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L'Éveil d'Endymion

[Chronique de l'édition originale américaine parue chez Bantam Spectra en septembre 1997]

The Rise of Endymion poursuit et conclut la saga commencée par Hypérion, énorme et incontournable best-seller S-F de la décennie. On y retrouve les personnages centraux d'Endymion : Enée, fille de Brawne Lamia et du cybride John Keats ; A. Bettik, l'androïde à la peau bleue ; Raul Endymion, héros malgré lui et narrateur du récit.

Raul est emprisonné dans une boite de Schrödinger et attend la mort sans savoir à quel moment elle frappera. Dans sa solitude il se rappelle les aventures qu'il a partagées avec ses compagnons. Après nous avoir entraîné le long du fleuve Thétys pour fuir les envoyés de la Pax, il nous raconte ici son amour pour Enée, devenue femme, et leur voyage à travers l'univers pour répandre la parole de « Celle qui enseigne ». Face à une église catholique pervertie qui offre l'immortalité du corps et a vendu son âme au Technocentre et ces machines, Enée lutte pour promouvoir l'immortalité de l'âme, l'amour et l'empathie. Le récit de Raul nous emporte et s'interrompt parfois pour nous ramener à sa triste condition et à sa fin que l'on imagine sinistre et inexorable. Après le rythme effréné du tome précédent, on retrouve ici un récit plus posé et un retour aux spéculations théologiques. L'avènement d'Endymion — The Rise of Endymion — , est en fait celui du Christ dont Enée est la nouvelle incarnation. La venue du messie sonne la fin des Dieux anciens. Les idoles tombent une à une. Les Cantos d'Hypérion sont des histoires auxquelles personne ne croit plus, Simmons détruit de sa propre main le monde qu'il a créé. L'existence du Gritche est commentée, rationalisée jusqu'à ce que rien ne subsiste de son mystère.

Les héros d'Hypérion ont pâli ou sont devenus les apôtres du nouveau messie. Simmons en fait des personnages de second rang qui apparaissent ou disparaissent dans un monde qu'ils ne tiennent plus et qui ne tient plus à eux. Seule la lumière du Messie est maintenant digne d'éclairer les choses.

Telle est l'histoire de grandeur et de décadence qui transparaît dans le récit que nous raconte Raul enfermé dans sa chambre où la mort peut s'abattre à chaque instant, où l'effroyable précarité de la vie n'est soutenable que dans la foi.

Et nous sommes prêts à y croire jusqu'à ce que Simmons se joue de nous une dernière fois. Il efface tout et dans une ultime pirouette, nous dit qu'à l'immortalité de l'âme, il préfère la brièveté d'une tranche de vie pleine du bonheur simple des êtres mortels.

Sacré Simmons.

Alice automate

[Chronique de l'édition anglaise parue chez Doubleday en 1996]

Réjouissons-nous car il semble que Flammarion soit décidé à nous faire découvrir l'intégrale de Jeff Noon. Automated Alice, le troisième roman de ce jeune auteur, nous entraîne à la poursuite d'une petite fille bien connue qui, après avoir voyagé au Pays des merveilles et être passée À travers le miroir se retrouve projetée dans le futur, à Manchester en 1998.

La petite Alice, de visite chez sa tante Ermintrude, s'ennuie. Elle a pour seuls compagnons de jeu sa poupée Celia, un puzzle du zoo de Londres auquel il manque des pièces et Whippoorwill, un perroquet facétieux et désobéissant.

Lorsque Whippoorwill s'enfuit, Alice part à sa recherche, comme jadis à la poursuite d'un curieux lapin. Elle est une fois encore projetée dans un monde étrange et plein de surprises. Les habitants de Manchester sont mi-hommes mi-animaux et ils se déplacent sur des chevaux mécaniques. Une horde de serpents fait régner la terreur sur la ville et Alice ne peut compter que sur l'aide d'une, jumelle mécanique : sa poupée Celia devenue une petite fille de porcelaine.

Alice va-t-elle pouvoir récupérer Whippoorwill et retrouver son époque et la maison de sa tante à temps pour sa leçon de grammaire ? Va-t-elle découvrir à quoi sert une ellipse et comment expliquer à sa tante la disparition de Celia qui choisit de rester en 1998 ?

Automated Alice est l'hommage le plus flagrant rendu par Jeff Noon à un auteur, Lewis Carroll, qui inspire toute son œuvre. C'est une transcription des préoccupations de Noon dans le monde onirique et le style parsemé de jeux de mots et de non-sens de Carroll. C'est le reflet joyeux des ambiances sombres du reste de l'oeuvre de Noon. Les animaux doués de parole d'Automated Alice sont une traduction dans le langage de l'enfance des hommes-animaux de Pollen. La recherche du rêve est ici un parcours poétique.

L'auteur profite également de sa visite dans l'univers de Lewis Carroll pour y apporter sa contribution. Il ajoute à la double nature d'Alice (Alice Liddell, la vraie Alice, et Alice au pays des merveilles, l'Alice imaginaire) une troisième personnalité, Celia Hobart, l'Alice noonesque dont le prénom est l'anagramme de son modèle et qui n'est ni réelle ni imaginaire, mais entre les deux.

Jeff Noon poursuit sa quête du rêve en version conte de fée et Automated Alice est une bouffée d'air frais, une gourmandise.

La Résolution Andromède

 

La collection « Polar - SF » déploie et conjugue depuis plusieurs mois une série de héros et d'univers dont les aventures passent allégrement de la plume de l'un à celle de l'autre. Ainsi Alien World, ou les enquêtes du jeune inspecteur Alex Green sur une Terre mise au banc de la Fédération des mondes extraterrestres unis — qui depuis considèrent notre belle planète comme une sorte de protectorat touristique de seconde zone. Avec G.J. Ranne (auteur du premier tome — La mâchoire du dragon), cela donnait une enquête efficace, avec un zeste d'amertume, de l'espoir et du merveilleux scientifique. Avec Morrisset aux commandes, cela donne une espèce de pogrom à l'échelle planétaire avec tueur psychopathe d'extraterrestres, héros nageant dans la déprime et bloqué à l'hôpital pendant 90% du roman, concours de massacre de victimes innocentes et de duplicité, et une conclusion des plus morne (devinez ce qu'il arrive au petit garçon incurable dont la mère a été gratuitement violée et dépecée ?).

Bref, un roman de plus signé Morrisset à déconseiller aux âmes sensibles, aux maniacodépressifs et aux lecteurs qui voudraient juste lire un bon roman de S-F pour passer le temps et s'évader de cette réalité parfois si morne et si injuste…

Maintenant que le ton est donné, il faut à présent souligner plusieurs aspects du récit de notre auteur très bien vus l'hypothèse des extraterrestres bouc-émissaires, de la décomposition de la société humaine au contact des mêmes ET, la nécropole virtuelle, la déprime du héros et les doutes qui l'accompagnent (pas constructif mais pertinent) en vis à vis de l'analyse psychologique fouillée du tueur, la cohérence générale du monde qui l'ancre comme une réalité vraisemblable dans l'esprit du lecteur. Sans oublier les points noirs qui émaillent cet univers, comme la mor suspecte d'un savant qui était à deux doigts d'offrir la propulsion interstellaire à l’humanité juste avant l'arrivée des extraterrestres, et l'énigme de la résolution Andromède. Donc de quoi nourrir votre imagination enfiévrée.

Bien sûr, il y a les sempiternels « cadavres qui se vident » dont Morrisset se fait une spécialité (auquel il faudra désormais ajouter les « pendaisons grossièrement érotiques » et un troisième délice du même genre), une conclusion trop rapide, le cliché du tueur conditionné, une quête de Green sur l'identité d'un collègue décédé sous ordres qui fait un tantinet rallonge et, surtout, des extraterrestres pas suffisamment malins pour consulter le chapitre criminologie et psychologie des tueurs psychopathes pour capturer un assassin dans leurs propres installations (mais ce n'est peut-être qu’une manœuvre politique de plus…).

Au total, je reste plutôt admiratif devant la qualité de l'écriture de Morrisset, même si plusieurs de ses motifs récurrents rendent l'immersion dans son imaginaire déplaisant sauf à se délecter (à la brussolienne) de la noirceur et de la misère de l'âme humaine.

Yanis, déesse de la mort

La saga des Bannis de Loubet à peine parue, Fleuve Noir embraye sur un second diptyque, Arkem, la pierre des ténèbres — cette fois l'œuvre d'une pure jeune fille. Jamais le contraste Fantasy pour Hommes I Fantasy pour Dames n'a été si frappant dans cette collection. Là encore, je conseillerai vigoureusement la lecture intégrale de ces deux cycles pour l'apprenti sociologue.

Autant l'avouer de suite, les premiers chapitres sont, pour le lecteur mâle, à grimper au mur. J'ignore l'effet sur mes consœurs, mais en ce qui me concerne, lorsqu'après trois pages passées à se mirer dans une mare, la diaphane héroïne aperçoit « un être assis sur une souche, grand de silhouette, indéniablement viril de morphologie… », — je ne peux m'empêcher de me demander quel est le détail dans la silhouette de ce démon à même de révéler une morphologie qu'on ne pourra nier !

Heureusement, les choses s'améliorent peu à peu (ce qu'on pourrait presque regretter parce que tout cela aurait pu donner une superbe parodie d'Heroic-Fantasy fleur bleue!) — et le récit retombe dans le classique très lisible, sans jamais se délester de cette indéniable touche féminine : romantique en diable, plein de mâles idéalisés donnant dans le véritable catalogue fantasmatique (domination d'une femme par une autre femme avec la première prêtresse ; domination de l'homme par une femme avec le magicien voleur prisonnier du souterrain pour ne citer que les plus évidents). Cela me semble désigner d'emblée Arkem comme l'équivalent du cycle de Gor de John Norman (J'ai Lu), pour les femmes.

Ceci mis à part, c'est encore l'histoire d'un bâtard — d'une bâtarde — promis à un grand avenir et doté d'un objet magique (la pierre) sans lequel elle ne vaudrait tripette.

Bref, si chacun se doit d'applaudir à l’arrivée d'un nouvel auteur féminin francophone, il convient de conseiller ce roman à l’exclusif usage de nos chères lectrices… et de nos étudiants en quête de thèses ! Ce n'empêchera pas tout lecteur masculin de jeter un coup d'œil aux aventures de Yanis, ne serait-ce que pour savoir ce qu'attendent ces dames de leurs chevaliers servants…

Ethan d'Athos

 

La perfection est-elle de ce monde ? En space opera, oui, et elle a pour nom LoisMcMaster Bujold. Sans être transcendant, ce nouveau roman (de 1986…) démontre la parfaite maîtrise de l'intrigue, de la psychologie du personnage, de l'humour, du message, de l'extrapolation scientifique et simplement de l'écriture. C'est simple, c'est clair, c'est distrayant, prenant et tolérant.

Ethan d'Athos, contrairement à ce qu’affirme l'éditeur (une fois de plus…) fait partie intégrante du cycle de Miles Vorkosigan (Barrayar). En effet, je ne vois comment un lecteur qui n'aurait pas lu un roman mettant en scène les aventures de ce nain qui voulait être un grand militaire, pourrait comprendre l'échange de répliques suivant : « Oh… je vois. C'est à cause de ça — Un seul mot sur ça et j'organise pour vous un accident que même l'esprit malade d'Okita n'aurait pas pu imaginer. » (p. 163). De même, Quinn, sorte de James Bond au féminin dans cet épisode, n’est autre que la jeune mercenaire défigurée dans L'apprentissage du guerrier, à laquelle Miles offrait une régénération faciale. Bref et une fois pour toutes : Ethan d’Athos s'intègre totalement dans le cycle de Miles Vorkosigan. Point.

Le marivaudage est un des leviers principaux des romans de Bujold : jouer sur les attirances, les répulsions, les perversions sexuelles sont aussi bien l'occasion d'un feu d’artifices de bons mots et de situations hilarantes que d'abîmes psychologiques douloureux, tragiques, voire pénibles. On se souviendra pour l'exemple des scènes de torture du frère jumeau de Miles (La danse du miroir). Dans Ethan d’Athos, Bujold s'attaque front à l'homophobie de ses protagonistes — et du lecteur en prenant pour héros le représentant jeune et naïf d'une culture monosexuelle utopiste. En effet, Ethan est un médecin accoucheur génétiquement parfait. Accoucheur, ça signifie sur Athos : suivre depuis la fécondation de l’œuf la gestation du fœtus dans ce qu'il est usage d'appeler une « culture ovarienne ». Parce que sur Athos, les femmes n'existent pas Elles sont tabous, interdites, physiquement et même en image. C'est dire la peur quasi panique d'Ethan à l'idée d'en rencontrer une, lorsqu'il est chargé par son peuple de racheter un lot de cultures ovariennes pour remplacer celles qui s'épuisent, chez lui, depuis deux cents ans. Il va non seulement fréquenter assidûment et bien malgré lui la superbe mercenaire Eli Quinn, mais aussi tomber de Charybde en Scylla au fil d'une sombre histoire de manipulations génétiques.

Brillant, tirant totalement partie de ses décors (une station spatiale) et de ses prémisses scientifiques (la génération artificielle d'êtres humains) pour orchestrer une action sans temps mort ni remplissage, Bujold signe avec Ethan d'Athos un lumineux modèle de space opera d'action.

Relic

 

Oubliez le film. Réjouissez-vous de l’avoir raté : adapter (trahir) aussi médiocrement un tel roman est un crime, et une preuve évidente d'incompétence de la part des scénaristes et du réalisateur. Car Relic est un pur joyau: un roman d'épouvante à vous glacer le sang, un thriller à vous cramponner à la reliure (l'édition originale avait la texture d'une peau écailleuse !) et un véritable roman de Science-Fiction. Celui-ci a beau être classique dans ses prémisses et son intrigue, il est si bien monté, si bien raconté, qu'il constitue une expérience à ne manquer à aucun prix.

Relic ouvre le feu par un double meurtre d'enfants commis sur la personne de deux « Indiana Jones » amateurs en goguette dans le Musée d'Histoire Naturelle de York. La vie routinière de Margo Green, jeune assistante d'un chercheur aux théories évolutionnistes fumeuses, s'en trouve un peu dérangée par quelques complications policières (des questions, des inspections, du sang maculant les chaussures d'un collègue). Un meurtre barbare de plus et l'ambiance vire à l'hystérie collective. Le tout à la veille d'une exposition tapageuse et voyeuriste sur les superstitions du monde entier. Le problème, c'est que si on ferme le musée pour cause de tueur en série, financièrement ce dernier coule. De plus en plus mal à l'aise (et surtout dépassé), l'inspecteur D'Agosta est ravi de voir débarquer le FBI en la personne de l'Agent Spécial (Kyle MacLachlan dans Twin Peaks, en blond) pour faire avancer l'enquête.

L’atmosphère fantastique est renforcée par la connaissance intime des auteurs de la réalité des lieux qu'ils décrivent (Douglas Preston a travaillé au Muséum d'Histoire Naturelle de New-York). L'humour noir allié à la quantité de ficelles bien tirées (ah la pure jeune fille attirée dans les corridors ténébreux d'une exposition de cadavres…) distille une angoisse délicieuse. Et de constater à l'arrivée que les théories scientifiques à l'appui se tiennent (pour autant qu'on puisse en juger) et que les auteurs nous ont bien piégés avec leurs pistes multiples, jusqu'au jeu de massacre final.

Alors surtout ne louez pas le film Relic en vidéo, ne le regardez pas lorsqu'il passera à télé. Laissez tomber X-Files pendant quelques heures et allez voir ce que deux auteurs aguerris de Science-Fiction et Épouvante sont capables de faire quand ils s'y mettent vraiment et bichonnent leur sujet.

Le Bâtard

 

Alors que la Fantasy semble être sur le point d'ensevelir définitivement nos tables le librairie sous un monceau de prose anglo-saxonne, Fleuve Noir S-F fait bien de recruter quelques nouveaux auteurs un peu plus à même de combler les attentes d'un marché essentiellement bâti sur le lectorat du jeu de rôle. Avec Christophe Loubet, meneur de Donjons & Dragons avoué, le pari semble gagné d'avance.

Toutefois, littérairement parlant, c'est une autre paire de manche, mais n'allons pas trop vite en besogne.

L'histoire ? Un jeune bâtard demi-elfe (encore un… le dernier remonte à Claude Castan), qui, après avoir vu son père terminer comme Saint Sébastien et sa mère violée et saignée à blanc dans le même élan, décide de se faire druide — oups, Banni — et au nom de Mère Nature, de montrer qu'il est quelqu'un. S'en suivent quelques scènes typiques de Donjons & Dragons, où le vocabulaire un peu trop spécifique aura été remplacé par des mots approchants. Lire Le Bâtard donne l'impression, durant certains chapitres, de se retrouver à la table du Maître Donjonneur. Voilà qui pourra peut-être réjouir ceux qui n'ont jamais vécu ce genre d'expérience, voire les nostalgiques du genre.

Mais au-delà ? D'abord, le roman est loin de ne contenir que des quasi transcriptions d'une partie imaginaire. Un bon tiers (approximativement) consiste en la narration de la mythologie Adimpienne par le Mage Hécron de l'Ordre des Passifs : comment les dieux se sont battus et les ordres anciens s'en sont trouvés éclatés. Là encore, très révélateur de la «manière Donjon» pour recréer à partir de matériel légendaire existant. Et la lecture du Bâtard de commencer à s'imposer pour l'étudiant en Lettres ou en Psychologie qui désirerait thésarder en matière de jeux de rôles… Pour ceux qui n'ont rien à apprendre de ce style, l'impression dominante serait plutôt de parcourir une aide de jeu ou l'annexe d'une série de scénariis prêts à jouer.

Maintenant, en se plaçant d'un point de vue purement littéraire, la première constatation est que Christophe Loubet, pour un premier roman, s'en tire mieux que la moyenne francophone. C'est l'effet jeu de rôle personnages multiples, réelle interaction entre eux, univers du roman structuré au-delà du simple décor. Aucun doute à avoir, l'auteur tire efficacement parti de son expérience de meneur de jeu. Pourtant certains travers du JdR, et en particulier de Donjons & Dragons, pointent leurs vilains mufles. Tolkien doit s'en retourner dans sa tombe la linguistique des patronymes dans La saga des bannis ressemble à un cauchemar pour professeurs de lettres anciennes. Un elfe baptise son fils Teufel, le mot allemand pour diable. Un autre se nomme Tagstallion — Tag pour le jour, toujours en allemand, stallion pour l'étalon en anglais, ce que maître Loubet s'empresse de nous traduire par… glacier La mythologie nordico-romano-finlandaise se mâtine avec la démonologie juive et autres constructions ésotériques de conciles catholiques du XVle siècle, si ma mémoire est bonne. Comme Donjons & Dragons, l'univers des Bannis est un fourre-tout culturel incohérent que n'aurait pas osé le premier Royaumes Oubliés venu. Psychologiquement, la panique règne également. Ainsi avec par exemple, le Banni qui selon ses propres préceptes ne doit pas sortir de la forêt en sort régulièrement ; la mère (indigne) de Teufel, qui préfère rejoindre son mari mourir plutôt que protéger son enfant de trois ans, et ce en total mépris de l'instinct maternel et de bon papa Freud (bon, elle était peut-être suicidaire…) ; Aldrond, le condisciple et rival de Teufel, qui passe d'un coup de la jalousie raciste la plus à l'admiration béate lorsque Teufel démontre son statut de prétentieux chouchou de Mère Nature. Bref, tout est caricatural et sans nuance : nous sommes dans Donjons & Dragons, ni plus, ni moins.

Délius

Délius est un must. Si vous vous demandiez où voulait en venir Mnémos à travers toute cette production de Fantasy précieuse et alambiquée, lisez ce roman. David Calvo est une fois de plus un nouvel auteur sur le marché, mais contrairement à la majorité, il réussit totalement sa première œuvre.

Exploitant la veine rare du Merveilleux Victorien, Délius (inspiré d'une chanson de Kate Bush extraite de l'album Never for Ever et de plusieurs poèmes anglais) croise une enquête à la Sherlock Holmes avec l'album des Fées Séchées de Lady Cottington et une version parfumée du mythe de Jack l'Éventreur.

C'est une véritable débauche de sensations, de lumières, de poésie, additionnée d'une pointe de cruauté venimeuse à laquelle nous entraîne Bertrand Lacejambe, botaniste facétieux spécialiste de la fleur enchantée — et son Watson, Fenby, obsédé par les fées depuis qu'une rencontre avec celles-ci lui a fait perdre dix ans de sa vie. Le roman tout entier est une constellation de scènes marquantes, alternant l'ivresse du Bal de la Symphonie Fantastique avec un raid de ramoneurs à la Mary Poppins (en moins mignon), une expérience botanique tout droit sortie de La petite boutique des horreurs, ou encore cette affreuse vision du refuge abandonné des fées — sans oublier des vertiges à la Lewis Carroll et jusqu'à, même, un usage du chemin de fer typique des serials des années 20.

Et tout se tient, rien ne semble inutile. L'impression d'ensemble est parfaite et délicate, joyeusement caricaturale par instant et extraordinairement réussie. La couverture est remarquablement fidèle à ce sentiment.

Conclusion : à moins d'être allergique à la Fantasy Victorienne (et à la noirceur irrémédiable sous-jacente à ce monde rêves et d'enchantement), achetez Délius. Vous ne le regretterez pas.

Mytale

Mytale, le second roman d'Ayerdhal, fut initialement publié en trois parties au Fleuve Noir en 1991. Le voici aujourd'hui réédité sous une version remaniée de 509 pages dite version ne mentionnant nulle part le fait que nous sommes ici en présence d'une réédition, et encore moins la date réelle d'élaboration du texte original…

L'« archaïsme » de l'écriture ayerdhalienne est ici flagrante : de longues citations de littérature mytalienne (à la Dune ou à la Fondation) systématiquement portées en tête de chapitre ; une invasion galopante vocabulaire idiomatique alourdissant le style à un point frisant l'intolérable ; un délayage de l'action pendant près de la moitié de lecture alternant fuite, visite guidée planétaire, joutes verbales et marivaudages.

L'idée de base du roman est simple : une société de castes, à la manière des insectes, qui va se révolter contre ses maîtres immortels grâce — évidemment — à ses marginaux et à l'héroïne rédemptrice.

La culture décrite a peu d'intérêt : Mytale est présentée comme moyenâgeuse. Pseudo-moyenâgeuse serait plus juste parce que le moyen-âge Terrien est beaucoup plus complexe et beaucoup plus coloré. L'ordinaire mytalien, quant à lui, évite surtout à l'auteur de jongler avec les notions beaucoup plus délicates d'une société futuriste et lui permet de se concentrer sur une description technologique : comme il fallait bien des sources de voir, celles-ci seront psioniques — parapsychiques — et génétiques. Évidemment hormis quelques citations anatomique (le « névraxe » déjà entrevue, si je m'abuse, dans La Bohême et l’ivraie), nous serions bien en peine de comprendre par quel prodige scientifique de tels pouvoirs fonctionnent. Le processus de mutation systématique (et l'art de les contrôler est à peine plus fouillé : vous mutez dès que vous êtes en contact avec l'environnement mytalien et ce, même si on a « stabilisé » votre organisme grâce à une très haute biotechnologie. Les Illes — la caste de marginaux libérateurs — contrôlent l'orientation de vos mutations en vous administrant « des remèdes de sorcière ». Autrement dit : tout ça, c'est de la magie.

Notez bien que je ne reproche aucunement à Ayerdhal de ne pas expliquer en long et en large des principes de physique et d'ingénierie génétique imaginaires — quoi qu'il in se gêne pas pour se lancer dans des discours historico-ethnologiques sur la culture mytalienne -—mais plutôt de n'avoir pas cherché a élaborer la mécanique scientifique de son monde d'une manière plus aboutie que le raisonnement basique de l'analogie des conte de fées (« Bois-moi et je te ferai bleuir… »). État de faits que je rapprocherais de plusieurs commentaires méprisants vis à vis des sciences, glissés ça et là dans les citations en tête de chapitres et en particulier d’un « science synonyme de débile sur Mytale ». Le mépris est souvent révélateur d’ignorance.

Si encore l'intrigue ou la mise en scène se distinguait… En définitive, le premier problème vient du fait qu'Ayerdhal a commis beaucoup mieux depuis. Ainsi en terme de qualité d'écriture L'histrion, Balade choreïale et Parleur sont sensiblement plus limpides et percutants.

Le thème de la révolte contre l'autorité despote est omniprésent chez notre auteur, et ce depuis La Bohême et l'ivraie. La morale en est plus que simpliste dans Mytale : le monde peut s'unir malgré ses différences, la rédemption viendra du sauveur marginal et, s'il meurt suffisamment de rebelles, la liberté triomphera.

L'intrigue elle-même s'esquive sous les mensonges des protagonistes : le temps que les uns et les autres — lecteur compris — sachent ce qu'il en est au final, deux cents pages auront filé. Il y aurait également beaucoup à dire sur la minceur psychologique des portraits des protagonistes — archétypes ou caricatures ? Enfin, la révolution est ici une affaire d'individus (héros ou grands méchants) plutôt que de groupes — à croire que la trentaine de dirigeants immortels se tournent les pouces pendant qu'un seul va au charbon…

Au final, Mytale est un roman très lourd à digérer à cause de l'abondance de son vocabulaire exotique et des dissertations pseudo-ethnologiques qui l'émaillent, peu réaliste, dont le côté scientifique se limite à des emprunts au vocabulaire classique du space opera. L'intrigue et la mise en scène sont pratiquement banals : Ayerdhal a fait bien mieux et il fera certainement encore davantage… dans la mesure toutefois où il daignera s'intéresser un peu plus aux sciences.

Mémoire vagabonde

Nouvelle incursion dans la Fantasy chez Mnémos, par, une fois de plus, un jeune auteur (cet éditeur en est une véritable mine). Mémoire vagabonde est une espèce de Trois Mousquetaires qu'on aurait croisé avec le cycle d'Elric de Moorcock — sans épée maudite enchante, ce qui n'est pas un mal. Le tout illustré par Florence Magnin et, toujours aussi admirablement maquetté.

Auteur de roman pour dames vivant au crochet des notables qu'il courtise (tout en séduisant leur filles), Jaël de Kherdan est un personnage tourmenté par une double identité (qui écrit exactement ses livres ? est-il ou non l'aventurier dont il raconte la vie?) et un passé sombre dont le meurtre de « frère » Cassiel constitue un motif récurrent. Chassé une fois de plus de la principauté dont il œuvrait pour les bonnes mœurs, Kherdan, que la protection d'une mystérieuse princesse albinos suit de loin, se réfugie dans le port mal famé de Dvern, où il est pris au piège des luttes de pouvoir locales. La mystérieuse Amance, une drogue hypnotique très courue, va désormais hanter sa vie déjà abondamment peuplée de fantômes.

Ces quatre cent quarante-quatre pages de caractères écrits petits et serrés sont inspirées d'une musique et d'un texte du groupe Noir Désir (Joey 1 & 2). Ambiance marine, romantique et noire à souhait — les lieux et les personnages y apparaissent cendreux, les marivaudages de capes et d'épées se muent au fil des pages en un carnaval halluciné, et le bateau ivre finit par se métamorphoser en nef des fous. Kloetzer installe dès les premières pages un style égal et une intrigue labyrinthique apparemment structurée. Il finit toutefois par sombrer dans le dernier tiers du roman, quand le sort de son héros se scelle, entraînant le lecteur sur les rivages amers de l'autodestruction. Autre phénomène structural curieux : l'étrange bascule de la première partie toute en badinages, duels et interrogations, à une seconde partie de fantasmes possessifs, repli sur soi-même et homo-érotisme payé au prix fort. L'impression finale étant que l'ensemble, personnages, intrigues, décors, aura dérivé au gré des aléas créatifs, le glacier qui avale tout pouvant être interprété comme une métaphore de la page blanche.

Bief, Kloetzer est un jeune auteur aussi prometteur que ceux que nous découvre bien souvent les collections Mnémos, dont la maturité apportera sans doute à l'avenir une maîtrise plus grande des conclusions et apothéoses.

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