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Mozart en verres miroirs

 

« – Alors… que ressentez-vous face à ce monde qui porte mon empreinte et celle d'autres gens à mon image?

Le ton un rien arrogant d'Alice Citrine balaie la prudence de Pierre et il manque hurler : Il est injuste ! Il se tait un instant, puis l'honnêteté le pousse à reconnaître:

« Superbe, éclatant, passionnant par moments — mais fondamentalement injuste. »

Mozart en verres miroirs et surtout sa préface de l'anthologiste Bruce Sterling, sont réputés comme étant le « manifeste du mouvement cyberpunk ». À la lecture de ladite anthologie et de ladite préface, la dénomination cyberpunk s'entend visiblement dans une acceptation purement historique.

Autrement dit, les nouvelles qui vous sont présentées (et les auteurs les ayant commis) appartiennent au genre cyberpunk parce qu'elles ont été écrites (parce qu'ils ont écrit) exactement à la même époque. Pas parce qu'ils obéissent aux mêmes critères narratifs ou dramatiques, ou à une même thématique, ou se déroulent dans un cadre commun. Autrement dit, le mot cyberpunk serait plutôt ici une appellation fourre-tout.

Que trouve-t-on en effet au sein de cette anthologie ? « Le Continuum Gernsback » de William Gibson semblerait plutôt avoir été inspiré par les délires perceptifs Dickiens doublés d'une nostalgie douce-amère (« le bon vieux temps futur ne sera jamais été ce qu'il aurait pu être »). « Les mésaventures d'Houdini » tourne (plutôt anodinement) en dérision non-sensique l'exploitation d'une star (de la disparition !) par l'industrie du spectacle. En deux chapitres et hors-contexte, Jack Finney fait mille fois mieux dans Le retour de Marion Marsh. Et que quelqu'un m'explique ce que cette histoire a à voir avec le « cyber » — ou le « punk »d'ailleurs. « Petra » de Greg Bear — en passant, l'un des textes les plus puissants de l'anthologie —, est encore plus éloigné du propos : l'histoire de l'oppression de gargouilles par des humains le tout dans une cathédrale gothique. « Un concept franchement fantastique » affirme la notice de présentation. On ne saurait mieux dire. Quant à « Mozart en verres miroirs », de Bruce Sterling et Lewis Shiner, il ne s'agit que de la nième résurrection (ici au sens figuré) d'un musicien célèbre au gré d'une uchronie quelque peu dégantée. Comble d'ironie, le verre miroir, résumé absolu de la thématique cyberpunk, est bien un simple accessoire anachronique, au même titre que le bikini de cuir choisi dans un numéro de Vogue par Marie-Antoinette (la reine, évidemment).

Parallèlement, on trouve aussi dans Mozart…, l'anthologie, une bonne moisson de textes cyber et punk dans une acceptation plus gibsonnienne. « Des yeux de serpents » de Tom Maddox se concentre sur les cyborgs, et recoure à une imagerie tout à fait reconnaissable (rappelez-vous du cobra dans Câblé de W.J. Williams). « Rock toujours » de Pat Cadigan fait bien dans la prospective, le rock, la rapacité des groupes financiers, le câblage des esprits. Avec  « Les 400 » de Marc Laidaw, on est également en terrain prospectif connu : la mégalopole, les gangs des rues, la misère des faibles, des laissés-pour-comptes et la futilité de leurs luttes. Dans « Soltice » de James P Kelly, on peut percevoir le miroitement des « raves party », la recherche de l'élan mystique, la débauche des nouvelles drogues de synthèses sur fond de pollution et rêves de pureté bio. « Le jour où les voix humaines nous éveillerons » de Lewis Shiner nous fait le coup de la manipulation biogénique dans un contexte de corporations omnipotentes. « Freezone » de John Shirley exhibe le grand jeu de la décadence postindustriel, avec une visite guidée et appuyée des lieux de perdition les plus spectaculaires, sous un vaque prétexte d'échappée terroriste contestataire. « Pierre vit » de Paul de Philippo décrit une planète Terre devenue mosaïque alternée de ghettos et de chasses gardées corporatistes, qui n'est pas sans rappeler le décor de la série FAUST de Lehman. Enfin, « Étoile Rouge, Orbite gelée » de Gibson et Sterling (déjà publié dans Gravé sur Chrome de William Gibson chez J'ai Lu) s'attarde sur le devenir de la conquête spatiale russe (un squat américain).

Bref, Bruce Sterling aurait pu se contenter de l'appellation « neuromantiques » pour désigner cette ex-nouvelle vague d'auteurs des années quatre-vingt, elle aurait au moins le mérite d'être plus… vague, justement ! Le débat de définition étant refermé, qu'en est-il du plaisir de la lecture de Mozart… aujourd'hui ? Cadigan, Maddox et Kelly brillent de tous leurs chromes délavés à l'XTC. Laidaw et de Philippo contribuent à cette prise de conscience des auteurs américains du genre d'avenir pas radieux du tout que semble nous réserver l'ordre économique mondial d'aujourd'hui (prise de conscience qu'on retrouvera en apogée horrifique et terrorisant d très recommandé Journal de nuit de Jack Womack, également chez Denoël). Gibson & Sterling anticipent peu ou prou la déconfiture de l’URSS dans un remarquable huis-clos à la conclusion inattendue. « Freezone » de Shirley en revanche fait plutôt dans le genre complaisant et gratuit. Shiner ne donne pas vraiment d l'impérissable. Hors domaine cyberpunk (sens strict), demeureront le magique « Continuum Gernsback » de Gibson et l'onirique et tétanisant « Petra » de Greg Bear.

Câblé

 

« – Tu crois que c'est vrai, demande Boy, que les Orbitaux manipuleraient les inters comme tout le reste ?

Le Roublard jette un coup d'œil nerveux en direction d'Arkady et hausse les épaules. On ne gagne rien à formuler tout haut ce genre de spéculation.

– Je veux juste savoir pour qui je bosse. Si la résistance souterraine est manip par les Orbitaux, alors on bosse pour les gens qu'on combat, qué no ? »

Câblé est, avec le Neuromancien de William Gibson (J'ai Lu), une œuvre-clef du genre cyberpunk. Et juste avant d'aborder cette réédition à proprement parler, en cette époque de cyber-trucs mis à toutes les sauces, peut-être il pis inutile de se livrer à un petit recentrage de dénomination. Les romans « cyberpunk » sont issus de la prospective, ce « jeu » littéraire consistant à mettre en scène la société de demain. Dans les années quatre-vingt, cela signifie combiner puissance toujours plus étendue des corporations multinationales, la circulation toujours plus grande de l'information et de l'argent sur les réseaux informatiques mondiaux, la marginalisation générale des populations (la faute à une « crise » commencée au début des années soixante-dix), la guerre mondiale délocalisée, les guérillas urbaines, les nouveaux virus (apparition du SlDA/syndrome de Kaposi, début quatre-vingt), les progrès galopants du génie génétique. Le film Blade Runner de Ridley Scott donne en 1982 (deux ans avant Neuromancien) à une génération de nouveaux auteurs une sorte de décor prêt à l'emploi : une jungle urbaine agressive et polluée, peuplée de flics, détectives, marginaux, répliquants / robots / hommes-machines, proies du spleen et de la violence. Notez que  Blade Runner opère en fait la fusion entre les visions de Philip K. Dick datant de 1966 et le style visuel foisonnant du réalisateur britannique, fruit de sa propre réflexion sur le futur de la Terre jusque dans ses moindres détails.

L'action de Câblé se situe en 2151, La conquête spatiale a mal tourné pour la Terre, bombardée par les stations orbitales dominées par les trusts. Les États-Unis sont désormais « balkanisées », c'est à dire que les états ont repris leur « indépendance », façon ex-URSS. Tout est importé des stations, parce que moins cher à produire. Les marchandises passant par le goulot d'étranglement des astroports, et tout le monde cherchant à prendre sa part du gâteau au passage, le résultat final est un marché noir bourdonnant d'activité contrôlé de surcroît par les mêmes corporations spatiales toutes puissantes.

Ces dernières n'ayant que faire du pouvoir sur les nations, l╒âtat est livré aux bandes de motards, policiers corrompus et autres mafias, tandis que des hordes de « migrants » errent à travers le pays.

Les héros de Câblé sont, comme il se doit, des marginaux, plus ou moins manipulés par les agents des corporations.

D'un côté Cowboy, le pilote de Panzer — une espèce de tank volant tout terrain conduit grâce à un câblage implanté directement dans le cerveau. Cowboy croit être un résistant à l'Ordre instauré par les corporations orbitales quand il passe clandestinement des médicaments dont les nouveaux maîtres de la Terre ont organisé la pénurie. À présent, son dernier chargement c'est de la drogue synthétisée en orbite qu'Arkady son employeur, ne peut s'être procurée sans passer par une de ces corporations pharmaceutiques que Cowboy déteste. Cowboy étant idéaliste et efficace, il devient vite dangereux. À éliminer.

De l'autre côté, Sarah est une enfant des rues. D'abord prostituée, à l'instar de son petit frère qu'elle couve, elle a investit ses économies dans des prothèses cybernétiques mortelles, comme le cybercobra lové dans sa gorge, capable de perforer la chair et broyer les os. Trafiquante de drogue mais surtout mercenaire, elle est recrutée par un certain Cunningham pour pirater des informations et assassiner un cadre d'une compagnie rivale. Une fois le travail accompli, le dit Cunningham tente de la faire supprimer, alors que Sarah ne rêve que de se vendre pour obtenir les billets qui lui permettront de monter au paradis orbital, elle et son frère.

Guérilla par ici, cavale et traîtrise à répétition par là, jalonnées de formidables morceaux d'anthologies telles les virées de Cowboy à travers les vastes espaces des étendues sauvages américaines sous les feux conjugués de ses poursuivants, ou les très mortels corps à corps de Sarah. Cerise sur le gâteau des cybermaniaques, le massacre inopiné d'un allié de Cowboy (Reno) en fait une personnalité virtuelle, bien pratique pour résoudre un certain nombre d'obstacles dramatiques, rapidement et facilement. Plus douteux est le manque de flair de Sarah qui, au lieu de disparaître et changer d'identité au plus vite une fois son job accompli, s'amuse à servir de cible à ses ex-employeurs. Certes on peut admettre que le fardeau constitué par son jeune frère limite ses possibilités de replis. Mais qu'est-ce qui empêchait ses ennemis de prendre en otage le dit frère pendant tout ce temps ? En conclusion un roman spectaculaire, aux hypothèses futuristes bien posées mais aux solutions plutôt simplistes (« Sponk-sponksponk » « Kawham-Kawham! »)

Enfin sachez que l'univers de Câblé (Hardwired) a été adapté en 1989 pour le jeu de rôle Cyberpunk (Talsorian Games). L'industrie du JdR de l'époque se passionne alors pour la Fantasy Donjonnesque (comme depuis sa naissance). Tandis que les univers génériques/fourre-tout (Gurps) se multiplient, l'éditeur FASA sortira la même année Shadowrun, ou le croisement improbable mais réussi de Cyberpunk avec Donjons & Dragons (avec aux commandes Robert (BoB) N. Charette, co-créateur des mythiques Bushido et Chivalry & Sorcery de l'éditeur pionnier FGU, et que l’on retrouve auteur de romans sous franchises traduits chez Fleuve Noir, comme Shadowrun et Battletech).

Gros temps

Si William Gibson fut en quelque sorte l'initiateur, ou le détonateur, du mouvement cyberpunk, Bruce Sterling en est généralement considéré comme l'idéologue et le théoricien, comme en témoigne sa préface à l'anthologie-manifeste Mozart en verres miroirs1. II y exprime notamment sa conviction que « l'auteur typiquement cyberpunk n'existe pas », et que « La tendance cyberpunk forme une extension naturelle d'éléments déjà présents dans la Science-Fiction ». On pourrait ajouter qu'une fois passés les excès liés à l'émergence d'une nouvelle manière d'aborder le genre, le destin de la tendance en question est de se fondre peu à peu dans le courant principal de la S-F, enrichissant celui-ci de ses éléments les plus pertinents.

Gros temps, qui illustre parfaitement ce processus d'intégration générique, s'inscrit dans la lignée des œuvres les plus récentes de Sterling, comme les textes réunis dans Crystal Express2 — et notamment la nouvelle donnant son titre au recueil — ou le doublement volumineux Les mailles du réseau. Dans une Amérique du proche futur où l'effet de serre a complètement détraqué le temps, les ravages effectués par des tornades d'une fréquence et d'une violence accrue ont provoqué l'exode de millions de personnes, transformant le Middle West en un véritable désert. L'épuisement des nappes phréatiques ne fait qu'aggraver cette situation cataclysmique.

Socialement, les choses ne sont guère plus riantes, et l'on ne sait qui est le plus à craindre, des bandes de pillards, des terroristes « déstructurants » ou des milices constituées pour lutter contre ces derniers. L'état d'urgence, durant lequel le gouvernement semble avoir perdu — ou abandonne — l'essentiel de son pouvoir, a laissé des traces indélébiles. À cet égard, le passage consacré à l'argent privé développe une extrapolation inquiétante, tout à la fois démente et réaliste.

Sur le plan sanitaire, le monde décrit par Sterling a tout d'un véritable cauchemar. Tous les protagonistes de l'histoire éprouvent une méfiance — justifiée — à l'égard des fluides corporels intimes, et tous les accessoires entrant en contact avec des parties sensibles du corps doivent être soigneusement désinfectés avant emploi. Ainsi, les casques et lunettes virtuelles des salles de jeux deviennent facteurs de transmission de conjonctivites, d'otites — et même de poux ! Le sida et sa mythologie sont passés par là. Pourtant, là où 

Graham Masterton ou Maurice G. Dantec3 prennent soin de montrer leurs personnages usant du préservatif — le premier d'une manière purement grotesque, le second avec beaucoup de sensibilité — , Sterling choisit de décrire des rapports sexuels non protégés ; comme Jean-Marc Ligny4, c'est la découverte par ses protagonistes du sexe... disons « naturel » qui l'intéresse5. L'intrigue, quant à elle, est tout à la fois simple et touffue. La relative linéarité de la quête d'une tornade exceptionnelle — qui motive les membres de la tribu de néo-nomades cyberpunks placée par l'auteur au cœur même du roman — s'oppose en effet à la complexité des relations entre les divers personnages. Et le dénouement, qui intervient bien entendu durant la — brève — apparition de la tornade en question, souffre de cette opposition fondamentale, ainsi que du parti pris par l'auteur de recourir à une trame « enterrée », une sorte de sous-récit pratiquement invisible, qui ne prend son importance que dans le dernier chapitre. Désirant dissimuler au lecteur les machinations qui se trament dans l'ombre, Sterling est partiellement tombé dans le piège d'une allusivité excessive ; du fait de cette rétention d'informations, certaines révélations, arrivant comme des cheveux sur la soupe, donnent à la structure de ce livre une apparence assez artificielle.

Pourtant, Gros temps n'est pas dénué de qualités, et tant l'intérêt accordé aux personnages que la minutie avec laquelle Sterling a construit son univers en font un roman de Science-Fiction passionnant, presque un modèle de l'œuvre post-cyberpunk. En effet, loin de phagocyter le récit, la tendance y devient une simple couleur, faite de technologie récupérée et d'astuces scientifiques. L'éloge du bricoleur, qui se trouve au centre de bon nombre de textes écrits par les principaux acteurs du mouvement neuromantique6, est reléguée ici au second plan par l'aspect purement hard science des choses — comme si Bruce Sterling voulait nous faire comprendre que le cyberpunk a cessé d'exister en tant que tel, pour devenir une simple réserve d'images et d'idées science-fictives.

Et, que cela ait été ou non l'intention de son auteur, telle est bien l'impression principale qui se dégage de ce thriller météorologique.

Notes :

1. Denoël « Présence du Futur » Anthologie rééditée voici quelques mois avec un sommaire modifié dans le cadre du coffret Les Cybernautes, qui comprend également l'anthologie Demain les puces et les romans Câblé de Walter Jon Williams et Le temps du twist de Joël Houssin.

2. Denoël PDF Respectivement dans la série du Manitou (Pocket « Terreur ») et dans Les racines du Mal (Gallimard « Série Noire »).

3. Inner City, J'ai Lu

4. Étrangement cette découverte, qui peut être considérée comme le symbole d'un certain retour a la normale, passe chez ces deux auteurs par la fellation. Il n'est pas certain qu'il s'agisse la uniquement — comme par exemple chez Spinrad — de l'expression d'un simple fantasme masculin.

5. Pour reprendre le terme astucieux inventé par Norman Spinrad.

Le Temps du Twist

« Peter Grant regarda le quatuor. Des gosses avec des fringues impossibles, qui se prétendaient australiens, traversaient l'Atlantique et réclamaient du raide...

— Dites, les mômes, le collège n 'a pas repris chez vous ?
La question était choquante dans la bouche de Grant.
— Pas encore, éluda Orlando.
Grant hocha la tête. Il était loin d'être aussi balourd que son aspect physique et ses manières frustres ne le laissaient supposer.
— Et votre copine, miss pimpon, elle est plus avec vous ?
— Elle cuve... »

On mélange un futur où la seule façon de se vacciner contre un virus capable de vous transformer en zombie affamé est l'absorption immodérée d'alcool ( !), un voyage dans le temps dans un Londres de 1968 décalé, une Buick hi-tech et le groupe rock Led Zeppelin, véritable fil rouge du bouquin, et voici venu Le temps du Twist ! Le cocktail peut sembler indigeste (il l'est au début, c'est vrai), mais passée la première surprise on se laisse bien volontiers prendre au jeu et suivre les aventures de ce groupe de jeunes paumés combattant les uchronies et les reformatages d'univers (le leur en l'occurrence).

Néanmoins, d'aucuns trouveront peut-être la philosophie des personnages discutable : le voyage dans le temps, c'est planant, mais les « héros » se trouvent quand même des petits coups de pouce peu recommandables... hum. Quoiqu'il en soit Joël Houssin est décidément remarquablement à l'aise dans la description d'univers sombres et désespérés ; univers d'autant plus déroutant qu'il oscille en permanence entre la déprime totale et la plus féroce des hilarités.

Pour s'étendre sur le traitement du thème de l'uchronie (que se serait-il passé si l'histoire n'avait pas pris le tour qu'on lui connaît — le nez de Cléopâtre plus long, les Nazis vainqueurs de la seconde guerre mondiale, etc.) et des incidences temporelles, on notera une déclinaison intéressante : le nouvel univers créé par l'événement déviant efface peu à peu l'ancien, qui rétrécit alors tel une peau de chagrin : la recette de la meringue disparaît en même temps que l'Amérique du Sud ! Et les protagonistes de s'y raccrocher comme à une bouée... Au total un roman cyberpunk (Grand Prix de l'imaginaire 1992) déroutant mais qui ne manque pas de piquant, le tout sur un rythme d'enfer, celui des accords de Jimmy Page.

Rendez-vous avec Rama

« L'air chargé se propageait le long de l'axe de Rama, tandis que l'air neutre se ruait dans la zone de basse pression ainsi dégagée... la meilleure tactique serait peut-être de naviguer à l'oreille ; en s'éloignant le plus possible de ce sifflement de mauvaise augure. Rama lui épargna l'embarras du choix. Une nappe de flammes se déploya derrière lui, emplissant le ciel... »

En 2130, les systèmes de surveillance anti-météores détectent un immense objet entrant dans le système solaire. D'abord pris pour une comète, il s'avère que Rama (dieu du panthéon hindou) est un objet artificiel. Un équipage est aussitôt dépêché sur place pour explorer ce véritable univers de poche créé par une civilisation extraterrestre, avant qu'il ne s'éloigne à tout jamais.

Rendez-Vous avec Rama est un grand classique de la Science-Fiction, écrit par un de ses plus célèbres maîtres. (La légende veut qu'Arthur Clarke ait été l'inventeur des satellites de télécommunication — il en a en tout cas émis l'idée le premier en présidant la British Interplanetary Society au lendemain de la Seconde Guerre). Il vit maintenant une retraite dorée au Sri Lanka (par lassitude des hivers anglais !). Clarke est également l'un des chefs de file du courant hard-science, lequel privilégie la justification scientifique dans l'écriture des textes, position qui n'est pas toujours compatible avec l'intérêt littéraire de ceux-ci : suffit pour s'en convaincre de lire les premiers textes de Clarke, comme Îles de l'Espace, indubitablement ennuyeux. Heureusement, ce roman n'est pas victime de cette volonté démonstrative, loin de là ! L'écriture est subtile. Les descriptions grandioses cohabitent avec l'action et une atmosphère mystérieuse s'installe, sous-jacente. Avec une ouverture presque identique au blockbuster mémorable de 1996 (un objet mystérieux entre dans le Système Solaire), Rama qui traite du contact (ou du non-contact) avec l'extraterrestre, est en quelque sorte un anti Independance Day. Si vous n'avez que maigrement goûté le traitement grossier et stupide du thème du contact dans le film de R. Emmerich et D. Devlin, lisez Rama ! Et si vous avez aimé ID4, essayez tout de même Rama et jugez de la différence.

Écrit en 73, ce volume devait être le premier d'une série dont les suites tardives (Rama II, Les Jardins de Rama, Rama révélé) ont été rédigées en collaboration avec Gentry Lee. Ce dernier a d'ailleurs collaboré au projet de la sonde Galileo envoyée vers Jupiter (pour de vrai, cette fois). Cette réédition a lieu à l'occasion de la sortie du jeu vidéo adapté de la série chez Sierra. Les premières impressions sur ce dernier sont plutôt favorables ; c'est en tout cas bourré d'interviews de Clarke et Lee. Dans la même veine que ses autres romans a succès, 2001 ou l'excellent et quasi mystique, Les Enfants d'Icare. Rendez-vous avec Rama est définitivement à découvrir, et de toute urgence...

Les Ravisseurs quantiques

« L'engourdissement intellectuel dont j'étais victime n'était pas naturel. Il fallait que je me détache de cette musique. Elle constituait un piège.

Tendu par Odon ?

Un rayon de lumière blanche partait de la pelote éblouissante. Un accès direct à la Psychosphère, identique — quoique d'une capacité nettement plus importante — à celui qui s'étirait à l'arrière de mon esprit.

Onésime Drond était-il un millénariste ? Il y a quelqu'un dans mon esprit... »

Le deuxième tome des aventures de Tem (alias « Temple Sacré de l'Aube Radieuse »), le détective transparent (on en oublie jusqu'à l'existence !) écumant les rues de Paris en 2063, reste dans la veine ouverte par La Balle du néant. Cette fois, le voici à la recherche d'une jeune femme sous l'influence de la secte des « copistes ». Mais alors qu'il tente de s'infiltrer, il se retrouve malgré lui embarqué dans un univers plutôt étrange.

Wagner, responsable de la rubrique littéraire dans le magazine de jeux de simulations Casus Belli (et qui lance à partir de ce numéro une nouvelle rubrique dans Bifrostsait produire des textes comme on n'en voit pas si souvent en Science-Fiction française, et moins encore au Fleuve Noir : une Science-Fiction sans scène de violence excessive ni de sexe gratuit, intelligente. Wagner évite à merveille les clichés du genre (et il y en a !) ; l'intrigue est soignée et bien menée. Pardessus tout, l'auteur ne vous assomme pas avec un style ampoulé, souvent destiné à masquer une histoire inconsistante (non, non, je ne citerai pas de nom !).

On déplorera malgré tout que l'auteur semble avoir privilégié ici des éléments science-fictifs plus classiques (l'uchronie en l'occurrence), au détriment de l'aspect d'investigation policière qu'annonçait le point de départ de la série. On progresse petit à petit dans la description de l'univers où évolue notre détective parisien, avec des éléments comme les tribus, les mutants et leurs pouvoirs, les intelligences artificielles et le réseau informatique mondial (le Wèbe !). Pour avoir une idée plus précise du tour que vont prendre les événements, il faudra patienter jusqu'au troisième volume de la série, attendu fin février au Fleuve Noir et qui marquera le glas de la collection « Anticipation » (numéro 2001, intitulé, comme il se doit, L'Odyssée de l'espèce…)

Manuscrit d'un roman de SF trouvé dans une poubelle

 

« Avant le décollage, nous avons dû subir le discours de Jack Lang qui, à son habitude, avait réussi à chourer la place de l'actuel locataire de la rue de Valois. Il était très chic en veste sportwear bleu pétrole Thierry Mügler. Mais c'était peut-être La Redoute, il paraît que le salaire de nos Ministres, et donc à fortiori ex-ministres, n'est pas ce qu'on prétend... »

Dernier né de la jeune collection « Lettres SF », Manuscrit d'un roman de SF trouvé dans une poubelle est un recueil de nouvelles partiellement inédites (quatre textes sur les neuf publiés), celle-ci représentant, à l'évidence, le principal intérêt de l'ouvrage, les autres nouvelles parues dans Fiction ou divers fanzines étant de natures, de qualités et genres très divers (c'est le moins qu'on puisse en dire !). On navigue donc à vue entre l'ultraviolence de « Et chez vous comment ça va ? », la satire de « F&SF » et la misogynie (pornographie ?) de « Tout à la main ». Aussi dans cette traversée gare à ne pas s'échouer, l'ultraviolence pouvant très vite devenir ignoble et la satire, pour peu qu'elle décrive un milieu particulier, s'avérer obscure pour le commun des mortels. Quant au troisième des genres mentionnés...

Manuscrit d'un roman de SF... mériterait donc à l'occasion, comme à la télé (dixit le CSA...), son petit carré rouge (ou son triangle bleu, allez savoir.,.), en dépit de sa couverture de qualité qui ne déparerait pas les rayons pour la jeunesse où un libraire inconscient pourrait facilement l'égarer. Ainsi le recueil pourra de fait emballer ou susciter le dégoût, suivant les sensibilités de chacun.

Reste, comme indiqué en quatrième de couverture, l'omniprésence d'un humour acide. « F&SF » est hilarant ; « L'Arme » réserve de ces développements en coup de théâtre à la Fredric Brown. Quant à « Mégalomaniaque », c'est complètement... allumé ! En revanche le mythe d'Adam et Eve revisité à la sauce andrevonienne dans « C'est la meilleure histoire... » est incontestablement téléphoné. Demeure « Chapo », décrivant une société hyper hygiénique où il est bien difficile de trouver un animal de compagnie : un texte pertinent et par certains côtés émouvant, un sombre futur dont on souhaite qu'il reste là où il est, sur le papier... Enfin ajoutons que certains des textes (dont la préface, à la formulation originale quoiqu'un tantinet surfaite) permettront aux nostalgiques et aux curieux, au travers de l'itinéraire d'un Jean-Pierre Andrevon vieux routier du genre, de (re)plonger dans le milieu de la S-F française des années 70-80.

Du bon et du moins bon, donc, mais certes pas de l'inintéressant, à commencer par le style souvent remarquable de l'auteur.

L'Opéra de l'espace

 

« — C'est Keziah le Diseur de Vérité, mi-homme mi-poisson, qui parle maintenant
Les Bulbes Griffith n'ont pas de centre au strict sens géographigue. Mais le Yuweh se trouve dans ce qui s'en rapproche le plus, sous un bouclier d'eau, et tu n'en es plus loin.
— Bulbe après bulbe, notre poids a diminué, acquiesça Axelkahn. Cela continuera-t-il ?
— Plus beaucoup maintenant, à présent, les voies du ciel sont toutes tracées. Le bulbe pirate se trouve au-delà de la toile de films. Il faut que tu saches... »

Le dernier Genefort, qui nous livre ici une saga coupée, pour des raisons de format, en deux parties.

L'univers humain se structure autour des portes de Vangk, cadeaux d'une mystérieuse civilisation disparue et seules structures permettant de parcourir la Galaxie. Dans cet espace aux habitats humains diversifiés, dispersés, Axelkahn, ténor dont la voix superbe lui assure la renommée, sent celle-ci se flétrir. Là commence sa quête des mythiques Yuweh, architectes planétaires seuls capables de réparer les implants organiques de ses cordes vocales. Pour parcourir à sa guise les Bulbes Griffith, lieu de ses recherches, il réunit autour de lui une troupe de théâtre itinérante qui se déplace dans une nacelle suspendue. Après avoir assuré la célébrité de sa compagnie, constituée de personnages étranges et parfois tragiques, il appréhende le moment où il va devoir la quitter, continuer seul en quête de son destin. Axelkahn affrontera de nombreux dangers dans l'environnement hostile des tréfonds de l'immense structure...

On le voit, une grande imagination tant dans la description des personnages hauts en couleurs que dans celle des décors, grandioses et pittoresques à la fois — particularité qu'il n'est pas impossible de rapprocher du flamboiement des space opera de Samuel Delany... L'opéra de l'espace prend place dans le contexte construit par l'auteur tout au long d'une douzaine de romans. De cet univers ample et cohérent quoique terriblement humain, il extrait de petites tranches de vie, déployant un talent certain quant à la puissance des visions et la noblesse des personnages. Laurent Genefort décrit de surcroît un univers débarrassé des clichés du genre, redondances souvent pénibles et généralement inutiles : combats spatiaux, empereur mégalomane et autres extraterrestres monstrueux et sanguinaires... Plus que jamais la toile de fond des romans de Genefort (les portes de Vangk, les Yuweh) est décrite dans le détail, confortant la logique d'écriture de livres-univers choisie par l'auteur (et à laquelle il consacre un mémoire dans le présent numéro de Bifrost).

À l'évidence les récits de Genefort se bonifient, ce qui ne fait que confirmer ce que chacun sait déjà : le talent de ce jeune auteur à qui l'avenir appartient...

Le Dieu avide

 

« – La nuée ! Regardez !

Les volutes stagnantes  dessinaient maintenant une sorte de visage horizontal dans les airs, qu'ils ne distinguaient que très imparfaitement vu leur angle de vision…

– Dotorg… Dotorg… Dotorg… »

Conan contre Yog-Sothoth et ses amazones déchaînées. La suite des aventures de Chatinika, belle guerrière aux pouvoirs psychiques, et de ses fidèles compagnons, cette fois confrontés à la tentative d'invasion d'une créature démoniaque venue d'un autre monde (Who you gonna call?) siphonner l'esprit des populations environnantes. Que dire de plus sinon que Chatinika et compagnie viendra, frappera et vaincra au terme d'aventures classiques et distrayantes, à l'image du premier tome…

On soulignera seulement qu'il serait peut-être intéressant de voir les héros confrontés à des menaces plus humaines, servis par des moyens occultes plus colorés ethnologiquement — le résultat des confrontations forçant à développer des personnalités plus contrastées, plus constructives et moins manichéennes ?

Star Trek, La Nouvelle Génération 39

 

« La main décharnée, telle une serre, le saisit à la gorge, broyant sa trachée :

–  C'est votre faute! grinça la voix éraillée: C'est votre faute. Vous auriez dû la sauver ! Elle vous a appelé, elle vous a supplié ! Vous étiez Imzadi vous l'avez laissé mourir !!!

 Wesley arracha la main de la gorge de Riker.

- Non ! cria Riker, j'ai fait tout ce que j'ai pu — vous devez comprendre!  »

Oubliez immédiatement le déplorable Mon ennemi, mon frère (à moins que vous soyez amoureuse de Kirk), l'événement trekkien de la rentrée est sans conteste la traduction du formidable Imzadi (« le bien-aimé ») de Peter David — spécialiste des tours de force en matière de séries dérivées (les bandes-dessinées américaines d'après Hulk et bien d'autres). La construction, du roman est surprenante, liant la formel au fond de l'histoire en plaçant la fin en ouverture, le commencement au milieu, et, évidemment, le milieu à la fin. Et tout ça se tient parfaitement!

Imzadi est un drame, celui de William T. Riker, autrefois jeune lieutenant affecté sur la sensuelle planète Bétazed aux habitants télépathes, qui, tombé amoureux de Deanna Tioi, la fille d'une pétulante ambassadrice, Lwaxana Troi, sacrifia une première fois la jeune fille à ses ambitions en la quittant pour devenir capitaine dans la Starfleet, le bras armé de la Fédération des Planètes riles. Parvenu « seulement» à la distinction de Premier officier (capitaine en second) du mythique Enterprise, Riker retrouve à bord la belle Deanna, qui désormais repousse ses avances et préfère son amitié. Seulement la nuit qui suit une négociation diplomatique de routine, Deanna Troi meurt brutalement dans ses bras, sans raison apparente, en le suppliant de la sauver. Le choc sera terrible pour Riker, mais sans nulle comparaison pour sa mère, Lwaxana Troi, liée télépathiquement avec sa fille unique, et déjà veuve de son père, également officier de la Starfleet. Persuadé que Deanna Troi n'a pu mourir sans raison, ravagé par le remords et les reproches de sa belle-mère, Riker, devenu amiral de la Starfleet, va commettre le crime qui lui permettra d'en avoir le cœur net…

L'intrique est extraordinaire (très largement au-dessus de l'usage en matière de roman Star Trek), la narration, chargée a posteriori de l'amertume de l'auteur lui-même (Gene Roddenberry est mort sans avoir pu lire le roman que Peter David lui dédiait). Seul regret : en octobre, les épisodes de Star Trek : la Nouvelle Génération n'auront pas encore été diffusés (seulement à partir de décembre), et le lecteur français n'a que très peu de chance d'être aussi familier, aussi proche des héros, que quelqu'un qui aurait suivi leurs aventures depuis quatre ou cinq ans. Et croyez-moi, dans ce cas, les émotions à la lecture sont légèrement surmultipliées.

Ça vient de paraître

L'Arche de la Rédemption

Le dernier Bifrost

Bifrost 122
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