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Critiques de Bifrost

Le Corbeau de pierre

[Critique commune à La Ballade de la mer salée et Le Corbeau de pierre.]

Les bifrostiens et bifrostiennes amateur.e.s de Corto Maltese n’éprouveront aucune surprise à le voir figurer dans nos pages critiques. Quant à celles et ceux peu au fait de l’univers du marin maltais, on leur rappellera qu’il a beaucoup à voir avec les « mauvais » genres chers à Bifrost. La douzaine d’albums consacrée à la geste du gentilhomme de fortune ne relève pas du seul récit d’aventure. Dès La Ballade de la mer salée – le premier opus de la série réédité par Casterman dans une splendide version couleurs, comme les onze volumes suivants –, Hugo Pratt teinte son histoire, mêlant piraterie moderne, Grande guerre et amours impossibles, d’un fantastique discret. Encore diffus dans ce volume inaugural, cette propension au surnaturel se renforce dans les autres albums, notamment par la présence de l’occultisme. Hugo Pratt fait ainsi croiser la route de son héros avec celle de la sorcière Bouche-dorée dans Sous le signe du Capricorne. Par ailleurs fils d’une magicienne hispano-gitane, le marin révèle dans Fables de Venise des connaissances kabbalistiques, puis alchimiques à l’occasion des Helvétiques. En outre, le référent légendaire a été utilisé dans nombre de scénarii de Corto Maltese. Tel est le cas des Celtiques s’inspirant de la médiévale Matière de Bretagne et de Mû la cité perdue, placé sous le signe du mythe de l’Atlantide.

Ancré dans les littératures de l’Imaginaire par ses registres, le monde bédéistique de Corto Maltese l’est aussi par son rapport intertextuel et ludique à la fiction. Hugo Pratt compose ainsi une marqueterie agrégeant des références à des œuvres de l’Imaginaire les plus diverses – Les Helvétiques cite, par exemple, la littérature arthurienne et King-Kong – et des créateurs – Les Helvétiques, encore, met en scène Hermann Hesse –, devenant ainsi des personnages maltésiens. En brouillant les frontières entre son univers et ceux d’autres auteurs, de même qu’en abolissant les limites séparant fiction et réalité, Hugo Pratt adopte une démarche commune à nombre d’écrivains de l’Imaginaire contemporain. Une parenté que confirme la nouvelle de Léo Henry, « Révélations du prince du feu », incluse dans Le Diable est au piano (la Volte, 2013). Dans ce texte à la prose ciselée, l’auteur dévoile un épisode inconnu de l’existence de Corto Maltese et de Blaise Cendrars – l’enquête menée par le marin et l’auteur de Moravagine sur une série de meurtres rituels dans le Brésil des années 1920. Témoignant d’une belle intelligence de l’univers maltésien, « Révélations du prince du feu » constitue une déclinaison littéraire du personnage d’Hugo Pratt certainement brillante… et autrement plus séduisante que celles récemment proposées par Denoël.

L’éditeur a en effet (ré)inscrit à son catalogue deux romans ayant pour protagoniste le marin. Le premier, intitulé Corto Maltese, est pourtant l’œuvre d’Hugo Pratt lui-même : la transposition romanesque de La Ballade de la mer salée. Écrite en 1995 par le bédéaste, publié une première fois en français en 1996, elle revient sous une nouvelle couverture ornée d’une belle aquarelle du dessinateur. Hugo Pratt y fait certes montre d’une plume élégante. Mais cette Ballade de la mer salée littéraire échoue à enrichir l’univers fictionnel de Corto Maltese. Fondée sur un parti-pris de fidélité extrême à l’album, dont elle épouse la trame narrative et reprend les dialogues, cette novélisation s’avère pour l’essentiel redondante par rapport à la bande dessinée. Quant aux rares ajouts introduits par Hugo Pratt, ils appauvrissent la moderne Matière maltésienne dont la puissance de fascination bédéistique tient à un art consommé de l’ellipse, en détaillant inutilement les parcours biographiques de certains de ses personnages ou en dévoilant par trop leurs ressorts psychologiques. Déjà affadie par ces explicitations malvenues, La Ballade de la mer salée romanesque est aussi alourdie par de longs paragraphes didactiques sur le contexte historique ou les techniques maritimes.

Une emphase documentaire qui grève pareillement Le Corbeau de pierre de Marco Steiner, le second des romans maltésiens publiés par Denoël. Ce livre inédit, paru en Italie en 2014, est l’œuvre d’un collaborateur d’Hugo Pratt se qualifiant lui-même de « Wikipedia de Corto Maltese ». Le dessinateur le chargea en effet de mener des recherches documentaires nourrissant ses ultimes albums. On ne doute pas que Marco Steiner a réutilisé pour ce Corbeau de pierre une part non négligeable du matériau alors réuni… L’ex-documentaliste du bédéaste consacre dans son roman de nombreuses lignes à de doctes considérations historiques, géographiques ou même gastronomiques ; le chapitre 6, intégralement dévolu à l’histoire du marsala, constituant l’exemple le plus fastidieux de cette inflation informative. Bien évidemment, l’envahissant didactisme du professeur Steiner – l’auteur du Corbeau de pierre a emprunté son pseudonyme à l’universitaire fantasque, fidèle compagnon de Corto Maltese – nuit gravement au souffle narratif du roman. Ce que l’on regrettera d’autant plus que l’idée initiale du Corbeau de pierre s’avérait prometteuse. En imaginant cette première odyssée d’un Corto adolescent, s’initiant à l’aventure, à l’amour et à la magie lors d’un périple entre l’Irlande et la Sicile en passant par Venise, Marco Steiner aurait pu rajouter une page passionnante à la biographie fantasmée du Maltais…

Et c’est finalement du côté de la BD qu’on trouvera la plus stimulante variation maltésienne parue ces derniers mois : un treizième album de Corto Maltese, Sous le soleil de minuit (septembre 2015). Au scénario Juan Díaz Canales, dont la série « Blacksad » entrecroisait avec talent, comme Hugo Pratt, les « mauvais » genres. Au dessin Rubén Pellejero, qui respecte le graphisme prattien sans verser dans l’imitation servile. Belle réussite, Sous le soleil de minuit témoigne de la fécondité fictionnelle de l’univers initié il y a presque un demi-siècle par Hugo Pratt.

La Ballade de la mer salée

[Critique commune à La Ballade de la mer salée et Le Corbeau de pierre.]

Les bifrostiens et bifrostiennes amateur.e.s de Corto Maltese n’éprouveront aucune surprise à le voir figurer dans nos pages critiques. Quant à celles et ceux peu au fait de l’univers du marin maltais, on leur rappellera qu’il a beaucoup à voir avec les « mauvais » genres chers à Bifrost. La douzaine d’albums consacrée à la geste du gentilhomme de fortune ne relève pas du seul récit d’aventure. Dès La Ballade de la mer salée – le premier opus de la série réédité par Casterman dans une splendide version couleurs, comme les onze volumes suivants –, Hugo Pratt teinte son histoire, mêlant piraterie moderne, Grande guerre et amours impossibles, d’un fantastique discret. Encore diffus dans ce volume inaugural, cette propension au surnaturel se renforce dans les autres albums, notamment par la présence de l’occultisme. Hugo Pratt fait ainsi croiser la route de son héros avec celle de la sorcière Bouche-dorée dans Sous le signe du Capricorne. Par ailleurs fils d’une magicienne hispano-gitane, le marin révèle dans Fables de Venise des connaissances kabbalistiques, puis alchimiques à l’occasion des Helvétiques. En outre, le référent légendaire a été utilisé dans nombre de scénarii de Corto Maltese. Tel est le cas des Celtiques s’inspirant de la médiévale Matière de Bretagne et de Mû la cité perdue, placé sous le signe du mythe de l’Atlantide.

Ancré dans les littératures de l’Imaginaire par ses registres, le monde bédéistique de Corto Maltese l’est aussi par son rapport intertextuel et ludique à la fiction. Hugo Pratt compose ainsi une marqueterie agrégeant des références à des œuvres de l’Imaginaire les plus diverses – Les Helvétiques cite, par exemple, la littérature arthurienne et King-Kong – et des créateurs – Les Helvétiques, encore, met en scène Hermann Hesse –, devenant ainsi des personnages maltésiens. En brouillant les frontières entre son univers et ceux d’autres auteurs, de même qu’en abolissant les limites séparant fiction et réalité, Hugo Pratt adopte une démarche commune à nombre d’écrivains de l’Imaginaire contemporain. Une parenté que confirme la nouvelle de Léo Henry, « Révélations du prince du feu », incluse dans Le Diable est au piano (la Volte, 2013). Dans ce texte à la prose ciselée, l’auteur dévoile un épisode inconnu de l’existence de Corto Maltese et de Blaise Cendrars – l’enquête menée par le marin et l’auteur de Moravagine sur une série de meurtres rituels dans le Brésil des années 1920. Témoignant d’une belle intelligence de l’univers maltésien, « Révélations du prince du feu » constitue une déclinaison littéraire du personnage d’Hugo Pratt certainement brillante… et autrement plus séduisante que celles récemment proposées par Denoël.

L’éditeur a en effet (ré)inscrit à son catalogue deux romans ayant pour protagoniste le marin. Le premier, intitulé Corto Maltese, est pourtant l’œuvre d’Hugo Pratt lui-même : la transposition romanesque de La Ballade de la mer salée. Écrite en 1995 par le bédéaste, publié une première fois en français en 1996, elle revient sous une nouvelle couverture ornée d’une belle aquarelle du dessinateur. Hugo Pratt y fait certes montre d’une plume élégante. Mais cette Ballade de la mer salée littéraire échoue à enrichir l’univers fictionnel de Corto Maltese. Fondée sur un parti-pris de fidélité extrême à l’album, dont elle épouse la trame narrative et reprend les dialogues, cette novélisation s’avère pour l’essentiel redondante par rapport à la bande dessinée. Quant aux rares ajouts introduits par Hugo Pratt, ils appauvrissent la moderne Matière maltésienne dont la puissance de fascination bédéistique tient à un art consommé de l’ellipse, en détaillant inutilement les parcours biographiques de certains de ses personnages ou en dévoilant par trop leurs ressorts psychologiques. Déjà affadie par ces explicitations malvenues, La Ballade de la mer salée romanesque est aussi alourdie par de longs paragraphes didactiques sur le contexte historique ou les techniques maritimes.

Une emphase documentaire qui grève pareillement Le Corbeau de pierre de Marco Steiner, le second des romans maltésiens publiés par Denoël. Ce livre inédit, paru en Italie en 2014, est l’œuvre d’un collaborateur d’Hugo Pratt se qualifiant lui-même de « Wikipedia de Corto Maltese ». Le dessinateur le chargea en effet de mener des recherches documentaires nourrissant ses ultimes albums. On ne doute pas que Marco Steiner a réutilisé pour ce Corbeau de pierre une part non négligeable du matériau alors réuni… L’ex-documentaliste du bédéaste consacre dans son roman de nombreuses lignes à de doctes considérations historiques, géographiques ou même gastronomiques ; le chapitre 6, intégralement dévolu à l’histoire du marsala, constituant l’exemple le plus fastidieux de cette inflation informative. Bien évidemment, l’envahissant didactisme du professeur Steiner – l’auteur du Corbeau de pierre a emprunté son pseudonyme à l’universitaire fantasque, fidèle compagnon de Corto Maltese – nuit gravement au souffle narratif du roman. Ce que l’on regrettera d’autant plus que l’idée initiale du Corbeau de pierre s’avérait prometteuse. En imaginant cette première odyssée d’un Corto adolescent, s’initiant à l’aventure, à l’amour et à la magie lors d’un périple entre l’Irlande et la Sicile en passant par Venise, Marco Steiner aurait pu rajouter une page passionnante à la biographie fantasmée du Maltais…

Et c’est finalement du côté de la BD qu’on trouvera la plus stimulante variation maltésienne parue ces derniers mois : un treizième album de Corto Maltese, Sous le soleil de minuit (septembre 2015). Au scénario Juan Díaz Canales, dont la série « Blacksad » entrecroisait avec talent, comme Hugo Pratt, les « mauvais » genres. Au dessin Rubén Pellejero, qui respecte le graphisme prattien sans verser dans l’imitation servile. Belle réussite, Sous le soleil de minuit témoigne de la fécondité fictionnelle de l’univers initié il y a presque un demi-siècle par Hugo Pratt.

Lud-en-brume

[Critique commune à Les Habitants du mirage, Le Loup des steppes et Lud-en-brume.]

Les jeunes éditions Callidor viennent de lancer une collection intitulée « L’Âge d’or de la fantasy », dont le propos est de nous rappeler qu’il y a bien eu de la fantasy avant Tolkien et a fortiori ses clones, et que celle-ci pouvait prendre bien des formes. L’occasion de rééditer le classique de 1932 qu’est Les Habitants du mirage d’Abraham Merritt (dans une nouvelle traduction, hélas pas terrible), mais aussi, et surtout, de livrer enfin en français (et avec plus d’élégance) deux œuvres essentielles jusqu’alors inconnues de par chez nous : Lud-en-Brume de Hope Mirrlees (1926), et Le Loup des steppes signé Harold Lamb.

Commençons par le Merritt, roman pulpissime publié originellement en épisodes dans Argosy. On ne s’étonnera guère de ce que Lovecraft ait loué le talent de son collègue, tant ils étaient impliqués dans un jeu d’influence réciproque – et, dans le cas présent, l’entité du nom de Khalk’ru, Kraken destructeur de toute vie auquel on rend un culte sanguinaire de par le monde et qui ne manque pas de lancer son « appel », évoque tout naturellement un poulpe cher à notre cœur. Ceci étant, le roman de Merritt relève bien de la fantasy, et même plus précisément de l’heroic fantasy (très bourrine dans les derniers chapitres). Nous y suivons un colosse du nom de Leif Langdon, qui apprend en Mongolie qu’il est lié audit culte, puis découvre une vallée perdue cachée derrière un mirage en Alaska, où il connaîtra bien des aventures… lui, ou l’âme du vieux guerrier de la grande race Dwayanu, qu’il abrite dans une inquiétante métempsycose, ce qui lui confèrera un rôle de premier plan dans le conflit opposant les Ayjirs, très « barbares nordiques », et le Petit Peuple qu’ils persécutent. Ce récit foisonnant, qui accumule les thèmes aujourd’hui sans doute considérés comme autant de clichés – mais peut-être était-ce déjà le cas à l’époque –, s’avère un divertissement efficace et finalement singulier, tant l’auteur fait preuve d’astuce pour agencer le tout, avec en prime une touche de science « weird » non négligeable. Le roman ne brille certes pas par la forme, mais on lui reconnaîtra de remplir très bien son office.

Toutefois, si ce volume est « sympathique », les deux autres, inédits en français, sont vraiment excellents. Il est vrai qu’on pourrait se demander si le recueil de nouvelles Le Loup des steppes a bien sa place dans cette collection, tant l’absence de monde alternatif comme de surnaturel en fait plutôt un recueil « historique ». Mais les aventures, à la fin du XVIe siècle, du Cosaque vieillissant Khlit, d’abord sur les rives du Dniepr, puis bien plus loin dans l’Asie centrale, jusqu’à la forteresse d’Alamut, ou la tombe de Gengis Khan du côté de Karakorum, n’en sont pas moins extrêmement palpitantes et bien menées, et on ne sera guère étonné d’apprendre l’intérêt que vouait Robert E. Howard à ces récits pulp publiés en 1917-1918 dans Adventure : il y a déjà là-dedans les récits historiques de l’auteur, et en germe la fantasy à la Conan. Mais Lamb n’est pas un « simple » précurseur : c’est un maître du genre, un conteur doué qui joue adroitement de l’exotisme et aime à promener le lecteur volontaire dans des intrigues complexes et débordant de ruses autant que de combats. Un régal.

Lud-en-Brume est très différent, et n’a absolument rien de pulp. La préface enthousiaste de Neil Gaiman ne surprend pas vraiment : cette fantasy-là se rapproche bel et bien de la sienne. Hope Mirrlees y joue intelligemment de la Faërie et du folklore anglais, dans un roman qui n’en a pas moins une forte singularité, et reste peu ou prou inclassable aujourd’hui. Ce qui est à l’origine une farce sociale pour le moins réjouissante, critiquant avec perfidie les ternes bourgeois qui dirigent la ville de Lud-en-Brume en ignorant sciemment l’existence de la Faërie voisine, se mue progressivement en un réjouissant roman policier – trafic de fruits féeriques et lourds secrets campagnards –, avant de se transcender dans un onirisme fascinant non dénué d’aspects politiques. Et ceci notamment avec la figure du maire Nathaniel Chantecler, d’abord ridicule, mais dont on découvre qu’il n’a rien d’un imbécile : ce personnage paradoxal, dont on ne sait trop s’il est avant tout les pieds sur terre ou la tête dans les nuages, est un compagnon idéal pour plonger le lecteur dans l’étonnante réalité du Dorimare. Et le résultat final, avec sa plume savoureuse et poétique, souvent teintée d’humour mais pouvant le moment venu se montrer grave, tient bien du « classique », et peut-être même du chef-d’œuvre.

Ajoutons enfin que ces livres sont tous abondamment illustrés (avec plus ou moins de goût, certes…), et bénéficient en outre d’un petit paratexte fort bienvenu. Le bilan est sans appel : c’est une très belle initiative qu’ont eue les éditions Callidor, et on espère qu’elle se prolongera avec autant de qualité. Longue vie !

Le Loup des steppes

[Critique commune à Les Habitants du mirage, Le Loup des steppes et Lud-en-brume.]

Les jeunes éditions Callidor viennent de lancer une collection intitulée « L’Âge d’or de la fantasy », dont le propos est de nous rappeler qu’il y a bien eu de la fantasy avant Tolkien et a fortiori ses clones, et que celle-ci pouvait prendre bien des formes. L’occasion de rééditer le classique de 1932 qu’est Les Habitants du mirage d’Abraham Merritt (dans une nouvelle traduction, hélas pas terrible), mais aussi, et surtout, de livrer enfin en français (et avec plus d’élégance) deux œuvres essentielles jusqu’alors inconnues de par chez nous : Lud-en-Brume de Hope Mirrlees (1926), et Le Loup des steppes signé Harold Lamb.

Commençons par le Merritt, roman pulpissime publié originellement en épisodes dans Argosy. On ne s’étonnera guère de ce que Lovecraft ait loué le talent de son collègue, tant ils étaient impliqués dans un jeu d’influence réciproque – et, dans le cas présent, l’entité du nom de Khalk’ru, Kraken destructeur de toute vie auquel on rend un culte sanguinaire de par le monde et qui ne manque pas de lancer son « appel », évoque tout naturellement un poulpe cher à notre cœur. Ceci étant, le roman de Merritt relève bien de la fantasy, et même plus précisément de l’heroic fantasy (très bourrine dans les derniers chapitres). Nous y suivons un colosse du nom de Leif Langdon, qui apprend en Mongolie qu’il est lié audit culte, puis découvre une vallée perdue cachée derrière un mirage en Alaska, où il connaîtra bien des aventures… lui, ou l’âme du vieux guerrier de la grande race Dwayanu, qu’il abrite dans une inquiétante métempsycose, ce qui lui confèrera un rôle de premier plan dans le conflit opposant les Ayjirs, très « barbares nordiques », et le Petit Peuple qu’ils persécutent. Ce récit foisonnant, qui accumule les thèmes aujourd’hui sans doute considérés comme autant de clichés – mais peut-être était-ce déjà le cas à l’époque –, s’avère un divertissement efficace et finalement singulier, tant l’auteur fait preuve d’astuce pour agencer le tout, avec en prime une touche de science « weird » non négligeable. Le roman ne brille certes pas par la forme, mais on lui reconnaîtra de remplir très bien son office.

Toutefois, si ce volume est « sympathique », les deux autres, inédits en français, sont vraiment excellents. Il est vrai qu’on pourrait se demander si le recueil de nouvelles Le Loup des steppes a bien sa place dans cette collection, tant l’absence de monde alternatif comme de surnaturel en fait plutôt un recueil « historique ». Mais les aventures, à la fin du XVIe siècle, du Cosaque vieillissant Khlit, d’abord sur les rives du Dniepr, puis bien plus loin dans l’Asie centrale, jusqu’à la forteresse d’Alamut, ou la tombe de Gengis Khan du côté de Karakorum, n’en sont pas moins extrêmement palpitantes et bien menées, et on ne sera guère étonné d’apprendre l’intérêt que vouait Robert E. Howard à ces récits pulp publiés en 1917-1918 dans Adventure : il y a déjà là-dedans les récits historiques de l’auteur, et en germe la fantasy à la Conan. Mais Lamb n’est pas un « simple » précurseur : c’est un maître du genre, un conteur doué qui joue adroitement de l’exotisme et aime à promener le lecteur volontaire dans des intrigues complexes et débordant de ruses autant que de combats. Un régal.

Lud-en-Brume est très différent, et n’a absolument rien de pulp. La préface enthousiaste de Neil Gaiman ne surprend pas vraiment : cette fantasy-là se rapproche bel et bien de la sienne. Hope Mirrlees y joue intelligemment de la Faërie et du folklore anglais, dans un roman qui n’en a pas moins une forte singularité, et reste peu ou prou inclassable aujourd’hui. Ce qui est à l’origine une farce sociale pour le moins réjouissante, critiquant avec perfidie les ternes bourgeois qui dirigent la ville de Lud-en-Brume en ignorant sciemment l’existence de la Faërie voisine, se mue progressivement en un réjouissant roman policier – trafic de fruits féeriques et lourds secrets campagnards –, avant de se transcender dans un onirisme fascinant non dénué d’aspects politiques. Et ceci notamment avec la figure du maire Nathaniel Chantecler, d’abord ridicule, mais dont on découvre qu’il n’a rien d’un imbécile : ce personnage paradoxal, dont on ne sait trop s’il est avant tout les pieds sur terre ou la tête dans les nuages, est un compagnon idéal pour plonger le lecteur dans l’étonnante réalité du Dorimare. Et le résultat final, avec sa plume savoureuse et poétique, souvent teintée d’humour mais pouvant le moment venu se montrer grave, tient bien du « classique », et peut-être même du chef-d’œuvre.

Ajoutons enfin que ces livres sont tous abondamment illustrés (avec plus ou moins de goût, certes…), et bénéficient en outre d’un petit paratexte fort bienvenu. Le bilan est sans appel : c’est une très belle initiative qu’ont eue les éditions Callidor, et on espère qu’elle se prolongera avec autant de qualité. Longue vie !

Les Habitants du mirage

[Critique commune à Les Habitants du mirage, Le Loup des steppes et Lud-en-brume.]

Les jeunes éditions Callidor viennent de lancer une collection intitulée « L’Âge d’or de la fantasy », dont le propos est de nous rappeler qu’il y a bien eu de la fantasy avant Tolkien et a fortiori ses clones, et que celle-ci pouvait prendre bien des formes. L’occasion de rééditer le classique de 1932 qu’est Les Habitants du mirage d’Abraham Merritt (dans une nouvelle traduction, hélas pas terrible), mais aussi, et surtout, de livrer enfin en français (et avec plus d’élégance) deux œuvres essentielles jusqu’alors inconnues de par chez nous : Lud-en-Brume de Hope Mirrlees (1926), et Le Loup des steppes signé Harold Lamb.

Commençons par le Merritt, roman pulpissime publié originellement en épisodes dans Argosy. On ne s’étonnera guère de ce que Lovecraft ait loué le talent de son collègue, tant ils étaient impliqués dans un jeu d’influence réciproque – et, dans le cas présent, l’entité du nom de Khalk’ru, Kraken destructeur de toute vie auquel on rend un culte sanguinaire de par le monde et qui ne manque pas de lancer son « appel », évoque tout naturellement un poulpe cher à notre cœur. Ceci étant, le roman de Merritt relève bien de la fantasy, et même plus précisément de l’heroic fantasy (très bourrine dans les derniers chapitres). Nous y suivons un colosse du nom de Leif Langdon, qui apprend en Mongolie qu’il est lié audit culte, puis découvre une vallée perdue cachée derrière un mirage en Alaska, où il connaîtra bien des aventures… lui, ou l’âme du vieux guerrier de la grande race Dwayanu, qu’il abrite dans une inquiétante métempsycose, ce qui lui confèrera un rôle de premier plan dans le conflit opposant les Ayjirs, très « barbares nordiques », et le Petit Peuple qu’ils persécutent. Ce récit foisonnant, qui accumule les thèmes aujourd’hui sans doute considérés comme autant de clichés – mais peut-être était-ce déjà le cas à l’époque –, s’avère un divertissement efficace et finalement singulier, tant l’auteur fait preuve d’astuce pour agencer le tout, avec en prime une touche de science « weird » non négligeable. Le roman ne brille certes pas par la forme, mais on lui reconnaîtra de remplir très bien son office.

Toutefois, si ce volume est « sympathique », les deux autres, inédits en français, sont vraiment excellents. Il est vrai qu’on pourrait se demander si le recueil de nouvelles Le Loup des steppes a bien sa place dans cette collection, tant l’absence de monde alternatif comme de surnaturel en fait plutôt un recueil « historique ». Mais les aventures, à la fin du XVIe siècle, du Cosaque vieillissant Khlit, d’abord sur les rives du Dniepr, puis bien plus loin dans l’Asie centrale, jusqu’à la forteresse d’Alamut, ou la tombe de Gengis Khan du côté de Karakorum, n’en sont pas moins extrêmement palpitantes et bien menées, et on ne sera guère étonné d’apprendre l’intérêt que vouait Robert E. Howard à ces récits pulp publiés en 1917-1918 dans Adventure : il y a déjà là-dedans les récits historiques de l’auteur, et en germe la fantasy à la Conan. Mais Lamb n’est pas un « simple » précurseur : c’est un maître du genre, un conteur doué qui joue adroitement de l’exotisme et aime à promener le lecteur volontaire dans des intrigues complexes et débordant de ruses autant que de combats. Un régal.

Lud-en-Brume est très différent, et n’a absolument rien de pulp. La préface enthousiaste de Neil Gaiman ne surprend pas vraiment : cette fantasy-là se rapproche bel et bien de la sienne. Hope Mirrlees y joue intelligemment de la Faërie et du folklore anglais, dans un roman qui n’en a pas moins une forte singularité, et reste peu ou prou inclassable aujourd’hui. Ce qui est à l’origine une farce sociale pour le moins réjouissante, critiquant avec perfidie les ternes bourgeois qui dirigent la ville de Lud-en-Brume en ignorant sciemment l’existence de la Faërie voisine, se mue progressivement en un réjouissant roman policier – trafic de fruits féeriques et lourds secrets campagnards –, avant de se transcender dans un onirisme fascinant non dénué d’aspects politiques. Et ceci notamment avec la figure du maire Nathaniel Chantecler, d’abord ridicule, mais dont on découvre qu’il n’a rien d’un imbécile : ce personnage paradoxal, dont on ne sait trop s’il est avant tout les pieds sur terre ou la tête dans les nuages, est un compagnon idéal pour plonger le lecteur dans l’étonnante réalité du Dorimare. Et le résultat final, avec sa plume savoureuse et poétique, souvent teintée d’humour mais pouvant le moment venu se montrer grave, tient bien du « classique », et peut-être même du chef-d’œuvre.

Ajoutons enfin que ces livres sont tous abondamment illustrés (avec plus ou moins de goût, certes…), et bénéficient en outre d’un petit paratexte fort bienvenu. Le bilan est sans appel : c’est une très belle initiative qu’ont eue les éditions Callidor, et on espère qu’elle se prolongera avec autant de qualité. Longue vie !

L’Évangile selon Eymerich

Dixième et semble-t-il dernier volume de la série des enquêtes de Nicolas Eymerich, enfin complète à La Volte, L’Évangile selon Eymerich use d’une formule éprouvée avec une indéniable réussite : on y retrouve ainsi, non sans plaisir, bien des « gimmicks » qui ont fait toute l’originalité et la pertinence de ce cycle mêlant science-fiction, histoire, ésotérisme et policier.

Au premier chef, bien sûr, il y a le personnage de l’inquisiteur lui-même, toujours aussi intelligent et délicieusement odieux – quitte à verser un brin dans la caricature, ce qui fait partie du jeu. Mais Nicolas Eymerich, dans cette ultime et complexe enquête, gagne en fait une certaine épaisseur, notamment en ce qu’il est personnellement impliqué : nous l’y voyons, en 1372, chasser un certain Rámon de Tárrega, Juif converti entré dans les ordres de saint Dominique, à l’instar de sa Némésis, mais versant plus que jamais dans l’alchimie et la nécromancie. La traque de l’hérétique – supposé mort, pourtant – conduira Nicolas Eymerich de Barcelone à la Sicile (surtout), puis à Naples, où diableries et hallucinations se succéderont à un rythme infernal sur un canevas politique d’une grande subtilité. Le duel acharné entre les deux hommes les enrichit mutuellement, et, si l’inquisiteur reste bien dans l’ensemble le même salopard que nous avons appris à apprécier, il se voit ici poussé dans ses retranchements – par exemple au contact de ces individus si étranges que sont les femmes et les Juifs… Toute blague à part, cet approfondissement du personnage, sans nuire en rien à sa cohérence, participe de la réussite du roman – et, en fait d’Évangile, on serait tenté de parler d’Apothéose…

Les autres procédés coutumiers de la série sont comme de juste employés dans ce dernier tome, et notamment les intrigues parallèles à différentes époques. Si l’enquête de 1372 fournit la presque totalité des développements du roman, elle est néanmoins éclairée par des éléments antérieurs (l’enfance de Nicolas Eymerich, âgé alors de huit ans – des scènes qui en rajoutent quelque peu dans la caricature, et pourtant remuent étrangement) et postérieurs (en l’an 3000, Valerio Evangelisti s’amuse d’une certaine manière à livrer une parodie trash et violente des Clans de la lune alphane de Philip K. Dick…) ; contrairement à ce qui pouvait se produire dans les volumes relativement plus faibles de la série, ce procédé est ici parfaitement sensé et utile à la compréhension de l’intrigue.

Il autorise par ailleurs l’auteur, comme souvent, à injecter une bonne dose de science et de pseudoscience (essentiellement des choses à base de champs magnétiques humains, d’électrochocs et d’espace-temps trituré) dans l’érudition ésotérique à laquelle se confronte l’inquisiteur, oscillant entre l’alchimie, la nécromancie et la Kabbale.

Le résultat est indéniablement un bon cru, qui sait renouveler la série tout en s’y insérant naturellement. Si la plume est à l’occasion un chouia défaillante, l’habileté narrative de Valerio Evangelisti fait des merveilles, comme dans les meilleurs récits du cycle. Un final de qualité, en somme, qui clôt avec honneur une série fort divertissante et joliment hors-normes.

La Fenêtre de Diane

Après une première vague de rééditions parues dans la collection poche « Hélios » du collectif des Indés de l’imaginaire (qui réunit Actusf, Mnémos et les Moutons électriques), voilà le roman inédit que certains n’espéraient plus, le retour de Dominique Douay, figure incontournable de la SF française jusqu’aux années 1980, où il avait cessé d’écrire, ou du moins de publier. Un retour sous la forme d’un texte aussi intrigant qu’exigeant, une aventure kaléidoscopique à l’énigmatique titre, La Fenêtre de Diane.

L’entame du roman est longue, déroutante et n’atteint sa cohérence qu’à mesure que le projet d’écriture devient plus clair. Nous sommes en effet en présence d’une déstructuration du récit qui multiplie les couches de narration, doublée parfois d’un délitement de la phrase (non, ce ne sont pas des coquilles), n’hésitant pas à décrire une perturbation du réel par l’interruption brutale d’une phrase suivie d’un simple retour à la ligne.

Comment exposer son intrigue sans en révéler un élément essentiel ? Imaginez une planète lointaine, nommée Livre. Elle ne fait qu’une seule chose : collecter et imprimer à sa surface des récits de vies, des histoires venues de la Terre, de toutes les Terre ayant jamais existé. Mais le roman ne parle pas d’elle. Il raconte l’existence de Gabriel Goggelaye, un type banal s’il en est. Si ce n’est qu’il a un pouvoir, celui de guérir les gens, et peut-être aussi de voyager dans le cours de sa propre existence. Mais le roman ne parle pas que de lui. Nous croisons aussi un trio perdu dans Livre, bloqués sur un fil, sur une histoire d’une Terre. Et ce fil s’interrompt. Cette Terre sera détruite. Alors ils se promènent dans le temps, chacun poursuivant ses propres objectifs. Sont-ils les fantômes que Gabriel Goggelaye croit apercevoir parfois, à la lisière de sa vision ?

On a trop souvent réduit Dominique Douay à un épigone français de Philip K. Dick. La dette est assumée, c’est une évidence à la lecture du roman. Plus que par les thématiques, Douay est proche du Californien par son traitement des personnages, ne négligeant aucun de ces perdants magnifiques et profondément attachants. Enfin, loin de la nature même de la réalité, Douay explore plutôt les thèmes connexes du temps et de la mémoire à travers les plis d’un roman qui, tel un origami raffiné, à toutes les chances de ne ressembler à rien si on le déplie trop.

Au lecteur alors de s’abandonner à cette suite de glissements, de la France à l’Afrique, de l’espace profond à la planète Livre, qui sont autant de fragments d’une histoire qui risque continuellement de nous échapper. Voilà peut-être le cadeau précieux qu’offre La Fenêtre de Diane : nous donner l’expérience du vertige, sans jamais avoir l’impression de tomber.

Skarabapur

[Critique commune à La Guerre des vœux et Skarabapur.]

Parus ces derniers mois sous des couvertures pas dénuées d’attraits mais interchangeables, La Guerre des vœux et Skarabapur concluent la trilogie des « Seigneurs des tempêtes » initiée par Le Pays des Djinns.

Bref rappel des événements (et gros spoilers sur la fin du tome 1) : depuis l’apparition de la Magie Sauvage cinquante ans plus tôt, le désert entre Samarkand et Bagdad est peuplé de djinns luttant farouchement pour leur survie suite à la vision d’un des leurs révélant leur fin future causée par les humains. A Samarkand, le contrebandier Tarik a décidé à contrecœur d’aider son frère Junis à emmener la mystérieuse Sabatea à Bagdad. Le chemin est truffé de dangers ; Tarik rencontre Amaryllis, le djinn qui lui a volé son amour, Maryam, des années plus tôt, le tue et récupère un peu de son pouvoir ; un malheur conduit à l’abandon de Junis en plein désert ; Sabatea atteint Bagdad, avec comme objectif l’assassinat du calife Haroun el-Rachid.

La Guerre des vœux débute pile là où Le Pays des Djinns s’achevait. Junis est recueilli par les fameux Seigneurs des tempêtes, des rebelles qui combattent les djinns à l’aide de tornades magiques. La source de leur pouvoir provient d’un mystérieux garçonnet, focalisé tout entier sur la destruction de leur ennemi — justement, les djinns prévoient une offensive de grande ampleur sur Bagdad. Surtout, la cheffe des Seigneurs des tempêtes n’est autre que Maryam… A Bagdad, Sabatea est détenue dans le palais royal, tandis que Tarik erre dans les bas-fonds de la ville, cherchant à la retrouver. Ce deuxième volet souffre du défaut inhérent à tous deuxièmes volumes de trilogies : c’est le ventre mou de la série. Bien que riche en action, l’intrigue patine et ne s’accélère que vers la fin, livrant des révélations cruciales sur les vœux : comme on le sait, ils vont par trois, mais pourquoi les iphrites, ces créatures seules capables de les accorder, perdent tout leur pouvoir après l’octroi du deuxième vœu ? Surtout, les dernières pages divulguent des révélations sur la nature du monde où évoluent nos héros. Tout va se dénouer à Skarabapur, ville réputée inaccessible située aux confins d’un désert vitrifié par la Magie Sauvage. Le voyage ne sera pas sans danger, d’autant que l’esprit de Tarik est envahi par Amaryllis… Si La Guerre des vœux était assez statique, ce dernier volet renoue avec l’odyssée périlleuse du Pays des Djinns et conclut joliment l’ensemble.

Avec les « Seigneurs des tempêtes », Kai Meyer propose une solide trilogie d’aventure originale peuplée de personnages complexes, et d’où le manichéisme est absent. Les djinns combattent les humains, non parce qu’ils sont bêtes et méchants, mais pour leur survie ; du côté des hommes, fins et moyens sont remis en question, en particulier avec les Seigneurs des tempêtes, dont les attaques sur les djinns provoquent d’importants dégâts collatéraux dans les rangs de leurs esclaves humains. L’auteur n’épargne pas ses protagonistes, qu’il fait évoluer dans des décors désertiques où règne une ambiance de fin du monde. En somme, voilà une trilogie de fantasy orientale qui change du tout-venant, et une bonne surprise qu’on ne réservera pas aux seuls amateurs du genre.

Printemps

[Critique commune à Printemps, Été et Automne.]

Bienvenue à nouveau dans le Demi-Monde ! Dix numéros de votre revue préférée plus tôt, nous vous parlions d’Hiver, solide premier volet de cette tétralogie. Bref rappel : le Demi-Monde selon Rod Rees est une simulation informatique — gérée par le superordinateur ABBA, créée par le gouvernement américain pour entraîner ses soldats à la guérilla urbaine — qui mêle lieux, époques et figures historiques dans un joyeux et sanglant bazar. Parce que Norma Williams, la fille du président américain, s’est perdue dans le Demi-Monde, l’intrépide Ella Thomas est envoyée à sa rescousse… et découvre que le duplicata numérique de Reinhard Heydrich, qui a changé le Demi-Monde en véritable enfer, a l’intention de s’attaquer au Monde Réel. Hiver se terminait en laissant nos héroïnes dans des situations tendues : Ella échouant à empêcher l’échange de personnalité entre Norma et la fille de Heydrich ; Trixie Dashwood, pasionaria de la lutte contre le régime de Heydrich, finissant prisonnière de l’impératrice Wu.

Printemps débute précisément là où Hiver s’achevait. Sous les traits de Norma Williams, Aaliz Heydrich s’éveille dans le Monde Réel… qui s’avère ne pas être tout à fait celui que l’on connaît. Se faisant passer pour la fille du président américain, elle va entamer une croisade religieuse fondamentaliste dans des buts bien sombres. Dans le Quartier Chaud du Demi-Monde, Ella tombe entre les mains de ses ennemis, mais entame une transformation inattendue : elle que l’on prenait pour un daemon, la voilà possédée par un véritable démon, Lilith. Norma Williams, tirée des griffes des SS, va peu à peu s’opposer à celle qui l’a sauvée et lancer une mouvance inédite dans cet univers : le pacifisme. Quant à Trixiebell Dashwood, elle sort de prison au rang de générale lorsque le Quatrième Règne de Heydrich se prépare à attaquer le Coven. Eté voit la guerre faire rage dans le quartier asiatique du Demi-Monde et l’intrigue se focaliser autour d’une mystérieuse colonne gravée d’inscriptions étranges. Dans Automne, le conflit se déplace vers NoirVille et le District Autonome Juif en son sein — qui est aussi le lieu où se situe le dernier portail d’accès au Monde Réel… dit monde qui deviendra l’ultime terrain d’affrontement entre Norma Wil-liams et ses ennemis. Et peut-être l’ordinateur ABBA a-t-il son mot à dire dans cette affaire ?

Un Monde Réel qui s’avère ici uchronique, avec comme point de divergence la météorite tombée en 1795 non loin du village anglais de Wold Newton : ici, la voilà chargée de « cavorite », cette matière mise au point par Cavor dans Les Premiers Hommes dans la lune d’H. G. Wells. Notons que cette météorite avait déjà inspiré Philip José Farmer, ce dernier imaginant que, radioactif, l’aérolithe provoque des mutations génétiques chez les personnes à proximité : les ancêtres de Sherlock Holmes, Tarzan, Doc Savage ou Fu Manchu (cf. Tarzan vous salue bien ou Doc Savage: His Apocalyptical Life). Bref, le « Demi-Monde » s’inscrit dans cette lignée. Pour une réussite moindre… De fait, cette imposante tétralogie (plus de deux mille pages) ressemble à une blague un peu trop longue.

Le « Demi-Monde » est bardé de bonnes intentions : la guerre c’est mal, tout comme le nationalisme, le fanatisme, le racisme et l’antisémitisme. Vive le pacifisme ; l’amour (quoique de préférence hétérosexuel) triomphera de tout. Mais les bonnes intentions ne font pas tout. D’autant que la tétralogie n’est pas dénuée de quelques défauts structurels. La volonté forcenée de suivre les quatre saisons du calendrier, dans le monde virtuel comme dans le monde réel, cause des problèmes de rythme, avec une action avançant par à-coups qui laisse des pans du Demi-Monde dans l’ombre. Faire de cette simulation informatique le véritable personnage de la série a pour conséquence de générer un casting, certes de luxe, mais quelque peu sous-exploité. Dur de s’attacher aux personnages, quand les principaux protagonistes deviennent secondaires et que les secondaires finiront mal… L’intrigue tient la route, tous les mystères trouveront leur justification, mais le final déçoit.

Enfin, conseillons la lecture en VO aux fans les plus hardcore : la série regorge de jeux de mots, dont bon nombre sont perdus à la traduction (Florence Dolisi n’a pas eu la tâche aisée, certaines trouvailles s’avérant tout simplement intraduisibles), absence qu’on perçoit dans plusieurs néologismes.

En somme, ambitieux mais trop long, le « Demi-Monde » se révèle une demi-réussite.

La Guerre des vœux

[Critique commune à La Guerre des vœux et Skarabapur.]

Parus ces derniers mois sous des couvertures pas dénuées d’attraits mais interchangeables, La Guerre des vœux et Skarabapur concluent la trilogie des « Seigneurs des tempêtes » initiée par Le Pays des Djinns.

Bref rappel des événements (et gros spoilers sur la fin du tome 1) : depuis l’apparition de la Magie Sauvage cinquante ans plus tôt, le désert entre Samarkand et Bagdad est peuplé de djinns luttant farouchement pour leur survie suite à la vision d’un des leurs révélant leur fin future causée par les humains. A Samarkand, le contrebandier Tarik a décidé à contrecœur d’aider son frère Junis à emmener la mystérieuse Sabatea à Bagdad. Le chemin est truffé de dangers ; Tarik rencontre Amaryllis, le djinn qui lui a volé son amour, Maryam, des années plus tôt, le tue et récupère un peu de son pouvoir ; un malheur conduit à l’abandon de Junis en plein désert ; Sabatea atteint Bagdad, avec comme objectif l’assassinat du calife Haroun el-Rachid.

La Guerre des vœux débute pile là où Le Pays des Djinns s’achevait. Junis est recueilli par les fameux Seigneurs des tempêtes, des rebelles qui combattent les djinns à l’aide de tornades magiques. La source de leur pouvoir provient d’un mystérieux garçonnet, focalisé tout entier sur la destruction de leur ennemi — justement, les djinns prévoient une offensive de grande ampleur sur Bagdad. Surtout, la cheffe des Seigneurs des tempêtes n’est autre que Maryam… A Bagdad, Sabatea est détenue dans le palais royal, tandis que Tarik erre dans les bas-fonds de la ville, cherchant à la retrouver. Ce deuxième volet souffre du défaut inhérent à tous deuxièmes volumes de trilogies : c’est le ventre mou de la série. Bien que riche en action, l’intrigue patine et ne s’accélère que vers la fin, livrant des révélations cruciales sur les vœux : comme on le sait, ils vont par trois, mais pourquoi les iphrites, ces créatures seules capables de les accorder, perdent tout leur pouvoir après l’octroi du deuxième vœu ? Surtout, les dernières pages divulguent des révélations sur la nature du monde où évoluent nos héros. Tout va se dénouer à Skarabapur, ville réputée inaccessible située aux confins d’un désert vitrifié par la Magie Sauvage. Le voyage ne sera pas sans danger, d’autant que l’esprit de Tarik est envahi par Amaryllis… Si La Guerre des vœux était assez statique, ce dernier volet renoue avec l’odyssée périlleuse du Pays des Djinns et conclut joliment l’ensemble.

Avec les « Seigneurs des tempêtes », Kai Meyer propose une solide trilogie d’aventure originale peuplée de personnages complexes, et d’où le manichéisme est absent. Les djinns combattent les humains, non parce qu’ils sont bêtes et méchants, mais pour leur survie ; du côté des hommes, fins et moyens sont remis en question, en particulier avec les Seigneurs des tempêtes, dont les attaques sur les djinns provoquent d’importants dégâts collatéraux dans les rangs de leurs esclaves humains. L’auteur n’épargne pas ses protagonistes, qu’il fait évoluer dans des décors désertiques où règne une ambiance de fin du monde. En somme, voilà une trilogie de fantasy orientale qui change du tout-venant, et une bonne surprise qu’on ne réservera pas aux seuls amateurs du genre.

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