatures qui n’auraient nullement déparé au Pays de la nuit de William Hope Hodgson, des monstres qui ont entraîné une partie des humains à travers la singularité jusqu’à leur lointaine époque où le soleil s’est transformé en géante rouge. Une révélation qui va en amener bien d’autres sur la géode, un certain parasite et le monde de la fin des temps…

Le Filet d’Indra trouvera sa place dans les bibliothèques de science-fiction au côté de La Pluie du siècle d’Alastair Reynolds, et surtout de Darwinia de Robert Charles Wilson pour la proximité thématique. La lecture est fluide, agréable, certes, mais on reste loin d’un chef-d’œuvre. Sans être rédhibitoire, trop d’éléments ne se justifient pas, ne s’expliquent pas, n’apportent rien, rallongent la sauce sans raison. Quoique plaisant, ce roman, construit à la va-comme-je-te-pousse, ne restera malheureusement qu’un second choix. N’est pas (le meilleur) Baxter qui veut.

Cygnis

On pourrait facilement qualifier Cygnis de roman synthétique, à tous les sens de l’adjectif. Les multiples références qui l’irriguent en font en effet une sorte d’artefact, de produit artificiel et composite, dont le charme réside précisément dans cette mosaïque de sous-cultures littéraires, voire cinématographiques, qui en détermine le sens et la dramaturgie.

Futur lointain : le monde a connu une dévastation de forte magnitude. Syn est un trappeur cheminant au milieu des ruines, dans un décor post-apocalyptique dominé par la présence écrasante de la nature. Il n’a pour seuls compagnons qu’un loup cybernétique et un fusil. Il réussit des prouesses quasiment surhumaines au combat, qui lui permettent d’abattre toutes sortes de machines hostiles au genre humain, de sauver des veuves éplorées, et bien sûr de survivre aux embuscades dressées par ses congénères. Syn est le modèle du bon sauvage, qui se tient dans la mesure du possible éloigné des lieux de civilisation, sauf quand il cherche un peu de réconfort. Le destin de ce parangon d’honnêteté foncière et de rectitude va basculer en deux temps : lorsqu’il est sommé, à la suite d’un rapt de femmes, de choisir entre deux communautés rivales ; lorsque, cherchant à fuir ce choix qu’il ne veut surtout pas prendre, il se retrouve à sauver la veuve éplorée de trop. Commence dès lors une quête existentielle qui l’amènera à découvrir une vérité inconcevable (enfin presque).

Le plaisir qu’on prend à la lecture de Cygnis ne tient pas vraiment aux personnages, réduits le plus souvent à une forme d’épure reposante mais un brin caricaturale. Outre le trappeur, trois ou quatre individus font l’objet d’une attention particulière, sans qu’on arrive à déterminer ce qui les distingue vraiment du tout venant des communautés tribales décrites par l’auteur. Mêmes désirs, mêmes besoins, mêmes rêves. Des silhouettes plus que des figures inoubliables, dont on suit les trajectoires parfois avec un peu trop de détachement. Voilà peut-être le côté le plus déstabilisant du travail de l’auteur, qui, tenté par une approche originale (raconter le quotidien et la vie intérieure de ses personnages sous l’angle le plus banal, le plus trivial), s’essaie à une sorte de naturalisme sans jamais y céder complètement — ou alors avec quelque maladresse.

En revanche, Vincent Gessler a mis dans son récit tout le poids d’un imaginaire qui puise autant dans les miniatures du Moyen-Age que dans les fresques apocalyptiques dignes de la saga de Mad Max, ou encore dans les westerns à tendance contemplative. On pense très fort à Jeremiah Johnson, aux films de Malick, par exemple. Le souvenir de toutes ces fictions vient sans cesse, mais fort heureusement, parasiter une trame assez squelettique.

Par ailleurs, l’empreinte stylistique rattrape avec brio les faiblesses qu’on a pu relever. L’histoire, racontée sur un tempo lent, fait la part belle aux longues descriptions d’une nature sublimée (Gessler n’est pas Suisse pour rien !) que viennent scander de loin en loin quelques séquences d’action ultrarapides ou des plages de méditation d’un lyrisme joliment sirupeux. Gessler possède une écriture immersive, qui flatte les sens du lecteur, et qui évoque, pour rester dans le domaine de la S-F, la façon d’un Orson Scott Card (sagas d’Alvin le Faiseur et de la Terre des Origines, même éditeur).

Excellent patronage, ma foi, pour un auteur débutant (il signe ici son premier roman) mais qui promet déjà beaucoup.

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