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Rupture dans le réel 1/2

Cet énorme roman commence en cinq lieux distincts, avec plus encore de protagonistes. Et certains d'entre eux sont visiblement tenus en réserve pour les volumes suivants (avec plus de mille pages en édition poche, celui-ci n'est que le premier d'une série de quatre romans).

Les deux plus marquants sont, chacun à leur manière, des délinquants : Quinn Dexter, gosse des ghettos affidé à une secte sataniste, déporté sur Lalonde, une planète au stade 1 de la colonisation ; et Joshua Calvert, explorateur indépendant à la recherche des lucratifs artefacts de la race inconnue qui occupait ce qui est désormais le Ruin Ring.

Mais je n'ai ni épuisé les premiers rôles, ni soufflé mot des seconds ! Pourtant, l'auteur donne la parole à une foule de ceux-ci, même quand ils sont promis à un sort funeste au bout de quelques pages.

Avec ses dizaines de personnages, sa douzaine de planètes ou d'habitats qui se font lieu d'action, Hamilton joue l'effet univers de la science-fiction. L'humanité répandue dans la Galaxie s'est divisée en deux branches, les Edénistes, qui utilisent à fond les biotechnologies et communiquent avec leurs vaisseaux vivants par le biais de l'affinité, et les Adamistes, tenants d'une technique plus classique, qui à l'occasion reconstituent des sociétés archaïques de la civilisation terrienne en excluant soigneusement certains progrès matériels. Par exemple Norfolk, planète régie par une aristocratie nostalgique du 18e siècle anglais, produit les Norfolk Tears, une liqueur suffisamment coûteuse pour devenir un pivot du commerce interstellaire. Mais la plupart des Adamistes améliorent leur vie quotidienne d'une pincée de biotechnologie édéniste.

Le hic, et là où Hamilton n'est pas à la hauteur d'un Vance, par exemple, c'est que les cultures qu'il décrit sont souvent des copies conformes de celles que nous connaissons maintenant. C'est censé plaire aux futurs colons des mondes concernés, mais soyons sérieux : on ne leur demande guère leur avis, et la colonisation n'est pas toujours envisagé dans le livre avec le froid réalisme commercial que suppose l'orientation très capitaliste de la civilisation humaine qui nous est présentée.

Sur Lalonde, la colonisation avance sur le dos de nouveaux arrivants, condamnés à la construction de cabines en rondin et au défrichage quasiment manuel d'une jungle redoutable. Ce gâchis humain est aussi invraisemblable qu'épouvantable : Lalonde est gérée comme une entreprise ; les colons paient leur place pour échapper à la fourmilière urbaine de leur planète d'origine, et la compagnie concessionnaire espère à très long terme (tellement long qu'il échappe aux modèles financiers actuels, soit dit en passant) tirer profit de l'opération. Mais, incapables d'exploiter ses qualifications de départ, le matériel humain, le plus précieux et le plus coûteux à transporter sur les distances interstellaires, est gaspillé.

Lalonde ressemble plus pour moi à la rationalisation du désir de son auteur de créer une planète western ; et Norfolk, à une planète Jane Austen. C'est aussi là que la ligne narrative épouse les contours de la romance la plus classique (jeune fille aristocratique cherche à échapper au carcan familial et au mariage promis avec crétin de son milieu ; séduite et abandonné par fringant capitaine de vaisseau spatial de passage) Ces clichés sont recyclés avec brio, mais me font l'effet d'une trahison de cette imagination qui devrait être au cœur de la SF.

L'intrigue principale ne se met en marche que passé le premier quart du livre. On croit d'abord à une révolte des forçats, les transportés involontaires, de Lalonde ; ils sont en fait séquestrés, privés de leur volonté par des entités étrangères. Et surtout leurs corps sont dotés de capacités extraordinaires : ils se guérissent sur le champ de la plupart des blessures, ils projettent d'impressionnantes décharges d'énergie. Et la séquestration est bien une possession, par les âmes des morts, enchantées de retrouver un chemin vers le monde du vivant…

À la fin du livre, si l'action violente n'a pas manqué, on peut dire que le décor est en place pour la lutte titanesque qui s'engage. Des héros s'esquissent, et des menaces futures.

En un sens Peter Hamilton, avec ses histoires de revenants et de possession, ne fait pas de la SF. Mais c'est la même mixture d'horreur (pour les enjeux) et de SF (pour le décor) que nous a donnée Dan Simmons dans Hypérion. Hamilton, s'il n'a pas le talent littéraire de Simmons, donne un traitement nettement plus SF de son histoire : l'accent est sur les grands mouvements stratégiques, et sur la débrouillardise de personnages comme Joshua, dans le droit fil de la SF américaine de l'âge d'or (il est frappant de constater à quel point cet auteur britannique fait américain ; même Norfolk ressemble à une version Disneyland de la vieille Angleterre.)

Peter Hamilton revendique donc l'héritage d'un autre Hamilton, Edmond, celui des Rois des Étoiles. Il a un air de Jerry Pournelle et de tout le courant anarcho-capitaliste américain au niveau des préférences politiques : si Joshua Calvert est une crapule qui viole les règlements et joue à cache-cache avec la Flotte de la Fédération, il est sympathique parce que c'est un entrepreneur indépendant. À l'inverse, Quinn Dexter, délinquant minable, est un personnage totalement répugnant au plan moral. Après tout, il est né dans le ghetto. Sans avoir de sympathie pour les paumés de la violence, on peut trouver le trait forcé. J'ai du mal, toutefois, à me rendre compte à quel point Hamilton est sérieux ou ironique avec ses créations. Il est certainement aux antipodes idéologiques (et moins brillant dans l'invention de sociétés) qu'un autre auteur britannique auquel l'ampleur de l'action peut faire penser, Iain M. Banks.

De fait, le modèle de Hamilton, s'il faut lui chercher un, serait sans doute Orson Scott Card. Tout en écrivant une SF plus astronomiquement correcte que celle de Card, il ne va jamais jusqu'à prendre l'aventure scientifique pour propos. Tout comme Card, il ne craint pas d'évoquer des scènes d'une violence extrême pour mettre en exergue les enjeux moraux d'un livre où le Mal est sans ambiguïté, même si multiforme, et le Bien parfois un peu plus difficile à trouver.

Un trait marquant du livre est sa référence fréquente à la religion. Les Églises chrétiennes se sont réunifiées, et chrétienté et rectitude morale sont souvent liées. À l'inverse, l'abominable Quinn Dexter est un sataniste dévot. Le retour des âmes des limbes est lui-même une sorte de confirmation de la religion chrétienne (ambiguë : ces âmes n'ont rencontré dans l'au-delà aucune présence transcendante), et seule la foi chrétienne semble promettre un salut contre la menace.

Mais si Scott Card ou Gene Wolfe produisent des textes profondément marqués par leur religion, souvent sous forme de paraboles, Hamilton met en scène peu d'ecclésiastiques (à l'exception du Père Horst), et jamais les questions profondes liées au cœur de la croyance, ou au code moral lié à la religion. Ce livre n'a non plus ni la culture d'un Wolfe, ni l'intensité des conflits moraux et sentimentaux d'un Card.

Restent une facilité, un foisonnement romanesque, et une intensité de l'action — Hamilton excelle dans la description des combats spatiaux — qui permettent, en dépit de l'ordinarité de l'écriture, une comparaison avec les space operas de Pierre Bordage. Autant dire qu'on ne s'ennuie pas en lisant Hamilton, qui a un véritable talent de feuilletoniste.

[Lire également l'avis de Claude Ecken sur les deux tomes de Rupture dans le réel.]

Fondation et Chaos

Comme Benford avant lui, Bear se met en devoir de combler les trous de l'Histoire du futur d'Asimov. Nous sommes donc sur Trantor, sous le règne de l'empereur Klayus, mais la réalité du pouvoir fait l'objet d'une lutte acharnée entre deux conseillers de haut rang, Farad Sinter et Linge Chen. Et Hari Seldon, le vieux professeur (et ex-premier ministre) qui prédit la chute de l'Empire, est suffisamment agaçant pour qu'on lui ficèle un procès sur mesure pour haute trahison.

Pendant ce temps, tout le monde court après les mutants mentalistes : la petite-fille de Seldon, parce qu'elle veut les rassembler pour la Seconde Fondation, Farad Sinter, parce qu'il s'imagine pourchasser les Eternels, une légende à laquelle il a fini par croire, et les Eternels eux-mêmes — nos braves robots, vivant clandestinement au sein des humains — parce que ces mutants sont décidément aussi imprévisibles que potentiellement puissants. Mais n'oublions pas que les robots, dissimulés partout, sont eux aussi divisés en factions dont l'éparpillement évoque les hérésies de l'Empire byzantin…

Il y a un incontestable plaisir à se retrouver sur les territoires familiers (quoique, dans mon cas, non visités depuis longtemps) de la Fondation asimovienne, de l'Empire Galactique aux millions de mondes et à la population comptée en quintillions. L'ambiance est confortable, les enjeux sont connus. Tellement que bien des rebondissements qui pour les personnages sont des basculements douloureux (l'exil de la Fondation) ne sont pour nous que prémices du décor de Fondation, le livre classique d'Asimov.

Celui-ci avait hélas deux avantages littéraires de poids : il était original (n'y revenons pas) et il se constituait d'une suite de nouvelles, au sein de laquelle un nombre limité de protagonistes atteignait ses buts, ou du moins une sorte de résolution de l'intrigue.

Ici, l'action est saucissonnée en 92 chapitres offrant à chacun des (environ) dix protagonistes quelques pages d'action ou de point de vue personnel.

Total, aucun personnage ne se développe vraiment, même si j'ai un faible pour la mutante Klia Asgar (qui me rappelle la mathématicienne chicana de Eon). Le livre s'y perd, ou m'y perd. Bear a le mérite de moderniser un peu les rapports humains par rapport à Asimov, mais les interminables problèmes de conscience des robots (seuls personnages authentiquement religieux d'un univers tissé d'athéisme asimovien) m'ont paru bien filandreux. Bear a néanmoins eu ce mérite de se couler dans le moule Asimov, et de produire un roman éminemment lisible.

[À lire également : la critique de l'édition VO par Sophie Gozlan.]

Boulevard de l'Infini

Tout commence avec la rencontre entre Search and Destroy et Laetitia Dante. Le premier est un tueur ayant renoncé à la vie de chair pour s'établir en permanence sur le Boulevard Virtuel (l'avatar du réseau mondial qui sert de support cyber à ce roman de Vilà, ainsi qu'à au moins un autre paru dans la série, Iceflyer). La deuxième n'est qu'une belle Passante, dont l'identité réelle restera longtemps mystérieuse… mais qui doit compter pour quelqu'un, à en juger par la cour qui l'entoure.

Tout se transforme quand un attentat d'ampleur mondiale coupe les accès publics au Boulevard, et menace de mort le milliard d'humains qui étaient, simples Passants, connectés au réseau au moment de la grande coupure. Entre dans la danse Waller Martin, patron de la police mondiale, et tout un écheveau d'intrigues politiques. Le conflit de base : la rivalité entre la Synarchie, pouvoir des intelligences artificielles relayées par des humains à leur dévotion, et les partisans du pouvoir aux humains, parmi lesquels le président planétaire, mais aussi le CIRCO, un bureau d'études superpuissant consacré à la recherche de pouvoirs parapsychologiques dans l'espèce humaine — seule manière de contrer les intelligences artificielles.

Christian Vilà est un vieux renard de la SF et de la littérature populaire en général, qui a connu l'époque (les années 80) où le Fleuve Noir Anticipation, au sortir d'une longue période de pruderie, exigeait les scènes de jambes en l'air à un rythme régulier dans les ouvrages qu'il publiait. Ici, le rythme en est effréné, au point qu'on se demande par moments si l'auteur n'a pas recyclé un scénario de porno soft. Bien fichu, mais finalement très convenu (et l'auteur se rend compte des clichés qu'il charrie, voir p. 146 par exemple). En tout cas, cela ne fait pas beaucoup avancer l'intrigue policière ou SF, qui se réveille sur les 100 dernières pages à grand renfort de pouvoirs parapsychologiques imprévus, d'opérations informatiques peu connues et de pavés explicatifs.

Rien qui donne l'impression d'un roman soigneusement construit. L'univers informatique de Vilà, dépendant qu'il est des drogues (l'auteur nourrit une visible admiration pour le LSD) pourrait rappeler celui de Roland Wagner. Mais il lui manque les (jubilatoires) pseudo-justifications cosmopsychiques de ce dernier pour justifier des bizarreries comme le rôle de molécules matérielles dans l'environnement virtuel. Ne reste finalement qu'un roman de littérature populaire touillant les thèmes à la mode avec compétence, mais sans beaucoup d'intérêt.

L'Équilibre des paradoxes

Nous sommes en France, début 1904. Raoul Corvin est journaliste à L'Humanité, en une période ou le socialisme est encore bien souvent considéré comme une tare et ses zélateurs des terroristes. Il fait route vers la Bretagne en compagnie d'un couple de ses amis, le commandant Armand Schiermer et sa jeune épouse Amélie. Tous trois sont bien décidés à rencontrer Gilberte Debien, ancienne fiancée de Raoul vivant recluse depuis des mois dans son manoir de Ravanech et ayant coupé les ponts avec tout son entourage après la mort de sa mère et d'une servante, toutes deux sauvagement violées et assassinées. D'autant que le doute n'est plus permis : la pauvre Gilberte a elle aussi été victime du monstre qui a tué sa mère : il semblerait même qu'elle en ai conçu un enfant, une misérable petite créature contrefaite et hideuse. Et puis il y a ces rumeurs étranges colportées par la presse locale, ces meurtres irrésolus, ces apparitions indicibles, cette épidémie de folie incompréhensible… La seule pensée d'une Gilberte isolée dans son immense manoir lugubre, au cœur d'une région en proie à de biens dramatiques événements, suffit à rendre Raoul fou de colère et de douleur. Il doit sauver son ancienne fiancée de cette horreur et tirer les choses au clair, quitte à plonger lui-même dans l'innommable…

Ainsi s'ouvre L'Équilibre des paradoxes : un collage de journaux intimes, une succession de mémoires, de témoignages et d'articles divers ; une ambiance, au début tout du moins, très fantastique et gothique. Et la magie opère dès les premières pages de ce fort gros roman. Pagel s'amuse et le lecteur avec. À peine le temps de dire ouf et vous voilà plongé dans cette France du début du siècle avec un luxe de détails, un réalisme croustillant. Et si l'histoire s'annonce sur le ton du fantastique, l'auteur change de registre avec maestria, l'histoire prend un tour nouveau pour revisiter avec bonheur le thème du voyage temporel et son cortège de paradoxes. On l'a dit, Pagel s'amuse. Et le voici qui trimbale ses héros, une fois réunis suite à de nombreuses mésaventures, aux quatre coins de la France, de Paris à Tanger, d'un univers parallèle à l'autre, du passé au futur et inversement. Ça part dans tous les sens. Les personnages principaux ont des personnalités bien trempées, la galerie des protagonistes secondaires est tout simplement extraordinaire : de la maquerelle parisienne au pirate sans foi ni loi, de l'officier français en poste dans les colonies sous le soleil nord-africain au jeune milliardaire désœuvré…

L'Équilibre des paradoxes est dans son genre une parfaite réussite. On tremble autant qu'on s'y amuse tout au long de ses 450 pages, lesquelles sont dévorées d'une traite avec plaisir. Roman d'inspiration steampunk (une manière fort à la mode en ce moment) documenté, on y (re)découvre aussi les enjeux mondiaux de ce début du XXe siècle qui conduiront inévitablement à ce que l'on sait.

On savait Pagel un excellent auteur populaire ; il signe ici tout simplement son meilleur roman, un bouquin d'une qualité à laquelle le Fleuve Noir ne nous avait plus habitué. Tout est dit : achetez L'Équilibre des paradoxes.

Astronef aux enchères

Pour une astroïdienne, Rachel Fahrmer est physiquement plutôt hors-normes. Petite, toute en rondeurs et couverte de taches de rousseurs : elle pourrait presque passer pour une terrienne ! Ce qui, on en conviendra, est un lourd handicap dans les stations de la Ceinture, où tout ce qui évoque la Terre est considéré avec une franche suspicion. Ce qui n'a pas empêché Rachel de se hisser à la tête d'un des cabinets d'huissier les plus prospères de l'astéroïde Goldschmidt. Car en effet, côté business, la petite en connait un rayon et s'en tire haut la main. Enfin s'en tirait haut la main jusqu'à ce que son dernier client se fasse assassiner, qu'elle se trouve subitement accusée du meurtre dudit client, perde à peu près tous ses droits ainsi que sa fortune, soit recherchée par les forces de l'ordre et se trouve plongée jusqu'au cou dans une affaire de rébellion et d'espionnage, le tout en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire…

Nicolas Bouchard, un nom qui n'est pas inconnu des lecteurs de Bifrost (cf. sa nouvelle « Escapade Théologique » in Bifrost 12), appartient à cette nouvelle vague d'écrivains de science-fiction qu'on désespérait de voir arriver et qui pourtant, ces derniers mois, semble enfin prendre réellement corps et gagner audience auprès des grands éditeurs parisiens. Auteur d'un premier roman fort correct, Terminus Fomalhault aux éditions Encrage en 1997, j'attendais pour ma part son second roman avec intérêt.

Si, comme pour Terminus Fomalhault, on reste ici dans le registre de l'enquête et du crime crapuleux, Bouchard a cette fois opté pour un ton résolument humoristique. Ainsi suit-on les pérégrinations de cette pauvre Rachel, qui nous raconte ses déboires (le roman est écrit à la première personne du singulier) à mesure que tout s'écroule autour d'elle. Le style de l'auteur, d'une simplicité presque naïve, est entièrement dévolu au développement de l'intrigue. Point de fioritures, d'effets, de descriptions plus qu'il n'est nécessaire. Astronef aux enchères se veut avant tout un roman distrayant : il l'est incontestablement. Ce qui ne signifie pas qu'il soit, dans son genre, totalement exempt de défauts. En effet, les différents éléments constitutifs de l'intrigue sont bien longs à se mettre en place (près de cent pages !). D'où un déséquilibre narratif entre le premier tiers du roman et les deux tiers restants Bouchard brosse sa société futuriste par le biais de ses lois, de son système législatif et de ses instances judiciaires. Une démarche intéressante, on en conviendra, mais qui nécessite pour le lecteur néophyte quelques digressions et un appareillage de notes fastidieux. D'où, en grande partie, le déséquilibre évoqué plus haut. Cette mise en situation trop longue (même si elle sait se montrer savoureuse) est le principal handicap de ce roman au demeurant sympathique. Il eût sans doute été préférable d'alléger un tant soit peu cette exposition et, en revanche, de davantage s'attarder sur des personnages qui manquent de reliefs.

Mais quoi ? Astronef aux enchères n'est certes pas un chef-d'œuvre. À vrai dire, du fait de sa construction inéquilibrée et de ce qu'on appellera quelques candeurs stylistiques, il serait même moins bon que Terminus Fomalhault. Ce qui n'empêchera pas de prendre un réel plaisir à sa lecture, pour peu qu'on l'aborde pour ce qu'il est, un pur objet de divertissement. Nicolas Bouchard est un jeune auteur, presque un débutant. Et s'il n'explose pas à proprement parler dans son second roman, il confirme néanmoins qu'il est un auteur à suivre.

Zombi Blues

Ils ne doivent pas être bien nombreux, ceux pour lesquels le nom de Stanley Péan évoque quelque chose. C'est pourtant en 1987, dans le numéro 27 du prozine Antarès, que l'on a pu découvrir ce jeune auteur québécois d'origine haïtienne, avec « Ban mwen yon ti-bo », un texte qui jouait sur l'ambiguïté de la rationalisation pour forger un fantastique moderne. De façon un peu inattendue, Stanley Péan nous revient donc par la grande porte après plus de dix ans, et chez un éditeur d'importance. Le Québec étant à l'honneur lors du dernier Salon du Livre, nous ne pouvions décidément trouver meilleure occasion pour vous parler de cet auteur.

Thriller vaudou sur les franges du fantastique le plus moderne et du polar politique bien noir et saignant assorti d'explications rationnelles, Zombi blues nous entraîne dans le Québec de la diaspora haïtienne. L'histoire récente d'Haïti reste encore marquée de l'empreinte sinistre des Duvalier, Papa Doc et Baby Doc, et de celle de leurs tontons macoutes. Tout commence donc quand Bartholomew Minville, dit Barracuda, macoute en exil, arrive à Montréal avec sa clique, la bénédiction des autorités et les honneurs de la presse : ce que les victimes des duvalieristes vivent comme une provocation. Ceci dit, Minville ne se contente pas d'être un vulgaire macoute, il est de plus adepte de la magie noire….

Le roman de Stanley Péan est un livre mosaïque, en toile d'araignée ; une toile bien évidemment tissée par l'ex-tonton macoute. Tous les protagonistes glissent progressivement vers lui dans une atmosphère de fumée et de jazz alors que la violence enfle en un crescendo d'un rare niveau. C'est un roman noir, au double sens du terme, noir et rouge sang, d'ailleurs, d'une violence pure et brutale, sauvage et torride, très sensuel, dont certains passages flirtent avec le bon porno et font fi de tabous bien ancrés.

Ce premier roman ne révolutionnera pas le fantastique ; ce n'est pas là un impérissable chef-d’œuvre. Non. Ce qui ne signifie pas que le livre soit mauvais, loin de là. Une grande part de l'intérêt réside dans l'originalité du contexte d'où est extrait le motif du livre. Le fantastique en demi-teinte est habillement rationalisé et tranche avec l'usage commun du folklore vaudou tel qu'on le rencontre souvent dans les œuvres de genre. Point de zombies, d'ailleurs. Les personnages sont remarquables et font toute la force de ce roman. Minville, en tonton macoute sadique et sanguinaire mal blanchi d'un verni d'hypocrisie, est un must. Stanley Péan a su se consacrer à son salaud sans le caricaturer tout en allant très loin, et en faire un trou noir dans lequel tout le livre plonge d'un seul mouvement. Il a distillé son attention à chacun de ses personnages, n'en a négligé aucun, leur insufflant une vie qui donne à la mort un relief plus intense et puise au rythme du jazz.

Bref, il va bien falloir désormais considérer Stanley Péan comme une valeur montante du fantastique francophone, car c'est une authentique réussite que ce premier roman.

Perry Rhodan, lecture des textes

Près de 2000 numéros (fin 99) et plus d'un milliard d'exemplaires vendus ! Deux chiffres étourdissants qui, à eux seuls, suffisent à établir l'invraisemblable ampleur du phénomène PR (pour Perry Rhodan). À raison d'un fascicule hebdomadaire d'environ 150 000 signes depuis le 8 septembre 1961, PR peut à juste titre se proclamer la plus grande série S-F au monde.

Si la plupart des amateurs francophones de S-F connaissent le nom Perry Rhodan, le phénomène reste très méconnu. L'entreprise ne saurait pourtant se comparer qu'à Star Trek ou à Star Wars, qui sont des produits de l'industrie cinématographique [S.O.S. aus dem Weltall( 4. 3. 2. 1… Opération Lune), unique film PR sorti en 67, fut un navet intégral]. Ou bien encore, pour la pérennité, à certains héros de comics. L'étude d'Archaimbault rend donc justice à cette entreprise sans égal dans le paysage de la littérature mondiale.

Actuellement, le Fleuve Noir — qui a l'exclusivité des droits d'adaptation sur PR — publie la fin du cinquième cycle, dit des « Maîtres Insulaires ». Le dernier volume français donne à lire deux épisodes parus en Allemagne en mai 1967. L'édition française, qui a vu le jour en 1966 et ne se porte pourtant pas si mal, compte donc plus de trente ans de retard sur l'originale (outre-Rhin, on approche de la fin du vingt-cinquième cycle !). Ce que nombre de fans français ignorent certainement…

Cette ignorance n'est pas sans raison. Elle tient principalement au fait que PR est un phénomène exotique. C'est à dire ni anglo-saxon ni autochtone, mais allemand. Au niveau mondial, la S-F est dominée par les anglo-américains. Ainsi, dans chaque zone linguistique, sont publiés des américains et des autochtones : américains et français en France, américains et suédois en Suède, etc. D'où la relative méconnaissance du phénomène PR dans l'Hexagone, où l'on ne voit que la partie émergée de l'iceberg. Outre-Rhin, PR occupe une place comparable à celle de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir en France — où PR a d'ailleurs connu sa première édition française. Au point qu'il n'est pas excessif de dire que PR est la S-F allemande.

Mais PR c'est aussi, bien sûr, du merchandising, des rééditions en fascicule, reliées, en poche, et des séries parallèles, Atlan et les Romans planétaires qui sont des spin-off de la série principale. Une vingtaine d'auteurs, simultanément quatre au moins et dix au plus, ont collaboré à PR. La série principale est plus qu'un univers partagé car elle nécessite un rédacteur en chef qui gère un cadre rigide destiné à lui garder sa cohérence interne. Les auteurs écrivent les romans d'après synopsis de deux à six pages qui leur sont fournis par ceux qui en sont chargés. Les conventions PR ont presque l'envergure des WorldCon et approchent des cinq mille participants. Et pourtant, pour colossal qu'il soit, PR reste un phénomène germanophone dont on ne connait guère en France que quinze pour cent de la série principale et rien des autres.

L'ouvrage d'Archairnbault comprend trois parties. La première est un historique consacré aux aspects éditoriaux et mercantiles de PR. C'est dru, touffu, écrasant, aride. Quasiment un listing événementiel. Des dates, des faits, débuts de cycle, rééditions, traductions, arrivée d'un auteur, changements de responsabilité, séries parallèles, départ ou décès d'un auteur, bédés, Almanach, etc. Tout. Brut de décoffrage. Il s'agit de faire toucher du doigt l'énormité de PR.

La seconde aborde PR sous l'angle de la thématique. En France, où l'on ne connaît encore PR que comme du pur space opera militariste, voire fasciste, on aura la surprise de découvrir Perry Rhodan essayant d'appréhender l'eschatologie de l'univers à travers des niveaux de civilisation toujours plus élevés. L'aventure évoluant du militaire au cosmogonique, avec des recentrages occasionnels.

La troisième résume les cycles ; dans le détail pour ceux qui ont déjà connu leur édition française, sommairement pour tous les suivants afin de ne pas gâcher l'intérêt des lecteurs français. L'ouvrage se complète d'un petit lexique de l'univers PR, d'un dictionnaire des auteurs de la série principale et de considérations sur l'élaboration de la série, sur le fandom et sur la perception de PR en France.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Perry Rhodan sans jamais oser le demander se trouve dans ce petit ouvrage de Jean-Michel Archaimbault. De quoi aurait l'air un fan de S-F ignorant tout de Star Wars ? Il en va de même pour PR, désormais. Toute bibliothèque sérieuse de S-F se doit de comporter cet ouvrage. Si je vous prends en défaut, je vous ferai recopier toute la série… et en gothique !

Les Olympiades truquées

Pour conclure une année dont la chronique judiciaire fut d'abondance défrayée par le sport avec l'affaire Festina sur le Tour de France 98, le scandale de la corruption au Comité International Olympique, où des athlètes tels que Virenque ou Zidane tinrent salon chez les juges d'instruction, s'imposait la réédition de ce chef-d'œuvre de la Nouvelle Science-Fiction Politique Française qu'est Les Olympiades truquées. Ce roman, à l'heure où Marie-George Buffet initie le tout-répressif en matière de dopage, reste de la plus brûlante actualité puisque, ce faisant, la ministre s'engage dans la voie prédite par Joëlle Wintrebert pour noyer le poisson. Une fois n'est pas coutume en S-F la réalité semble emboîter le pas aux spéculations de l'auteur et il n'y a pas lieu de s'en réjouir. Pas du tout.

Cette nouvelle édition renoue avec la version d'origine en un volume publiée au printemps 1980 chez Kesselring, l'éditeur emblématique de la NSFPF bien que certains passages aient été entièrement réécrits. L'édition en deux tomes au Fleuve Noir qui dissociait les vies de Sphyrène, la sportive (T.l, prix Rosny-Aîné 1988) et Maël, le clone (T. 2, Bébé miroir) perdait une bonne part de sa force. L'entrelacs des trajectoires de Maël et Sphyrène contribue à lier les diverses problématiques entre elles, or le panorama offert par Les Olympiades truquées est d'une exceptionnelle richesse. Joëlle Wintrebert y aborde le sport, le clonage, le contrôle social et la condition féminine en un tout remarquablement cohérent. Elle brosse plusieurs aspects de son tableau social, sans se contenter d'un collage approximatif ni se focaliser sur un unique problème. Elle s'attache à révéler les synergies à l'œuvre.

Au bout de vingt ans, la réédition d'une S-F du futur proche nécessite quelques mises à jour de manière à ce que les spéculations d'alors se conforment à ce qui est entre-temps devenu la réalité historique. L'Europe est bien plus effective qu'elle ne l'était à l'époque, les situations politiques ont évolué en Iran et surtout en Afrique du Sud où le régime d'apartheid est tombé. Un athlète sud-africain noir n'est plus l'image idéologiquement forte qu'elle était en 1980. Des détails subsistent qui datent le roman ; ainsi une allusion au CNEXO, devenu depuis l'IFREMER (Institut Français de Recherche pour l'Exploration de la Mer) ; une expression telle que « bath » n'a plus cours aujourd'hui et il n'y a guère que les quadras pour se souvenir qu'elle était peu ou prou l'équivalent de « fun », etc.

Plus difficile était de coller à l'évolution politico-économique et une allusion à la mainmise des grands groupes sur les états (p. 178) n'empêche nullement Les Olympiades truquées de reposer sur la dénonciation de valeurs encore solides en 1980 mais aujourd'hui des plus discréditées : l'état et la nation. Le sport reste l'un des ultimes bastions du nationalisme ainsi que l'on a pu le voir les 12 et 13 juillet 98 face, non à l'Internationale

Socialiste, mais à la mondialisation libérale.

En l'occurrence, Wintrebert tire sur des ambulances, voire des corbillards. Si l'état était l'agent du capital, il était aussi l'institution démocratique ; désormais, ces institutions moribondes ne subsistent plus que sous perfusion du Marché, en étant des « prestataires de légitimité » cautionnant la répression et le contrôle social, restreignant les libertés individuelles au gré des instances financières mondiales. Le mouvement anti-étatique dont participait ce roman a, en discréditant l'état dans l'opinion, contribué à le circonscrire dans les fonctions même qu'il entendait dénoncer. Le contrôle social ne cherche désormais plus à contenir la contestation mais à conformer les masses aux objectifs du marché. Toutefois, pour se demander si avec l'état, on n'avait pas jeté le bébé avec l'eau du bain, c'est un autre livre qu'il eût fallu écrire…

Métaphore de la guerre — on pourra lire La Guerre olympique, de Pierre Pelot (Denoël « PdF »), qui date de la même époque —, le sport est un bien utile opium du peuple pour canaliser la violence. Malgré des discours lénifiant, l'idéologie sportive moderne ne brille ni par son humanisme m par son respect de l'autre. Ainsi, si Maël inspire la sympathie, Sphyrène est une petite conne prête à tous les sacrifices pour un peu de gloire et du fric et ne répugnera même pas à un meurtre pour exorciser ses frustrations de championne déchue. Elle fait pitié. Si elle est victime du système, elle n'en joue pas moins le jeu à fond. Le dopage est inhérent au sport, concomitant au culte de la performance, et Wintrebert conclut son livre sur une note pessimiste envisageant une moralisation du sport, précisément ce que nous concocte Mme Buffet. Rien ne concernant le fond du problème, l'idéologie sous-jacente…

L'autrice se fait également l'avocate des libertés individuelles. Elle calque sur l'ex-RDA le mode de vie imposé à ses championnes. Si le marché semble avoir été mis entre les mains de Nadja suite à un manquement à la discipline de fer du centre, les trois autres paraissent avoir été dopées aux hystérines à leur insu. Le centre apparaît comme un univers carcéral où règnent le chantage et l'humiliation, où elles ne jouissent d'aucune liberté (évasion, parloir), où leur intimité est bafouée par des micros.

Enfin, dans l'univers proposé par Joëlle Wintrebert, les femmes sont devenues rares… et donc chères. Les violeurs sont castrés au Ceres — institution psycho-carcérale destinée à détruire la personnalité des délinquants ou opposants et à les reprogrammer en conformité avec l'ordre social. De fait, tous les hommes du roman font l'objet d'une approche négative, exception faite du second frère de Sil, qui est un transsexuel. Nous sommes en présence d'un roman féministe plutôt que gauchiste, fondé sur la victimisation de la femme, bien que Wintrebert se démarque du courant général du féminisme en défendant les libertés individuelles qui sont d'ordinaire combattues en tant que moyens d'oppression masculins. Elle n'en prône pas moins, dans la conversation entre Maël et Khandjar, la guerre des sexes plutôt que la lutte des classes.

Les Olympiades truquées est l'un des chefs-d'œuvre de la S-F française qui méritait amplement sa troisième réédition afin que la nouvelle génération de lecteurs puisse le découvrir. Roman-phare de la S-F politique des années 75/85, où l'on retrouve toute la technophobie de la mouvance, il s'emploie à illustrer l'aphorisme dischien qui veut que tout progrès contribue à faire du monde un meilleur piège à rats. Malheureusement plus que jamais d'actualité.

La Vie ultra-moderne

La retraite à trente-sept ans n'est pas forcément une partie de plaisir, comme le découvre Ladislas à ses dépens, car la société veille à ce qu'il ne manque pas d'activités. En fait de loisirs, il s'agit plutôt de travaux bénévoles obligatoires, allant jusqu'à la décontamination d'usines nucléaires, pour que perdure la société Écomutualiste grâce à laquelle la Terre est devenue un paradis. Les retraités du dernier niveau gagnent ainsi des voyages dans l'espace. Mais il est avéré depuis longtemps que les plus belles utopies cachent les plus gros mensonges et que le bonheur donné à tous est d'essence totalitaire.

Ladislas est un sceptique atrabilaire qui a tendance à broyer du noir, ce qui fait de lui un déviant potentiel. Comme on l'empêche de se consacrer à ses études historiques, il pense plaider sa cause auprès de Macno, si l'agence n'a pas d'affaires plus urgentes en cours. Sa quête le mène dans le monde des IA qui, entre deux missions sur des univers parallèles issus de fictions, s'éclatent de la même façon que les humains sur QNet.

Entre 1984 et Les Barreaux de l'Eden, le roman de Mizio est une critique des utopies collectivistes. L'action progresse de façon un peu poussive, mais l'exposé de la société fournit de beaux feux d'artifices philosophiques et littéraires, très réjouissants de surcroît. Mizio, en parfait connaisseur de la S-F parvient à donner une cohérence aux univers divergents de la série « Macno » (les sociétés étant pour le moins dissemblables d'un auteur à l'autre) en expliquant que de chaque œuvre naît un univers parallèles : les missions de Macno se passent aussi bien dans Stars Wars univers Lucas/Zahn que dans les univers Egan, Ligny, Asimov ou encore Stephenson, plutôt redoutable celui-là puisqu'un retard de livraison de pizza déclenche des réactions dans le Métavers à cause d'un four à logique floue !

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