Connexion

Actualités

La Dispersion des ténèbres

Quatrième et dernier tome d'une saga qui tutoie les superlatifs, La Dispersion des ténèbres clôt un roman passionnant et novateur. Finalement peu connue avant Cendres, Mary Gentle y déploie un talent narratif remarquable d'intelligence, malgré le handicap des quelques trois milles pages… Long, très long, voire trop long, Cendres est pourtant exempt de procédés gratuits. Rien de vain dans le texte, rien de maladroit, juste une volonté sincère de coller au plus près d'une réalité forcément parcellaire, car vue à travers les yeux d'un personnage au sens propre. L'art de l'ellipse, si superbement utilisé dans les trois précédents livres, prend une nouvelle fois la place d'honneur, notamment dans une scène de bataille qui fera date dans l'histoire de la fantasy. Une fantasy d'ailleurs parfaitement incorrecte, La Dispersion des ténèbres jetant un pont bienvenu avec la S-F la plus classique. De quoi méditer sur la séparation des genres, avant de prôner un œcuménisme de bon aloi.

Ce quatrième tome s'ouvre sur le siège de Dijon par les armées du Roi-Calife Gelimer. Chasseresse du cerf héraldique bourguignon, Floria est officiellement duchesse, avec un hôpital à gérer, un duché à gouverner, une armée décimée, une bataille mal engagée, sans même parler de la famine qui menace les civils réfugiés dans la ville. Alors que les maladies commencent à se propager çà et là, que les rochers pleuvent de temps en temps (écrabouillant les passants au petit bonheur), Cendres est propulsée général en chef des armées, titre plutôt dur à avaler quand on combat à un contre trente.

Du nord, plus personne ne viendra. L'armée bourguignonne est seule devant une marée de carthaginois. De cette attente insupportable (et, admettons-le, un tantinet trop développée), il ressort que la Faris doute. Désormais aussi étanche aux voix des machines sauvages que Cendres, le général carthaginois ne croit plus à sa cause. Les choses se compliquent quand Gelimer lui-même choisit d'apparaître sur le champ de bataille, proposant aux bourguignons une reddition évidemment inacceptable. C'est l'occasion de changer de tactique et d'attaquer. Dès lors, le combat final ne fait plus aucun doute et son déclenchement sera évidemment à la hauteur de l'attente… De fait, les quelques cinquante pages de bataille sont littéralement hallucinantes de réalisme. Collée au plus près de son personnage, Mary Gentle donne une dimension inédite à la boucherie en la décrivant de l'intérieur (en caméra subjective, d'une certaine manière…). De la poussière, un chaos indescriptible, une violence inouïe, une incompréhension générale quant aux tenants et aboutissants du combat, sensation dûment expérimentée par tous ceux qui se sont un jour trouvés dans cette situation (lire à ce sujet les témoignages des soldats d'à peu près toutes les guerres), et une pléthore d'évènements caractérisés par une totale confusion. Vision parcellaire, donc, mais franchement réelle, et, de fait, inédite.

Ailleurs, aujourd'hui, Pierce Radcliff continue sa traduction du second manuscrit. Mais la découverte d'une Carthage engloutie dans une fosse marine, là où les plus précises des cartes de l'amirauté britannique n'indiquent qu'un haut fond sans intérêt, a de quoi perturber tout chercheur sérieux. D'autant que ses collègues scientifiques commencent à émettre des hypothèses vraiment dérangeantes sur la nature même de la réalité. L'observation agit sur la particule. L'archéologie agit-elle sur l'histoire ? Et laquelle ?

Intelligent, inquiétant et remarquablement bien raconté, le cycle de Cendres trouve ici une conclusion à la hauteur de son ambition. Certes, les défauts sont nombreux, certes, quelques pages auraient pu passer à la trappe (notamment sur la fin), mais il ne sert à rien d'épiloguer sur l'immense plaisir que l'on prend à sa lecture. Certaines questions restent d'ailleurs heureusement sans réponse, laissant aux lecteurs le soin de méditer sur les possibilités infinies des univers quantiques probabilistes, avec toutes les trouvailles archéologiques (ou créations archéologiques ?) qu'elles impliquent.

Original et parfaitement incorrect, elliptique et parfois scandaleux, Cendres est tout simplement une réussite majeure. De quoi patienter en attendant la publication des œuvres plus récentes de Mary Gentle. Eh oui, on en redemande.


 

Amours en marge

En attendant la publication prochaine de son tout dernier texte, les lecteurs impatients peuvent se procurer Amours en marge chez Actes Sud, premier vrai roman de Yoko Ogawa, japonaise aussi décalée qu’importante dans la littérature de l’imaginaire.

Hélas, si le récent recueil Tristes revanches relevait du chef-d’œuvre, force est de constater qu’Amours en marge n’est qu’un roman passable, voire médiocre. Eternelle variation autour de la rupture et de ses conséquences (des conséquences d’ailleurs plus graves, car socialement marquées au Japon), l’histoire ne parvient jamais à réellement intéresser le lecteur. Le talent de Yoko Ogawa n’est pourtant pas à remettre en cause, tant sa narration est fluide, sans heurt, douce, en contradiction totale avec la violence des sentiments (et cette sensation de désastre imminent) qui caractérise une écriture bien souvent douloureuse. Impeccablement mis en scène, Amours en marge est tout simplement trop long. La nouvelle s’imposait d’elle-même, un exercice qu’Ogawa maîtrise d’ailleurs à merveille. Il faut donc venir à bout des quelques 180 pages poussives qui ennuient peu à peu, la lecture sombrant elle aussi dans la léthargie progressive de l’héroïne, récemment abandonnée par un mari volage. Quelques paragraphes sublimes jaillissent au détour des situations les plus banales, comme la relation délicieusement ambiguë entre la femme et son neveu, mais rien qui puisse réellement sauver l’histoire du naufrage. La bizarrerie est encore de mise, notamment grâce à la présence onirique ou réelle (au lecteur d’en décider, ce qui ne fait de mal à personne) du sténographe, personnage masculin dont la sexualité et la sensualité (le texte est remarquable de pudeur, à tous les niveaux) passent au travers du stylo plume. À la lisière du rêve, du fantastique et du quotidien le plus prosaïque, Amours en marge est avant tout un récit psychanalytique. Histoire d’une rupture, mais également d’une guérison, Ogawa en devient finalement presque optimiste. Un roman déroutant et simple, à réserver aux inconditionnels. Les curieux s’orienteront sur l’exceptionnel Tristes revanches, recueil dont on ne dira jamais assez de bien.

Les Faucheurs

[Chronique commune à Réalité partagée, Artefacts et Les Faucheurs.]

Quelque part autour de la seconde moitié du XXIIe siècle… L'humanité s'est approprié les étoiles, se contentant dans un premier temps de son propre système solaire en colonisant des endroits tels que la Lune, Mars, Titan ou Neptune, chacun doté de son propre gouvernement, créant pour l'occasion l'Alliance solaire. C'est alors qu'elle découvre, au-delà de Neptune, un artefact d'origine inhumaine. Artefact qui s'avère être un tunnel spatial ouvrant la voie vers d'autres systèmes solaires, comprenant eux-mêmes d'autres tunnels : un véritable réseau, aisément cartographiable, qui offre pour ainsi dire l'univers aux humains. Cette technologie du voyage instantané, créée par une race extraterrestre depuis longtemps disparue (un trope de la S-F), est basée sur une science physique largement au-delà de la compréhension humaine, ce qui n'empêche pas les hommes de l'utiliser de façon intensive : colonisation, exploration, commerce : la civilisation solaire rayonne dans toutes les directions. Jusqu'à ce qu'elle rencontre sa première race extraterrestre hostile : les Faucheurs. Une race belliqueuse à l'extrême, d'une xénophobie incroyable, refusant toute forme de communication. Les Faucheurs préfèrent le suicide à la capture, ne font pas de prisonniers, détruisent tout sur leur passage… L'Alliance solaire se retrouve alors en guerre. Une guerre étrange à laquelle elle ne comprend pas grand-chose, ne sachant rien des motivations de l'ennemi. Et puis, la guerre est lointaine. En effet, les deux belligérants, sachant l'un et l'autre se servir du réseau de tunnels, et d'un niveau technologique équivalent, ont pris soin de protéger leur berceau pour porter le gros des affrontements dans les colonies galactiques. Mais bientôt cet équilibre fragile est menacé : les Faucheurs semblent faire un terrible bond technologique, inventant une sorte de champ de protection autour de leurs vaisseaux qui rend n'importe quel type de tir inefficace. Les vaisseaux Faucheurs deviennent invulnérables. Dans le même temps, une équipe d'explorateurs humains, composée de divers spécialistes scientifiques, découvre dans une galaxie éloignée une planète que les autochtones appellent Monde. Les scientifiques sont vivement intrigués par cette civilisation qui n'a pas encore atteint le niveau de la machine à vapeur et semble vivre une véritable utopie, qu'elle appelle la Réalité Partagée. Dans cette Réalité Partagée, toute pensée personnelle, individuelle, en désaccord avec la pensée communautaire, est impossible. La réalité est une, unique, partagée par tous. La violence, le mensonge sont bannis. Toute opposition avec la communauté entraîne une sanction physique immédiate : un mal de tête effroyable. Les militaires sont encore plus intéressés par Monde. En effet, une des lunes qui gravitent autour de la planète est en fait un artefact qui, après analyse, s'avère être de même facture que les tunnels. Ce n'en est pourtant pas un. Les premiers essais prouvent que cet objet est une arme extrêmement puissante, capable de renverser le cours de la guerre et de vaincre définitivement les Faucheurs. Ils démontrent également que la présence de cet artefact est indispensable à l'équilibre de la civilisation mondienne : l'extraire de son berceau pour l'emmener vers le système solaire condamnerait du même coup les Mondiens à la disparition.

Il va falloir choisir…

Dans hard science, il y a science, bien sûr, mais il y a aussi hard. Et dure, notre auteure l'est ! Savez-vous ce qu'est un attracteur étrange, un espace Calabi-Yau, la dimension d'Hausdorff ? Oui ? Alors allez-y, vous n'avez pas à vous faire de souci, tout se passera bien. Dans le cas contraire, il faudra un tantinet s'accrocher. Nancy Kress est une auteure exigeante, autant envers ses lecteurs qu'envers elle-même. D'ailleurs, la dédicace du second volume, reproduite ici in extenso tant elle est savoureuse, est sans ambiguïté : « À Charles Sheffield, fondateur de l'Association pour la Promotion de l'Erudition scientifique auprès de ceux qui se présentent comme étant des Ecrivains de Science-Fiction. » Voilà, tout est dit. Car pour pouvoir suivre les développements scientifiques de cette trilogie de haute volée, il faut davantage qu'une simple connaissance de base de la physique. Ainsi, celles et ceux qui ne sont pas au fait des dernières découvertes en physique quantique seront vite largués par ce qui s'apparente parfois à une logorrhée scientifique difficile à appréhender pour le commun des mortels. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Nancy Kress ne s'attarde pas vraiment sur les explications de texte : on suit… ou pas. Heureusement, cela n'entrave en rien la progression et l'intérêt de l'histoire. Car dans cette très intéressante trilogie (étonnamment dépourvue de titre générique), il y en a pour tous les goûts. On y trouve aussi de l'anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de la biologie, de la géologie, de la botanique… Un panel extrêmement large qui permet à l'histoire de rencontrer un public plus large que celui, un peu limité, des sciences dites dures.

Mais… Car évidemment, il y en a un. Si Nancy Kress joue facilement avec la science, on la sent moins à l'aise avec le « pathos ». Si tout ce qui ressort de la science bénéficie d'une écriture rapide et serrée, les passages narratifs ayant trait à l'émotion, aux descriptions, à l'ambiance, sont beaucoup plus flous et relâchés. Ainsi, les personnages ne sont que peu intéressants, certains trop proches de la caricature, leurs émotions et leurs intérêts personnels trop rapidement parcourus. On a du mal à vraiment s'identifier, s'attacher à eux. Tout ce qui se rapporte aux cinq sens du lecteur est négligé : l'ambiance, le décor — on attend le troisième tome pour avoir la description d'un village Mondien —, les sons, les couleurs, il n'y a pas grand-chose dans ce récit qui nous permet de nous impliquer, et c'est avec un certain détachement que l'on assiste à ce qui se déroule sur la planète Monde.

Mais intéressons-nous de plus près aux trois tomes.

Le premier, Réalité Partagée, est assez statique. L'action se déroule en deux endroits. Une partie prend place sur Monde, l'autre dans l'espace proche de la planète. Le ton de ces deux récits est fort différent. L'équipe de scientifiques qui débarque sur la planète peine à nous rendre les choses intéressantes. On les suit dans leur installation, leurs découvertes, leur engagement, mais de manière détachée, sans vraiment se sentir concerné. Il y a pas mal de longueurs, l'action est molle et hésitante, l'aspect diplomatie peu exaltant. À l'opposé, l'enquête scientifique ultra secrète effectuée par les militaires dans l'espace autour de l'artefact est passionnante. C'est une course contre la montre, l'écriture est soignée, nerveuse, sans temps morts. La collision de ces deux parties, censée être le temps fort du récit, n'harmonise que vaguement l'histoire et laisse un goût d'inachevé.

Le deuxième tome, Artefacts, est une resucée du premier. L'arrivée de quelques nouveaux personnages, qui viennent s'ajouter aux principaux protagonistes du premier volet, permet de varier les points de vue, sans pour autant révolutionner le ton du récit. L'action se resserre et n'a plus lieu que sur la planète. La confrontation entre la civilisation techniquement sous-développée de Monde et celle, ultra sophistiquée, des humains, aurait pu générer un récit plus prenant. Malheureusement, l'auteure prend bien soin de compartimenter ces deux univers de façon à ce qu'il n'y ait que le minimum d'interactions, ce qui affadit l'histoire. La partie scientifique reste passionnante, même si quelques maladresses d'écriture viennent entraver le récit. Autant, pour expliquer ce qu'est la Réalité Partagée, Kress excelle dans le « show don't tell », autant, pour tout ce qui est scientifique, elle se contente de plaquer ici et là des pavés explicatifs insérés de façon artificielle par le biais du recourt au monologue interne ou la tentative d'explication de la part d'un scientifique qui prend en pitié le pauvre couillon de l'équipe qui essaye de suivre — couillon en question qui est tout de même le militaire chargé de toutes les décisions…

L'ultime volet, Les Faucheurs, change de ton. L'action éclate dans toutes les directions, et l'on a là une espèce de thriller scientifico-politique vraiment excitant. Complots, manœuvres politiques, enlèvements, coup d'état, fuites désespérées, découverte scientifique majeure : tout y est. On traverse plusieurs systèmes planétaires, aller-retour, et on rencontre enfin les fameux Faucheurs ! Pourtant, là aussi, difficile de ne pas se départir d'une certaine déception. Le minimum narratif syndical n'est pas toujours respecté. Kress se contente d'une description physique sommaire, d'une vision fugace d'un bout de l'intérieur d'un vaisseau, point. C'est le Grand Ennemi dans toute sa splendeur, diabolisé, intraitable, terrifiant, pire qu'un Klingon de base. On se croirait revenu au temps de la guerre froide. Une caricature de Grand Méchant qui tend à disparaître de la S-F moderne, et que l'on retrouve ici avec surprise, au milieu d'un récit à la pointe de la science. Ceci dit, l'humanité de cette trilogie flirte aussi avec la caricature, alors…

Bref, voici une histoire plus basée sur le mental que sur les émotions, difficile d'accès pour les non scientifiques, adoucie cependant par un troisième volet un peu plus « rock ». Un récit exigeant, parfois aride, mais qui reste passionnant et que l'on suit fort bien, même si, çà et là, on l'a dit, le niveau scientifique est un défi à la compréhension. Reste que Nancy Kress est une auteure assez peu publiée en France et qui vaut le détour. À l'heure où la véritable science-fiction se fait de plus en plus rare, on saluera donc ici l'éditeur pour la publication de cette volumineuse trilogie inédite, certes non exempte de défauts mais néanmoins tout à fait digne d'intérêt, avec qui plus est une mention spéciale pour les trois couvertures splendides de Stéphan Martinière.

Artefacts

[Chronique commune à Réalité partagée, Artefacts et Les Faucheurs.]

Quelque part autour de la seconde moitié du XXIIe siècle… L'humanité s'est approprié les étoiles, se contentant dans un premier temps de son propre système solaire en colonisant des endroits tels que la Lune, Mars, Titan ou Neptune, chacun doté de son propre gouvernement, créant pour l'occasion l'Alliance solaire. C'est alors qu'elle découvre, au-delà de Neptune, un artefact d'origine inhumaine. Artefact qui s'avère être un tunnel spatial ouvrant la voie vers d'autres systèmes solaires, comprenant eux-mêmes d'autres tunnels : un véritable réseau, aisément cartographiable, qui offre pour ainsi dire l'univers aux humains. Cette technologie du voyage instantané, créée par une race extraterrestre depuis longtemps disparue (un trope de la S-F), est basée sur une science physique largement au-delà de la compréhension humaine, ce qui n'empêche pas les hommes de l'utiliser de façon intensive : colonisation, exploration, commerce : la civilisation solaire rayonne dans toutes les directions. Jusqu'à ce qu'elle rencontre sa première race extraterrestre hostile : les Faucheurs. Une race belliqueuse à l'extrême, d'une xénophobie incroyable, refusant toute forme de communication. Les Faucheurs préfèrent le suicide à la capture, ne font pas de prisonniers, détruisent tout sur leur passage… L'Alliance solaire se retrouve alors en guerre. Une guerre étrange à laquelle elle ne comprend pas grand-chose, ne sachant rien des motivations de l'ennemi. Et puis, la guerre est lointaine. En effet, les deux belligérants, sachant l'un et l'autre se servir du réseau de tunnels, et d'un niveau technologique équivalent, ont pris soin de protéger leur berceau pour porter le gros des affrontements dans les colonies galactiques. Mais bientôt cet équilibre fragile est menacé : les Faucheurs semblent faire un terrible bond technologique, inventant une sorte de champ de protection autour de leurs vaisseaux qui rend n'importe quel type de tir inefficace. Les vaisseaux Faucheurs deviennent invulnérables. Dans le même temps, une équipe d'explorateurs humains, composée de divers spécialistes scientifiques, découvre dans une galaxie éloignée une planète que les autochtones appellent Monde. Les scientifiques sont vivement intrigués par cette civilisation qui n'a pas encore atteint le niveau de la machine à vapeur et semble vivre une véritable utopie, qu'elle appelle la Réalité Partagée. Dans cette Réalité Partagée, toute pensée personnelle, individuelle, en désaccord avec la pensée communautaire, est impossible. La réalité est une, unique, partagée par tous. La violence, le mensonge sont bannis. Toute opposition avec la communauté entraîne une sanction physique immédiate : un mal de tête effroyable. Les militaires sont encore plus intéressés par Monde. En effet, une des lunes qui gravitent autour de la planète est en fait un artefact qui, après analyse, s'avère être de même facture que les tunnels. Ce n'en est pourtant pas un. Les premiers essais prouvent que cet objet est une arme extrêmement puissante, capable de renverser le cours de la guerre et de vaincre définitivement les Faucheurs. Ils démontrent également que la présence de cet artefact est indispensable à l'équilibre de la civilisation mondienne : l'extraire de son berceau pour l'emmener vers le système solaire condamnerait du même coup les Mondiens à la disparition.

Il va falloir choisir…

Dans hard science, il y a science, bien sûr, mais il y a aussi hard. Et dure, notre auteure l'est ! Savez-vous ce qu'est un attracteur étrange, un espace Calabi-Yau, la dimension d'Hausdorff ? Oui ? Alors allez-y, vous n'avez pas à vous faire de souci, tout se passera bien. Dans le cas contraire, il faudra un tantinet s'accrocher. Nancy Kress est une auteure exigeante, autant envers ses lecteurs qu'envers elle-même. D'ailleurs, la dédicace du second volume, reproduite ici in extenso tant elle est savoureuse, est sans ambiguïté : « À Charles Sheffield, fondateur de l'Association pour la Promotion de l'Erudition scientifique auprès de ceux qui se présentent comme étant des Ecrivains de Science-Fiction. » Voilà, tout est dit. Car pour pouvoir suivre les développements scientifiques de cette trilogie de haute volée, il faut davantage qu'une simple connaissance de base de la physique. Ainsi, celles et ceux qui ne sont pas au fait des dernières découvertes en physique quantique seront vite largués par ce qui s'apparente parfois à une logorrhée scientifique difficile à appréhender pour le commun des mortels. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Nancy Kress ne s'attarde pas vraiment sur les explications de texte : on suit… ou pas. Heureusement, cela n'entrave en rien la progression et l'intérêt de l'histoire. Car dans cette très intéressante trilogie (étonnamment dépourvue de titre générique), il y en a pour tous les goûts. On y trouve aussi de l'anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de la biologie, de la géologie, de la botanique… Un panel extrêmement large qui permet à l'histoire de rencontrer un public plus large que celui, un peu limité, des sciences dites dures.

Mais… Car évidemment, il y en a un. Si Nancy Kress joue facilement avec la science, on la sent moins à l'aise avec le « pathos ». Si tout ce qui ressort de la science bénéficie d'une écriture rapide et serrée, les passages narratifs ayant trait à l'émotion, aux descriptions, à l'ambiance, sont beaucoup plus flous et relâchés. Ainsi, les personnages ne sont que peu intéressants, certains trop proches de la caricature, leurs émotions et leurs intérêts personnels trop rapidement parcourus. On a du mal à vraiment s'identifier, s'attacher à eux. Tout ce qui se rapporte aux cinq sens du lecteur est négligé : l'ambiance, le décor — on attend le troisième tome pour avoir la description d'un village Mondien —, les sons, les couleurs, il n'y a pas grand-chose dans ce récit qui nous permet de nous impliquer, et c'est avec un certain détachement que l'on assiste à ce qui se déroule sur la planète Monde.

Mais intéressons-nous de plus près aux trois tomes.

Le premier, Réalité Partagée, est assez statique. L'action se déroule en deux endroits. Une partie prend place sur Monde, l'autre dans l'espace proche de la planète. Le ton de ces deux récits est fort différent. L'équipe de scientifiques qui débarque sur la planète peine à nous rendre les choses intéressantes. On les suit dans leur installation, leurs découvertes, leur engagement, mais de manière détachée, sans vraiment se sentir concerné. Il y a pas mal de longueurs, l'action est molle et hésitante, l'aspect diplomatie peu exaltant. À l'opposé, l'enquête scientifique ultra secrète effectuée par les militaires dans l'espace autour de l'artefact est passionnante. C'est une course contre la montre, l'écriture est soignée, nerveuse, sans temps morts. La collision de ces deux parties, censée être le temps fort du récit, n'harmonise que vaguement l'histoire et laisse un goût d'inachevé.

Le deuxième tome, Artefacts, est une resucée du premier. L'arrivée de quelques nouveaux personnages, qui viennent s'ajouter aux principaux protagonistes du premier volet, permet de varier les points de vue, sans pour autant révolutionner le ton du récit. L'action se resserre et n'a plus lieu que sur la planète. La confrontation entre la civilisation techniquement sous-développée de Monde et celle, ultra sophistiquée, des humains, aurait pu générer un récit plus prenant. Malheureusement, l'auteure prend bien soin de compartimenter ces deux univers de façon à ce qu'il n'y ait que le minimum d'interactions, ce qui affadit l'histoire. La partie scientifique reste passionnante, même si quelques maladresses d'écriture viennent entraver le récit. Autant, pour expliquer ce qu'est la Réalité Partagée, Kress excelle dans le « show don't tell », autant, pour tout ce qui est scientifique, elle se contente de plaquer ici et là des pavés explicatifs insérés de façon artificielle par le biais du recourt au monologue interne ou la tentative d'explication de la part d'un scientifique qui prend en pitié le pauvre couillon de l'équipe qui essaye de suivre — couillon en question qui est tout de même le militaire chargé de toutes les décisions…

L'ultime volet, Les Faucheurs, change de ton. L'action éclate dans toutes les directions, et l'on a là une espèce de thriller scientifico-politique vraiment excitant. Complots, manœuvres politiques, enlèvements, coup d'état, fuites désespérées, découverte scientifique majeure : tout y est. On traverse plusieurs systèmes planétaires, aller-retour, et on rencontre enfin les fameux Faucheurs ! Pourtant, là aussi, difficile de ne pas se départir d'une certaine déception. Le minimum narratif syndical n'est pas toujours respecté. Kress se contente d'une description physique sommaire, d'une vision fugace d'un bout de l'intérieur d'un vaisseau, point. C'est le Grand Ennemi dans toute sa splendeur, diabolisé, intraitable, terrifiant, pire qu'un Klingon de base. On se croirait revenu au temps de la guerre froide. Une caricature de Grand Méchant qui tend à disparaître de la S-F moderne, et que l'on retrouve ici avec surprise, au milieu d'un récit à la pointe de la science. Ceci dit, l'humanité de cette trilogie flirte aussi avec la caricature, alors…

Bref, voici une histoire plus basée sur le mental que sur les émotions, difficile d'accès pour les non scientifiques, adoucie cependant par un troisième volet un peu plus « rock ». Un récit exigeant, parfois aride, mais qui reste passionnant et que l'on suit fort bien, même si, çà et là, on l'a dit, le niveau scientifique est un défi à la compréhension. Reste que Nancy Kress est une auteure assez peu publiée en France et qui vaut le détour. À l'heure où la véritable science-fiction se fait de plus en plus rare, on saluera donc ici l'éditeur pour la publication de cette volumineuse trilogie inédite, certes non exempte de défauts mais néanmoins tout à fait digne d'intérêt, avec qui plus est une mention spéciale pour les trois couvertures splendides de Stéphan Martinière.

Réalité partagée

[Chronique commune à Réalité partagée, Artefacts et Les Faucheurs.]

Quelque part autour de la seconde moitié du XXIIe siècle… L'humanité s'est approprié les étoiles, se contentant dans un premier temps de son propre système solaire en colonisant des endroits tels que la Lune, Mars, Titan ou Neptune, chacun doté de son propre gouvernement, créant pour l'occasion l'Alliance solaire. C'est alors qu'elle découvre, au-delà de Neptune, un artefact d'origine inhumaine. Artefact qui s'avère être un tunnel spatial ouvrant la voie vers d'autres systèmes solaires, comprenant eux-mêmes d'autres tunnels : un véritable réseau, aisément cartographiable, qui offre pour ainsi dire l'univers aux humains. Cette technologie du voyage instantané, créée par une race extraterrestre depuis longtemps disparue (un trope de la S-F), est basée sur une science physique largement au-delà de la compréhension humaine, ce qui n'empêche pas les hommes de l'utiliser de façon intensive : colonisation, exploration, commerce : la civilisation solaire rayonne dans toutes les directions. Jusqu'à ce qu'elle rencontre sa première race extraterrestre hostile : les Faucheurs. Une race belliqueuse à l'extrême, d'une xénophobie incroyable, refusant toute forme de communication. Les Faucheurs préfèrent le suicide à la capture, ne font pas de prisonniers, détruisent tout sur leur passage… L'Alliance solaire se retrouve alors en guerre. Une guerre étrange à laquelle elle ne comprend pas grand-chose, ne sachant rien des motivations de l'ennemi. Et puis, la guerre est lointaine. En effet, les deux belligérants, sachant l'un et l'autre se servir du réseau de tunnels, et d'un niveau technologique équivalent, ont pris soin de protéger leur berceau pour porter le gros des affrontements dans les colonies galactiques. Mais bientôt cet équilibre fragile est menacé : les Faucheurs semblent faire un terrible bond technologique, inventant une sorte de champ de protection autour de leurs vaisseaux qui rend n'importe quel type de tir inefficace. Les vaisseaux Faucheurs deviennent invulnérables. Dans le même temps, une équipe d'explorateurs humains, composée de divers spécialistes scientifiques, découvre dans une galaxie éloignée une planète que les autochtones appellent Monde. Les scientifiques sont vivement intrigués par cette civilisation qui n'a pas encore atteint le niveau de la machine à vapeur et semble vivre une véritable utopie, qu'elle appelle la Réalité Partagée. Dans cette Réalité Partagée, toute pensée personnelle, individuelle, en désaccord avec la pensée communautaire, est impossible. La réalité est une, unique, partagée par tous. La violence, le mensonge sont bannis. Toute opposition avec la communauté entraîne une sanction physique immédiate : un mal de tête effroyable. Les militaires sont encore plus intéressés par Monde. En effet, une des lunes qui gravitent autour de la planète est en fait un artefact qui, après analyse, s'avère être de même facture que les tunnels. Ce n'en est pourtant pas un. Les premiers essais prouvent que cet objet est une arme extrêmement puissante, capable de renverser le cours de la guerre et de vaincre définitivement les Faucheurs. Ils démontrent également que la présence de cet artefact est indispensable à l'équilibre de la civilisation mondienne : l'extraire de son berceau pour l'emmener vers le système solaire condamnerait du même coup les Mondiens à la disparition.

Il va falloir choisir…

Dans hard science, il y a science, bien sûr, mais il y a aussi hard. Et dure, notre auteure l'est ! Savez-vous ce qu'est un attracteur étrange, un espace Calabi-Yau, la dimension d'Hausdorff ? Oui ? Alors allez-y, vous n'avez pas à vous faire de souci, tout se passera bien. Dans le cas contraire, il faudra un tantinet s'accrocher. Nancy Kress est une auteure exigeante, autant envers ses lecteurs qu'envers elle-même. D'ailleurs, la dédicace du second volume, reproduite ici in extenso tant elle est savoureuse, est sans ambiguïté : « À Charles Sheffield, fondateur de l'Association pour la Promotion de l'Erudition scientifique auprès de ceux qui se présentent comme étant des Ecrivains de Science-Fiction. » Voilà, tout est dit. Car pour pouvoir suivre les développements scientifiques de cette trilogie de haute volée, il faut davantage qu'une simple connaissance de base de la physique. Ainsi, celles et ceux qui ne sont pas au fait des dernières découvertes en physique quantique seront vite largués par ce qui s'apparente parfois à une logorrhée scientifique difficile à appréhender pour le commun des mortels. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Nancy Kress ne s'attarde pas vraiment sur les explications de texte : on suit… ou pas. Heureusement, cela n'entrave en rien la progression et l'intérêt de l'histoire. Car dans cette très intéressante trilogie (étonnamment dépourvue de titre générique), il y en a pour tous les goûts. On y trouve aussi de l'anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de la biologie, de la géologie, de la botanique… Un panel extrêmement large qui permet à l'histoire de rencontrer un public plus large que celui, un peu limité, des sciences dites dures.

Mais… Car évidemment, il y en a un. Si Nancy Kress joue facilement avec la science, on la sent moins à l'aise avec le « pathos ». Si tout ce qui ressort de la science bénéficie d'une écriture rapide et serrée, les passages narratifs ayant trait à l'émotion, aux descriptions, à l'ambiance, sont beaucoup plus flous et relâchés. Ainsi, les personnages ne sont que peu intéressants, certains trop proches de la caricature, leurs émotions et leurs intérêts personnels trop rapidement parcourus. On a du mal à vraiment s'identifier, s'attacher à eux. Tout ce qui se rapporte aux cinq sens du lecteur est négligé : l'ambiance, le décor — on attend le troisième tome pour avoir la description d'un village Mondien —, les sons, les couleurs, il n'y a pas grand-chose dans ce récit qui nous permet de nous impliquer, et c'est avec un certain détachement que l'on assiste à ce qui se déroule sur la planète Monde.

Mais intéressons-nous de plus près aux trois tomes.

Le premier, Réalité Partagée, est assez statique. L'action se déroule en deux endroits. Une partie prend place sur Monde, l'autre dans l'espace proche de la planète. Le ton de ces deux récits est fort différent. L'équipe de scientifiques qui débarque sur la planète peine à nous rendre les choses intéressantes. On les suit dans leur installation, leurs découvertes, leur engagement, mais de manière détachée, sans vraiment se sentir concerné. Il y a pas mal de longueurs, l'action est molle et hésitante, l'aspect diplomatie peu exaltant. À l'opposé, l'enquête scientifique ultra secrète effectuée par les militaires dans l'espace autour de l'artefact est passionnante. C'est une course contre la montre, l'écriture est soignée, nerveuse, sans temps morts. La collision de ces deux parties, censée être le temps fort du récit, n'harmonise que vaguement l'histoire et laisse un goût d'inachevé.

Le deuxième tome, Artefacts, est une resucée du premier. L'arrivée de quelques nouveaux personnages, qui viennent s'ajouter aux principaux protagonistes du premier volet, permet de varier les points de vue, sans pour autant révolutionner le ton du récit. L'action se resserre et n'a plus lieu que sur la planète. La confrontation entre la civilisation techniquement sous-développée de Monde et celle, ultra sophistiquée, des humains, aurait pu générer un récit plus prenant. Malheureusement, l'auteure prend bien soin de compartimenter ces deux univers de façon à ce qu'il n'y ait que le minimum d'interactions, ce qui affadit l'histoire. La partie scientifique reste passionnante, même si quelques maladresses d'écriture viennent entraver le récit. Autant, pour expliquer ce qu'est la Réalité Partagée, Kress excelle dans le « show don't tell », autant, pour tout ce qui est scientifique, elle se contente de plaquer ici et là des pavés explicatifs insérés de façon artificielle par le biais du recourt au monologue interne ou la tentative d'explication de la part d'un scientifique qui prend en pitié le pauvre couillon de l'équipe qui essaye de suivre — couillon en question qui est tout de même le militaire chargé de toutes les décisions…

L'ultime volet, Les Faucheurs, change de ton. L'action éclate dans toutes les directions, et l'on a là une espèce de thriller scientifico-politique vraiment excitant. Complots, manœuvres politiques, enlèvements, coup d'état, fuites désespérées, découverte scientifique majeure : tout y est. On traverse plusieurs systèmes planétaires, aller-retour, et on rencontre enfin les fameux Faucheurs ! Pourtant, là aussi, difficile de ne pas se départir d'une certaine déception. Le minimum narratif syndical n'est pas toujours respecté. Kress se contente d'une description physique sommaire, d'une vision fugace d'un bout de l'intérieur d'un vaisseau, point. C'est le Grand Ennemi dans toute sa splendeur, diabolisé, intraitable, terrifiant, pire qu'un Klingon de base. On se croirait revenu au temps de la guerre froide. Une caricature de Grand Méchant qui tend à disparaître de la S-F moderne, et que l'on retrouve ici avec surprise, au milieu d'un récit à la pointe de la science. Ceci dit, l'humanité de cette trilogie flirte aussi avec la caricature, alors…

Bref, voici une histoire plus basée sur le mental que sur les émotions, difficile d'accès pour les non scientifiques, adoucie cependant par un troisième volet un peu plus « rock ». Un récit exigeant, parfois aride, mais qui reste passionnant et que l'on suit fort bien, même si, çà et là, on l'a dit, le niveau scientifique est un défi à la compréhension. Reste que Nancy Kress est une auteure assez peu publiée en France et qui vaut le détour. À l'heure où la véritable science-fiction se fait de plus en plus rare, on saluera donc ici l'éditeur pour la publication de cette volumineuse trilogie inédite, certes non exempte de défauts mais néanmoins tout à fait digne d'intérêt, avec qui plus est une mention spéciale pour les trois couvertures splendides de Stéphan Martinière.

Forteresse

Vingt ans après Le Jeu du monde de Michel Jeury paraît, enfin, un roman francophone dans la collection « Ailleurs & Demain ». On attendait donc beaucoup de ce Forteresse qui a su répondre aux exigences de Gérard Klein, après avoir été retenu par les défuntes éditions ISF. Et nos attentes ne sont pas déçues.

Dans les années 2030, les multinationales se livrent une guerre sans merci. La tête des plus grands patrons est mise à prix. Brian Mannering, président de la Haviland Corporation, est sans conteste l'un des plus menacés : outre ses concurrents, l'Union des Etats Bibliques Américains a juré sa perte. La Haviland a, en effet, transféré son siège social en Europe, afin de dénoncer la doctrine ultra religieuse des ex-USA. Mannering vit donc réfugié dans une forteresse en Espagne, d'où il ne sort qu'en de très rares occasions. Pourtant, les menaces à son encontre se précisent sous la forme d'une opération dont le nom de code est Ghost. Adrian Clayborne, chef de la sécurité de la Haviland, utilise toutes les ressources à sa disposition pour contrer ce mystérieux fantôme. Son enquête ne lui laisse aucun répit, le mène en Suède, en Californie (désormais république indépendante)… Pourtant, il se peut que le danger soit déjà présent dans la forteresse en la personne de Sherylin Leighton, nouvelle maîtresse du président. Parallèlement à cette intrigue principale, on suit de nombreux autres personnages, et il faudra attendre le dénouement pour comprendre ce qui les relie. C'est l'une des forces du roman : sa construction implacable, qui nous fait aller et venir d'un personnage à l'autre, d'une année à l'autre, jusqu'à la révélation finale, d'une évidence trompeuse.

Forteresse pourrait n'être qu'un thriller haletant (ce qui serait déjà plus qu'honorable). Mais par petites touches, au détour de chaque page, Panchard dresse un portrait de notre futur proche d'autant plus effrayant qu'il est hautement crédible : repli fanatique de la quasi-totalité des USA, guerres de religion en Europe conduisant au massacre des musulmans, batailles économiques dégénérant en règlement de comptes militaires… Certains propos ou pensées des personnages font d'ailleurs froids dans le dos et ne sont surtout pas à prendre au premier degré.

Georges Panchard nous offre, quelques mois après La Horde du contrevent d'Alain Damasio, un autre très bon roman francophone dans le domaine de l'imaginaire. Le premier se démarquait grâce à son écriture éblouissante, le second brille par sa fluidité, les deux ont en commun la description d'un univers parfaitement crédible. Ce qui est plus qu'inquiétant, avec Forteresse, c'est que la société en question sera peut-être la nôtre… pas ailleurs, mais demain.

Kitty Lord et le secret des Nephilim

Kitty est une jeune orpheline détestée de tous. Pourquoi ? Tout simplement parce que Kitty crée des situations un peu bizarres lorsqu'elle est en colère. Est-ce sa faute après tout si un chewing-gum manque d'étouffer un garçon qui lui tapait sur le système ? Est-elle responsable de la pluie de pierres qui s'abat sur la ville ? C'est en tout cas ce que pense le responsable du Centre Genesis, Markhtus Gornic, qui la fait enlever pour l'étudier sous toutes les coutures dans son Département Psi avec d'autres enfants peu ordinaires…

Qui a dit que la littérature jeunesse plongeait du côté obscur ? Moi ! Et ce Kitty Lord en est un exemple des plus frappants. Les enfants sont les cibles d'adultes manipulateurs dénués de scrupules n'hésitant pas à les torturer, voire les tuer s'ils deviennent gênants ; des enfants qui prennent conscience de leurs pouvoirs fabuleux au point que certains, dans leur « innocence infantile », se prennent à vouloir devenir maîtres du mal… Vous avez dit noirceur ? La course pour la survie qu'entame Kitty semble vouée à l'échec et pourtant, elle poursuit son but : se libérer des méchants, mais aussi se comprendre elle-même.

Car c'est évidemment à une quête de soi, un passage de l'enfance à l'âge adulte, ô combien cruel ici, que nous invite le livre. Kitty se cherche, se méfie des autres mais aussi d'elle-même. Elle prend peu à peu conscience qu'elle est un danger pour tous ceux qui l'entourent. Un vrai dilemme d'adolescente.

L'écriture est assez directe et efficace. On regrettera toutefois, comme souvent dans les romans « jeunesse », que les péripéties s'enchaînent parfois trop rapidement. Certains passages en deviennent bancals et perdent en crédibilité. Dommage aussi que la fin, qui augure une suite, soit si évidente. Suite qu'on attend malgré tout, histoire d'en savoir un peu plus sur les pouvoirs de Kitty Lord et les fameux Nephilim du titre, méchants qui, comme tous bon méchants qui se respectent, aspirent à régner sur le monde…

L’enfant du hors-monde

Mais pourquoi ces trois enfants fuient-ils ? Et que fuient-ils ? Leurs capacités hors du commun les mettraient-elles en danger ? Et qui sont ces deux hommes et cette femme aux allures patibulaires et à la détermination sans faille ? Une détermination telle qu'elle les pousse à user de violence contre des enfants… magiques ?

Autant de questions auxquelles ce livre répond en propulsant le lecteur dans une aventure sans temps mort au sein d'un univers sombre et violent. Un monde où la magie n'est pas qu'histoire de claquements de doigts mais plutôt d'énergies, mais aussi de douleur et de fatigue, d'erreurs et de souffrances. Un monde où tout est faux-semblant, où les bons ne le sont pas toujours autant qu'on le croit et les méchants pas toujours volontairement. Un monde torturé qui développe des personnages torturés et fouillés. Autant dire, une foultitude de qualités d'entrée…

Que ce livre s'adresse à la jeunesse (à partir de 12 ans tout de même, comme indiqué sur la quatrième de couverture) est un peu surprenant. Il démarre comme un thriller américain, avec une course-poursuite qui ne fait qu'annoncer malheurs et catastrophes pour les protagonistes, mais aussi pour le monde qui les entoure, et continue sur sa lancée sans faiblir dans un univers des plus obscur. On ne trouvera d'ailleurs rien d'étonnant à ce que les plus grands malheurs proviennent de la force incontrôlée d'une gosse de quatre ans… Ca fait d'autant plus frissonner que le tout est assez crédible (pour peu qu'on veuille bien trouver un semblant de crédibilité dans un récit tournant autour de la magie et des sortilèges). L'écriture est nerveuse, sans fioriture, et plonge le lecteur au cœur de l'intrigue sans prendre les sentiers touristiques. Ca pulse, c'est excitant, c'est extrêmement sombre, on l'a dit, et le final incite immédiatement à se ruer sur la suite. Voilà certes et encore une nouvelle série, mais après tout, quand c'est bon, il faut en profiter.

L’édit barbare

Leike Chu est aujourd'hui la Maîtresse de l'Ordre des Neuf Rameaux. Mais son ascension ne s'est pas faite sans peine. Tout a commencé après que l'Empire a imposé l'Edit Barbare dont le premier article disait : « Tu n'écriras point ! » Tout signe, toute marque ressemblant à de l'écriture était bannie. La mort pouvait même sanctionner les rebelles. Plus d'écriture, donc plus de livres, donc plus de culture. Mais certains décidèrent de résister dans l'ombre, pour redonner sa place à l'écrit au sein de l'Empire. Leike Chu ne fut évidemment pas étrangère à ce changement…

L'éditeur clame haut et fort que l'auteur est un linguiste chevronné, qui a même inventé un langage universel écrit, l'UNIDEO (l'espéranto du stylo ?), ce qui donnerait un crédit supplémentaire au livre. Oublions cette pub un tantinet déplacée (comme toutes les pubs d'éditeur, non ?) et intéressons-nous à ce qui est, il faut bien l'avouer, une quête de fantasy de plus — mais après tout, n'est-ce pas ce que l'on recherche quand on ouvre ce genre de bouquin ?

Il est vrai que l'idée de l'interdiction de l'écriture est intéressante et fait écho à ce qui se passe dans de nombreux pays aujourd'hui, tous ces « empires » où les premières victimes sont la culture et les intellectuels de tous poils. Dans le monde de Leike Chu, le fait même d'écrire est un crime sévèrement puni. Mais la magie se mêlant de tout, Leike Chu va se retrouver porteuse d'un pouvoir qui, bien qu'encore mystérieux dans ce premier tome, augure d'une puissance incommensurable. En tout cas, capable de changer le monde.

Tout démarre avec un symbole qui se répète à divers endroits, sous différentes formes. Un symbole qui semble sonner le glas de l'Edit Barbare, mais qui augure surtout d'une foule d'ennuis pour Leike Chu. Evidemment, tout cela ne sera pas facile à gérer, surtout pour une adolescente qui ne connaît pas grand-chose à la vie.

Tous les éléments d'une quête efficace doublée d'un récit initiatique sont mis en place au milieu de quelques péripéties mouvementées dans le premier tome de cette trilogie (trilogie : maladie grave et contagieuse touchant particulièrement la fantasy…). Au total, l'ensemble est plaisant, classique mais bien mené. Les amateurs de fantasy inattendue et inédite passeront leur chemin ; les autres trouveront là un agréable moment de détente.

La machine à remonter les rêves

Après l'excellent Mission Alice, anthologie conçue autour de Lewis Carroll, après Les Ombres de Peter Pan, hommage au lutin malicieux créé par J. M. Barrie, Richard Comballot, ici aidé de Johan Heliot, salue le centenaire de la mort de Jules Verne avec ce choix de dix-huit récits. Son vaste univers est moins facile à cerner que celui de Carroll ou de Barrie puisqu'il concerne les voyages autant que les inventions extraordinaires ; on trouvera donc là aussi bien des uchronies que du steampunk ou des récits de science-fiction que Verne aurait pu écrire s'il avait vécu à une autre époque. La large palette de possibilités n'entraîne cependant pas une trop grande dispersion.

Dans le registre de l'aventure, Verne vit la plupart de ses voyages, cherchant le sphinx des glaces (« La Mystérieuse Antarctide » de Christian Vilà), contrant des personnages de ses œuvres : le Dr Ox (« On A Volé Le Pôle magnétique », d'Hervé Jubert), Wilhelm Storitz (« Le Retour de Wilhelm Storitz » de Daniel Walther), Phileas Fogg dans « Cuit dur » de Xavier Mauméjean, délirant récit multipliant les références, jusqu'à inclure la recherche d'un faucon solaire qui inspirera à Verne journaliste une aventure de Philippe Marelaut ! C'est aussi l'occasion d'aborder les thèmes que Verne n'a pas traités : les univers parallèles (« Eve, à tout jamais », de Michel Jeury qui signe là son retour à la S-F), les extraterrestres, le voyage dans le temps, la mécanique quantique (dans « Le Gouffre aux chimères » de Serge Lehman, un autre revenant, Verne est le père de la résurgence quantique) mais aussi l'élixir de mémoire qui aide le personnage du récit d'Ugo Bellagamba, s'inspirant du rayon vert, à retrouver un amour perdu (« Non-absinthe »). Les personnages les plus fréquents sont le capitaine Némo, devenu un conquérant de Mars (« 20000 lieues dans l'espace », de Jean-Pierre Vernay) et Wilhelm Storitz, dont le machiavélisme a été source d'inspiration. Outre l'invisibilité, il serait également capable, pour Michel Pagel, de voyager dans le temps (« Le Véritable Secret de Wilhelm Storitz »).

Parmi les personnages réels mis en scène, Hetzel est moins souvent évoqué qu'on ne pouvait le penser alors que le fils est beaucoup plus présent : à Michel Verne, qui a considérablement remanié certaines de ses œuvres, Jules écrit des lettres relatant des épisodes inconnus de sa vie ou des projets de roman. Parmi ses contemporains, son concurrent Wells est considéré comme un plagiaire (« La Guerre des mondes a bien eu lieu » de Pierre Stolze) auquel l'auteur lègue d'ailleurs les romans qu'il n'aura pas le temps d'écrire, Méliès et Nadar, dont les images magiques permettent de rendre réelle la fiction (« Magicis in Mobile » de Pierre Pevel) ou au contraire de retirer de l'âme aux personnages réels : Ardan, le personnage de Verne, anagramme de Nadar, est-il impressionnable sur la pellicule (« Blanc partout » de Michel Lamart) ?

La fascination qu'exerce son œuvre incite plusieurs auteurs à le ressusciter avec des aléas divers : Richard Canal le recrée à partir d'une machine analysant ses textes mais c'est Michel qui apparaît (« Le Dieu mécanique »), Jean-Pierre Hubert et Serge Ramez le clonent mais obtiennent soit le fils, soit le père et Hetzel, un père très priapique, d'ailleurs (« La Journée d'un écrivain français en 2889 ») ; quant au triste exemplaire de Jean-Jacques Girardot, il sert de guide aux élèves du futur (« Une Visite au pavillon Jules Verne »). Cette œuvre est si complète qu'elle est un univers en soi et que pour bien des auteurs, il s'est forcément mis à exister ; outre les nouvelles de Pevel et Lamart traitant du rapport entre le rêve et la réalité, les récits de Philippe Curval (où un personnage de « La Chasse au météore » s'introduit dans l'esprit de Verne pour changer ses écrits) et Jacques Barbéri (« La Machine à remonter les rêves ») exploitent des idées similaires, la plus belle étant sans conteste celle de Fabrice Colin qui peuple le néant de pensées : Michel Verne enferme le lecteur dans l'univers de son père où s'affrontent deux personnages, mélanges des héros de Verne et symbolisant le conflit irrésolu de l'auteur entre l'Imaginaire et la Science (« Intervention forcée en milieu crépusculaire »).

L'anthologie se clôt par une postface de François Angelier sur l'auteur et son œuvre et par une anecdote rapportée par Luc Dutour, dont on cherche l'intérêt.

À lire ces récits de bonne tenue, il est clair que, comme l'affirment Comballot et Heliot, Jules Verne n'a pas fini de faire rêver.

Ça vient de paraître

Le Désert du Monde

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
PayPlug