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Colonies parallèles

Après Terminus Fomalhaut, un premier roman bourré de défauts et pourtant sympathique, et au moment où paraît son deuxième au Fleuve Noir, Nicolas Bouchard publie ici son troisième livre, le plus abouti (dans une collection, « Lettres-SF », qui publia son premier ouvrage et qui semble, à l'heure ou paraissent ces lignes, au mieux en sommeil et au pire définitivement arrêtée). Certes, Colonies parallèles n'a rien d'original. On est même en pleine « science-fiction de bon-papa ». Jugez-en : quelques siècles dans le futur, la Terre est polluée et surpeuplée. Il a donc été décidé de coloniser le passé d'univers parallèles, où quelques grandes familles (ou parentèles) produisent ce dont ont besoin leurs concitoyens. La jeune Marie-Aïno Svinkoïnen et tout son clan, connu pour ses harengs qui nourrissent un cinquième de la population, ont décidé de quitter le monde préhistorique qu'ils habitent pour s'installer trois mille ans avant J.C., dans l'empire sumérien. L'idée semble à priori bonne et leur permet de grimper les échelons de la société terrienne. Pourtant, il semble que la parentèle ayant précédemment occupé cet univers ait disparu corps et biens. Le déménagement marquera pour Marie-Aïno le début d'une aventure qui ne lui laissera pas une minute pour respirer…

On ne trouvera dans ce roman strictement rien qu'on n'aurait pu trouver cinquante ans plus tôt dans n'importe quel magazine de science-fiction. Ce qui n'empêche qu'on s'y amuse beaucoup. Nicolas Bouchard maîtrise infiniment mieux son écriture qu'à ses débuts, et n'est plus obligé de noyer son récit sous des flots de dialogues pour masquer ses carences stylistiques. Quant à son histoire, aussi peu originale soit-elle, elle est suffisamment riche en péripéties, en décors et en personnages pour qu'on la suive avec un intérêt égal. En somme, on prend ici le même plaisir que l'on trouve à lire les Jimmy Guieu signés Roland C. Wagner (oups, pardon, Richard Wolfram), ni plus ni moins. Ça ne vole guère haut, mais après tout le rase-mottes a aussi ses avantages.

Billet sans titre

Retrouvez sur l'onglet Critiques les chroniques du Bifrost n°14 !

Distraction

[Critique de l’édition américaine de Bantam Spectra Book parue en décembre 98]

Dans Distraction, Bruce Sterling poursuit avec le talent d’historien qu’on lui connaît son exploration des mondes futurs dévorés par la technique. Les mécanismes d’imbrication du vivant et de la machine continuent leur œuvre entropique sans que jamais la fin soit en vue.

Quelque part au XXIe siècle, le monde pourrit. La nature est au plus mal. Les océans ont été empoisonnés, les forêts brûlées et le ciel est bien pâle. Un vent de révolte souffle contre la domination de la machine. Les villes sont délaissées, les cartes d’identités détruites par les millions d’Américains qui errent sur les routes. Le pays est en état de crise politique. Une guerre civile sévit entre l’autorité fédérale et le gouverneur de Louisiane, triste chimiste dont l’obsession est de pratiquer à grande échelle des expériences sur les cerveaux des réfugiés haïtiens. Un autre front menace sur la scène internationale. Un conflit couve entre les USA et la Hollande.

Sur ce fond d’anarchie se prépare en secret un projet qui a pour but de changer la face du monde en même temps que d’apporter l’espoir. Deux scientifiques, dont l’un est un ancien homme de l’ombre du Président, ont fondé un camp retranché, sorte d’état dans l’état où ils accueillent les nomades. Là, eux aussi pratiquent des expériences sur le cerveau.

Le grand talent de Sterling est d’élaborer son récit comme si le monde, à cet instant, y était condensé. Construit à la manière d’une intrigue politique, le roman nous fait descendre dans les bas-fonds, où légalité et manigances se confondent. Le laboratoire de l’Histoire y grouille de vie. C’est d’un bout à l’autre une grande réussite où le désordre le plus délirant ne laisse jamais d’être familier. Oui, c’est sûr, avec Bruce Sterling, il n’y a décidément « plus de saison ».

Les Cicatrices de l'évolution

Pourquoi marchons-nous sur nos pattes de derrière ? Pourquoi avons-nous perdu notre fourrure ? Pourquoi avons-nous acquis un si gros cerveau ? Pourquoi parlons-nous ? Réponse invariable : on ne sait pas ! Mieux : toutes les théories quant à l’origine de l’homme, à ce jour proposées, ont ceci en commun de ne pas résister à une contre-enquête sérieuse et dépourvue de préjugés. Dernière en date : la « théorie de la savane », véritable fonds de commerce du très télégénique Yves Coppens. Examinée de plus près que la distance vous séparant du poste de télévision, elle ne tient guère mieux la route que la création biblique en sept jours !

Rien n’explique ni ne justifie la nature étrange de notre peau, larynx, glandes sudoripares, tissu adipeux, larmes, organes sexuels, etc. Rien non plus ne saurait dire pourquoi, aventuré dans la savane comme de nombreuses espèces animales, l’homme aurait été le seul à évoluer comme il l’a fait — d’autant que cette évolution est infiniment plus destructrice que bénéfique : l’impressionnante liste de nos « tares » particulières (douleurs dorsales, obésité, acné, pellicules, hernies inguinales, hémorroïdes, dérèglement de la plupart de nos glandes…) fait de Homo Sapiens Sapiens le plus beau ratage de l’univers !

Absolument rien !

À moins de s’apercevoir que si l’homme ne partage dans sa « finition » pas grand-chose avec les mammifères terrestres, y compris les autres singes, il a tout en commun  avec les mammifères marins : de l’absence de fourrure à la copulation ventro-ventrale, en passant par la descente du larynx (respirer ou manger : il faut choisir !), l’existence du tissu adipeux sous-cutané (question de flottabilité et d’isolation), la perte des phéromones (à quoi cela servirait-il dans l’eau ?), la tendance à la néoténie, etc.

Depuis une vingtaine d’années, Elaine Morgan conduit, sur le mystère des origines de l’homme, des recherches méthodiques. Elle développe une argumentation solide et détaillée, en faisant appel aussi bien à la géologie qu’à la biologie, et en s’efforçant de ne jamais laisser de côté ce qui pourrait contrarier sa « Théorie du singe aquatique ». Peu de chercheurs ont cette rigueur, cette honnêteté.

Dans son troisième ouvrage sur le sujet, Elaine Morgan revient sur cette race de singes qui, il y a six millions d’années, vit son environnement bouleversé — se vit elle-même isolée et contrainte à une spéciation rapide. Ce singe évolua pour s’adapter à un nouvel environnement côtier et semi-aquatique — avant d’être confronté à un second bouleversement de son cadre de vie et lâché sur la terre ferme, désormais nu comme… un homme.

Les Cicatrices de l’évolution est un livre étonnant, écrit avec verve, dans une langue précise et colorée d’un humour très « british ». Il ouvre, qui plus est, des perspectives philosophiques vertigineuses — pour peu que vous ayez conservé une âme d’enfant (l’esprit humain est-il lui aussi néoténique ?), plusieurs évidences vous sauteront aux yeux. Entre autres le pourquoi de cette curiosité bienveillante des dauphins envers notre espèce — ou de ce sentiment étrange qui nous fait parfois voir dans l’insularité le reflet d’un paradis perdu : le Danakil.

Que la science est belle quand elle nous fait rêver…

The Second Angel

Le monde de Second Angel, à deux pas du nôtre — à peine une centaine d’années —, prend la figure d’un divertissement. Notre individualisme, nos négligences, nos libertés prises avec la science sont portées à leurs conséquences les plus morbides. L’homme est atteint dans ce qu’il a de plus vital : son sang, devenu l’ultime valeur économique et mystique. L’humanité est partagée en deux : ceux en bonne santé, ceux veillant sur leur corps comme sur un trésor, et les autres, condamnés à survivre dans des ghettos fétides. Leur monde est en sursis, étreint à la limite de l’asphyxie par la maladie et la technologie. Les digues craquent.

Dans cet étouffement éclate une rage, celle de Dallas, employé modèle à la banque du sang dont la femme et le fils ont été assassinés par le patron. Dallas lui fera payer le prix du sang en s’emparant de la plus importante réserve du précieux fluide située sur la lune et gardée dans une forteresse surprotégée sur lequel veille un ordinateur aux pouvoirs inconnus.

L’univers de Second Angel, miroir grossissant du nôtre, est très crédible. On saluera un usage intelligent de la note en bas de page qui donne au livre un aspect d’étude historique inversée. Cela et la chute en forme d’ouverture métaphysique — l’ordinateur, à tout prendre, choisirait-il d’être Dieu ou Homme ? — fait espérer que le détour de l’œuvre de Philip Kerr par la science-fiction ne restera pas qu’une péripétie.

Deux réserves toutefois : les dialogues qui sont parfois trop explicatifs ; les personnages qui donnent à plusieurs reprises l’impression d’évoluer dans un monde qui n’est pas le leur. Et le livre souffre d’une manie malheureusement trop en vogue parmi certains auteurs, pour qui construire un roman en forme de script dans une suite de tableaux visuels et pétaradants multiplie les chances d’allécher Hollywood.

À lire aussi : la critique de Jean-Pierre Lion de l'édition française du roman.

Billet sans titre

Dans l'épisode 23 de la Bibliothèque Orbitale, c'est muni d'un grog que Philippe Boulier nous parle de Création de Johan Heliot et de Thor par Kenneth Branagh !

Billet sans titre

Découvrez la couverture de Burndive, nouveau roman de Karin Lowachee à paraître le 17 novembre 2011 au Bélial' !

Le Successeur de pierre

Cet épais roman brasse tellement de choses qu'il est difficile de savoir par où l'aborder. Par le passé ? Une série d'épisodes apparemment déconnectés laissent deviner les affleurements d'un secret millénaire et jalousement gardé, d'un texte maudit conservé en marge des Eglises, orthodoxes ou hérétiques. Par le futur ? Au siècle prochain, le monde occidental prive l'essentiel de sa population de la lumière du jour pour en faire des Larves, vivant dans des Cocons de métal, sortes de mini-studios entassés en gigantesques pyramides. Hormis quelques privilégiés, les humains enfermés n'interagissent plus — pour le travail, pour les rencontres, pour le sexe même — qu'au travers du réseau mondial. C'est dans cet univers qu'évoluent Calvin, jeune et naïf, mais promis par son intelligence à un destin exceptionnel, et la demi-douzaine de personnages qui l'entourent, qui presque tous vont se révéler tenir un rôle beaucoup plus important que ce qui était dit au départ.

Quand s'ouvre l'intrigue, la belle mécanique du réseau, et de la société telle qu'organisée par le très capitaliste Pacte de Davos, semble se dérégler : plusieurs meurtres mystérieux sont commis sur des Larves dont les cocons sont restés inviolés, et un logiciel de jeux qui allait être lancé à grand renfort de publicité est instantanément piraté et mis à la disposition de tous sur le réseau. Ce qui conduit indirectement à une guerre entre les USA et la Chine. Ce n'est pas rien — mais pour Calvin, c'est beaucoup moins grave que la mort suspecte de son amie Ada, qui le conduit à soulever les masques de sa famille d'amis à distance. Et les révélations vont le mener jusqu'au grand secret.

Le roman de Truong relève sans ambiguïté de la science-fiction même si son éditeur a choisi de le publier en-dehors du genre. Par rapport aux productions des auteurs accoutumés à la SF, il pèche par ses invraisemblances ; Truong postule une évolution sociétale qui vide en une vingtaine d'années les pays occidentaux, et tout leur appareil physique de production, de leur population humaine pour la concentrer dans les Cocons. On ne voit pas très bien comment cela serait matériellement possible, mais on comprend la nécessité d'un délai aussi court pour disposer de personnages dont la jeunesse d'avant-Cocon se soit déroulée à notre époque, avec des repères familiers pour le lecteur et l'auteur.

Encore par comparaison avec un roman de SF plus ordinaire, celui-ci présente des faiblesses de construction dramatique ; ce n'est pas qu'il manque de suspense, mais je trouve un peu forcée sa façon de sauter d'une ligne dramatique à une autre, et très artificiels des dialogues qui se résument souvent à des pavés explicatifs (et sont truffés de clichés sinon, cf. par exemple les répliques qui s'échangent lors de l'embryon d'enquête policière…)

Pour indigestes qu'ils paraissent, en ces pavés explicatifs réside la qualité du livre. Truong fait étalage d'érudition, que ce soit sur l'histoire des hérésies chrétiennes ou celle de la Chine, et tisse le tout dans une vision de l'antagonisme, disons, entre l'organique et l'intelligence artificielle — thème cher à Benford ou Egan. Bien sûr, il n'a pas une vision aussi cosmique que ces derniers, ni autant de brillance philosophique qu'Eco, par exemple. Et l'auteur montre trop sa main dans ses tirades contre le libéralisme et le machinisme tueur d'emplois, ou son panégyrique d'un pouvoir fort et centralisateur dans l'Empire du Milieu (quoiqu'on pense du fond de ces opinions, la passion autoriale inavouée produit rarement de la bonne littérature). Le Successeur de pierre est néanmoins un ouvrage fascinant, épicé de rebondissements, et relevé de références culturelles peu usitées en SF. Je ne me suis jamais ennuyé à sa lecture.

Sinedeis

Le monde du siècle prochain (tel que vécu par Pierre Pèlerin) s'est éloigné du nôtre à grands sauts de bizarreries : l'Église catholique romaine, rebaptisée le Vé, s'occupe surtout d'affairisme (soit) et de diffuser dans un urbi et orbi cathodique les aventures de ses « champions », des surhommes qui ont fini par devenir des acteurs. La genèse de ces surhommes, pourtant, relève d'un mélange de technologie et d'invocations d'esprits, dont celui de Saint Thomas d'Aquin (cruelle ironie que ce nouvel emploi du théologien passionné de la raison !). Et la genèse de Pierre Pèlerin, soumis lors de sa re-naissance dans la « sphère à traumas » à l'attaque de son double d'ombre, est suffisamment hors normes pour attirer l'attention du cardinal en disgrâce Fratri, qui voit dans ce champion incontrôlé l'occasion de retrouver un accès aux media, et donc une place dans la hiérarchie.

Pierre Pèlerin va donc devoir aborder une station de forage pétrolière abandonnée, à la dérive en Mer du Nord depuis des années sous les effets d'un cyclone qui lui semble particulièrement attaché, pour y récupérer l'âme de Nicolas Adona, mystérieux survivant du cataclysme qui avait transformé la station en épave. Dans cette mission (qui est diffusée au fur et à mesure sous forme de feuilleton), il est assisté par l'ingénieur Sarah Van Horne, femme impressionnante dont la principale fonction semble être de le rendre « horny »…

On le voit, les éléments baroques et irrationnels ne manquent pas, et surtout ils sont introduits sans avertissement préalable, sans que le lecteur puisse, a priori, les replacer dans un contexte. Contrairement à ce qu'annonce la couverture, ou à ce que pourraient faire penser le placement de l'intrigue dans le futur ou les éléments de quincaillerie employés par l'auteur (satellite, station de forage, réseau informatique), l'ouvrage ne relève pas du tout de la science-fiction ; il me semble qu'il lui manque la dimension introspective et morale qui fonde le fantastique, et que par contre il relève de la fantasy, en tant que présentant une intrigue entièrement placée dans un monde surnaturel. Ce qui ne l'empêche pas de faire appel à des éléments de métafiction, chers à la SF expérimentale des années 80… J'avoue avoir été gêné par des incohérences gratuites, comme de faire intervenir un personnage situé sur Saturne en direct dans une conversation téléphonique, alors que rien n'est dit sur des communications plus rapides que la vitesse de la lumière (p. 189). Et, plus généralement, par cette multiplication de deus ex machina (littéralement !) qui ne laissent pas le lecteur spéculer en parallèle avec le livre : il est condamné à se laisser emporter par le flot.

De fait, Jubert ne manque pas de références, et son prédécesseur le plus clair est le Pierre Stolze de Marilyn Monroe et les Samouraïs du Père Noël. On retrouve chez Jubert la même vaste culture, le goût des images surprenantes, une action caracolante, les conspirations venues de très loin… Avec, toutefois, un livre beaucoup moins écrit, beaucoup plus rapide. Mais pas sans humour discret ; j'avais peu apprécié le cliché sexiste de la page 163 (où Pèlerin gifle une Van Horne devenue « hystérique »), je n'en ai que mieux goûté le retournement symétrique de la situation page 187 ! Plus généralement, Valerio Evangelisti (et avant lui, Jean Ray, auquel un hommage explicite est rendu) avaient déjà pratiqué le mélange des genres dont Jubert se vante — ou son éditeur, en 4e de couverture ; mais, événement notable, la 4e de couverture de ce livre peut et doit être lue avant le roman, lui fournissant un prologue tant apéritif que je soupçonne l'auteur de l'avoir lui-même rédigée.

Si ce court roman manque de fond (mais ce n'est que le premier volet d'une œuvre qui n'a sans pas dévoilé ses batteries), il n'est jamais en peine de verve et d'action, et exécuté avec talent. Ceux qui l'accepteront comme tel devraient y prendre un intense plaisir.

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