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Trajectoires terminales

Inconditionnels de héros positifs et propres sur eux, passez votre chemin : ce livre n'est pas pour vous. Fans de noir et d'Ellroy, mes frères, courez chez votre libraire le sommer de vous procurer le dernier roman de Paul Borrelli, le troisième volume de la Trilogie Serge Lançon, que vous pourrez dévorer, comme je l'ai fait, sans avoir lu les deux précédents, L'Ombre du chat et Désordres. Vous ne sortirez pas indifférent de cette ultime enquête de Serge Lançon, anti-héros, précog, fidèle en amitié, désabusé, artiste, révolté… et tocard, et ignoble. Car c'est aussi un véritable salaud, Lançon, essentiellement dans ses rapports physiques (« amoureux » ne peut s'appliquer ici) avec les femmes. Et pourtant on n'arrive pas à le haïr tout à fait. C'est d'ailleurs une des forces de ce livre : aucun des personnages n'est vraiment aimable, mais il est impossible de ne pas sentir en eux (« méchants » y compris) cette part d'humanité qui empêche de s'en dissocier totalement… Il n'y aura guère que quelques enfants victimes à être vraiment innocents.

L'action se passe à Marseille. Un Marseille de 2034, qui ne diffère guère du nôtre que par l'exacerbation de ses problèmes de surpopulation, chômage, pollution, SDF, ghettos, violence sociale, etc… Régulièrement, un ou des inconnus bombardent les véhicules du haut des passerelles surplombant l'autoroute de lourds fragments d'une sculpture de bronze. Nombreux accidents, nombreux morts. Pour renforcer ses équipes qui piétinent, la police fait appel à Serge Lançon, dont les rêves prémonitoires lui ont déjà été précieux dans le passé. On suit donc deux enquêtes, menées indépendamment et en parallèle. L'une, cartésienne, de l'inspectrice Canavese, dans les milieux de l'art moderne (que Borrelli semble bien connaître1 et dont il brosse un tableau au vitriol), qui la mènera à la vérité, après avoir démasqué quelques monstres à beau visage. Et, surtout, celle de Lançon. Avec ses méthodes à lui. C'est à dire : sans méthode. Il erre, il attend l'intuition, progressant, cahin-caha, de rencontres en rencontres jusqu'à la découverte de l'assassin. Dont l'identité, d'ailleurs, ne surprendra pas vraiment. Ce n'est pas un problème. L'important, on le sait, n'est pas là. Car l'essentiel, c'est cette écriture crue mais sans complaisance, qui vous prend à la gorge, qui vous plonge le nez dans la noirceur de l'âme humaine ; et ces personnages, oui j'y reviens, qui vivent, souffrent et font souffrir, qui sont souvent risibles dans leurs petites faiblesses, humains et pourtant si inhumains (le plus « humain » étant, comme parfois chez Dick, une machine, plus précisément : un androïde).

Reste que Borrelli signe un roman de qualité, d'un genre rare, que l'on pourrait étiqueter « noir SF », même si la composante science-fictive est minoritaire, servant plus de décor que de moteur.

Noir, très noir…

Notes :

1. Et pour cause, il est peintre et illustrateur (NDRC de Bifrost).

La Sirène de l'espace

Démobilisé après un service militaire de cinq ans durant la guerre de la Fédération terrienne contre Jupiter, le radio Francis Briand est aussitôt enlevé par un corsaire de l'espace qui l'enrôle sur son vaisseau en route pour une mission secrète. Le capitaine John Golden cache à son bord une sirène de l'espace, une créature de laboratoire dont le chant communique une émotion ou un état d'esprit à l'auditeur, au point de le pousser, s'il s'agit de mélancolie, au suicide. Francis tombe amoureux de la créature qui devient sa protégée.

Tous les ingrédients du récit de pirates sont présents : l'enlèvement se fait dans une taverne, où le héros est saoulé ; Jones, le second, est une brute antipathique et, en s'opposant à lui, Francis s'attire le respect de l'équipage ; les duels ont lieu au sabre…laser ; on retrouve bien entendu un irlandais jovial nommé O'Brien et un scandinave taciturne, Morgenssen.

Ce roman pourrait n'être qu'un récit d'aventures sans intérêt, bourré de poncifs d'ailleurs avoués dans le livre : la folie de John Golden consiste à imiter les grands corsaires du passé et à s'identifier plus particulièrement au capitaine de L'Île au trésor de Stevenson. Mais il s'agit d'une folie contagieuse, qui pousse son entourage à se conformer au rôle qu'on leur attribue. Dès lors, les archétypes que sont les personnages s'en trouvent pleinement légitimés et en deviennent même… nécessaires. Bien que l'argument soit un peu mince, l'idée est séduisante et bien menée. Le malicieux Pagel a su reprendre des recettes éculées non pour les détourner ni les parodier mais pour les justifier au moyen d'une théorie qui met en parallèle la fiction et la réalité : la conclusion attendue, qui aurait respecté les codes narratifs, s'efface au profit d'une fin plus prosaïque.

La Résistante

Après quarante ans passés à établir un début de civilisation sur la colonie n°3245-12, Ofélia apprend que les colons sont transférés ailleurs. À soixante-dix ans, le voyage en caisson de cryogénisation n'est pas sans risque pour elle. À soixante-dix ans, on n'a pas envie non plus de recommencer sa vie sur un nouveau monde. Mais la toute-puissante Compagnie reste intraitable, de sorte que la vieille femme se cache durant l'embarquement et ne revient au village qu'après le départ de la dernière fusée.

Commence alors une nouvelle vie au parfum de liberté : chez les colons, les codes de la vie en société sont stricts, prudes, et la femme y est peu considérée.

Ofélia cultive son jardin, s'habille selon sa fantaisie et entretient les machines restées en fonctionnement. Elle apprend ainsi qu'un nouveau groupe de colons débarqués dans une région plus tempérée ont été massacrés par des indigènes (curieusement appelés extraterrestres tout au long du récit). Peu après, elle les rencontre ; les deux cultures apprennent à se connaître. Ofélia contrevient cependant à tous les règlements en leur présentant la technologie terrienne, qu'ils assimilent beaucoup plus vite qu'elle peut l'imaginer.

Suite au massacre, des représentants de la Compagnie découvrent l'existence d'Ofélia et débarquent pour mettre bon ordre à ce qu'ils considèrent comme de graves dysfonctionnements. Confrontée à des psychologues et ethnologues qui la toisent de leur superbe, la vieille femme se révèle plus sage que ces jeunes gens arrogants qui croient tout dominer par leur savoir. À leur science, elle oppose sa capacité d'écoute et d'observation, mais il n'est pas certain que son attitude parviendra à épargner au Peuple une mise au pas sous la tutelle de la Compagnie.

Généreux et sensible, ce roman est original dans la mesure où il met en scène une vieille femme qui a suffisamment de courage et d'entêtement pour lutter seule contre tous. Le récit se développe toutefois lentement, trop lentement parfois : les indigènes, par exemple, n'apparaissent qu'après la centième page. Les caractères finement observés des protagonistes et la description de la civilisation étrangère ne sont pas en cause, Elizabeth Moon s'attachant à décrire les multiples tâches quotidiennes de son héroïne, comme pour mieux nous faire partager, à travers la monotonie de son existence solitaire, la paix intérieure qu'elle en retire. Au final un roman intéressant mais qu'on recommandera avant tout aux amateurs de sensations nuancées et délayées plutôt que d'aventures grand écran en technicolor.

La Lune et le Roi-Soleil

Tous deux épris de sciences naturelles, le père jésuite Yves de La Croix et sa sœur Marie-Josèphe, dont les parents furent exilés en Martinique, regagnent à leur façon les faveurs du roi : Yves ramène à la cour de Versailles un monstre marin vivant ainsi qu'une dépouille préservée dans de la glace, en se gardant bien de démentir les rumeurs d'immortalité dont on crédite l'espèce, secret qu'il est chargé de découvrir pour le compte du roi. Marie-Josèphe est devenue la demoiselle d'honneur d'Elisabeth-Charlotte d'Orléans, fille du frère cadet du roi, le duc Philippe d'Orléans, et de la princesse Palatine. Ses talents de musicienne et de dessinatrice, sa culture comme sa beauté la font briller à la cour. De son côté, Elisabeth-Charlotte se charge de l'instruire des usages à Versailles : Marie-josèphe est non seulement naïve et crédule mais facilement choquée par les mœurs légères des grands de ce monde.

Chargée de l'entretien de la créature et des dessins anatomiques réalisés lors de la dissection, elle découvre que la redoutable et difforme sirène est douée d'intelligence : les images qu'elle lui envoie racontent à Marie-Josèphe l'histoire de son peuple et les massacres dont il est victime par des marins cruels ou superstitieux.

Mais pour convaincre le roi d'épargner la créature, de nombreux obstacles doivent être surmontés : en tant que femme, Marie-Josèphe n'est pas censée avoir une instruction scientifique ni même une faculté de jugement qui l'autorise à débattre avec les hommes ; le pape Innocent, présent à Versailles en vue d'une réconciliation avec son cousin le roi, taxerait d'hérésie une tentative pour créditer la sirène d'intelligence, ce qui en ferait une créature divine, dotée d'une âme. Ce statut empêcherait également qu'on la dissèque comme un vulgaire animal ou qu'on en fasse un plat pour les convives du roi comme en rêve le cuisinier soucieux de se distinguer. À ces difficultés, il faut ajouter les usages en vigueur, qui n'autorisent qu'une faible marge de manœuvre et réduisent les disponibilités de chacun : il est interdit de se consacrer à ses occupations quand on est invité à se distraire à la cour et même de travailler quand le roi ne l'a pas autorisé.

Heureusement, Lucien de Barenton, un des rares aristocrates à conseiller Louis XIV fait de Marie-Josèphe sa protégée et l'aide à éviter les écueils que dressent sur sa route des adversaires travaillés par la jalousie, la concupiscence ou des intérêts contraires.

Ce captivant récit d'une tentative de sauvetage qui semble promise à l'échec est avant tout un plaidoyer pour l'ouverture aux autres, la tolérance et la liberté. La sirène n'est pas le seul symbole de ces combats : Marie-Josèphe en est un autre, qui milite pour l'égalité de la femme, l'abolition de l'esclavage, la liberté des peuples.

Le récit est en même temps une minutieuse reconstitution de la vie à Versailles au temps de Louis XIV si criante de vérité qu'on se plaît à rêver que McIntyre n'a rien inventé. L'auteur, qui force l'admiration pour la façon dont elle a restitué cette époque, a veillé à la crédibilité de son récit : le roi prend soin de faire effacer tout témoignage de la créature et de ceux qui l'ont approchée… un détail qui empêche de ranger l'œuvre parmi les uchronies comme il est indiqué sur la quatrième de couverture.

S'agit-il d'ailleurs encore de science-fiction ? Hormis la présence d'une espèce intelligente marine, plus proche du conte mythologique que de la SF proprement dite, il n'y a rien ici qui justifie l'étiquette. À part peut-être le fait que le roman a été écrit par un écrivain coutumier du genre. Ainsi on y retrouve ce regard particulier, décalé, cette faculté à appréhender des points de vue inédits, une tournure d'esprit qui autorisent à penser qu'il ne peut avoir été écrit que dans le cadre de la science-fiction.

Les Biplans de D'Annunzio

En 1921, la première Guerre Mondiale n'est pas terminée : l'Autriche-Hongrie est toujours debout et n'a pas donné naissance à la Yougoslavie, la Russie désire faire annexer la Bosnie-Herzégovine par une Serbie autonome. Ce qui n'est, pour le professeur Princip, descendant de l'assassin de l'archiduc Ferdinand à Sarajevo, qu'un jeu intellectuel, un roman uchronique, est la réalité pour Mattéo Campini, qui pourrait être un des aviateurs du Grand Cirque décrit par Closterman. Jusqu'à ce que Flavia et Augusto réclament son aide pour les aider à changer le cours du passé. Ils lui avouent venir de 2021 et appartenir à l'agence de voyage Belle Epoque, spécialisée dans le tourisme historique. Ils ont besoin de ses talents de pilote pour se rendre à Vienne, en territoire ennemi à l'aide d'un biplan bricolé avec les apports technologiques de demain, afin de mettre fin à la guerre et supprimer cette chronoligne dérivée avant qu'elle ne se substitue à l'histoire réelle.

Dans le présent, un couple de journalistes indépendant travaillant sur Internet traque Mirko Svobodak, le Boucher de Srebreniva qui se trouve être en relation avec Di Michele, le directeur de l'agence de voyages temporels.

En effet, celui-ci, nationaliste serbe convaincu, tente de restaurer une Grande Serbie en s'inspirant de l'uchronie de Princip pour influencer au bon moment les personnages clé de la période historique visée. Pour empêcher le rétablissement de la ligne temporelle originale, il agit dans le plus grand secret, en fermant l'accès du XXe siècle aux touristes.

À cheval sur deux guerres, le roman de Masali établit un lien historique direct entre l'actuelle guerre des nationalistes serbes et celle de 14-18, époque charnière pour l'histoire du monde : la première grande guerre dessine le visage de l'Europe actuelle, voit la naissance des principes de nationalité, de démocratie, du communisme, des idées de classe.

Faisant preuve d'une excellente connaissance de cette période historique, l'auteur met en scène, dans des rôles décalés, des personnages aussi divers que Hermann Göring, Armando Diaz, le poète D'Annunzio et d'autres acteurs de second plan, voire des personnages de roman (Settembrini apparaît chez Thomas Mann). Malgré les explications délivrées au cours du récit, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver parmi les protagonistes et de saisir tous les enjeux. De même, la partie dévolue à l'aviation démontre l'érudition de Masali dans le domaine et risque d'agacer les profanes par des explications trop circonstanciées. Il n'est heureusement pas nécessaire d'être féru en histoire ou en aviation pour apprécier l'intrigue et la réflexion qui la sous-tend. Un roman qui a obtenu en Italie le prix Urania, l'équivalent du Hugo américain.

Markham ou la dévoration

Mike Resnick est décidément un écrivain surprenant, capable du tout-venant comme du très ambitieux (de la trilogie du Faiseur de veuves à Projet miracle ou encore Kirinyaga). L'Afrique, son champ d'inspiration principal, est aussi un moteur, et ses œuvres « africaines » ont plus de chance d'être ambitieuses.

Pourtant, Markham ou la dévoration se situe un peu à la croisée des chemins. Markham, un célèbre journaliste, spécialiste des paris fous, veut retrouver Michael Drake, un chercheur qui a déjà éradiqué plusieurs épidémies et qui a depuis disparu. Or, une variété mutante de l'ybonia, une terrible maladie, décime la population humaine de plusieurs systèmes stellaires. Markham, un homme ambigu, aussi détestable qu'il est professionnel, engage Stone, un guide réputé, pour monter une expédition sur Bushveld, où l'on aurait aperçu Drake pour la dernière fois, quinze ans plus tôt. Dans cette jungle en grande partie inexplorée, le voyage va bientôt tourner au cauchemar.

La trame du roman est simple, pour ne pas dire simpliste, et les clins d'œil aux expéditions (notamment anglaises) du siècle dernier sont très appuyés. Burton et Livingstone, entre autres, ne sont pas loin… Les péripéties s'enchaînent avec logique, mais sans originalité, vu le sujet choisi. Par contre, Resnick est toujours très à l'aise dans ses dialogues secs et nerveux, dignes d'un Hammett, et dans le dilemme crucial qu'il met en scène avec beaucoup d'aplomb à la fin du livre. En outre, le portrait du journaliste dévoré par l'ambition est un des plus acides et des plus dérangeants que j'aie jamais vus.

Un livre sans concession, dont la noirceur rachète le caractère convenu de l'intrigue. (Et voici bien une « critique ambiguë »…)

Légendaire

« J'aime la fantasy. Je veux dire, je l'aime vraiment. »

 C'est par ces mots simples que Stéphane Marsan fait débuter sa préface. Le message est clair, à tout le moins.

Là où l'anthologie éponyme du Fleuve Noir se voulait à la fois le manifeste et l'acte de naissance d'une fantasy française, Légendaires affiche des ambitions en apparence plus modestes : donner à lire des nouvelles d'auteurs révélés par Mnémos, associés à cette même maison d'édition, voire en passe de l'être. (Deux débutants, en fait des débutantes, viennent grossir les rangs des auteurs plus confirmés.) On trouve ici onze textes, souvent longs. Voyons un peu…

Je n'ai trouvé strictement aucun intérêt aux récits de Pierre Grimbert et Laurent Genefort. Le premier a pour seul mérite sa brièveté (que devient l'auteur, peu original mais plein de verve, du Secret de Ji ?) ; le second pêche par des tics d'écriture agaçants et par une intrigue banale cent fois vue et revue. Ce sont les seuls vrais ratages, à mon sens.

Nathalie Dau, une des deux nouvelles venues, a elle aussi choisi des sentiers rebattus, mais elle mène « Contre-magie » avec un certain aplomb : un auteur à suivre, quand elle aura trouvé sa voie et sa voix. J'en dirai autant d'Eric Wietzel, dont « Bien-être, travail envié » aborde des thèmes que la fantasy néglige souvent (l'horreur de la guerre et de ses à-côtés tels que camps de prisonnier, torture et génocide) ; sans un style abscons et une certaine emphase dans le traitement (ce texte aurait gagné à être plus court de trente pour cent, il me semble), on tenait là un bon récit, au moins.

De même, Isabelle Collet, avec « Yèrne », rate de peu la cible, car cette histoire d'univers parallèles et de magiciens tisserands trahit des influences de Zelazny et de Barker encore trop mal digérées – l'écriture nerveuse et moirée, les personnages surprenants et l'ambition de l'intrigue rachètent presque ces défauts, toutefois. Quant à Roland Wagner, s'il livre une pochade qui ravira les amateurs de fables décalées, on ne saurait considérer « Pour une poignée de cailloux » comme ses vrais débuts dans la fantasy. Ce sera sans doute pour une prochaine fois.

Magali Ségura, dont c'est la première parution, livre avec « Contre la fatalité » un court roman certes classique, qui lorgne sans doute trop du côté de Moorcock ou Leiber, mais le panache de l'intrigue, la subtilité des personnages et la maîtrise de son style rachètent ce défaut. Voilà en tout cas une signature prometteuse.

Mathieu Gaborit, avec « Songe ophidien », Fabrice Colin, avec « Forgiven » et David Calvo, avec « La nuit des labyrinthes », confirment tout le bien que l'on pense d'eux. Mention spéciale au polar floral gonzoïde de Calvo, ode (et élégie ?) à la ville de Marseille.

Enfin, pour moi, Légendaires compte un chef d'œuvre, « Mademoiselle Belle », de Laurent Kloetzer, croisement improbable et jouissif entre L'année dernière à Marienbad, Les chasses du comte Zaroff et Les liaisons dangereuses. Le style est magnifique, la structure élégante, le cadre inhabituel – aucun défaut, c'est du premier choix.

Bref, une anthologie de bonne tenue, très fournie (mais aux pages peut-être un peu denses) où chacun trouvera son compte. S'il fallait un vrai manifeste à la fantasy française, le voici.

Le Château noir

La compagnie noire, paru voici quelques mois chez le même éditeur, ouvrait le cycle éponyme qui a rendu Glen Cook célèbre dans le milieu de la fantasy anglo-saxonne. Ce deuxième tome poursuit l'histoire (ou plutôt la chronique) de cette armée de mercenaires.

Travailler pour la Dame n'est pas une sinécure. La paie est bonne, mais les membres de la Compagnie se posent de plus en plus de questions… Ont-ils choisi le bon camp, entre leur employeur et la rébellion de la Rose Blanche ? L'Empire de la Dame pourra-t-il continuer longtemps sa politique expansionniste ? Quel sera le prix à payer ?

Bien sûr, de deux maux, il faut choisir le moindre… et la Dame tâche d'empêcher le retour du Dominateur scellé dans sa tombe de pierre. Elle envoie donc la Compagnie à Génépi où, dans le Château Noir dominant la ville, de mystérieux adeptes pratiquent la nécromancie – dans quel but ? C'est la question que se pose Toubib, le médecin de la Compagnie et le rédacteur de ses Annales.

Ce qu'il ignore, du moins au début, c'est qu'un de ses anciens compagnons d'armes, Corbeau, a trouvé refuge à Génépi… Il détient des documents susceptibles de mettre en péril la Dame, et il a juré de protéger Chérie, la jeune muette qui n'est autre que l'incarnation de la Rose Blanche.

De plus, Toubib a un lien mental, avec la Dame. Difficile de garder des secrets par-devers soi, dans ces conditions…

Ce qui frappe, dans cette série, c'est la noirceur des situations et le tragique des personnages. Seul Moorcock, et Leiber sur la fin du « Cycle des Épées », ont poussé aussi loin la subversion du caractère censément « héroïque » de la fantasy. La narration à la première personne, rare dans le genre, renforce cette impression qui peu à peu s'empare du lecteur, celle de patauger dans la boue, le froid, de partager le désespoir des héros de cette saga cruelle et lucide.

 Alors, La compagnie noire n'est peut-être pas pour tous les goûts… mais si l'on recherche la face cachée du merveilleux, si l'on est fasciné par l'envers du décor, il n'y a pas de meilleur choix. Intrigues complexes, langage aussi moderne qu'argotique, ambiguïté morale assumée, tout ceci fait de cette série à part une œuvre dérangeante, mais, en fin de compte, étrangement attachante.

Le noir, après tout, ne saurait exister qu'en relation avec le blanc, et l'ombre avec la lumière. Non ?

Petites vertus virtuelles

Après deux romans pour la jeunesse parus l'an dernier, Claude Ecken effectue (enfin !) son retour sur la scène éditoriale SF avec cette aventure de MACNO. Sans surprise, ces Petites vertus virtuelles font partie des meilleures réussites de cette collection ô combien inégale.

Samuel Bozca, informaticien indépendant sans envergure, se voit contacté par les pontes de Paradinet, cité virtuelle fréquentée par les plus grandes sommités scientifiques du monde, pour enquêter sur plusieurs morts mystérieuses. Son rôle consiste seulement à trouver par quel moyen ces personnes ont été tuées, mais Bozca se prend rapidement au jeu et, avec l'aide inattendue de MACNO, décide de découvrir le fin mot de cette histoire. À mi-parcours du roman, l'essentiel de l'intrigue sera démêlé, le complot mis à jour, et Bozca n'aura plus alors qu'à essayer de survivre à sa découverte.

 Claude Ecken connaît bien le cyberpunk. On se souvient peut-être de la BD Bug Hunters, parue en 1996 et co-scénarisée avec Scotch Arleston , et surtout de L'Univers en pièce, roman publié en 1987, l'une des rares tentatives de cyberpunk français ne devant rien au Neuromancien de William Gibson — et pour cause, à l'époque Ecken ne l'avait pas lu. Ici, MACNO oblige, rien que de très classique : réalité virtuelle, hackers, un doigt de cybersexe, on connaît la chanson. N'empêche, Ecken a du métier et sait accrocher son lecteur. Son intrigue est impeccable, les ficelles pas trop voyantes, et le rythme soutenu de bout en bout. Autrement dit, Petites vertus Virtuelles est un excellent produit de consommation courante, chose suffisamment peu fréquente pour mériter d'être signalée. En attendant que l'auteur nous propose un projet plus ambitieux, on aurait tort de faire la fine bouche.

Les Engloutis

Laurent Genefort poursuit sa petite visite guidée des planètes à environnement hostile. Quoique, après le monde en fusion de Dans la Gueule du dragon, celui-ci, en cours de terraformation, fait presque figure de lieu de villégiature. L'histoire débute par un attentat contre un train et par l'évasion d'Aram FedRiken, terroriste dont la tête a été mise à prix par les dirigeants de l'Eudox, la multi-mondiale qui gère la planète Hanouri.

Ruben, un ingénieur de l'Eudox, va devoir bon gré mal gré suivre Aram et ses compagnons, et découvrir ainsi la vie de tous ces clans qui s'opposent à la terraformation d'Hanouri, pour des raisons souvent contraires, et qu'Aram va tenter d'unir.

Les Engloutis s'ouvrent sous les meilleurs auspices, à savoir une citation de Greg Egan. Et on retrouve en effet dans ce roman certaines idées développées par l'Australien, en particulier dans L'Enigme de l'univers. Mais Genefort reste assez superficiel dans ce domaine, préférant insister sur la description d'Hanouri et du mode de vie de ses populations. Et bien sûr, Fleuve Noir oblige, sur l'action.

Tous ceux qui suivent Laurent Genefort depuis ses débuts laborieux ont pu constater les énormes progrès dont il a fait preuve au fil des ans. Reste qu'il n'a pas encore réglé tous ses problèmes. Contrairement à ce que dit mon camarade Org, dans sa critique de Dans la Gueule du dragon (in Bifrost 11), il me semble que ses personnages manquent toujours cruellement d'épaisseur et sont dans l'ensemble assez falots. Dans le cas présent, l'intrigue en pâtit, et le coup de théâtre final apparaît tout à fait artificiel. La chute de ce roman est en outre assez décevante, Genefort ayant une fois de plus recours à un procédé un peu trop facile pour boucler son intrigue. Sans doute ces défauts ne sont-ils pas étrangers au fait que Genefort doive publier quatre ou cinq romans par an pour vivre. On souhaite que les éditeurs lui donnent les moyens d'écrire moins, et mieux. Les Engloutis est tout de même un agréable roman d'aventure hard science, lisible sinon à lire.

Ça vient de paraître

Le Désert du Monde

Le dernier Bifrost

Bifrost 121
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